Le Philharmonique de Monte-Carlo livre un programme idéal en ce dimanche 12 avril, remarquablement équilibré, offrant d’abord une partition concertante, de haute volée, portée par le tempérament d’une grande interprète ; puis déploie vertiges et enchantements de la forge orchestrale, dans une œuvre spectaculaire, exigeant de tous les pupitres.
Domptant avec intensité et élégance son violon (le Stradivarius « Thunis » de 1702), la soliste invitée Clara-Jumi Kang joue tout en tension sur les cordes, en maîtresse incontestée d’une sonorité brûlée, incandescente, d’une rondeur continue… La Symphonie Espagnole de Lalo (1875) toujours rare au concert en France, est une œuvre familière pour la violoniste qui connaît doutant mieux Lalo qu’elle a travaillé précédemment son Concerto avec l’Orchestre Royal de Stockholm, lors de sa résidence actuelle au sein de la phalange suédoise…
D’emblée c’est le geste surexpressif qui éclaire et muscle le style conquérant de cette Symphonie atypique, qui est en réalité un vaste concerto pour violon en 5 parties, tant l’instrument soliste est actif et même d’un chant généreux, ardent dès le début ; l’engagement de la violoniste allemande d’origine coréenne est total, en particulier sur le plan sonore, sachant tisser sa partie avec une radicalité très homogène, un chant franc et direct qui affronte l’Orchestre avec un panache presque guerrier.
Elle sait aussi ciseler les plus rares échappées lyriques et d’une tendresse intime. Sa personnalité fait merveille en particulier dans les deux derniers mouvements : l’Andante d’un caractère brucknérien, et le cinquième et ultime mouvement (« Rondo : allegro ») dont le caractère découle des épreuves réalisées précédemment : danse finale lumineuse, crépitante, d’une légèreté et presque d’un abandon soudainement inédit.
Tension et caractère [souci du folklore] mais aussi profondeur et gravité émotionnelle très affirmée font de la Symphonie de Lalo l’une des partitions les plus personnelles et originales alors, répondant point par point aux objectifs de la Société nationale de musique (fondée en 1871), dont le dessein dans les années 1870 entend favoriser, renouveler, affirmer un certain génie français [précisément en inventant de nouvelles formes], face à l’essor des symphonistes germaniques et du démiurge Wagner, de plus en plus incontournable. Clara-Jumi Kang redouble de caractère, de mordant, prenant appui sur chaque rebond contrasté pour souligner la haute expressivité d’un Lalo furieusement hispanique. La violoniste faisant feu de tout bois, affirme une indiscutable personnalité : un tempérament très intense et affûté, sans affectation, très proche de l’essence rhapsodique de l’œuvre, en particulier dans la forme des 2è et 4è mouvements, Scherzando et Andante.
planètes magiciennes
Après la pause, la seconde partie produit un autre accomplissement, aussi enthousiasmant, exposant les formidables qualités du Philharmonique de Monte-Carlo au devant de la scène.
La musique a la capacité d’exprimer l’ineffable. Elle est cette force capable de transformer en éveillant la conscience… ; c’est exactement ce qui s’est passé ce dimanche 12 avril à l’auditorium Rainier III. Musique de passage (comme on parle de rite de passage), musique de révélation et de métamorphose… LES PLANÈTES de Gustav Holst (1874-1934) dévoilent un tout autre visage que tend à voiler le tapage foudroyant / fracassant de son premier épisode [Mars]…. Le cycle en 7 épisodes découle du goût personnel de Holst pour les mythes et croyances d’Extrême-Orient, lui-même traducteur du sanscrit, curieux de mesurer voire comprendre les enseignements philosophiques et spirituels du Rig Veda hindou.
symphonisme
astrologique et spirituel
Ainsi, l’auditeur ne sort pas indemne d’un tel cycle musical, que traverse la pleine conscience que le monde est régi par des lois universelles, secrètes, porteuses d’équilibre et d’harmonie, agissant pour sa pérennité.
On comprend dès lors que Les Planètes contiennent partie de ce savoir, qu’elles en diffusent chacune, la vérité cachée, du début martial et glaçant de Mars (déjà cité),… aux voluptés abstraites et secrètes de Saturne, jusqu’au climat suspendu, évanescent de l’insaisissable Neptune [l’ultime portail]. Assurément ces 2 séquences là [Saturne et Neptune] sont les plus captivantes, sur le plan de la construction comme de l’orchestration et de son onirisme instrumental ; elles relativisent la déflagration préliminaire de Mars, son impact irrésistible, morceau le plus connu [à juste titre] mais qui ne résume pas [loin de là] la richesse ni la singularité de la partition, ni ce que le maestro ce soir rend audible : la subtilité de son architecture intérieure, son formidable cheminement sonore et spirituel.
rituel musical
Sous la direction de Charles Dutoit, l’auditeur saisi par les déflagrations martiales de Mars, ce soir fracassant, terrifiant, d’une puissance à la fois impérieuse et définitive, pénètre peu à peu dans un labyrinthe à codes, une série de tableaux et de paysages qui à travers tous les pupitres remarquablement exposés [savoureux mariages de timbres à l’appui], se découvrent peu à peu ; et sous une baguette aussi fine, l’auditeur s’autorise à décrypter le sens et l’esprit de chaque planète ainsi dévoilée ; il en perçoit le sens dans leur enchaînement spécifique… chaque séquence élucidée comme au fil d’un tirage de cartes progressif, œuvre à la révélation finale ; au mérite du Maestro et des formidables instrumentistes d’en exprimer tous les enjeux, dans un hédonisme libéré, sans jamais sacrifier ni la lisibilité ni l’unité globale.
C’est une construction en rébus.
Comme un guide inspiré, le chef abat ses cartes et dans chaque mesure musicale, une arcane nouvelle. A l’auditeur d’en démasquer la signification, d’autant plus aisément que le chef se révèle en guide superlatif. L’activité concertée des instruments approfondit et recherche le sens caché, semble percer le mystère contenu. Charles Dutoit sobre et détaillé développe une lecture qui sait nuancer, suggérer, murmurer ou rugir selon les indications de l’auteur et le caractère de la séquence. Tout cela en exploitant avec finesse, l’étonnante palette Instrumentale élaborée par Holst : aux instruments traditionnels, il ajoute aux deux harpes, célesta, hautbois baryton, clarinette basse et contrebasson,… et côté cuivres, complétant les 7 cors [!], le tuba, l’euphonium,… et l’orgue. Le spectre sonore qui en découle, confirme la maîtrise du compositeur comme un véritable enchanteur de timbres, sorcier et orfèvre à la fois.
De ce point de vue le chant du cor introduisant Vénus, le scintillement vaporeux des deux harpes au début du saisissant Neptune… relèvent d’un compositeur démiurge qui maîtrise idéalement la science des couleurs comme la texture des climats.
Sous le feu et la finesse de tels musiciens, l’originalité de l’écriture, ses audaces harmoniques, sa grande efficacité dramatique façonnent tout un imaginaire poétique, au souffle cinématographique… On comprend que John Williams ait puisé abondamment dans pareil labyrinthe d’effets, d’atmosphères, de combinaisons riches, de contrastes vertigineux.
vers l’épure
Il est passionnant de mesurer toutes les possibilités sonores d’un orchestre virtuose, à son complet, multipliant les combinaisons spectaculaires [les cuivres sont impressionnants] et a contrario des effectifs requis, qui opère peu à peu, une décantation progressive de la texture orchestrale [selon l’esthétique d’Holst, lui-même amateur de mystères et d’incantations] … ainsi, dernière offrande orchestrale, les nappes évanescentes de la fin, avec chœur de femmes additionnel, au charme irrésistible, depuis les coulisses… voix prophétiques ou sirènes chantant un monde perdu… Ultime couleur suggestive ou touche onirique qui jalonne un somptueux accomplissement final. En exprimant l’infini, jusqu’au silence, cette fin de Neptune égale les grandes conclusions [suspendues, suggestives et elles aussi évanescentes] de Gustav Mahler. Artisan fin et inspiré dans les dialogues entre pupitres, le chef célèbre la faculté de la musique à suggérer : il en révèle le pouvoir d’évolution et de métamorphose, exprimant pour chaque séquence, une conscience mouvante, de plus en plus spectrale, qui chemine vers une épure de plus en plus explicite.
Les musiciens se montrent particulièrement convaincants dans le 5ème épisode [Saturne ou l’âge d’or] : ils réalisent une immersion dans la vérité et le mystère, une profondeur qui exprime la sagesse de l’âge mur ; la texture se dilue, se désagrège même dans un scintillement de nuances que le chef oriente et cultive dans la transparence, dans une opulence suspendue, onirique… qui approche Ravel, contemporain de Holst – le Ravel du ballet Daphnis et Chloé, et son lever du soleil mémorable].
Un nouveau miracle symphonique s’est réalisé ce soir à Monaco, grâce à une phalange enchanteresse à un moment charnière de son histoire, quand son directeur musical actuel, Kazuki Yamada, achèvera en juin son mandat pour laisser la place, dès septembre prochain, à la française, Natalie Stutzmann (*).
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CRITIQUE concert. MONACO, le 12 avril 2026. Auditorium Rainier III, ORCHESTRE PHILHARMONIQUE DE MONTE-CARLO. Lalo : Symphonie espagnole [Clara-Jumi Kang, violon] / Holst : Les Planètes, Charles Dutoit, direction
(*) LIRE aussi notre dépêche nomination de Nathalie Stutzmann :
https://www.classiquenews.com/orchestres-opmc-orchestre-philharmonique-de-monte-carlo-nomination-de-nathalie-stutzmann-au-poste-de-directrice-artistique-et-musicale/
Diffusion radio
Concert Lalo / Holst par l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo / Charles Dutoit, diffusé sur Radio classique samedi 23 mai 2026, 20h
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