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Antonio Vivaldi Radio classique, le 28 septembre à 21h

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Qui est Vivaldi ? On semblait connaître définitivement « il Pretre Rosso » : rien que des concertos pour mandoline, pour violons, pour violoncelle ; certes, les Quatre Saisons : un cycle époustouflant par ses couleurs et sa texture, qui révèle une sensibilité à peindre des états climatiques. Pas de quoi, cependant, le hisser au-dessus de ses contemporains, les plus grands tels Bach, Haendel ou Rameau…
Or celui qui a vingt-deux ans en 1700, trace son empreinte dans la constellation artistique du XVIII ème siècle. Nous lui devons aujourd’hui, grâce au disque principalement, d’étonnantes découvertes au théâtre. Vivaldi, violoniste virtuose, est surtout un dramaturge de génie qui embrase la scène lyrique vénitienne : voilà l’enseignement majeur de la musicologie récente.
Tito Manlio (1719), après les coups de maître que sont Orlando Finto Pazzo puis Arsilda, fut composé en « cinque giorni » comme le précise son auteur, non sans fierté, sur le manuscrit achevé : « musica del Vivaldi fatta in 5 giorni ». Il est doué, compose comme l’éclair; il est rapide, fier de cette fulgurance. « fare presto », faire vite ; ce principe par lequel s’affirme le statut de l’artiste, opère sur une autre scène que la musique : la peinture. Guardi bien sûr, et Gian Batista Tiepolo dont les dessins disent cette apothéose du trait foudroyant. Et que dire de Fragonard, qui tout en préparant le néoclassicisme et sa rigeur linéaire, incarne aussi la fulgurance brossée, l’étincelle et l’éclat du génie fugace.

Vivaldi compose comme un peintre.
A la nervosité, les plus grands ajoutent une autre qualité, celle des tonalités. La couleur apporte de nouvelles résonances et l’on sait que Vivaldi aimait aussi colorer ses œuvres : dès Ottone, puis de Arsilda à Judith, de Tito à Orlando Furioso, entre autres, un choix particulier d’instruments caractérise souvent ses partitions.
Il remet en question nos idées sur le baroque italien, précisément sur les événements musicaux qui ont marqué l’histoire de la création à Venise dans la première moitié du XVIII ème siècle. Son art est unique, déjà romantique, densément expressif voire expressionniste ; d’une hypersensibilité qui sait capter les phénomènes de la nature. Du musicien au peintre, l’agilité de la brosse ou du coup d’archet sait frissonner et murmurer, rugir et languir.

Qui sait approfondir sa musique, en particulier ses opéras, ce à quoi nous invite les choix judicieux de l’industrie du disque aujourd’hui, découvrira un maître des passions humaines, un amoureux des voix, un connaisseur et un magicien du théâtre. En cette rentrée 2006, voici un court portrait annoncé sur Radio classique mais une opportunité légitime pour dresser un premier bilan de la « déferlante Vivaldi », au moment où Naïve publie un nouveau coffret lyrique, « Griselda« .

La vie baroque
Antonio Vivaldi
Portrait discographique
Jeudi 28 septembre à 21h

Approfondir
Lire notre grand dossier sur les opéras du compositeur :
« Vivaldi, l’épopée lyrique« 

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Dimitri Chostakovitch, Symphonie n°13 ‘Babi Yar »France musique, le 28 septembre à 20h

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Cantate en plusieurs mouvements ou symphonie pour soliste ? Comme l’opus qui suit (Symphonie n°14), Chostakovitch organise sa Symphonie n°13 en associant instruments et voix. L’œuvre n’a de disparate ou d’éclectique, en apparence, que ses options formelles. L’unité en est assurée par le prétexte littéraire : la symphonie suit le cycle de cinq poèmes d’Evguenei Evtouchenko : « Babi Yar », « l’Humour », « Au magasin », « les terreurs » et « la Carrière ». Le poète né en 1933, s’est fait connaître dès 1957, en dénonçant au nom de l’idéal révolutionnaire la corruption du système stalinien. Son poème affûté, « Babi Yar », dénonce en 1961, l’antisémitisme du pouvoir. Evtouchenko sera comme Chostakovitch déçu par les nouveaux décisionnaires politiques qui ont succédé au Stalinisme. Le retour à un pouvoir centralisé, à ses dérives conformistes au nom du réalisme socialiste, ne fera qu’aiguiser l’opposition du poète, cependant de moins en moins militant, comme il l’avait été au début des années 60 (quand CHostakovitch s’engage pour sa prose et ses revendications), en organisant des meetings poétiques qui réunissaient plusieurs milliers de personnes.
Au départ, le compositeur ne souhaitait « illustrer » que le premier poème, découvert en 1961. Une première partition sur ce seul poème fut achevée en avril 1962. Puis, Chostakovitch décida de compléter l’œuvre en lui associant les poèmes complémentaires. La partition sur les quatre autres poèmes fut terminée en trois mois.
Et l’auteur put entendre la création de sa Symphonie n°13, intitulée « Babi Yar », le 18 décembre 1962, sous la direction de Kirill Kondrachine (avec le soliste Vitaly Gromadski).

Fiche symphonie
Symphonie n°13, « Babi Yar»
Orchestre : percussions abondantes, comprenant castagnettes, xylophone, célesta, cloches… Contrebasses à 5 cordes.
Commentaires des cinq mouvements : l’adagio initial (1) peint l’horreur. La vision d’un charnier « Babi yar », le ravin des femmes, contenant de nombreux cadavres de juifs soviétiques martyrisés par les nazis. Atmosphère oppressante sur un rythme de marche, sons de cloches. Les courtes vagues chorales constrastent avec les phrases du soliste plus développées. L’allegretto (« l’humour ») (2) est porté par le sarcasme léger et mordant du compositeur : l’humour qui y est célébré, est le plus irrévérencieux, c’est l’apologie de l’insolence contre toute forme d’oppression et d’autorité. L’adagio de « Au magasin » (3) est durablement construit sur un registre doux et songeur. Le quotidien des femmes russes y est évoqué : faire de longues queues devant les magasins. Le largo (« les terreurs ») (4) s’inscrit contre la période de la déstalinisation. Le compositeur, inspiré par la poète y exprime la terreur des temps où « parler à sa propre femme » était une « terreur »… Dans l’allegretto final (« la carrière »)(5), Chostakovitch évoque les hommes de bonne volonté qui par leurs idées, ont pris des risques. Chostakovitch semble inspiré tour à tour par une apparente insouciance puis une profondeur méditative : il se confesse à lui-même, non sans un cynisme terrifiant : « je fais une carrière en ne la faisant pas ».


Prima la musica

Jeudi 28 septembre à 20h

Dimitri Chostakovitch

Symphonie n°13 « Babi Yar »

Sergueï Leiferkus, baryton
Chœur de Radio France
Orchestre national de France,
Direction, Kurt Masur

Crédits photographiques (DR)
Evgueni Evtouchenko, photo
Dimitri Chostakovitch et Kirill Kondrachine,
pendant l’enregistrement en 1962 de la Symphonie n°13.

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Messe de Rodolphe II à Prague France musique, le 26 septembre à 15h

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Certes Prague applaudit et s’enthousiasme coup sur coup, pour Les Noces de Mozart (1786) puis, surtout, Don Giovanni (1787) de Mozart. A-t-on depuis constaté en Europe une telle affinité immédiate entre un public et un compositeur ? Pourtant, les Praguois ont, avant Mozart, et dès la fin de la Renaissance, connu nombre de compositeurs, écouté tant d’œuvres, suivi le goût des monarques mélomanes, dont l’un des plus illustres : Rodolphe II, empereur Habsbourg. Heureux Praguois qui assistent au couronnement du nouveau souverain le plus puissant d’alors, en 1576, lequel d’ailleurs a décidé d’implanter la Cour et donc le siège de la capitale impériale, non plus à Vienne, mais à Prague.

Alchimiste passionné, collectionneur de peintures, érudit parfois fantasque, il aime surtout la musique, et l’activité de sa chapelle musicale, en témoigne.
Le programme interprété par l’ensemble Doulce Mémoire et son chef fondateur, Denis Raisin-Dadre, est le fruit d’une collaboration exemplaire entre les autorités culturelles et politiques Tchèques et le Festival de Sablé qui depuis plusieurs années, accompagne et favorise un programme de résurrection musical autour de l’axe France-Tchéquie, particulièrement foisonnant et éclatant à l’époque de la Renaissance, du baroque et de l’époque classique. L’Europe des 25 se met peu à peu en place. Mais l’Europe musicale européenne s’est construit naturellement bien plus tôt.

A Prague Rodolphe, nomme à la direction de sa chapelle, Philippe de Monte, qui était déjà au service de son père, l’empereur Maximilien II. Le musicien parfaitement connu et documenté, s’entoure de compositeurs de sa valeur, tels Karl Kuyton, Jacob Regnart, Franz Sales. Leurs œuvres sont publiées chez Georg Nigrimus ou chez Berg, à Munich. Les sources exploitables ne manquent donc pas.
Empereur pieux, exigeant de son compositeur attitré plusieurs messes et musiques liturgiques ou sacrées pour la Chapelle Impériale, Rodolphe II est aussi un souverain fastueux : il dispose donc d’une formation d’instrumentistes dont de nombreux musiciens italiens, parmi les plus virtuoses de l’heure.
Après avoir repéré de nombreux manuscrits de la fin du XVI ème siècle, Denis Raisin-Dadre propose La Missa Confitebor tibi Domine, une messe à double chœur de Philippe de Monte dont le manuscrit est conservé à Prague. Cette œuvre centrale est complétée par d’autres pièces sacrées signées Regnart, Orologio, Lambert de Sayve (musique à triple chœur) qui était le maître de la chapelle de l’archiduc Matthias, frère de Rodolphe II.
Le programme a été donné au Festival de Sablé 2006 (le 23 août dernier).

Prima la musica
Mardi 26 septembre à 15h

Philippe del Monte, Jacob Regnart…
Messe pour la chapelle de l’empereur Rodolphe II à Prague

Doulce Mémoire,
direction, Denis Raisin-Dadre

Illustrations
Philippe del Monte, gravure
Rodolphe II, portrait (DR)

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Richard Strauss (1864-1949)

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Richard Strauss naît le 11 juin 1864 à Munich. Il manifeste très tôt des dons exceptionnels pour la musique et grâce à un contexte familial particulièrement favorable, le tout jeune garçon peut prendre ses premières leçons de musique. Son père est corniste solo réputé à l’opéra de Munich, militant anti-wagnérien ; sa mère lui enseigne le piano et son oncle, le violon. Quelques temps après, il étudie le piano avec August Tombo, harpiste à l’Orchestre de la Cour, puis Benno Walter, violon solo du même orchestre, lui enseigne le violon. Enfin, F. W. Meyer lui enseigne la composition (harmonie et contrepoint) et la direction d’orchestre. Il complète cet apprentissage par de sérieuses études générales qui se terminent à l’université de Munich en 1883.

Il écrit ses premières œuvres très jeune sous l’influence de Schumann, Mozart et Mendelssohn, et publie dès 1881 plusieurs partitions qui attirent l’attention d’Hans von Bülow. Il rencontre ce dernier qui lui fait découvrir l’art wagnérien et qui lui facilite ses débuts de chefs d’orchestre. La création de Parsifal à Bayreuth lui laisse une impression profonde et le laisse définitivement grand admirateur de Wagner, malgré les précautions prises par son père dans sa jeunesse. En 1886, il succède à Bülow, après avoir été son assistant, comme chef d’orchestre de Meiningen et devient par la suite assistant chef d’orchestre à l’opéra de Munich, puis à la cour de Weimar. C’est l’époque de ses premiers poèmes symphoniques (Macbeth, Don Juan, …) qui déjà suscitent de violentes controverses pour leurs audaces mais qui impressionnent par leur maturité.

Une longue maladie le contraint à cesser toute activité pendant plusieurs mois. Il voyage ainsi en Grèce et en Italie où il prépare son premier opéra Guntram. L’ouvrage, sous influence Wagnérienne, chute à Weimar lors de sa création en 1894. Cette même année, il dirige au Festival de Bayreuth, Tannhäuser et épouse la cantatrice, Pauline de Ahna qu’il a rencontré en 1887. Entre temps, il succède à nouveau à Bülow en 1892, mais cette fois-ci, comme directeur des concerts philharmoniques de Berlin. Puis en 1898, il est nommé chef d’orchestre de l’Opéra de Berlin. Sa réputation atteint son apogée, il devient une des personnalités les plus prestigieuses et estimée du monde musical allemand et entreprend d’importantes tournées à travers toute l’Europe. Dès 1910, il consacre la majeure partie de son temps à la composition et enseigne entre 1917 et1920 à la Hochschule für Musik de Berlin. Avec l’avènement du régime hitlérien, il succède à Bruno Walter comme directeur musical du Gewandhaus de Leipzig et devient président d’une Reichsmusikkammer. Cependant, il rompt avec l’autorité nazie qui condamne officiellement son opéra La Femme silencieuse (l’auteur du livret, Stéphane Sweig, étant juif). Sa situation demeure dès lors pénible et les nazis lui interdisent de quitter le territoire. Il finit par renoncer à toute fonction publique pour se retirer dans sa maison de Garmisch. Après la guerre, profondément affecté et épuisé par tous les événements politiques, il s’installe en Suisse. Puis il revient à Garmisch pour y mourir le 8 avril 1949.

L’immense chef d’orchestre et compositeur de génie fait souvent figure de dernier grand romantique de l’histoire de la musique Son activité intense s’étend sur plus de 60 années. Connu avant tout pour ses grands opéras et poèmes symphoniques, il a su aborder quasiment tous les genres. Principal héritier de Wagner, Strauss fut le dernier à composer une musique essentiellement tonale qui semble alors ignorer les nouvelles écoles de ses contemporains Stravinsky, ou encore Schoenberg, Berg et Webern.

Parmi ses œuvres les plus importantes :
15 opéras dont Salomé (1905), Elektra (1909), Der Rosenkavalier (1911), Ariane auf Naxos (1912), Die Frau ohne Schatten (1919), Arabella (1933), Cappriccio (1942).

8 poèmes symphoniques : Aus Italien, Don Juan, Macbeth, Tod und Verklärung, Till Eulenspiegel, Also sprach Zarathustra, Don Quichotte et Ein Heldenleben.

Et aussi :
Deux symphonies (1880 et 1883)
Un Concerto pour violon (1882)
Burlesque pour piano et orchestre en ré mineur (1886-1890),
Suite pour orchestre : le bourgeois gentilhomme (1917),
Deux concertos pour cor
Un concerto pour hautbois (1945)
Double concertino pour clarinette, basson et orchestre
Metamorphosen, étude pour 23 instruments (1945)

140 lieder avec piano (Morgen, Wiegenlied…)
15 lieder avec orchestre (dont les 4 derniers lieder composés quelques mois avant sa mort)

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Elektra, fragments d’une mise en scèneMezzo, le 30 septembre à 5h22

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« N’oublions pas que Hofmannsthal a réécrit totalement l’histoire grecque d’après Sophocle mais dans le style et l’esprit de son époque, c’est à dire l’année 1903. En définitive, Elektra raconte une histoire de famille, qui est de ce fait plus proche de Freud que de la tragédie des Anciens. J’aimerais exprimer l’intimité de l’action même si la musique et le chant sont d’un autre volume. » ainsi s’explique Stéphane Brunschweig sur les options de sa mise en scène, devant l’équipe de la production du spectacle présenté à l’Opéra du Rhin et aussi à La Monnaie de Bruxelles, en 2002.

Elektra est le premier chef-d’œuvre du duo mythique à l’opéra, Richard Strauss et son librettiste, le poète Hugo Von Hofmannsthal est abordé à l’Opéra du Rhin à Strasbourg, sous l’œil du metteur en scène Stéphane Brunschweig, qui d’ailleurs vient de signer le premier volet de la Tétralogie de Wagner, l’Or du Rhin, à Aix-en-Provence cette année, en juillet 2006.

L’homme de théâtre suit les mouvements des chanteurs, en particulier de la chanteuse Luana de Vol(qui chante le rôle-titre), que les parisiens ont pu écouter dans La Femme sans ombre du même Strauss, à l’Opéra Bastille où elle incarnait la femme du Teinturier. Donner les clés du récit, par une gestion nuancée des attitudes, distinguer dans les strates du chant déclamé, le pensé et l’exprimé ; le soin apporté aux éclairages, l’efficacité et l’économie des gestes… le travail du metteur en scène soigne la lisibilité de l’action. Il fait sous nos yeux de la frise antique imaginée par Hofmannsthal, un huit-clos, circonscrit par une fosse rouge sang où se déploie la sanglante catastrophe qui soustend toute la partition : désir du meurtre, désir de vengeance, furie éructante et sauvage : Elektra, possédée par sa soif sanguinaire réalise au prix de sa propre vie, le crime le plus atroce : tuer la mère.

Difficile de gérer la corde tendue d’une œuvre particulièrement expressive sur le plan musical et vocal. Tout le travail est là devant la caméra. Car dans ce documentaire plus qu’illustratif, le sens de l’action contrôlée affleure. Dommage que le principe du film de Mustapha Hasnaoui ne suive qu’une répétition filmée. Collecter la parole de Brunschweig sur l’œuvre et sur sa propre conception théâtrale du drame de Hofmannsthal (qui était avant d’être un opéra, une pièce de théâtre), aurait apporté un autre éclairage.
Notre regard toujours porté à distance reste un peu frustré mais cela n’ôte rien à ce témoignage clé d’une œuvre en train de naître.

Elektra, fragments d’une mise en scène
Répétitions filmées (Opéra du Rhin à Strasbourg, 2002. 56mn)
Le 30 septembre à 5h22

Approfondir
Lire notre dossier sur les opéras de Richard Strauss, premier volet d’un feuilleton consacré à l’oeuvre théâtrale de Richard Strauss.
Lire notre critique de la version récente parue chez Hänssler Profil, dirigée par Semyon Bichkov (mai 2006).

Illustrations
William Blake, le théâtre antique, la scène tragique
Portrait de Hugo Von Hofmannsthal
Portrait de Richard Strauss

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Mozart, Don Giovanni France musique, le 16 septembre à 19h

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L’année Mozart ne doit pas s’achever sans que nous ne soulignions assez la saveur séditieuse et même révolutionnaire du chef-d’œuvre absolu du théâtre lyrique, Don Giovanni, composé et conçu par Mozart et son librettiste Lorenzo da Ponte. Heureux Mozart qui en cette année 1787, est l’hôte et le favori acclamé des Pragois, heureux de retrouver leur cher compositeur dans une nouvelle partition, déjà subjugués par son génie, depuis le triomphe récent des Noces de Figaro (1786).

2006, l’année Don Giovanni. Gaumont a démontré l’actualité du mythe libertin mis en musique par Mozart et transféré par Joseph Losey au cinéma (1979), dans une réédition jubilatoire, en dvd, de surcroît bénéficiant de dernières performances du remixage, à laquelle nous avons consacré un dossier spécial.
Après le festival de Salzbourg 2006 qui a offert aux riches spectateurs venus les entendre, tous les opéras du divin Wolfgang, France musique nous comble tout autant sinon mieux, en diffusant le 16 septembre, la production présentée par le théâtre des Champs Elysées en juin 2006, sous la direction percutante et flexible d’Evelino Pido, certainement galvanisé par l’orchestre Concerto Köln.

Portrait du héros mozartien. Pas exactement « croyant dévoyé » ni « chasseur du beau sexe » : Don Juan incarne un surhomme, le mythe de l’homme moderne : un humaniste libertaire. C’est l’un des ces « esprits forts, qui ne veulent rien croire » (Molière, Dom Juan, 1665). En revendiquant sa liberté, il œuvre pour la liberté souveraine de chacun. Apte à suivre le destin qu’il s’est choisi, prompt à rompre les chaînes de la morale chrétienne fondée sur la culpabilité et la repentance, trop heureux à dissoudre et même choquer avec délices, les convenances sociales. C’est un égoïste, un indépendant, un cynique qui plus que tout autre sait qu’il est né seul et mourra seul. Mais il fait de son existence, une vie édifiante, orgueilleuse et créative, « un destin » selon le mot de Kierkegaard.
A cette figure monstrueuse et désirable à la fois, Mozart fait correspondre l’admirable et doux visage d’Elvire qu’il emprunte à Molière. Toujours prête à pardonner et aimer. Même Anna dont le père vient pourtant d’être assassiné par le diable libertin, ne peut s’empêcher d’être insensible à l’énergie (trop érotique ?) de l’impie et de l’infâme. Ottavio peut attendre.
De son côté, mais sous l’œil expert d’un Mozart dramaturge, Da Ponte puise les ficelles de son livret, dans le Don Giovanni de Bertati mis en musique par Gazzaniga, (représenté en 1782, et repris à Venise en janvier 1787, quelques mois avant l’opéra de Mozart).
Le duo génial reprend le mythe, lui assène un renouvellement préromantique : le fantastique et le surnaturel, la tragique et le comique, la fulgurance irrésistible de la musique confèrent au sujet un souffle inédit. Romantique, le mot ne doit pas étonner : Werther date de 1776 et l’on sait que Mozart, est le frère musical de Goethe. L’écrivain allemand se révéla d’une rare perspicacité à l’égard des œuvres de Mozart. Il dira plus tard que seul Mozart aurait pu mettre en musique son Faust ! Le Merveilleux diabolique de Don Giovanni est bien dans l’air du temps. Et Mozart qui s’ingénie en dramaturge exceptionnel, à mêler les registres de la narration et de l’évocation poétique et dramatique, se montre bel et bien au-dessus de tous les autres.

Année Mozart. Mozart, Don Giovanni
Soirée Opéra, de 19h à 23h

Enregistré le 23 juin 2006
au Théâtre des Champs-Elysées, Paris
Présentation : Jérémie Rousseau

Dietrich Henschel, Don Giovanni
Patrizia Ciofi, Donna Anna
Alexandrina Pendatchanska, Donna Elvira
Francesco Meli, Don Ottavio
Gian Battista Parodi, Il Commandatore
Lorenzo Regazzo, Leporello
Anna Bonitatibus, Zerlina

Chœur du Théâtre des Champs-Elysées
Concerto Köln
Evelino Pido, direction

Approfondir
Lire notre dossier spécial Don Giovanni, la genèse de l’opéra et les enjeux du mythe

Agenda des concerts
ne manquez non plus la lecture en version de concert de Don Giovanni, proposée les 28 et 29 octobre dans la nouvelle salle Pleyel, par René Jacobs, nouveau mozartien indiscutable, confirmé cette année avec La Clemenza di Tito, parue chez Harmonia mundi.

Illustration
Pierre-Paul Prud’hon, La justice et la Vengeance divine poursuivant le crime (1808). Paris, musée du Louvre. Un incroyant, décadent et homicide : voilà d’un côté l’aspect de Dom Juan… dans les yeux des bien-pensants, Donna Anna et Don Ottavio. Mais il y a aussi une superbe solaire chez ce libertaire révolutionnaire, telle que la stigmatise en peinture, le portrait de fantaisie brossé en quelques heures par le génie fulgurant de Fragonard.

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Dimitri Chostakovitch, Symphonie n°7 (1942) France musique, le 22 septembre à 20h

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Pendant la guerre contre l’ennemi fasciste et le siège de Léningrad, Chostakovitch s’est impliqué pour le maintien de la vie culturelle dans la ville occupée. La culture, expression de la résistance d’une nation menacée mais réunie et solidaire. Le compositeur travaillait alors comme assistant musical pour un théâtre qui donnait des représentations aux militaires et dans les hôpitaux. Il allait aussi être affecté comme pompier à la défense de Léningrad. L’invasion militaire et la menace que font peser les conflits, sont explicitement évoquées dans la partition. D’ailleurs, au préalable, Chostakovitch avait l’intention d’intituler chacun des quatre mouvements : « la guerre », « souvenirs », « les grands espaces de ma patrie », « la victoire finale ». Moins anecdotique que cela, l’auteur aime nourrir la richesse suggestive de son œuvre, et dans ses mémoires, il précise une autre intention, en liaison avec une indéfectible lucidité. La guerre dont il est indiscutablement question ici, peut être celle menée contre l’envahisseur nazi, mais il s’agirait aussi d’une autre oppression tout aussi accablante pour la nation, la politique des purges staliniennes. De sorte qu’en une seule œuvre, Chostakovitch ferait le procès et de la barbarie nazie et de la terreur stalinienne.
Quoiqu’il en soit, l’œuvre créée le 5 mars 1942 à Kouibychev sous la direction de Samuel Samosoud, suscita immédiatement l’enthousiasme de l’audience, exaltée car elle retrouvait dans la musique, mêlant accablements tragiques et élan vital, les sentiments de toute une nation. La célébrité de la Symphonie n°7, baptisée « Léningrad », devait gagner un retentissement international lorsque Toscanini la dirigea à son tour le 19 juillet 1942 lors d’un concert mémorable qui fut retransmis sur la NBC.

Fiche symphonie
Symphonie n°7 « Léningrad » opus 60
Créée le 5 mars 1942 à Kouibychev

Orchestration : trombones et trompettes doublées (au total, 6 par pupitres)
Durée moyenne : entre 1h10 et 1h20.
Quatre mouvements : dans l’allegretto initial (1), la sérénité joyeuse est laminée par un thème martial de plus en plus développé, asséné à force de roulements de tambour. Le moderato poco allegretto (2) est un « intermezzo lyrique, assez doux » qui toujours selon les mots de l’auteur, contient une pointe d’humour (cantilène du hautbois), car à l’image des recommandations de Shakespeare, « on ne peut continuellement tenir l’auditoire en état de tension ». Dans l’adagio (3), le visage terrifiant de la guerre réapparaît. Mais désormais, contre la menace, Chostakovitch dresse la force d’un peuple résistant. L’allegro non troppo final (4), qui est enchaîné avec le dernier choral de l’adagio précédent, dépeint l’implication de toutes les ressources pour contrer l’ennemi. Rafales de gammes portées par tout l’orchestre, émergence du sentiment de victoire, l’épisode de fin se précise en une apothéose glorieuse.

Le 22 septembre à 20h.
Jusqu’à 23h. Présentation : Anne Montaron
« Prima la musica »

Symphonie n°7 « Léningrad »
Concert en direct
du Neuen Gewandhaus de Leipzig

Orchestre du Gewandhaus de Leipzig
Dmitri Kitajenko, direction

Programme couplé avec
Ludwig van Beethoven
Concerto pour piano et orchestre n°5
opus 73 en mi bémol Majeur

(Lars Vogt, piano).

Approfondir
Lire aussi notre dossier Dimitri Chostakovitch, à l’occasion du 26 septembre 2006 date événement, marquant le centenaire de la naissance du compositeur russe.

Crédit photographique
Dimitri Chostakovitch sous le portrait de Beethoven (DR).

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Robert Schumann, Scènes de Faust (1848)Paris, Salle Pleyel. Le 7 décembre à 20h

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Année des 150 ans de la mort, 2006 met à l’honneur Robert Schumann. Si les lieder et les symphonies sont régulièrement à l’affiche des salles de concerts, plus rares voire exceptionnelles, ses oeuvres pour orchestre, solistes et choeurs. Mi-oratorios, mi-opéras, sans dramaturgie scénique, elles offrent néanmoins de superbes tableaux dramatiques. En témoignent les Scènes de Faust que fort judicieusement, l’Orchestre de Paris dirigé par son chef principal, Christophe Eschenbach, a inscrit dans sa programmation du mois de décembre 2006. Bilan sur un mythe littéraire transfiguré en musique. Du Faust historique au texte de Goethe, de Berlioz à Schumann, bilan sur les avatars et les enjeux d’un sujet éternel.

Une oeuvre laboratoire (1844-1848). Schumann a porté son Faust pendant une dizaine d’années, remettant son ouvrage, reprenant, un fil laissé inachevé des années auparavant. La succession des parties composées donnent aussi la mesure d’un cycle hétérogène qui n’a comme seul colonne vertébrale, que la prodigieuse personnalité de celui qui l’a conçu. Produisant in fine un ensemble de 13 scènes structurées en 3 parties, la composition du Faust schumannien débute en 1844 par la troisième partie. Suit une période de fragilité mentale et de silence que rompt, à partir de 1847 puis 1848, l’écriture des première, puis deuxième parties.

Oeuvre laboratoire qui recueille la maturité de plusieurs périodes, Faust accompagne sur une longue période la réflexion et le travail de Schumann. Un Schumann habité par une idée musicale et littéraire, toujours soucieux de produire une nouvelle forme de composition, où le chant et la musique seraient la continuité du verbe, et réciproquement. Le compositeur après la voie des symphonies, aborde l’opéra (Genoveva) mais il ne prolongera pas cette expérience, laissant sur ce registre, le champion en titre, clamer sa suprématie en matière d’opéra romantique, Wagner.
L’esthétisme musical de Schumann favorise le suggestif et l’onirique. Le cadre de l’action musicale qu’il entend développer, comprenant solistes, chœurs et grand orchestre, est ailleurs que sur la scène familière d’un théâtre d’opéra. Ici la musique se substitue à l’action dramaturgique. Elle est action. Le Faust que concocte Schumann est l’aboutissement de sa réflexion sur le genre dramatique en musique. Lui qui a ciselé l’alliance de la poésie et de la musique dans ses nombreux cycles de lieder, entend restaurer la même complicité chant/musique à l’échelle de l’orchestre. Son assuidité à cette tâche s’avère même pernicieuse pour sa santé : le médecin Helbig le dissuade de poursuivre la composition de Faust. Il faut « cesser de s’attacher aux idées musicales qui courent en lui sans fin ». Nul doute qu’en Faust, Schumann s’est totalement identifié. Le compositeur y trouve exprimées les forces contradictoires de la vie : le désir, l’ambition, la mort, l’inévitable peine, la souffrance et la mélancolique solitude, cette « malédiction romantique ».

Que comprendre du mythe de Faust? qu’en retirent Goethe, puis Schumann ?
Johann Faust
aurait vécu dans la première moitié du XVI ème siècle. Astrologue et maître d’école, c’est un personnage fantasque, une sorte de Cagliostro amateur. Il n’a pas l’envergure des grands découvreurs et chercheurs tels Paracelse (1493-1541) ou Cornélius Agrippa (1486-1535), ses chercheurs infatigables qui tout en ayant la caution de l’autorité universitaire, se montrent perméables à d’autres formes de connaissances et de savoirs. Mais la légende étoffe une figure historique à l’origine, assez réduite : elle lui prête des capacités intellectuelles supérieures, et même des pouvoirs magiques. Faust Cagliostro devient aussi un nouveau Merlin. Déjà, la croyance associe la détention d’un savoir prodigieux et enchanteur, à la réalisation d’un pacte secret avec le diable. Se fondant sur le principe que tout ce qui est possédé, doit être payé, la science de Faust s’est réalisée grâce au concours d’une force maléfique, celle du serviteur diabolique, Méphistofélès, pur esprit de l’intelligence noire.

L’aspect diabolique de Faust renvoie à l’époque médiévale où tout savoir qui n’était pas validé par les instances catholiques, en particulier l’Inquisition, était jugée démoniaque. Dans une lecture plus générale du mythe, la connaissance permet la divulgation des grands secrets de la nature, selon une vision alchimique, le chercheur perce à jour le savoir du grand architecte : Faust incarne le mythe du savant alchimiste, dont l’ambition mène non pas à la connaissance des secrets de la nature mais une conscience élargie de la complexité du monde. En lui naît alors ce vertige mélancolique (à l’œuvre au début du Faust de Berlioz). Un vertige intérieur qui fonde son amertume, son septicisme et son humeur suicidaire.

L’hyperconscience vécue par le héros romantique est à la source de la fascination des poètes, écrivains et compositeurs. L’homme Faust, moins le savant, fait l’expérience de toutes les vies, connaît toutes les épreuves qu’aucune, prise isolément, ne saurait éprouver. Confronté à l’immensité insondable de l’existence, Faust s’impose comme un surhomme, ce héros moderne, qui n’est capable d’aucun exploit comme le sont les héros de la mythologie grecque et romaine, mais un être accablé, sujet d’un profonde conscience humaniste : il porte en lui toutes les peines du monde. Il a conscience de la malédiction qui entache chaque destinée humaine. La naissance est vouée à la mort. En liaison avec le poids de la culpabilité, la liaison de Faust et de Marguerite illustre la chute des amants livrés à leur seule jouissance. Marguerite dont Faust fait une matricide passive, pourra-t-elle être sauvée, son âme tirée des rets de la damnation éternelle ? Faust, être de compassion qui souffre pour les autres, saura libérer son aimée du cycle infernal. Telle est la vision conclusive que Berlioz apporte au mythe.
Or le défi de Faust ayant pactisé avec le Diable ne serait-il pas dans sa résistance à conserver toujours cet appétit du savoir contre la tentation des plaisirs faciles et terrestres ? La volonté du jouir contre celle du dépassement. Dans le texte de Goethe, et de façon cyclique, Méfistofélès tente son sujet, en le soumettant à proximité des plaisirs irrésistibles (nuit de Walpurgis).
Goethe, poète et peintre des grandes fresques, donne un souffle incomparable au sujet. Dans son texte, se fondent toutes les aspirations de l’homme, ses projets idéalistes, ses utopies dont l’illusion amoureuse, ses fautes et ses contradictions, ses réalisations fugaces autant que catastrophiques, son exaltation dans l’action, ses effondrements contemplant la vanité de l’existence terrestre : mais au final, homme traversé inéluctablement par un humaniste positif, Goethe offre une issue à son héros : Faust sera sauvé. Son âme est escortée par les anges de lumière car « celui qui s’efforce toujours et cherche dans la peine, nous pouvons le sauver ».

Résumé du Faust de Goethe. Première partie. Faust est un vieux savant qui a conscience d’avoir perdu sa jeunesse pour les livres et les perspectives d’une quête insatiable, aux fruits improbables. Mélancolique, n’ayant connu aucun des plaisirs terrestres, il songe au suicide. Méphistophélès apparaît et lui offre contre son âme, une jeunesse retrouvée, avec ses jeux et ses plaisirs infinis. Faust accepte. Après tout, qu’a-t-il à perdre? Lui qui souhaitait mettre fin à ses tristes jours? Méphistofélès tente le jeune homme dans la taverne d’Auerbach, lieu de débauche qui dégoûte celui qui est censé y être sensible. Après l’orgie dans la cuisine des sorcières, surgit la vision qui exalte son jeune cœur romantique : le visage de Marguerite.

Elle incarne l’insouciance et l’innocence, tout ce que Faust, âme damnée, a perdu irrémédiablement. Pour corrompre l’âme de Marguerite, Méphistofélès pénètre dans sa chambre et dépose un coffret de bijoux et de parures éblouissantes. La jeune femme s’en détourne néanmoins. Un poison plus imperceptible la perd définitivement : l’amour que lui inspire Faust, la soumet à l’attente longue et inassouvie. Cet amour la rend inquiète et désormais angoissée. Elle aussi a perdu l’insouciance. Les deux amoureux sont désormais maudits par leur propre amour. Pour preuve, Marguerite accepte de verser toujours plus de somnifère dans le breuvage de sa mère pour voir son cher Faust. Marguerite finira par la tuer, ayant trop abuser de la drogue. Découvrant la passion secrète et le crime perpétré par sa sœur, Valentin provoque en duel Faust qui le tue.

Pire, Marguerite devient mère mais elle est abandonnée par Faust qui est conduit par Mephistofélès dans la Nuit de Valpurgis, nouveau chapitre des perditions et turpitudes de son âme faible et aventureuse. Ainsi sur le Blocksberg, le héros se perd dans les orgies les plus infâmes aux côtés des démons et des sorcières. Pris de remords, Faust songe à Marguerite dont il a la prémonition du supplice : en effet, la jeune femme a tué son enfant. Elle est emprisonnée et sera exécutée. Mais Faust, aidé de son double machiavélique, lui rend visite. Marguerite pourrait les suivre, mais âme coupable, elle veut assumer le poids de ses fautes. Il ne s’agit plus pour elle de fuir.

Seconde partie. Goethe nourrit son récit des expériences de sa propre vie : Faust continue son errance maudite. Il découvre la duplicité des intrigants, la politique et les astuces de petits mondains, suscite la confiance de l’Empereur ; surtout, découvre le bonheur de la réalisation (fondation d’une nation utopique, sur une terre libre au sein d’un peuple libre) et les vertus de la contemplation esthétique, qui, un court instant apportent apaisement et sérénité. Héros d’un drame devenu épopée, Faust épouse Hélène de Troie. Leur fils, Euphorion, incarne le génie poétique.

Goethe, Berlioz, Schumann
. La partition littéraire de Goethe offre entre Berlioz et Schumann un point de conjonction assez troublant. Les deux musiciens s’intéressent au texte romantique, dans la même période. Berlioz achève son Faust, trois années avant que Schumann ne termine sa propre relecture du mythe. Les deux compositeurs, inspirés par Goethe, redéfinissent chacun selon leur sensibilité, la notion de drame musical Ils produisent un équilibre innovant entre texte, musique, action. Il a esquissé son Faust dès 1826 avec Huit première Scènes qu’il remaniera pour son Faut final. Le pouvoir d’évocation de la musique se substitue à la narration scénique. Les deux romantiques travaillent simultanément à la même oeuvre de rénovation du langage dramatique… comme Wagner. Mais ce dernier demeure attaché au développement scénique et à une dramaturgie visuelle. On sait qu’à Leipzig, Berlioz rencontre Schumann qui s’enthousiasme pour le travail de son « confrère » français (février 1843).

La figure goethéenne inspire Schumann une première série d’esquisses qui correspondent à ce qui sera dans le cycle définitif, la dernière scène : le chorus Mysticus. A Dresde, Schumann achève Genoveva, son opéra romantique d’après une légende médiévale et populaire, tout à fait dans l’esprit néogothique du XIX ème siècle. Mi-fantastique, mi-tragique, mi-onirique. Mais contrairement au théâtre de Wagner, marqué par un cynisme amer qui souligne la malédiction dont les héros sont les victimes, Schumann conclue Genoveva sur une note positive. L’apothéose de ce qui semble impossible chez Wagner : les retrouvailles heureuses des époux. Lire notre dossier Schumann, et la lecture comparative Genoveva/Lohengrin (deux opéras romantiques composés simultanément à Dresde).

Dans la fuite de Dresde, livrée aux révolutionnaires puis scène des répressions, Schumann retrouve Goethe, frère littéraire dont il aime relire la réconfortante prose d’un romantisme sombre mais apaisé. Il aborde Wilhelm Meister dont la figure de Mignon lui inspirera en 1852, le Requiem pour Mignon opus 98, page orchestrale pour chœur et solistes d’une superbe inspiration. Historique avec Genoveva, tourmenté dans Manfred, le romantisme schumanien revêt bien des visages. Avec Mignon, il s’agit de prendre un certain temps de repos et d’approfondissement.

L’affinité avec Goethe devait naturellement s’accomplir avec Faust. Comme Berlioz, le sujet a hanté sans discontinuité l’ardente sensibilité du musicien. A tel point qu’au final, la partition que nous connaissons ne donne pas vie à un ouvrage unitaire, dramatiquement cohérent et unifié ; mais plutôt à une sorte de journal personnel sur le thème de Faust où la figure du héros goethéen est abordée selon l’évolution musicale et les épisodes de la carrière. Confrontation hallucinante de Marguerite et de l’esprit du Mal (acmé dans le Judex ergo) ; immatérialité aérienne des champs de harpes et de violons dans l’évocation du séjour d’Ariel ; surtout apothéose de Faust emporté par les anges, après avoir été déchiqueté par les Lémures – comme Schumann le dira de lui—même dans ses derniers cauchemards éveillés, les Scènes de Faust demeurent l’une des pages les plus intenses jamais écrites par le compositeur et certainement avec l’opéra de Berlioz (plutôt, « légende dramatique »), le chef d’œuvre de la littérature romantique. Les aspirations faustéennes d’un Schumann inquiet et de plus en plus en proie à l’effondrement intérieur, trouvent une juste réalisation dans l’élévation finale du héros : Schumann/Faust peut atteindre la paix, après une existence éprouvante qui a usé jusqu’aux limites de son âme insatisfaite.
A l’été 1849, le compositeur peut être satisfait d’avoir offert le plus abouti des hommages rendus au poète de Weimar. Pour le centenaire de la naissance de Goethe, son Faust est interprété à Dresde, Leipzig et Weimar !

Cd
Benjamin Britten, 1972. Puissance hallucinée de l’orchestre, plateau de solistes dramatiques, fins, subtiles incarnations des personnages du mythe goethéen (le Faust de Dietrich Fischer-Dieskau est anthologique) : la version enregistré pour Decca par le chef britannique est l’une des plus habitées : certes hédoniste et d’une somptueuse finition en termes de couleurs et d’articulation du texte mais humaine et tendre surtout, immensément humaine. L’humanisme de Faust y est atteint. Cette nuance montre la juste intuition du chef Britten et hisse cette version à son sommet insurpassable. Une version incontournable. 2 cds Decca.

Concerts
Jeudi 7 décembre à 20h
Salle Pleyel. Robert Schumann, scène du Faust de Goethe

Matthias Goerne (doktor Marianus, Faust)
Annick Massis (Gretchen, Une pénitente)
Alan Held (Méphistofélès)
John Mark Ainsley (Ariel, Pater Ecstaticus)
Yvonne Naef (Sorge, Magna Peccatrix)
Elsa Maurus (Marthe, Mulier Samaritana)
Jing Yang (Mater Gloriosa, Maria Aegyptica)
Cassandre Berthon (Not engel)

Maîtrise de Paris, Chœur de l’Orchestre de Paris
Orchestre de Paris,
Direction, Christophe Eschenbach

Consultez la fiche de la production sur le site de la salle Pleyel

Approfondir
Lire notre dossier « Rayonnement du mythe de Faust auprès des musiciens au XIXème et au XXème siècle » : Spohr, Berlioz, Liszt, Wagner, Gounod, Boïto, Mahler, Busoni…

Illustrations
(1) Arnold Bocklin, autoportrait. L’artiste et la mort, l’homme confronté à sa finitude, hésitant entre la réalisaiton de ses plaisirs égoistes ou l’action humaniste portée vers les autres. Le texte de Goethe nous confronte au mystère et au défi du destin de chaque homme.
(2) James Tissot, Faust et Marguerite. Pour le peintre mondain, l’Idylle de Faust est prétexte à une peinture pastiche du style gothique flamand, à la manière du XV ème siècle, en particulier d’après le style de Van der Weyden.
(3) Rembrandt, Docteur Faust. Dans son cabinet laboratoire, Faust en quête de la vérité du monde, a perdu innoncence, illusion, bonheur et jeunesse. Cete vie de recherche vaut-elle tous ses sacrifices?
(4) Ary Schaeffer, Faust et Marguerite. Lorsque Faust s’éprend de Marguerite, ils incarnent le couple amoureux à la fois idéal et maudit.
(5) J.H. W. Tischbein, Portrait de Goethe, 1787.

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Beethoven, Symphonie n°6 « Pastorale » (1808)

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La Sixième Symphonie dite Pastorale fut composée et créée au même moment que la Cinquième, le 22 décembre 1808, à Vienne. Outre son génie de symphoniste, Beethoven, âgé de 38 ans, révélait une aptitude exceptionnelle à renouveler son inspiration : difficile de concevoir œuvres aussi différentes et cohérentes, en un même moment ! Le compositeur précise l’esprit de l’œuvre : davantage « expression » que « peinture » de l’élément pastoral. D’ailleurs, au moment de sa publication, en 1826, la partition indique : « Symphonie Pastorale ou souvenir de la campagne ». Il s’agit moins d’une évocation descriptive que suggestive du motif rural, sylvestre, naturel. Pour conduire l’auditeur dans ce cycle de paysages plus brossés que dessinés, il a lui-même indiqué pour chacun des mouvements, un titre indicatif. Beethoven privilégie la sensation sur le réalisme.
L’accueil fut mitigé, et le public resta sur l’ennui suscité par la longueur du deuxième mouvement !

Fiche Symphonie
Symphonie « Pastorale » n°6 en fa majeur, opus 68.
Cinq mouvements dont les trois derniers sont enchaînés.
L’allegro ma non troppo (1) intitulé « éveil d’impressions joyeuses » dont le premier thème reprend la mélodie d’un air populaire de Bohême où séjourna le compositeur à l’été 1806 chez les Brunswick. L’andante molto mosso (2) évoque « une scène au bord du ruisseau » où le chant des oiseaux détaillés par Beetoven (rossignol, caille et coucou) permet aux bois de se détacher, respectivement : flûte, hautbois et clarinette. L’allegro qui suit (3) intitulé « réunion joyeuse de paysans » est un scherzo structuré sur le thème descendant ( sur huit mesures) exposé pianissimo par les cordes. Puis, se développe une mélodie rustique brusquement interrompu par un tutti fracassant : c’est l’annonce de l’orage (allegro en fa mineur, 4). Fulgurance de l’éclair puis descente, apaisement. Enfin, l’allegretto final (5) exprime le « chant des pâtres, sentiment de contentement après la fin de l’orage ».

Hymne à la nature souveraine, célébrée par une humanité joyeuse tel serait le programme énoncé sans plus de précision par un Beethoven, plus impressionniste que néticuleusement naturaliste. Beaucoup d’amateurs voire de musiciens et non des moindres ont tenu « la Pastorale » pour une œuvre réduite du fait de son intention descriptive, inscrite dans son titre. C’était faire bien peu de cas des précisions pourtant sans ambiguïté de son auteur. Claude Debussy, dans « Monsieur Croche » n’a pas épargné Beethoven : il voit dans la Sixième Symphonie, une œuvre plus faible que les autres opus symphoniques. Un raté « inutilement imitatif ». L’écoute objective de l’œuvre révèle qu’il s’agit d’une partition dense et sauvage, dont la force énergique et la vitalité affirment le génie beethovénien, évocatoire et sensitif.

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Igor Stravinsky (1882-1971), Le Rossignol (1914)Mezzo, en septembre

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En septembre, Mezzo nous régale. Paru en DVD, en avril 2005, sous étiquette Virgin Classics, « Le Rossignol » est diffusé pendant tout le mois de septembre. Le film aborde l’oeuvre de Stravinsky avec inventivité : il mêle aux images traditionnelles, des créations numériques en 3D. En complément de l’oeuvre qui bénéficie d’interprètes subtiles (Natalie Dessay dans le rôle-titre), Mezzo diffuse aussi le making of.

Que penser du film réalisé par Christian Chaudet?
En rappelant les propres mots du compositeur : « J’ai dit quelque part qu’il ne suffisait pas d’entendre la musique, mais qu’il fallait encore la voir… », le réalisateur Christian Chaudet a trouvé un prétexte idéal pour mettre en image la partition du Rossignol. Les qualités de cette adaptation numérique, généreuse par ses effets et sa créativité visuelle, ne manquent pas. A commencer par la bande musicale, paru chez EMI en 1999 avec Natalie Dessay dans le rôle titre sous la baguette de James Conlon (en couplage avec « Renard »). Et c’est effectivement un réel bonheur que de retrouver notre « Natalie » nationale, incarnant la voix de l’oiseau : fragile, unique, magicienne.

Avec le Rossignol, en 1914, Stravinsky créait son premier opéra à l’opéra Garnier de Paris, après la déflagration du Sacre du Printemps (1913). Ici, la puissance de l’orchestre se fait velours, capable de climats murmurés grâce à une orchestration raffinée où le compositeur se joue des citations extrême-orientales.

Fidèle à Andersen dont le conte a donné l’argument de la partition, le scénario privilégie le regard de l’enfance, puisque la musique se déploie à mesure qu’un garçon découvre, tout comme le spectateur, le sujet de cette histoire, à partir d’un vase mobile, tournoyant sur lui-même, et délivrant les motifs de la musique. La première scène est visuellement la plus réussie : présence de la nuit, de l’interdit aussi, donc du mystère dévoilé (en pénétrant dans l’atelier du potier, le jeune garçon découvre un monde qui lui était étranger). Ce qui séduit l’œil, ce sont ces trouvailles qui permettent littéralement de « voir » la musique : « pour être fidèle à Stravinsky je me devais de traduire tout ce que j’entendais », précise le réalisateur dans le livret d’accompagnement. Ainsi cet air de la flûte, repris par la clarinette, qui apparaît brusquement, à flanc de vase, sous la forme d’une apparition, le temps d’inscrire dans l’air sa ligne fugitive… Tout ce qui suit est de la même inspiration onirique, laissant au final à la musique le pouvoir d’approfondir le chant mystérieux de l’oiseau.

Le summum est atteint quand le Rossignol chante devant la cour impériale : Christian Chauvet imagine une cité interdite, désincarnée, sorte de Las Vegas surmédiatisée, où la foule vite oublieuse du chant de l’oiseau lui préfère la parodie mécanique d’un automate japonais, dont les mimiques tiennent à la fois de Michael Jackson et de Berlusconi… Plus tard, on est saisi par la glaciale froideur de cette même cité spectrale qui a perdu toute âme…

En plus de la séduction des tableaux produit par l’infographie, le film, par son foisonnement d’images à l’infini, insiste davantage sur son propos central : aucune invention mécanique, — aucune imitation, aussi inventive soit-elle —, ne pourrait égaler la nature prodigieuse et l’art, incarnés par le chant unique du vivant. Le rossignol s’affirme comme la métaphore même du chant et de son unicité : inégalable, insurpassable. C’est à cet éloge du fragile que naît l’émotion. En cela, la réalisation suit parfaitement la partition. Un vrai régal.

DVD

Igor Stravinsky (1882-1971) : Le Rossignol, opéra en 3 actes sur un
livret du compositeur et de Stephan Mitusov d’après Hans Christian
Andersen. Réalisation : Christian Chaudet. Avec : Natalie Dessay, le
rossignol ; Hugo Simcic, l’enfant ; Marie McLaughlin, la cuisinière ;
Violeta Urmana, la mort ; Vsevolod Grivnov, le pêcheur ; Albert
Schagidullin, l’empereur ; Laurent Naouri, le chambellan ; Maxim
Mikhailov, le bonze. Orchestre et chœurs de l’Opéra national de Paris
(chef de chœur : David Levi), direction : James Conlon. Son : Linear
PCM Stereo – Dolby Digital 5. 1. 1 DVD Virgin Classics, réf. : 7243 5
44242 9 8. Durée : 50’. Bonus : making of (26’)

Le 9 septembre à 13h45 (le making of à 14h36)

Le 15 septembre à 3h

Le 27 septembre à 15h45

Approfondir

Consultez le dossier de notre partenaire Arte, comprenant un album photo de la production mais aussi plusieurs extraits vidéo empruntés au making of.

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Richard Strauss, les opéras »Arabella », « Salome », « La Femme sans ombre »:l’actualité lyrique de la rentrée 2006

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L’opéra selon Richard Strauss. Bilan sur une œuvre lyrique exceptionnelle : les opéras de Richard Strauss. Même s’il use du pastiche et de références néo-classiques avec une finesse désarmante, revisitant ses classiques, en particulier français des XVII ème (Ariadne auf Naxos d’après Molière) et XVIII ème siècles (Capriccio, Le Chevalier à la Rose d’après la société d’Ancien Régime dans le style versaillais), Strauss appartient bel et bien au XX ème siècle. Témoin des deux conflits mondiaux, il affronte dans son oeuvre théâtral, le cynisme de l’existence. Son sens de la dramaturgie est intimement lié à l’époque tourmentée à laquelle il a vécu. La plupart de ses sujets sont des réponses déguisées à l’horreur de la guerre.

La rentrée lyrique de septembre 2006 met à l’honneur le théâtre straussien. A Liège, l’Opéra Royal de Wallonie présente à partir du 22 septembre, « Arabella », partition inaugurale pour sa saison nouvelle 2006/2007, avec Mireille Delunsch dans le rôle-titre.

Voici le premier volet de notre feuilleton consacré aux opéras de Richard Strauss, en liaison avec l’actualité des scènes lyriques en Europe. L’Opéra de Paris, l’Opéra de Monaco, le Capitole à Toulouse affichent « Salomé », « La femme sans ombre » et « le Chevalier à la rose » (en décembre à Paris, puis en mars 2007 à Monaco). Retour sur une œuvre lyrique majeure de la première moitié du XX ème siècle.

1. Arabella (1933)
Production de l’Opéra Royal de Wallonie, à Liège.
A partir du 22 septembre.

Les auteurs, Richard Strauss et son cher librettiste, Hugo Von Hofmannsthal, s’attaquent dans cette comédie lyrique en 3 actes, créée à Dresde en 1933, aux poncifs romanesques de l’amour. L’amour peut-il être plus fort que l’attrait du profit? Il s’agit du dernier texte écrit par l’immense écrivain de langue allemande. A Vienne, le comte Waldner entend redresser sa situation financière en mariant sa fille Arabella à un riche parti. Les soupirants ne manquent pas mais aucun ne trouve grâce aux yeux de la courtisée : finalement, rompant avec la fatalité des unions forcées, Arabella épousera le riche gentilhomme campagnard Mandryka, qui incarne l’époux idéal. Le prodige de l’amour est ainsi préservé et triomphant, il scelle la collaboration entre Strauss et Hofmannsthal, l’une des plus admirables dans l’histoire de l’opéra. Leur entente s’est confirmée précédemment en offrent de précédents chefs-d’œuvre : Elektra (1909), Le chevalier à la rose (1911), Ariadne auf Naxos (1912), La femme sans ombre (1919), Hélène d’Egypte (1928), Il est vrai qu’en certains endroits de la partition, Arabella se souvient de leur précédent succès, Le chevalier à la rose, superbe évocation sensuelle et nostalgique de la Vienne baroque, donnée 23 années auparavant. Mais, ici les deux auteurs inscrivent l’intrigue d’Arabella dans la Vienne moderne et fin de siècle, celle de 1866.

Strauss excelle à habiller la peinture des coeurs ciselée par Hofmannsthal, d’une somptueuse étoffe filée dans l’atelier de Mozart et de Wagner. Mais avec la jubilation supérieure qu’offre l’adéquation de la langue, véritable poésie en action, en symbiose avec le flot musical. Hofmannsthal achève le texte d’Arabella quand est crée Hélène d’Egypte, autre opéra conçu avec Strauss, et représentée en 1929.

Ce qui intéresse Strauss autant que Hofmannsthal, c’est le portrait d’un milieu décadent comme revivifié par l’intrusion d’un sang neuf , c’est le miracle d’un impossible avenir désormais attesté dans un monde promis à la mort : « c’est la Vienne frivole, avide de plaisirs et criblée de dettes qui forme la toile de fond pour Mandrika, lui qui est auréolé de la pureté de ses villages, de ses forêts de chênes que la hache n’a encore jamais touché, de ses vieilles mélodies populaires. C’est ici l’espace de la grande Autriche à moitié slave qui pénètre la comédie viennoise pour y faire souffler un vent tout autre », ainsi que l’écrit Hofmannsthal.

Cet hommage rendu à la Nature, seul berceau où la civilisation puisse renaître, où des cœurs purs pourront trouver l’asile, doit être compris comme le testament artistique d’un poète, qui donna au théâtre lyrique l’un de ses plus beaux textes, dans un ouvrage dont il ne devait jamais voir la réalisation. Hofmannsthal devait en effet mourir en juillet 1929, soit 4 ans avant que ne soit créée la partition.

Opéra Royal de Wallonie
Du 22 au 30 septembre 2006
Lire la fiche de la production sur le site de l’Opéra Royal de Wallonie

Nouvelle coproduction
Théâtre du Capitole de Toulouse / Opéra Royal de Wallonie
Orchestre et Chœurs de l’Opéra Royal de Wallonie

Direction musicale, Patrick Davin
Mise en scène, Pierre Médecin
Décors, costumes et lumières, Pet Halmen
Chef des Chœurs, Edouard Rasquin

Arabella, Mireille Delunsch
Zdenka, Anne-Catherine Gillet
Adelaide, Hanna Schaer
Die Fiakermilli, Mélanie Boivert
Eine Kartenaufschlägerin, Christine Solhosse
Mandryka, Werner van Mechelen
Matteo, Gilles Ragon
Graf Waldner, Tómas Tomasson
Graf Elemer, Steffen Schantz
Graf Dominik, Patrick Delcour
Graf Lamoral, Léonard Graus
Ein Zimmerkellner, Marcel Arpots
Welko, Alexei Gorbachev
Djura/Jankel, Nicolas Mottart
Drei Spieler : Pierre Gathier, Edwin Radermacher, Marc Tissons

Cd
Solti, 1957. A la tête du Philharmonique de Vienne, Solti cisèle les arêtes de cette comédie sentimentale : battue d’une incroyable précision, fluidité des phrasés, superbe des couleurs. Aucun doute, l’orchestre est un acteur à part entière. Les deux sœurs (Hilde Gueden en Zdenka, et Lisa della Casa dans le rôle-titre), le Mandryka de George London recomposent la fable amoureuse et le miracle de la rencontre. 2 cd Decca.

2. Salomé (1905)
Production
à l’affiche de l’Opéra national de Paris, Bastille
Direction musicale : Hartmuth Haenchen
Mise-en-scène : Lev Dodin
Du 18 septembre au 18 octobre 2006

3. La femme sans ombre (1919)
Théâtre du Capitole, Toulouse
Du 6 au 18 octobre 2006

Après avoir créé plusieurs opéras pastiches néobaroque (Ariadne auf Naxos) ou néo classique (Le Chevalier à La rose), Strauss et le poète Hofmannsthal marqués par la Première Guerre mondiale qui entraîne aussi la chute de l’Empire Habsbourg, plongent dans le mythe mozartien de la Flûte Enchantée. Ils produisent un opéra sur la compassion confraternelle : la femme sans ombre est une intrigue orientalisante qui mêle les registres de l’onirisme, du fantastique et du tragique pour mieux éclairer la portée d’un message hautement humaniste. Le sort de tous les hommes est indéfectiblement lié. Il s’agit moins comme on l’a dit souvent, de l’apothéose des valeurs conjugales qu’une apologie de la fraternité et de la compassion salvatrice. Composé aux heures les plus sombres de la Première Guerre Mondiale, la Femme
sans ombre exprime comme nul opéra avant lui, l’œuvre de la barbarie tout en imaginant pour l’humanité endeuillée, une issue positive. Le miracle humain reste possible tant qu’un seul être saura s’émouvoir du sort d’un autre.

L’impératrice n’a pas d’ombre. Objet fantasmatique de l’Empereur, elle aspire à prendre forme humaine et pour se faire, accepte de souffrir, d’éprouver la tragédie d’une existence comptée. Elle découvre la femme du Teinturier Barak, harpie domestique qui brave son fidèle époux. D’une situation malsaine où la femme accepte de vendre son âme pour que l’Impératrice puisse obtenir cette ombre tant convoitée, l’action s’inverse quand l’Impératrice éprouve le miracle de la compassion vis-à-vis de Barak.
L’opéra de Strauss et de Hofmannsthal interroge la notion d’identité, de compassion, d’humanité. Que sont les êtres dépourvus de sensibilité humaine ? Au sortir de la première guerre mondiale, l’ouvrage est l’une des partitions les plus bouleversantes du théâtre lyrique. Le chant de l’espoir et l’expression de la tragédie la plus brute s’y mèlent.

Opéra en trois actes
Créé le 10 octobre 1919 à l’Opéra de Vienne
Livret de Hugo von Hofmannsthal
Opéra du Capitole de Toulouse
Direction musicale : Pinchas Steinberg
Mise-en-scène : Nicolas Joel
Nouvelle production
Consultez la fiche de la production toulousaine sur le site du théâtre du Capitole

Cd
Bohm, 1977.
Sur la scène du théâtre où a été créé l’opéra, Böhm qui a cotoyé Strauss, officie dans cette captation enregistrée en direct, avec un sens lyrique et tragique d’une tendresse humaine absolument indiscutable. Enregistré sur le vif, cette lecture de légende s’impose naturellement, en particulier parce que portés par l’orchestre de l’Opéra de Vienne, somptueux et énigmatique, les chanteurs s’embrasent littéralement. James King (l’empereur), Leonie Rysanek (l’Impératrice), Walter Berry (Barak), Birgit Nilsson (la femme du teinturier). 3 cds Deutsche Grammophon 1985. Livret complet : texte intégral avec notice argumentée.

Solti, 1989/91.
Deux décennies et quelques mois après Böhm, la machine infernale électrisée par Solti, à la tête d’un orchestre que n’aurait pas renié Strauss lui-même, le philharmonique de Vienne, assène ses accents percussifs, ses déflagrations fantastiques. La baguette du chef d’origine hongroise est affûtée, d’un implacable sens tragique. Si les voix ne sont pas celle que réunissait en 1985, un Böhm mythique, le plateau vocal convoqué par Solti est plus qu’honnête en rendant l’étoffe humaine et tendre d’un sujet complexe : Placido Domingo (l’empereur), Julia Varady (l’impératrice), José Van Dam (Barak), Hildegard Berhens (son épouse). 3 cd Decca. Livret complet : texte intégral et notice documentée.

Approfondir
Lire aussi la biographie du compositeur
Lire aussi notre dossier « Elektra »

Crédits photographiques
Hugo von Hofmannsthal et Richard Strauss
Richard Strauss au travail (à l’époque de la femme silencieuse, 1935)

(DR)

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Richard Strauss, Salomé (1905) Opéra de Paris, du 18 septembre au 18 octobre

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Richard Strauss s’affirme sur la scène lyrique à l’âge de 41 ans, avec son opéra Salomé. Certes il y eut avant ce premier chef-d’œuvre indiscutable, quelques essais : Guntram en 1894 et Feuersnot en 1901. Surtout, plusieurs cycles symphoniques dont le prétexte dramatique constitue autant de préparation à la peinture musicale des passions humaines : « Don Juan » (1889),  « Ainsi Parlait Zarathoustra » (1896), « Une vie de héros » (1899) sont des poèmes symphoniques qui affûtent ses dispositions de futur créateur lyrique. Strauss a pu ainsi parfaire ses possibilités expressives, sollicitant tout l’orchestre selon ses intentions dramatiques. Il manie déjà le principe du leitmotiv, tout en raffinant constamment son orchestre. Voilà qui explique, qu’au moment de composer sa Salomé, l’auteur dispose d’une sensibilité aiguë dans l’art de peindre climats historiques et psychologiques. Sa riche texture harmonique, aux audaces spectaculaires, exprime un monde brutal et convulsif mais incandescent dont les fulgurances produisent de superbes tableaux chromatiques.

Dans l’opéra, Strauss y cristallise la fascination du morbide, cette période crépusculaire d’une civilisation corrompue  qui, tout en étant consciente de sa déchéance, se laisse prendre par la contemplation des signes avant-coureurs d’une nouvelle ère. Le monde proclamé par le Prophète Jean-Baptiste est inévitable, mais pour toute réaction, le monde de l’Antiquité païenne, incarné par Hérode/Herodiade/Salomé, préfère tuer le représentant de cet ordre à venir. Crime dérisoire qui montre par sa cruauté, la petitesse d’une société déjà perdue et dont Jochanaan ne cesse de dénoncer la perversité.

Lecteur d’Oscar Wilde, en particulier de sa pièce Salomé qui précède son opéra, Strauss y mêle au décor historique de fin du monde, l’histoire de deux individus, Salomé/Jochanaan. Le compositeur se montre particulièrement fin à peindre l’attraction érotique que suscite auprès de la Princesse de Judée, la figure et le visage du Prophète. Le musicien se montre ainsi fidèle à la prose de Wilde qui s’est concentré sur les pulsions érotiques qui nourrissent le désir de l’adolescente (elle est âgée de 16 ans) envers Jochanaan. L’être spirituel s’affirme sous les yeux de la jeune femme, tel une créature fatale, dont le physique s’avère irrésistible : un comble pour un homme de foi !

L’opéra et l’exceptionnelle matière de l’orchestre prennent appui sur ce contraste du mystique et du sensuel. Ils expriment aussi le point de vue de Salomé, sa progressive excitation, son hystérie communicative, sa faculté à vivre une attraction qui devient obsession et folie.

Strauss, s’approprie totalement le texte de Wilde, adapté pour la scène par Hedwig Lachmann. Drame musical en un acte, la partition dépeint scrupuleusement chacune des étapes de cette dévoration au féminin, dans un style apocalyptique : l’hystérique Salomé se montre irrésistiblement attirée par le Prophète ; son désir flamboyant (la danse des sept voiles qui est un sommet symphonique où la jeune femme danse devant le roi Hérode pour obtenir de lui, la tête de Jochannan) la consume littéralement. Elle use de tous les artifices pour atteindre son objectif, comme manipuler celui qui l’aime en vain, Narraboth (qui d’ailleurs se suicide). Ainsi amour et mort s’accordent tout au long de l’opéra.
Possédée par un sentiment qui la dépasse, Salomé suscite l’horreur de son entourage qui l’extermine ni plus ni moins. Salomé est créé à Dresde le 9 décembre 1905.

Cd
Böhm, 1970. Difficle de surpasser l’énergie électrique de cette lecture légendaire qui restitue à l’opéra de Strauss, sa nervosité érotique et vénéneuse. Böhm des grands jours dirige avec une ardeur communicative les effectifs de l’Opéra de Hambourg, dans cet enregistrement direct, réalisé le 4 novembre 1970. Le duo Salomé/Jochanaan est d’une somptueuse vérité grâce à Gwyneth Jones/Dietrich-Fischer Dieskau. Le baryton germanique incarne cette alliance de sensualité racée et d’hallucination visionnaire qui produisent le désir de la Princesse. Un duo de rêve … et d’horreur qui atteint le sublime. D’autant plus que les autres rôles sont tout aussi convaincants. 2 cd Deutsche Grammophon.

Actualité
Opéra national de Paris, Bastille. Du 18 septembre au 18 octobre. Mise en scène : Lev Dodin. Direction musicale : Hartmut Haenchen. Catherine Naglestad (Salomé), Chris Meritt (Hérode), Evgeny Nikitin (Jochanaan/Jean-Baptiste), choeurs et orchestre de l’Opéra national de Paris. Consultez la fiche de la production sur le site de l’opéra de Paris.

Illustration
Avant Wilde et Strauss, le peintre Gustave Moreau dès les années 1870 a été fasciné par le mythe de Salomé.

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Dimitri Chostakovitch, Symphonie n°5 (1937)Paris, Monte-Carlo. En octobre.

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2006 est l’année du centenaire de la naissance de Chostakovtich. En hommage au compositeur russe né en 1906, nous mettons en avant les symphonies à l’affiche de la programmation des orchestres. Premier volet de notre parcours, portrait de la Cinquième Symphonie en ré mineur opus 47, programmée en octobre, à Paris et à Monte-Carlo, entre autres.

« La réponse d’un compositeur à de justes critiques », la mention autographe placée en préambule à la partition indique clairement les intentions de Chostakovitch à une époque où il a reçu de plein fouet, les plus vives critiques de la censure Stalienne. L’année qui précède la composition de sa Cinquième symphonie, Staline qui a assisté à une représentation de son opéra, Lady Macbeth de Mzensk, a fait comprendre, dans un article paru dans la Pravda, sa totale désaprobation vis-à-vis de la musique de Chostakovitch. Du jour au lendemain, l’œuvre est retirée de l’affiche, et l’auteur, étiqueté « ennemi du peuple », artiste néo occidental, trop formaliste, traître à l’idéal réaliste prôné par l’autorité soviétique.

La Cinquième symphonie est une réponse aux critiques qu’il a suscitées. Chostakovitch semble faire amende honorable, courber l’échine. L’œuvre, écrite en trois mois, est créée à Leningrad le 21 novembre 1937 sous la direction d’Evgeni Mravinski. D’emblée, l’accueil est enthousiaste : les représentants du Pouvoir constatent un net effort du compositeur en direction des canons de l’esthétique officielle, du moins ils reconnaissent ce en quoi le musicien s’est efforcé pour plus de « simplicité » et d’ « intelligibilité », selon ses propres termes.

Œuvre de complaisance, ou feinte tactique, le message de Chostakovitch est aussi autobiographique. Il exprime le destin d’un artiste de génie, inquiété, pour le moins rebelle si l’on considère que le final victorieux peut être une pointe d’optimisme forcené lancé comme une provocation.Là encore, comme beaucoup d’œuvre du symphoniste, la Cinquième vibre et palpite : l’auditoire ne s’est pas trompé. La vitalité que peint Chostakovitch, teintée d’amertume, de cynisme voire de sarcasme rentré, est perçue comme un chant d’espoir (de résistance ?) à l’époque des purges staliniennes.

Fiche Symphonie
Symphonie n°5 opus 47.
Durée : 45 mn
Plan de l’œuvre en quatre parties
Le moderato (1) initial est marqué par une angoisse explicite. L’allegretto (2) est un scherzo frôlant l’insouciance voire le sarcasme. Son esprit est populaire. L’ample largo (3) est une profonde méditation, l’une des plus inspirées jamais composées par Chostakovitch. Le recul critique et l’analyse des événements vécus semblent ici produire leur effet. En guise de conclusion, l’allegro non troppo (4) est porté par le motif principal affirmé par la trompette. D’un ton dynamique et déterminé, le dernier épisode, en ré majeur (quand toute la symphonie reste colorée par le ré mineur), souligne le chant victorieux du compositeur, confiant dans l’estime reconquise auprès de ses censeurs. Mais, s’appuyant sur une double lecture possible, s’agit-il d’un rachat proclamé ou bien au contraire, dévoilant la lucidité de l’auteur, d’un coup de tête plein de panache et d’orgeuil, à destination de cette même censure dérisoire et granguignolesque ? La richesse de ton s’exprime clairement ici.

Concerts
La Cinquième Symphonie est à l’affiche de la nouvelle saison de l’orchestre de Paris et de l’orchestre philharmonique de Monte-Carlo.

Les 4 et 5 octobre
Symphonie n°5. Salle Pleyel. Orchestre de Paris, direction : Yutaka Sado

Le 15 octobre
Symphonie n°5. Auditorium Rainier III, Monaco.
Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, direction : Alexander Mickelthwate
Saison anniversaire de l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, « les 150 ans« 

Approfondir
Lire aussi notre dossier spécial sur la carrière et l’oeuvre de Dimitri Chostakovitch

Crédits photographiques
Chostakovitch et Evgueni Mravinski, le créateur de nombreuses symphonies du compositeur, dont la Cinquième (DR).

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Fritz Wunderlich, un ténor de légendeArte, les 3 et 4 novembre 2007, à 22h30 et 19h

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Invité de marque au Festival de Salzbourg, sous la direction de Karl Böhm puis de Karajan, le ténor Fritz Wunderlich préférait aux cocktails d’after, au milieu glamour des réceptions bourgeoises et des mondanités superficielles, la proximité plus simple de ses proches. Au moment du Festival, il préférait loger dans une ferme, près de la nature où il puisait énergie et endurance. Si ses dons vocaux ont fait croire qu’il chantait comme il se rasait, la vérité est bien différente et ce docu nous révèle l’itinéraire d’un travailleur assidu, qui s’interrogea en permanence sur la justesse de son style et la pertinence de ses choix de rôles et de répertoires. Une éthique du bon sens et du pragmatisme que souligne le baryton Thomas Hampson ou le ténor Rolando Villazon.

D’abord, Tamino dans la Flûte Enchantée de Mozart, puis Almaviva dans le Barbier de Séville de Rossini, à Munich aux cotés de son grand ami, le baryton Hermann Prey (Figaro), Fritz Wunderlich impose la musicalité de son timbre rayonnant, aux harmoniques profondes et denses, sur les scènes allemandes et autrichiennes : Salzbourg, et bientôt l’Opéra de Vienne. Le succès se montre total lorsque le directeur du Met de New York, Rudolf Bing, l’invite en guest star pour chanter Don Ottavio dans le Don Giovanni de Mozart, dans le cadre des représentations d’inauguration de la nouvelle salle new-yorkaise (4000 places).

Le chanteur fascine, tant son talent est évident. Vocaliste et surtout acteur, Fritz Wunderlich meurt dans un accident domestique (chute dans l’escalier de sa maison) au sommet de sa carrière. Raconté par ses proches, son épouse Eva, son ami Peter Karger, l’homme simple qui aimait se ressourcer à la chasse ou au bord d’un étang qu’il avait coutume de louer au sud de Munich, se précise, grâce aux nombreux documents et films d’époque.

L’apport des images historiques est des plus profitables : ainsi ce direct depuis Schönbrunn à Vienne où Wunderlich incarne le maestro di musica de Pergolesi pour la télé, en 1963, à une époque où l’opéra italien se chantait en allemand. Le naturel du comédien crève l’écran. Plus attachant, le travail du chanteur dans l’univers intransigeant du lied. C’est un ténor anxieux, conscient de ses limites qui n’hésite pas à se remettre totalement en question, notamment après un récital désastreux (mars 1963) où l’artiste se fait démolir par la critique. Sur les conseils de son ami Hermann Prey, le ténor réapprend l’art de la ciselure et des climats intérieurs, bien différents de la scène de l’opéra, auprès du pianiste Hubert Giesen. Leur travail se révélera constructif puisque Wunderlich donnera ensuite, dans la continuité de leurs séances de travail, un récital resté légendaire à Edimbourg.

En complément du film, au montage classique mais très instructif, le témoignage des chanteurs de l’époque, une période remarquable où paraissent Christa Ludwig, Birgit Fassbaender et l’immense Dietrich Fischer-Dieskau, qui malgré ses trop fugaces apparitions, assène, comme à son habitude, quelques remarques bien affûtées, sur le métier du chanteur.

Fritz Wunderlich, un ténor de légende

Musica
Samedi 3 novembre 2007 à 22h30

Documentaire hommage, inédit
Réalisation : Thomas Staehler et Olivia Halmburger (59 mn)
Rediffusion du 16 septembre 2007

Maestro
Dimanche 4 novembre 2007 à 19h

Archives inoubliables (1960-1966) : en studio, à Salzbourg, Munich ou Berlin, le ténor chante Mozart (air de Belmonte de l’Enlèvement au sérail, Tamino dans la Flûte enchantée), Strauss (duo amoureux avec la soprano Ingeborg Hellstein, dans Die Schweigsamefrau), Smetana (La Fiancée vendue avec la basse Kurt Böhme), Tchaïkovski (air de Lensky, dans Eugène Onéguine, Munich 1962)…

Crédits photographiques
Fritz Wunderlich, en Tamino dans la Flûte Enchantée de Mozart,
avec Hilde Güden (Daphné), incarnant le rôle de Leukippos, dans Daphné de Richard Strauss
(DR)

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Centenaire Dimitri Chostakovitch (1906-1975)

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Le 25 septembre 2006 marque le centenaire de la naissance de Dimitri Chostakovitch. L’année Mozart bat son plein. En sera-t-il de même pour le plus grand compositeur russe du XX ème siècle ? A en croire les innombrables concerts, cycles musicaux, filmographies proposés ici et là, au regard des magazines et documentaires diffusés à la télé, le second semestre devrait satisfaire l’attente des curieux et des spécialistes.

L’œuvre est immense mais elle suit une ligne progressive parfaitement identifiable : musiques de films, opéra (un seul ouvrage lyrique, « Lady Macbeth » qui valu à son auteur, les foudres de Staline), surtout symphonies et quatuors. Autant de formes choisies qui correspondent précisément à l’évolution du style, qui sont en liaison avec les positions de l’homme vis-à-vis du pouvoir soviétique.
Un compositeur, c’est un témoin de son temps : ni plus ni moins. Qu’on veuille ou non charger le dossier Chostakovitch, en faire un compositeur complaisant, voire ambitieux, surtout après la mort de Staline, au sein de l’appareil politique du Parti, il reste l’un des chroniqueurs de son temps les plus passionnants. Aux heures sombres de l’URSS, pendant la guerre contre l’envahisseur nazi, pendant la terreur stalinienne, puis dans les années 1960, aux instants non moins héroïques de la guerre froide, Chostakovtich exprime les tensions, les contradictions et l’espoir d’un peuple opprimé. Ce qui nous parle aujourd’hui directement, c’est l’expérience assumée d’un humaniste de plus en plus accablé par l’idée de la mort.

Reste une œuvre foisonnante, dont la puissante exaltation tragique, parfois sarcastique voire parodique, nous laisse méditatifs. Beaucoup de zones d’ombre obscurcissent encore le tableau, et de nombreuses pistes d’analyse et de compréhension, se précisent peu à peu. L’enjeu du centenaire 2006 ne serait-il pas justement de démêler enfin doutes et incertitudes, d’éclairer la part de sincérité d’une oeuvre façonnée comme un témoignage ?

L’actualité de Chostakovitch en septembre et en octobre est riche.

1. Télévision

Arte consacre l’un des opéras les plus aboutis du compositeur russe.

Lady Macbeth de Mzensk, soirée opéra
Samedi 11 novembre

Le centenaire de Chostakovich sur ARTE

2. Concerts

De nombreuses salles de concerts mettent à l’honneur les symphonies de Chostakovitch.
(notre calendrier ci-après n’est pas exhaustif : il met l’accent sur nos coups de coeur)

Les 22 et 23 novembre
Symphonie n°10, avec Lady Macbeth (cinq entractes) et le concerto pour piano (Cédric Tiberghien, piano).
Salle Pleyel. Orchestre de Paris, direction : Mstislav Rostropovitch

Cycle « Chostakovitch et la musique russe »
Salle Pleyel, du 15 novembre 2006 au 30 mai 2007
Le 10 janvier 2007 :
Symphonie n°11, « l’année 1905 ». Orchestre de Paris, direction : Yakov Kreisberg
Le 30 mai 2007 :
Symphonie n°7, « Leningrad ». Orchestre de Paris, direction : Paavo Järvi

Le 18 février 2007
Symphonie n°11, « l’année 1905 ». Auditorium Rainier III, Monaco
Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, direction : Yakov Kreisberg

3. Discographie

Parmi les récentes publications, saluons l’intégrale des 15 Symphonies (+ Jazz suites n°1 et 2) par Mariss Jansons. Le cycle qui regroupe des enregistrements étalés dans le temps, de 1988 à 2005, avec huit orchestres parmi les plus prestigieux (Wiener Phlharmoniker, Berliner Philharmoniker, Oslo philharmonic orchestra, Pittsburg symphony orchestra, Saint-Petersburg philharmonic orchestra…) est l’événement discographique de la rentrée. En affirmant l’affinité du chef avec l’univers chostakovien, le coffret de 10 cds, comprenant un livret à la haute qualité éditoriale, couronne les publications du Centenaire Chostakovitch. Lire notre critique du coffret Chostakovitch paru chez Emi

Lire aussi notre critique des Symphonies de guerre (n°4 à 9) par Valéry Gergiev, coffret paru chez Philips
Lire aussi notre critique des mélodies et de Lady Macbeth (Chung), cofret paru chez Decca
Lire aussi notre critique des Symphonie n°7 « Leningrad » par Kurt Masur et l’Orchestre national de France, 1 cd paru chez Naïve.

Approfondir
Lire aussi notre dossier spécial Dimitri Chostakovitch.

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Alessandro Stradella, San Giovanni Battista, oratorio (1675)En direct du Festival de la Chaise-DieuFrance musique, le 30 août à 21h

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San Giovanni Battista est un oratorio en deux parties, sur un livret de l’abbé Ansaldi. L’oeuvre fut créée à Rome à San Giovanni dei Fiorentini, en 1675.
Stradella illustre l’essor de la musique baroque romaine à son apogée : d’un dramatisme éblouissant, d’une sensualité irrésistible, en particulier parce qu’il assimile les grands compositeurs qui l’ont précédé, en particulier Giacomo Carissimi, le style du compositeur, en dépit d’une carrière écourtée, affirme une personnalité majeure du théâtre baroque, profane et sacré. Il a laissé six oratorios dont la langue musicale domine la production de son temps.

Né
à Rome en 1644, Alessandro Stradella s’impose sur la scène musicale du
Baroque romain au service de la Reine Christine de Suède et des princes
Colonna, Orsini et Pamphili. A l’égal d’un Caravage, au début du
siècle, et à Rome également, la vie dissolue du compositeur l’obligea à
fuir la cité pontificale malgré ses appuis. Sa vie est digne d’un
roman. Diplomate à Venise, il fuit Rome en 1677 et meurt assassiné à
Gênes.

Stradella illustre le sujet de Saint-Jean Baptiste en
évoquant avec sensualité et dramatisme, la figure de Salomé et celle du
roi Hérode. Après que le souverain ait accepté de décapiter à la
demande de la jeune fille, le Saint Ermite, le poids de la culpabilité
envahit le coeur du monarque tandis que Salomé entone un air qui
exprime la sauvagerie qui l’étreint et la mène aux bords de la folie.

Direct, Festival de la Chaise-Dieu 2006


Jusqu’à 22h58
Prima la musica
Présentation : Olivier Bernager

en direct de l’Abbatiale de la Chaise-Dieu
et en simultané avec l’Union européenne de Radio

Festival de musique de La Chaise-Dieu

Alessandro Stradella
San Giovanni Battista, oratorio

solistes et orchestre Ensemble Aurora
Direction, Antonio Gatti

Illustration
Solario, Salomé et la tête de Saint-Jean Baptiste

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Bela Bartok, le Château de Barbe-BleueFrance musique, le 31 août à 20h

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Après l’opéra de Paul Dukas sur le même sujet (Ariane et Barbe-Bleue, 1907), Bartok accepte la proposition de l’écrivain et dramaturge Balazs de mettre en musique le mythe de Barbe-Bleue. Mais le texte nouveau offre un nouveau regard sur une histoire qui se prête à l’énigme et au mystère. La musique du Château de Barbe-Bleue, créé en 1918, est l’une des plus évocatoires, offrant le sentiment d’une activité souterraine qui permet de multiples lectures.
Dans la vision de Balazs et de Bartok, Ariane a disparu, et c’est désormais un huit-clos à deux personnages, en un seul acte, qui confronte l’époux à l’épouse, le duc Barbe-Bleue à sa dernière épousée, Judith.
Une à une, la jeune femme ouvre chaque porte du château. Le caché est révélé. En définitive, que gagne Judith à rompre le cycle du secret et de l’enfoui ? Que veut-elle prouver en forçant l’intimité de son époux ? En exigeant d’ouvrir les sept portes, n’accomplit-elle pas plutôt l’œuvre du doute et du soupçon, c’est-à-dire la ruine du couple ?

Lire aussi notre dossier sur le mythe de Barbe-Bleue et l’opéra de Bartok.

Bartok,

le Château de Barbe-Bleue (1918)
Le 31 août à 20h.
Jusqu’à 22h58

Prima la musica
Présentation : Dominique Jameux

Concert donné le 13 juin 2006,
Théâtre du Châtelet à Paris

Opéra en version de concert
en un acte,
livret de Béla Balázs

Jessye Norman : Judith
Peter Fried : Le Duc Barbe-bleue

Concert couplé avec
Maurice
Ravel Daphnis et Chloé

Symphonie chorégraphique pour choeur et orchestre

Chefs de choeur : Didier Bouture et Geoffroy Jourdain
Choeur et Orchestre de Paris
Direction, Pierre Boulez

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Mozart, Don Giovanniversions de Prague et de VienneParis : Salle Pleyel, les 28 et 29 octobre

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L’actualité de « Don Giovanni » reste permanente. Davantage que
Carmen, les dernières années ont multiplié le nombre des productions de
l’ouvrage de Mozart et Da Ponte. L’année Mozart en est certainement
responsable. Pour l’heure, prétexte à notre dossier sur l’oeuvre, sa genèse et ses enjeux,
la prochaine version défendue sur la scène de la salle Pleyel à Paris,
à la fin d’octobre, par le chef baroqueux, René Jacobs, est l’une des
plus intéressantes offres du second semestre 2006.

René Jacobs qui a renouvelé la perception du théâtre mozartien, avec ses lectures de Cosi, des Noces et plus récemment de la Clémence de Titus,
(parue au premier semestre 2006 chez Harmonia mundi), poursuit ses
relectures sur instruments d’époque, dans le style articulé et ciselé
qui le distingue désormais. Il manquait à son palmarès, « l’opéra des
opéras » : Don Giovanni, deuxième opéra que Mozart compose en
complicité avec l’écrivain Da Ponte. L’œuvre maîtresse de la scène
lyrique, qui est aussi le volet central de la Trilogie Mozart/da Ponte,
fut composé en octobre 1787 pour le Nationaltheater de Prague, avant
d’être réadapté pour le Burgtheater de Vienne au printemps 1788.

D’après
Tirso da Molina, après Molière, suivant la trame de Bertati, Da Ponte
excelle à souligner le souffle fantastique du mythe. Le séducteur
dévoré par un feu intérieur, érotique et séditieux, anticipe les
brûlures révolutionnaires qui vont bientôt s’abattre sur l’Europe des
monarchies. Caractérisation des couples protagonistes selon leur
registre respectif, entre l’héroïque « seria » et le comique « buffa »,
Jacobs s’intéresse à exprimer l’identité des individus même si, ici,
aucun des portraits ne reste figé. Entre la tragédie et le délire
parodique, tout vacille. Mozart brouille les conventions comme le fait
son héros : bouffe et héroïque, pluriel, insaisissable et inconstant,
comme le Chevalier Don Giovanni.
Si d’une première approche,
Zerlina, Masetto et Leporello appartiennent au tiers-état, si a
contrario, au sommet de la pyramide sociale, Anna, Elvira et Ottavio
incarnent les sujets « nobles » de l’histoire, Don Giovanni se délecte
à interchanger les points de vues et « inventer » de nouveaux rapports
sociaux. Le travestissement qui lui permet de prendre la place de son
valet, et réciproquement, indique la pulsion alternative et ambivalente
du héros.
Sur le plan de la forme, l’opéra suit la même diversité
inventive, dans la fulgurance et le foisonnement. Plus rien n’est
fixe car tout est appelé à changer.

Paris, salle Pleyel
Samedi 28 octobre à 20h
Dimanche 29 octobre à 17h
Don Giovanni, en version de concert
Cycle « opéra en concert ».

Avec
Johannes Weisser, don Giovanni
Lorenzo Regazzo, Leporello
Svetlana Doneva, Donna Anna
Alexandrina Pendatchanska, Donna Elvira
Werner Güra, Don Ottavio
Sunhae Im, Zerlina
Nikolay Borchev, Masetto

Le Jeune chœur de Paris
Freiburger Barockorchester,
Direction, René Jacobs

Réservations
Réservez vos places et consultez la fiche de la production sur le site de la salle Pleyel

Crédit photographique
René Jacobs, DR

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Mozart, Don Giovanni (Prague, 1787. Vienne, 1788)

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Mozart à Prague. A Prague, dans la salle du Nationaltheater (aujourd’hui théâtre Tyl), au décor d’azur et d’or, la foule se presse pour entendre le dernier opéra de Mozart : Don Giovanni. Le musicien vient d’en terminer la composition en octobre 1787. L’engouement est historique et phénoménal. Pas un soir, sans une foule avide, ivre et convaincue. Et ce depuis, la première, le 29 octobre. Le triomphe est immédiat. Serait-ce que les Pragois, mieux que les Viennois, aient compris l’exaltation sidérante de la musique ? Auraient-ils saisi combien le compositeur était, sur un sujet déjà traité avant lui, d’une fulgurante vérité, et même en étroite connivence avec la vibration de l’époque ? Sous le masque du séducteur, c’est la critique d’un ordre social, la revendication d’une liberté vitale, muselée ici-bas, qui est portée sans ambages au-devant de la scène. Le Don Juan de Mozart est bien le premier révolutionnaire, tenant le haut de l’affiche. Il revendique par cet orgueil et cette superbe inconvenante, le libre choix de l’homme moderne. En lui, se précisent les fondements de la société nouvelle, celle qui fera table rase de l’Ancien Régime, celle qui enfantera les idéaux de la Révolution.

Prague idolâtre Mozart. Depuis le 11 janvier 1787, Mozart ne cesse de recevoir l’hommage de la bonne société pragoise. Ses Noces de Figaro ont suscité une première transe collective. L’opéra avait été préalablement créé en mai 1786 à Vienne, sans grande adhésion de l’audience. Le 20 janvier, il dirige ses Noces à Prague avec un éclatant succès. Il doit rentrer à Vienne, mais le contrat signé avec le directeur et l’impresario du Nationaltheater, les signori Bondini et Guardassoni, indique clairement un nouvel opéra pour Prague, avant la fin de l’année 1787.

Da Ponte, librettiste de Mozart pour les Noces, adapté d’après la pièce récente de Beaumarchais, propose au compositeur adulé, le sujet de Don Juan. L’histoire est ancienne et déjà adaptée au théâtre lyrique, comme ce Don Giovanni ou le convive de Pierre, dont le livret de Bertati a été mis en musique par Gazzaniga en 1782. Da Ponte, s’il écrit dans ses Mémoires qu’il se délecte alors de l’Enfer de Dante, n’en perd pas moins de temps pour puiser allègrement chez Bertati, quelques ficelles théâtrales, selon ses propres besoins. Molière a lui-même repris de Tirso de Molina, le sujet de son Don Juan en 1665. La pièce est un libertinage philosophique qui accuse la solitude de l’Inconstant d’autant plus caractérisé que Molière invente le personnage d’Elvire pour mieux renforcer la charge et la noirceur psychologique du héros. Bertati et même Goldoni avaient quelque peu atténué la force tragique du personnage.

Da Ponte et Mozart, lequel collabore étroitement à la conception de la dramaturgie, réinventent le mythe de Don Juan. Ils lui restituent son caractère grandiose et dérisoire, sa puissance libertaire, qui en fait non plus simplement le séducteur populaire mais un révolutionnaire, pourfendeur de l’ordre et de la tyrannie des apparences, de l’hypocrisie des bienséances. La fin du héros, lui donne sa mesure héroïque. Libre, il a vécu ; libre, il mourra. Désir et Mort s’équilibrent. Ici, en Don Giovanni, le désir, éros moteur, raille la vie et la mort. Il habite le liquidateur des normes et des conventions. Il est à lui seul, élan et vitalité, force de la libido, exultation de l’individu, arme de la trangression, de l’insoumission, de l’orgueil et du caprice élevés au rang de politiques. Don Giovanni est un politicien du désir. Il manipule, trouble et transgresse. Il créée des situations et des confrontations idéales pour le dramaturge. Le contraste étant un effet souverain sur le scène, Da Ponte développe aussi une ligne comique pour mieux renforcer le vertige tragique et fantastique de l’action. Au soir de la première, l’édition du livret indique clairement cette fusion des genres, « dramma giocoso« .

Répétitions. Le 14 octobre, Mozart qui devait présenter à Prague, comme un événement national, son nouvel opéra, dirige à nouveau, ses Noces jubilatoires. Les mondanités enfièvrées, la constitution retardée de la troupe des chanteurs de son Don Giovanni, le manque de temps, ont retardé la
création du nouveau chef-d’œuvre. La première est fixée au 24 octobre 1787. Les répétitions commencent sans attendre. Heureusement, le compositeur dispose de chanteurs remarquables. Mozart a trouvé dans la basse ténorisante, Luigi Bassi, âgé de 22 ans, un Don Giovanni idéal, passionné et acteur accompli. Le créateur de Figaro, Felice Ponziani, lui donne la réplique en Leporello : le binôme maître/valet ne trouvera pas meilleurs interprètes. Antonio Baglioni, futur créateur de Titus (dans la Clemenza di Tito de 1791), chante Don Ottavio. Heureux compositeur qui non seulement a trouvé une troupe d’excellents chanteurs, mais aussi bénéficie de cantatrices non moins expérimentées. Teresa Saporiti (Anna), Catarina Micelli (Elvira), Teresina Bondini (Zerlina) qui est l’épouse du directeur, forment de leurs côtés, l’élite des chanteuses de l’heure.

Lors de la première, Mozart dispose d’un excellent orchestre composé d’environ douze cordes et de quelques vents prodigieux. C’est essentiel quand on sait que les musiciens jouent « a primavista » les mesures de l’ouverture que le compositeur a composé la veille ou l’avant-veille de la première ! L’œuvre suscite un nouveau triomphe. Favori des Pragois, Mozart songe cependant à Vienne : « mais peut-être l’opéra sera-t-il joué à Vienne ? Je le souhaite », écrit-il le 29 octobre à son ami Gottfried von Jacquin.

Vienne dans son coeur demeure la place à vaincre et séduire. Il est vrai que le décès de Gluck, lui a fait obtenir un nouveau statut : il est de principe devenu « compositeur de la chambre royale et impériale », avec une pension de 800 florins, certes inférieure à celle de Gluck (2000 florins). Mais Salieri veille au grain, et s’assure que Mozart ne lui fasse pas trop d’ombre. Les faits donnent cependant raison au compositeur. Joseph II envisage sérieusement de donner Don Giovanni à Vienne. Mais avant, il mènera la guerre contre les turcs.

Après Prague, Vienne. Ainsi, dès avril 1788, les répétitions commencent au Burgtheater de Vienne selon la nouvelle adaptation validée par l’auteur. Un nouvel air pour le Don Ottavio de Francesco Morella (Della sua pace : moins acrobatique mais plus musical et nuancé), un duo neuf Zerlina/Masetto au II : « per queste tue manime » ). Les femmes sont plus exigentes, jalouses entre elles : l’Elvire de Caterina Cavalieri (ancienne Constanze de l’Enlèvement) obtient un nouvel air : « in quali eccessi, mi tardi… ». Plus énigmatique, la nouvelle conclusion que rédige et compose Mozart pour la scène impériale viennoise. Aucun document parvenu ne précise la fin que le musicien décida réellement après Prague. La première qui a lieu le 7 mai 1788 se déroule sans guère de réactions… ni d’enthousiasme. L’empereur s’est défilé au dernier moment : « l’opéra est divin… mais ce n’est pas un plat pour les dents de mes viennois ». Mozart lui aurait rétorqué selon le témoignage de Rochlitz : « Laissons-leur le temps de le mâcher ». Au total, les 14 représentations (davantage que les Noces) laissent à Mozart un goût plus amer que confiant. Vienne n’a pas succombé à son nouvel opéra, comme le fit Prague avec la passion exceptionnelle que l’on sait. Goethe qui assiste dès décembre 1797 aux représentations de l’œuvre à Weimar précise à Schiller : « cette œuvre est unique en son genre et la mort de Mozart ne nous permet plus de rien attendre d’analogue ». Songeant à une mise en musique de son Faust, Goethe s’exprimera ensuite en 1829, citant le Don Giovanni de Mozart comme un modèle absolu : « cette musique devrait être dans le genre de celle de Don Juan. Mozart aurait pu écrire la partition de Faust ». Ainsi était définitivement adoubé, le Mozart tragique et romantique, fantastique et visionnaire.

Une oeuvre synthétique. L’opéra de Mozart réconcilie l’art avec la nature : il fait de la pulsion, du désir librement exprimé, le trait le plus marquant de son ingéniosité. Le tragique et le comique, la farce et la tragédie se mêlent et produisent le rythme palpitant de l’élan vital. Plus précisément, l’allant giocoso bat le rythme tragique. C’est la musique qui imprime l’élan dramatique et souligne constamment la portée psychique et spirituelle de l’action. « Dramma giocoso » est la mention inscrite sur le livret de la première pragoise : Mozart renoue avec l’opéra à ses origines. Lorsque les compositeurs vénitiens, dans la suite de l’Orfeo de Claudio Monteverdi (1607) mêlaient tous les registres du comique, du tragique, du sentimental et du langoureux. Chez Mozart, le seria (Anna, Don Ottavio, Elvira) puise son irrépressible fascination vitale de la pulsion buffa (incarnée par Leporello et Zerlina). Telle est l’invention la plus marquante de Mozart. Le héros traverse tous les registres, revêt toutes les apparences : il est pluriel et polymorphe comme la vie elle-même. Il incarne les contradictions qui donnent le sens de chaque destinée individuelle. La synthèse des genres, seria et buffa atteint dans Don Giovanni, une alliance remarquable. L’écriture de Mozart jubile dans le passage des formes et des registres : il étincelle de virtuosité inventive. Travestissement et mise en abîme, fantastique et féerique, réaliste et comique, tragique et languissant donnent matière à mille cadres vocaux et instrumentaux : sérénades et symphonies, duos, trios, quatuor, sextuor et solo…

Le héros moderne. Don Giovanni illustre tous les aspects d’une vision éclatée et globale : il est l’inconstant et mieux, l’insaisissable par excellence. Il a l’intelligence de la duplicité, se montre d’une arrogance mimétique quasi diabolique : il pourfend la morale et les bienséances pour mieux dénoncer l’hypocrisie et la dérision des codes sociaux. Il oeuvre pour le jaillissement de l’individu, la libre exaltation de l’essence personnelle.

Jamais œuvre ne cibla avec autant de finesse, la profonde solitude et la vérité de la condition humaine. La fin de l’ouvrage et son obligation morale, ou fin heureuse (lieto finale) ne laisse pas cependant de nous interroger sur la véritable puissance du châtiment ultime. Jusque devant la mort et bravant le juge suprême, Don Giovanni sait rester rebelle à toute autorité, imperméable à toute abdication de ses valeurs, absent au repentir. Il ne se soumet pas. Il est maudit mais il a montré sa grandeur héroïque. Voilà qui colore l’œuvre d’une ambiguïté trouble. Le châtié est un héros. Il est moins coupable qu’admirable. Don Giovanni ne cesse de nous interroger sur la vérité de l’individu, sur les moteurs de la psyché, sur la notion d’identité, sur les valeurs qui fondent la conscience et le comportement individuel.

Don Giovanni nous offre un modèle moins méprisable, qu’humain, profondément humain. Le « dissoluto punito » est un héros moderne qui assume pleinement les choix de vie qu’il s’est choisis. Il est acteur et non sujet : actif et non soumis. Il est ce révolutionnaire qui appelle à l’explosion sociale. Contre le système inféodant tous les personnages qui l’entourent, le héros incarne la réalité de l’homme libre. En Don Giovanni, aux côtés de Goethe, il faut reconnaître un chef-d’œuvre absolu. Il s’agit bien selon l’expression consacrée, de « l’opéra des opéras ».

Cd
notre sélection discographique n’est pas exhaustive (ici 11 chefs sont cités quand la discographie disponible en compte plus de 30). Elle rend compte des enregistrements qui nous paraissent les plus convaincants.

Fritz Busch, 1936. Première version de studio. La plus fluide, la plus évidente et naturelle. L’Anna d’Ina Souez est légendaire. Emi.
Bruno Walter, 1942. La version enregistrée au Met est la plus défendable de Walter. Le Don Giovanni de Pinza est un mythe. Nuova Era.
Wilhelm Furtwängler, 1953 et 1954. Chez Rodolple puis Emi, – pour la plus récente- (avec une Schwarzkopf/Elvira, époustouflante), les versions de Furtwängler confèrent au drame mozartien sa démesure fantastique et spirituelle. Entre agilité et désespoir, comme la personnalité du chef à cette époque, la construction de la lecture reste bouleversante.
Karl Bohm, 1955. En allemand pour la réouverture de l’Opéra de Vienne, la première lecture de Bohm est de loin la plus acérée. En 1967, le chef s’est enlisé dans le plomb. Ici, Sena Jurinac (Elvire), Irmgard Seefried (Zerlina) irradient par leur mystère insondable.Cette version est une bande privée, non encore éditée par une major.
Dimitri Mitropoulos, 1956. Mitropoulos reprend la production à Salzbourg laissée vacante par Furtwängler. Sa vision personnelle, affirmée se montre déroutante autant que fascinante. Cesare Siepi (DG) et Streich (Zerlina) donnent le meilleur d’eux-mêmes. Discoreale/Replica
Carlo Maria Giulini, 1959. La version unanimement saluée par critiques et publics. La tension s’écoule de scène en scène. Le son du studio n’empêche pas l’allant naturel des récitatifs et des airs. Wächter en Don Giovanni vacille un peu, Schwarzkopf n’est plus l’Elvire qu’elle fut chez Furtwängler, mais la construction limpide et sans lourdeur de Giulini impose cette version. Emi
Herbert van Karajan, 1960. A préférer nettement à version plus lente voire pesante de 1963 (Verona). A Salzbourg, Karajan fait merveille. Nervosité et dramatisme. Schwarzkopf tire sont épingle du jeu (Elvire immortelle), Cesare Valletti (Don Ottavio) se distingue également. Leontyne Price étincelle (Anna).
Lorin Maazel, 1979. Que vaut la version discographique du film de Joseph Losey, récemment reparu dans une version remixée époustouflante (Gaumont) ? Certes la baguette défend une conception romantisée à souhait, voire épaisse mais plus acceptable que celle de Barenboim. De plus, la valeur des acteurs défend cette lecture honnête à défaut d’être totalement convaincante. Moser (Anna) tend sa voix jusqu’à la raideur hystérique ; mais Kanawa (Elvire) trouve souvent le ton juste, et Berganza (Zerlina), sans avoir le physique du rôle, reste l’atout majeur de l’enregistrement. Raimondi en Don Giovanni incarne un rôle auquel il doit sa notoriété internationale. Sans posséder la voix du séducteur, il impose une présence photogénique et dramatique indéniable. Sa prestance a réussi là où on ne l’attendait pas : il a fait de Don Giovanni un héros cinématographqiue. Sa réussite nous rappelle d’ailleurs comment il faut comprendre et recevoir l’oeuvre de Losey : un film moins un enregistrement lyrique. Van Dam en Leporello est légendaire. CBS
Bernard Haitink, 1984. Lecture homogène et équilibrée qui sans effets appuyés, restitue idéalement les couleurs et les respirations de l’orchestre de Mozart. Le Don Giovanni de Thomas Allen est des plus convaincants. Maria Ewing embrase le personnage d’Elvire. C’est l’antithèse tout aussi convaincante que Schwarzkopf. Emi
Nikolaus Harnoncourt, 1989. La révolution baroqueuse a fait de Mozart un cheval de bataille, véhicule de réussites exemplaires. Cette lecture en fait partie, avant celle d’Östamn chez l’Oiseau-Lyre. Le Concertgebouw est incroyable de finesse expressive, rompant avec le luxe viennois. Les tempos du Maestro font problème et cible une incohérence dramatique difficile à défendre parfois. Thomas Hampson brosse un Don Giovanni, racé et poli. Teldec
Arnold Östman, 1990. La version détrôna l’effet Harnoncourt, l’année précédente. Sans disposer d’un orchestre et de chanteurs dignes de leurs prédécesseurs, Östman a imposé sa vision, conforme aux dimensions et à l’esthétique de Mozart. Plus de patine romantisante ni de furia expressive, mais un allant soudain ressuscité, une rythmique fidèle à la première. Respect strict des rythmes voulus par l’auteur : « andante alla breve » plutôt qu’adagio habituel pour le début de l’ouverture, par exemple. Un Mozart dépoussiéré et rythmiquement incontestable.
A venir : la version de René Jacobs qui l’a déjà dirigée sur la scène.

Illustrations
Jean-Honoré Fragonard, portrait de fantaisie. Don Giovanni incarne l’élan vital, la pulsion érotique. Le « fa presto »(faire rapide) du peintre Fragonard capable de brosser comme ici, en seulement deux heures de temps, la vitalité et l’esprit du modèle, donne tout autant le sentiment de la fulgurance.
Goya, femmes au balcon, Leocadia. Goya, peintre de la féminitié songeuse, souligne dans Don Giovanni, l’opéra des femmes.

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Monteverdi, l’Orfeo (Mantoue, 1607)Bruxelles, BozarLe 6 septembre 2006 à 20h

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Jordi Savall a déjà dirigé une production du premier chef-d’œuvre de l’opéra baroque, Orfeo de Claudio Monteverdi : au Liceu de Barcelone, dans un dispositif scénique aujourd’hui disponible en dvd.
Orfeo pose sans détour les questions fondamentales de l’opéra et de la représentation scénique mise en musique : le chant et la musique peuvent-ils dévoiler la passion dévorante des hommes ? Car le héros antique s’il se montre capable d’infléchir Pluton et délivrer sa bien aimée des Enfers, se révèle étrangement incapable de maîtriser ses propres passions. Dérisoire grandeur d’un chantre génial qui échoue à devenir un homme véritable.
Sur le plan de la forme, et dans l’histoire de l’opéra, Orfeo est l’opéra des origines, créé à Mantoue le 24 février 1607. Il est aussi l’ouvrage visionnaire par lequel est inaugurée, l’histoire du genre lyrique. La production belge à l’affiche du Bozar dans le cadre du Klarafestival est pour nous l’occasion de lancer notre dossier sur Claudio Monteverdi et son premier opéra, l’Orfeo, à l’occasion des 400 ans de la création de l’Orfeo (le 24 février 2007), une création qui étant celle du premier opéra moderne, marque aussi l’avènement de l’opéra tout court.

Monteverdi, l’Orfeo
Au Bozar à Bruxelles

Le Concert des Nations,
La Capella Reial de Catalunya,
Collegium Vocale Gent
Jordi Savall, direction

Furio Zanasi, Orfeo (ténor)
Montserrat Figueras, La Musica (soprano)
Arianna Savall, Euridice (soprano)
Adriana Fernandez, Proserpina (contralto)
Sara Mingardo, La Messaggiera (mezzo)
Fulvio Bettini, Apolo (ténor)
Romina Basso, Speranza (mezzo-soprano)
Antonio Abete, Caronte (basse)
Daniele Carnovich, Plutone (basse)
Carlos Mena, Pastor (contre-ténor)
Gerd Turk, Eco (ténor)
Francesco Garrigosa, Pastor (ténor)
Ivan Garcia, Pastor (ténor)

Dans le cadre du Klara Festival
Bruxelles, Bozar, salle Henry Le Bœuf à 20h.

Lire la fiche de la production sur le site du Bozar.

Crédit photographique
Barbaro Strozzi, portrait de Claudio Monteverdi
Jordi Savall © Vico Chamla, Milano (Italie)
Alexandre Séon, Lamentation d’Orphée (Paris, Musée d’Orsay)

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Claudio Monteverdi (1567-1643), l’Orfeo (1607)

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Le 24 février 2007 marque les 400 ans de la création mantouane du premier opéra de l’histoire, « l’Orfeo » de Claudio Monteverdi. Ouvrage premier et fondateur de la scène lyrique, l’Orfeo malgré son historicité, affirme une santé éclatante. Combien de nouvelles productions qui attestent de sa modernité intacte, et le place aux côtés du « Don Giovanni » de Mozart, telle une partition incontournable. En interrogeant le mythe d’Orphée, Monteverdi cible les enjeux du genre lyrique : quel sens et quelle fonction réservés au texte et à la musique : paroles et musique, forme et sujet, autant d’aspects et d’éléments de la machine lyrique, qui aujourd’hui encore, fondent sa spectaculaire réussite auprès des publics.

Le mythe d’Orphée. Monteverdi aborde à son tour, après ses contemporains Peri et Caccini, le mythe d’Orphée. Le sujet est d’autant plus fascinant pour les musiciens qu’il met en scène le pouvoir de la musique. Si Orfeo chante tout en s’accompagnant de sa lyre, la violence des sentiments qui l’anime, il incarne aussi la fragilité de la condition humaine. Deux mouvements inverses fondent le mythe : puissance irrésistible de la musique et du chant ; faillibilité du cœur humain. Si le héros infléchit dieux et destin, atteignant même le cœur de l’inflexible Pluton, il s’en montre indigne en étant possédé par les passions qui déterminent sa destinée. Le chantre de Thrace triomphe des forces et des divinités qui le dépassent, tout en étant l’impuissante victime des forces psychiques qui l’habitent et le gouvernent.
L’homme est-il condamné à souffrir ? La musique n’est-elle présente que pour lui permettre de mieux prendre conscience de cette détermination misérable ? Le théâtre lyrique n’a-t-il pas pour objet de portraiturer l’homme tragique ? Ainsi est posée l’équation d’Orphée. Dans l’histoire de la musique, Monteverdi en traitant un sujet qui est débattu par les élites, apprécié des princes, donne pour la première fois, le visage de l’opéra moderne.

De Florence à Mantoue : essor du théâtre musical. Créé pour le Duc de Mantoue, le 24 février 1607, l’Orfeo de Monteverdi est immédiatement repris par d’autres cours, attestant d’un rayonnement européen. C’est l’avènement du goût pour l’opéra italien. Le XVII ème baroque confirme la suprématie du théâtre italien comme modèle.
Vincent de Gonzague avait été subjugué par l’Euridice de Jacopo Peri et du poète Ottavio Rinuccini, représenté pour les Noces de Marie de Médicis et d’Henri IV, à Florence, en 1600. Cette favola in musica, la première dont la partition nous est parvenue intégralement, fut un premier essai vers l’opéra baroque. Le Duc Vincent demande en 1607 à son compositeur, Claudio Monteverdi, d’aborder le même sujet, dans le style musical de l’époque, un style nouveau, celui de la monodie et du recitar cantando, mi parlé mi déclamé dont l’idéal articule le texte. La musique épouse les accents dramatiques et psychologique du texte afin d’en offrir une représentation claire et éloquente. Dans la préface de son Euridice, Peri explique les enjeux de la nouvelle manière. La musique est la fille obéissante du texte.

La souveraine musique. Monteverdi et son librettiste, Alessandro Striggio, franchissent une nouvelle étape. La musique gagne un statut supérieur : pour exprimer la violence et la force exemplaire de la musique qui est le sujet central du mythe, ils mettent en avant la musique, ses effets expressifs pour insuffler au chant d’Orphée, sa puissance incantatoire. Le Prologue précise le cadre de cette approche musicale : la musique personnifiée paraît sur la scène, quand il s’agissait surtout de privilégier la place de la tragédie chez Rinuccini.
La Musica revendique la primauté : elle insuffle vie et passion. Par elle, s’exprime la vitalité spectaculaire du drame. L’intelligence avec laquelle les auteurs exploitent les moyens mis à leur disposition, les distinguent.
En tirant profit de toute la palette expressive de la musique, Monteverdi met en avant l’agitation du héros, ses drames intérieurs, ses tourments, ses pulsions et ses contradictions souterraines. Il rompt avec l’idéalisme pastoral de ses prédécesseurs. La vision philosophique et morale des artistes de Mantoue supplante par leur vérité, les démarches intellectuelles des Florentins, Peri et Caccini.
Ils ajoutent le nerf, le sang musical qui innervent le portrait désormais réaliste des personnages de la fable musicale. Orphée paraît de plus en plus seul. Au fur et à mesure de l’opéra, il éprouve chaque obstacle de la vie, non pas une expérience idéalisée mais une traversée sensible, proche de la vie, marquée par la perte, le deuil, la mort, la solitude, l’angoisse et la peur, le doute et la transgression, mais aussi le défi et selon la conclusion double de l’œuvre, l’apothéose ou la lugubre destruction.

Un opéra, deux conclusions. Le livret de la création de 1607, précise qu’ Orphée, veuf d’Eurydice, fuit les Bacchantes qui concluent l’ouvrage en une série de danses et d’hymnes à Bacchus. La partition éditée en 1609, indique que touché lui aussi par le destin d’Orphée, Apollon paraît et accueille le héros par mi les dieux. Deux fins dont on ne sait précisément laquelle fut adoptée à la création mantouane de 1607. La richesse des mythes offre à l’imagination des options diverses quant à leur interprétation. Qu’Orphée ait été in fine, victime des Bacchantes, ou qu’il soit divinisé, donne à nouveau les deux versants d’un drame fondateur : violence passionnelle insufflée par le chaos de Bacchus, ou gloire solaire affirmée par l’éclat appolinien, Orphée synthétise les deux tentations qui s’offrent au cœur humain.

Construction. L’Orfeo se déroule en cinq actes. Chaque volet est l’occasion d’exposer une idée principale, parfaitement explicite. Musicalement caractérisée selon l’idée motrice du livret de Striggio. A chaque acte, Orphée dévoile un aspect de sa personnalité.
Le premier acte précise la filiation d’Orphée avec Apollon. Ce sont les Noces éclatantes d’Orphée et d’Eurydice que bergers et nymphes fêtent en une Arcadie ressuscitée. Au deuxième acte, rupture de ton et de climat : au bonheur éperdu succède l’éclair tragique. L’annonce de la mort d’Eurydice par la Messagère. Orphée décide de retrouver aux Enfers son aimée. Le troisième acte, décrit la force morale du héros : au bord du Styx, pourtant accablé par l’Espérance, Orphée envoûte Caron (Possente Spirto), emprunte sa barque, et pénètre aux Enfers. Au quatrième acte, l’initié accomplit la traversée symbolique : il implore, supplie, infléchit par la puissance de son chant et par le pouvoir de la musique, le pouvoir des dieux (Pluton), et obtient le retour d’Eurydice. Tout s’inverse : pris de doute, il se retourne et désobéit à l’injonction qui lui avait été faite : il perd définitivement Eurydice. Au cinquième acte : Orphée s’épanche à Echo. Il renonce aux femmes, pleure son aimée, devient fou. Il est déchirée par les Bacchantes déchaînées ou accueilli en une apothéose solennelle par Apollon, son « père ».

Langue d’Orphée. Dans les deux prières adressées à Caron puis à Pluton, chacune réussissant un tour de force, Orphée exprime un point culminant du chant. Monteverdi y déploie des trésors d’invention et de maîtrise, donnant ici, les prototypes du récitatif,- accompagné ou non-, et de l’air, qui seront les deux formes emblématiques de l’opéra à venir. La lyre du poète chanteur y atteint des sommets expressifs, conférant à l’Orfeo de Monteverdi, son statut d’ouvrage fondateur. L’art du compositeur est d’autant plus élevé qu’aucune forme musicale choisie n’est superflue ; chacune au moment où elle se développe, occupe une fonction dramatique cohérente.

Discographie

Gabriel Garrido, 1996. A la tête de ses effectifs familiers, ensemble Elyma et choristes du Studio Antonio il Verso de Palerme, le chef argentin a gravé sous étiquette K617, « la » version indétrônable de l’opéra monteverdien. Latinité éruptive, continuo foisonnant et dramatique, cohérence des chanteurs, et version complète, fusionnant les options dramatiques du livret de la création (1607) avec les compléments de la partition éditée en 1609. Avec Victor Torres (Orfeo), Adriana Fernandez (Eurydice), Gloria Banditelli (la messagère), Maria Cristina Kiehr (La Musica)… 2 cd K617.

Emmanuelle Haïm, 2003. Continuiste des Arts Florissants, la claveciniste Emmanuelle Haïm qui a dirigé récemment à l’Opéra du Rhin, une intégrale des opéras de Monteverdi dont l’Orfeo, n’a guère convaincu. Certes le sens de l’articulation ici démontre une attention décuplée (excessive) à l’accentuation (qui frise souvent l’ornementation) : l’Orfeo de Ian Bostridge ourle jusqu’à la convulsion et la manièrisme hors sujet, un texte qui ne demande qu’à être projeté avec naturel. Et si cette version regardait davantage du côté des Florentins, Peri et Caccini, fidèles serviteurs du texte et de la prosodie? Haïm manque de nerf et de progression d’ensemble. La vision des auteurs mantouans lui échappe. En soignant le détail au détriment de la tension générale, son Orfeo paraît plus sophistiqué que vrai. L’emploi des chanteurs d’opéra, telle Natalie Dessay dans le rôle de La Musica étonne mais il sert la même vision : plus vocale que vraiment dramatique. 2 cd Virgin Veritas.

Nikolaus Harnoncourt, 1968. Cathy Berberian (Messaggeria et Speranza), Max van Egmond (Apollon), Lajos Kosma (Orfeo), Jacques Villisech (Plutone) insufflent à la partition de Monteverdi une vocalità qui reste continument humaine. Le regard incisif du maestro Harnoncourt découpe avec un trait acéré chaque tableau de la tragédie d’Orphée. L’attention portée à la caractérisation du continuo reste exemplaire. Cett version est inclassable, en dévoilant la modernité originelle de la partition, elle appartient à l’histoire du mouvement baroqueux et de l’histoire du disque. 2 cd Teldec.

DVD
Jordi Savall, 2002
Sur la scène du Liceu de Barcelone, maestro Savall en manteau mantouan (comme celui que portait Claudio lui-même) dirige ses troupes au geste souple, au chant affûté. Affaire de famille: sa fille Arianna est Euridice; son épouse, Montserrat Figueras, Musica. Lecture sage et même classique, voire érudite, comme l’explique le metteur en scène Gilbert Deflo dans le film documentaire complémentaire. Le fond de scène parcouru de miroirs cite la salle des miroirs du Palais Ducal de Mantoue où fut représenté en 1607 l’opéra de Monteverdi. Le miroir invite à interroger le sens des images, surtout pénétrer le masque des apparences… retrouver le fil d’un itinéraire initiatique visant à ressusciter la culture et le théâtre antique grec. Sans posséder la fureur latine de l’argentin Garrido (cf. cd édité chez K617: notre référence audio), Savall convainc pas quelques tableaux idéalement réussis: Caron (inflexible Antonio Abete) et sa barque, Orfeo (fervent Furio Zanassi) implorant aux dieux. Surtout, Sara Mingardo, inoubliable Messageria, annonçant la morsure du serpent et la mot d’Euridice… En outre, la captation filmique est soignée, rompant l’ennuyeuse frontalité des plans, serrant le cadrage quand l’expression l’impose (1 dvd Opus Arte).

Illustrations
Alexandre Séon (1855-1917), Lamentation d’Orphée (Paris, Musée d’Orsay)
François Pérrier : Apolon musicien charme les divinités de l’Olympe (DR)

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Festival de musique de chambre de Beaulieu-sur-Mer Saint-Jean-Cap-Ferrat. Saint-Jean-Cap-Ferrat (06). Eglise anglicane. Concert de clôture : Frank, Chausson, le 11 août 2006

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Superbe concert conclusif : abordant deux partitions majeures de la littérature française de musique de chambre, les jeunes instrumentistes de cette soirée finale, ont exprimé en donnant le meilleur d’eux-mêmes, le lyrisme enflammé, tour à tour sombre et lumineux, exaspéré et contenu, d’une mordante amertume et d’un souffle avide d’espérance, de Chausson et de Franck. Programme ambitieux, le dernier concert de musique de chambre du Festival de Beaulieu-sur-Mer Saint-Jean-Cap-Ferrat a ouvert des perspectives plus que stimulantes pour les spectateurs mélomanes : il a souligné l’extraordinaire qualité de deux partitions pourtant absentes des salles de concerts, la virtuosité habitée, l’exaltation humaine de jeunes instrumentistes, visiblement ravis de jouer ensemble. La fascination du Festival tient à cette nuance qui scelle sa singularité : l’endurance de jeunes virtuoses, déjà professionnels, ou à l’amorce d’une carrière à venir, heureux d’éprouver ici le plaisir d’un jeu partagé, entre musiciens, avec le public.
Beaulieu et Saint-Jean accueillent un festival à la jeunesse sincère et généreuse qui offre une alliance de talents dont la complicité qui s’accomplit sur scène, se révèle jubilatoire. On rêve souvent d’entendre une telle émotion née de la complicité et du plaisir. Le rêve devient ici réalité. Le Festival l’a démontré cette année encore : pépinière de jeunes prodiges, scène vivante où l’on mesure le risque et la rencontre, découverte d’œuvres méconnues ou inédites. Les défis sont tous relevés avec maestria.
Quelques exemples ? Un Mendelssohn inespéré – né de la rencontre tout aussi stimulante du Quatuor de Crémone et de l’ensemble Syntonia-, un Chopin tout autant fulgurant –produit par la symbiose qui a jailli naturellement entre la pianiste Hortense Cartier-Bresson et l’ensemble Syntonia-.

Nouvel accomplissement indiscutable ce soir.
Duo de rêve, sur le plan de l’écoute réciproque et de l’harmonie secrète, Pierre Fouchenneret (violon) et Julien Gernary (piano) tout d’abord, dans la sonate pour violon et piano de Franck. Franck est bien le maître de Chausson, mais il a composé sa sonate après le trio de son élève, à l’été 1886. La sonate qui fit une impression indélébile jusqu’à l’obsession dans l’esprit perméable de Proust, lequel la ressuscita dans sa prose sous le titre désormais fameux de « sonate de Vinteuil », déroule son ivresse envoûtante grâce à l’archet facétieux et murmuré de Pierre Fouchenneret. Un tempérament de feu, capable d’embraser l’air environnant de l’église, auprès duquel se glisse l’agilité presque amoureuse de son complice au clavier, Julien Gernay. Le silence est tombé sur un public médusé, captivé par l’effusion subtile des phrasés, l’art arachnéen du prodigieux violoniste. On sombre au cœur du lyrisme le plus tendre, sans jamais défaillir : les deux musiciens ont du style, ni trop démonstratif ni jamais vulgaire. Ils gardent résolument la mesure parfaite, cet équilibre entre expression et grâce, qui chante la profondeur d’une légèreté qui n’est qu’apparente. L’aérien le dispute au suggestif. Les interprètes décochent une palette de nuances irrésistibles.

Au duo préliminaire, d’une complicité idéale, a suivi un ensemble d’une égale tenue. Un trio opérant une semblable entente harmonique, en phase de maturité et d’équilibre sonore, dans le trio de Chausson : les musiciens du trio Ernest Chausson,  surprennent par leur intensité de jeu, l’accord trouvé entre les parties, les subtilités de lectures quant aux climats et à l’enchaînement des rythmes et des caractères. Ils ont d’autant plus d’aise à servir le trio de Chausson qu’ils viennent d’enregistrer l’œuvre (disque à venir chez Longdistance, annoncé en septembre 2006, couplé avec le trio de Ravel).

Mais aux regards complices, d’une admirable connivence, en particulier entre les cordes, Philippe Talec (violon) et Antoine Landowski (violoncelle), correspond la recherche constante de l’intensité et de l’hédonisme du son. Cette vitalité à l’œuvre, palpitante en maints épisodes, donne relief aux sentiments mêlés d’amertume et d’abandon, de lyrisme et d’ardeur conquérante. Première œuvre importante dans le catalogue du compositeur (1881), qui précède Le Concert (1890/91), puis les deux quatuors (pour piano, 1897 ; à cordes, 1898), le trio de Chausson exulte littéralement par la fougue et l’entrain des interprètes ; non pas une fougue aveugle et agressive, mais l’expression d’une énergie et d’une conscience canalisée par l’art de la subtilité, de l’élégance et de la nuance. Le piano de Boris de Larochelambert apporte à cette indéniable réussite, sa sensibilité complice : toucher évocatoire, ici pictural, associant la lisibilité de la ligne mélodique à la richesse des climats harmoniques. L’écoute pratiquée de façon permanente entre chaque instrumentiste fait du trio un prodige de conversation musicale, une entente à trois. D’un bout à l’autre, l’instinct gagne en profondeur et en fluidité. Investi, vécu, palpitant, toujours juste et jamais emphatique, voilà un trio pleinement assumé, qui parle à l’oreille, enivre l’âme, touche le cœur.

Portés par l’enthousiasme du public, les instrumentistes se sont rejoints dans la Sicilienne du Concert de Chausson, en guise de « surprise » et d’offrande ultime : une partition impromptue dans laquelle, aux deux violons précédemment entendus (Pierre Fouchenneret et Philippe Tallec), un troisième les rejoignait, Julien Gernary qui laissait le clavier pour l’archet.

Jeunesse, tempérament, risques.Le festival d’Antoine Landowski gagne peu à peu en excellence et en pertinence. Rares, les festivals relevant autant de défis. Pour nous, il s’agit bien d’une confirmation : voici un festival trop méconnu, à suivre et à ne pas manquer. Les festivaliers et les mélomanes fidélisés qui l’ont repéré, ne s’y sont pas trompés. Ils ont bien conscience d’assister chaque année aux rendez-vous de la rencontre, de la découverte et de l’engagement. Un nouveau Prades est en train de s’affirmer. Ce festival deviendra grand et incontournable : il est ce « Prades sur la Riviera » dont nous parlions dès août 2005. Il sait chaque année défendre ce climat de complicité et cet esprit de famille qui désormais la singularisent et le rendent inestimable dans l’arène pourtant foisonnante des festivals de l’été.

Festival de musique de chambre de Beaulieu-sur-mer Saint-Jean-Cap-Ferrat, le 11 août 2006.  César Frank (1822-1890) :Sonate pour violon et piano en la majeur (1886). Ernest Chausson (1855-1899) :Trio avec piano en sol mineur Op. 3 (1881). Pierre Fouchenneret, violon. Julien Gernay, piano. Trio Ernest Chausson : Philippe Talec, violon. Antoine Landowski, violoncelle. Boris de Larochelambert, piano.

Crédits photographiques :
© Jeanne Brost 2006
Le Trio Chausson en répétition
Pierre Fouchenneret (violon) et Julien Gernay (piano)
Tableau final : tous les musiciens saluent après avoir joué deux fois, la Sicilienne extraite du Concert d’Ernest Chausson.

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Dimitri Chostakovitch (1906-1975)

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Art et politique. Musique et pouvoir. Le débat est régulièrement
relancé au hasard du calendrier des événements et des célébrations. Le
cas des musiciens qui ont été témoins ou ont survécu à la Seconde
Guerre Mondiale : Richard Strauss, Wilhelm Furtwängler, Ernst Von
Dohnayi, est à ce titre représentatif. Il appartiendrait aux
compositeurs du XX ème siècle, de répondre devant l’histoire, de leurs
actes et déclarations aux heures les plus sombres du siècle passé. Etre
un compositeur célèbre et reconnu rend comptable de ses faits et gestes
vis-à-vis du pouvoir en place.
Pas un qui, selon les procès
multiples et souvent la réhabilitation légitime qui a clos leur
dossier, n’ait été dépassé finalement par la cause et la problématique
philosophique et politique qu’il a suscité. Si l’on brouille a
posteriori les relations de Chostakovitch avec les régimes, surtout,
les personnalités officielles qu’il a cotoyées directement ou
indirectement, la consultation des documents et archives aujourd’hui
permet in fine d’avoir une vision clarifiée de ses positions en
direction du pouvoir central soviétique. Le centenaire de sa naissance,
– Chostakovitch est né en 1906-, pose sans en dénouer les
inextricables enjeux, les relations du compositeur avec le régime
soviétique. Chostakovitch et Lénine, puis Staline, une équation qui
conserve son acuité polémique et revêt au moment du centenaire 2006,
une brûlante acuité. D’autant qu’à partir des années 1960, après la
mort de Staline, Chostakovitch semble gravir un à un, tous les échelons
de la hiérarchie de l’appareil soviétique. Il fut un musicien certes
« officiel », en particulier après la mort de Staline (1953). Il fut
surtout, essentiellement lucide, éprouvant un sentiment de compassion
fraternelle pour toutes les victimes de la guerre et de l’ opression
politique. Tentons de démêler les multiples liens d’un dossier
complexe, et identifions l’itinéraire véridique d’un homme confronté à
l’horreur et à la barbarie, hanté par l’idée de la mort et de la
destruction finale du genre humain.

« Fidèle du Parti » ainsi
est présenté Chostakovitch à sa mort en 1975. Le musicien qui a
« servi » les représentants les plus importants du système soviétique,
de Lénine à Staline, de Khrouchtchev à Brejnev, donne une autre version
de ses positions intimes. En miroir avec les événements vécus par
l’homme, ce sont les œuvres du compositeur qui semblent révéler in fine
les convictions profondes d’un être, plus tourmenté qu’engagé, moins
courageux et militant qu’on veut souvent le dire.
La cause du
problème est identique à celle du dossier Wilhelm Furtwängler.
Chostakovitch n’a jamais désiré quitter le sol russe. Préférant à
l’exil assumé, a contrario de Prokofiev et de Stravinsky, la permanence
d’une fonction officielle ouvertement défendue. Furtwängler fit de
même, restant en Allemagne, se conformant parfois de façon équivoque
avec le régime de la barbarie nazie.

Un génie musicien qui dérangeait la dictature
Considéré
contradictoirement, en Occident, comme un musicien à la solde de
l’esthétique soviétique, « servile » et soumis, Chostakovitch fut loin,
dans son pays, d’être célébré et accepté par ses oeuvres. Il fut au
contraire, un auteur jugé dangereux que le Pouvoir en particulier à
l’époque de Staline, et tenu bonne distance de la célébrité et du
confort, pour mieux contrôler un style et une écriture justement
imprévisible donc incontrôlable. Le compositeur nous laisse une oeuvre
en miroir de sa personnalité : certes complaisant en façade mais lucide
et cynique dont les propos dissimulés brossent en définitive une
résistance au pouvoir totalitaire et au régime de la terreur. Il est du
côté des victimes et des oppprimés et le laisse deviner en filigrane
dans sa musique.
Contrairement à ce qui a été dit, il a été une
proie de la censure permanente, et à ce titre se sentait inquiété, aux
bords de la condamnation de l’exil.

Les Deuxième (en hommage à la Révolution), Troisième symphonie, dite « Premier Mai », les ballets « Age d’or » ou « le Boulon »
sont d’un premier regard, des offrandes à la propagande officielle.
Avec la reconnaissance de son talent, le compositeur officiel gagne un
semblant d’autonomie, une indépendance factice qui va lui jouer des
tours. Ses oeuvres lyriques en auront fait les frais. Le « Nez » d’après Gogol (1930) est retiré de l’affiche un an après sa création. Puis « Lady Macbeth »
qui depuis sa création en 1934, connaît un engouement immédiat, subit
les foudres de Staline qui assiste au spectacle le 26 janvier 1936.
C’est le premier scandale dans son oeuvre : un arrêt sans appel qui le
frappe d’une interdiction de poursuivre dans la voie esthétique qu’il a
choisi. « Anti-populaire », l’auteur écrit de la musique confuse et
chaotique dont la musique pornographique, d’un « formalisme
petit-bourgeois » est en contradiction avec l’idéal du réalisme
socialiste. Nul doute que s’il n’avait pas obtempéré, il aurait été
déporté et placé dans un goulag. Ainsi la fin des années 1930, est-elle
occupée à se refaire une image de bon artisan communiste : musiques de
films, Cinquième Symphonie, surtout Septième Symphonie dite
« Léningrad », 1942, qui exprime le chant de victoire, (non dénué de
souffrance et de deuil : Chostakovitch tempère l’hymne patriotique en
écrivant aussi, surtout, un ample lamento pour les victimes
innombrables sacrifiées sur le champs de bataille), d’une nation
soumise à l’invasion hitlérienne. La période de grâce ne dure pas
longtemps. Staline initie une nouvelle vague de répression culturelle,
en 1948, et Chostakovitch apparaît en tête de la liste des compositeurs
« formalistes » et « petits bourgeois », avec Prokofiev et Khatchatourian.
C’est l’époque où dans la dissimulation, il écrit la cantate Rayok
(1948) où il raille le dictateur Staline et son ministre de la culture
Jdanov : tenue secrête, l’oeuvre ne sera créée qu’en 1987 aux USA.
Le
pouvoir Stalinien qui aime brider tout auteur de talent dont le génie
menace, exige une amende honorable en publique qui est une véritable
humiliation. Chostakovitch doit remercier le Parti de lui indiquer la
voie de la vérité, celle juste d’un réalisme proche du peuple. Et pour
mieux mâter l’artiste dangereux, il est renvoyé des conservatoire de
Moscou et de Léningrad. Son quotidien est terrifiant : il vit dans la
terreur, et la menace d’être inquiété. Sans compter, qu’il n’a pas
forcément les moyens de subvenir à sa faim ni un à confort décent. Pour
être tranquille que ne ferait-on pas…? Les intrigues et le climat de
dénonciation aidant, Chostokovitch ira même jusqu’à s’inscrire au Parti
en 1960, il signera une lettre publiée dans la Pravda contre le
« dissident » Andreï Sakharov, un acte de dénonciation qu’il ne se
pardonnera jamais. Homme brisé dont la résistance vaine a pu se
maintenir cependant par un style et une écriture marqués par le double
sens, Chostakovitch doit à son génie musical de s’être sorti
partiellement de l’horreur de la tyrannie. Oeuvre ouvertement séditeuse
dans un pays officiellement antisémite, sa Symphonie n°13, dite
Babi Yar en mémoire du massacre des juifs par les Nazis à Kiev, révèle
le fonds humaniste d’une oeuvre qui a du lutter à armes inégales, avec
le pouvoir et l’autorité de la Terreur.

L’adolescence et la découverte des modernes.
Lorsqu’éclatent les événements révolutionnaires de 1917, Chostakovitch
a 11 ans. L’adolescent est donc le témoin de l’abdication du Tsar (2
mars), de la prise de pouvoir de Lénine (avril). Il assiste à la lente
organisation du système socialiste et partage le formidable espoir que
la nouvelle ère politique suscite : tout une civilisation renouvelée
semble surgir, offrant pour chacun, des perspectives d’épanouissement
et des conditions de vie meilleure. Certains artistes quittent un pays
soumis aux mouvements populaires. D’autres, comme le jeune
Chostakovitch désirent participer à cette construction prometteuse :
ils en écriront le journal continu. C’est le moment où Rachmaninov
quitte la Russie. Installé à Moscou (1918), le gouvernement
révolutionnaire de Lénine doit mater une fronde contre-révolutionnaire
qui sera finalement vaincue par l’armée rouge en 1920. Prokofiev quitte
à son tour la Russie.

Le jeune Chostakovitch entre alors au conservatoire de
Saint-Pétersbourg. Il fait ses premiers pas en accompagnant au piano
des projections de films muets et devient le responsable de la musique
au théâtre des Jeunes Travailleurs de Leningrad. Il découvre les
courants artistiques les plus novateurs, portés par les créateurs en
vue : le poète Maïakovski, le scénographe Meyerhold, le peintre
Rodchenko. Les événements se précipitent. La Russie Bolchévique est
créée en 1922, l’année où Strauss, Hofmannsthal et Reinhardt créent le
festival de théâtre et de musique de Salzbourg. En 1924, Lénine meurt.
Staline lui succède. A Petrograd, rebaptisée Leningrad, le jeune
Chostakovitch qui a 20 ans, découvre les œuvres majeures de la
modernité, dont Wozzek (1925) d’Alban Berg, joué en 1926. L’œuvre ne
sera créée à Paris qu’après 1950 ! Chostakovitch assiste médusé à
l’ensemble des représentations. C’est l’heure du premier triomphe qui
impose sur la scène internationale, un jeune compositeur : sa Première
Symphonie suscite un enthousiasme unanime, que confirme son opéra Le
nez d’après Gogol (1930), également créé à Leningrad (théâtre Mali).
L’oeuvre est d’une liberté radicale. Elle porte ce vent avant-gardiste
novateur qui est en connexion avec les mouvements sociaux. Pourtant,
les associations prolétariennes puis les unités centralisées se
montreront peu ouvertes au travail des musiciens. Les sentences
édictées par la suite à l’encontre des oeuvres musicales se révèleront
même d’une étroitesse intolérante. Chostakovitch ne fera pas l’économie
de très sévères critiques vis-à-vis de son style et des sujets traités.
Bon nombre de ses compositions à venir seront jugées « anti-peuple » et
d’un formalisme contraire à la propagande réaliste du communisme
officiel, en particulier sous Staline. Avant Le Nez, en 1929, le
compositeur a écrit sa première musique de film, pour la nouvelle
Babylone de Kosintsev. Prélude à une longue série d’œuvres de
circonstance qui approche les 40 opus, souvent pour des films plutôt
médiocres.

Essor du système soviétique. C’est
alors qu’en 1932, le pouvoir centralisé radicalise le contrôle des
campagnes, de l’économie, de la culture. Les anciennes associations
prolétaires sont dissoutes (23 avril) et remplacées par une multitude
d’unions professionnelles centralisées téléprogrammées par le pouvoir.
Chacune suivront rigoureusement les canons nouvellement édictés par
Gorki, instituant ce « réalisme socialiste », qui est la nouvelle
religion culturelle. Ainsi par décret, l’ancienne association des
musiciens est remplacée par l’Union des compositeurs, une nouvelle
vitrine censée regroupée l’élite des meilleurs créateurs issus de la
culture révolutionnaire soviétique. Désormais la création culturelle et
intellectuelle est muselée, scrupuleusement soumise au diktat de Moscou.
Le
Nez suscite, comme bon nombres d’oeuvres futures du compositeur, de
virulentes critiques de la presse prolétarienne qui reproche la liberté
de ton et les digressions du sujet qui ne respectent pas les
préoccupations centrales des travailleurs. En 1931, l’ouvrage est
retiré de l’affiche. Il ne reparaîtra qu’en 1974.
Dès lors, qui veut
vivre de son art, doit passer par la validation permanente de
l’autorité : souscrire à l’idéal soviétique, c’est pouvoir être publié,
joué, reconnu et célébré. Chaque union adresse régulièrement une liste
de ses membres à la police. Le système fonctionnera ainsi plus de 50
ans. En 1934, les écrivains se voit définir les nouvelles règles de la
pensée soviétique lors d’un Congrès officiel : l’esthétisme et la
propagande officielle y sont définis scrupuleusement. Ainsi est édicté
les canons du réalisme socialiste. La musique, plus abstraite, n’a pas
autant muselée. L’opéra qui s’appuie sur un livret, proche du théâtre,
est également étroitement contrôlé.

Le cas « Lady Macbeth » et l’ironie triomphante du symphoniste. En
1934, Chostakovitch achève la composition de son opéra, « Lady Macbeth
de Mzensk » qui est créé au théâtre Mali, le 22 janvier. L’ouvrage
pourtant critique, violent, d’une liberté explicitement audacieuse, est
jouée sans obstacle… pendant deux années, comptant plus de 150
représentations. Jusqu’à la représentation au Bolchoï à Moscou, le 26
janvier 1936 à laquelle assiste Staline. Le dictateur qui connaît le
succès du compositeur, a voulu écouter ce drame qui met en scène
l’assassinat d’un tyran domestique, empoisonné par son épouse. Staline
quitte la salle avant la fin de l’oeuvre. Le lendemain, un article
brutal, publié dans la Pravda, intitulé « le chaos en guise de musique »,
accable la musique du compositeur : trop formaliste et anti-populaire.
Des rumeurs indiquent que c’est Staline lui-même qui aurait rédigé le
texte. L’opéra, hier applaudi, devient méprisable et honteux : son
formalisme bourgeois, néo occidental heurte l’idéal prolétaire du
régime soviétique. Il est retiré de l’affiche. Chostakovitch est devenu
« un ennemi du peuple », et la cible potentielle d’une arrestation.
Muselé et humilié, le compositeur meurtri n’écrira plus d’opéra. Il
préfère désormais s’exprimer dans la matière libre et foisonnante,
moins contrôlable car plus abstraite, de la symphonie et du quatuor. Il
préférera reporter la création de sa Quatrième Symphonie, finalement
jouée après la mort de Staline, en 1961. En 1937, Chostakovitch crée sa
Cinquième symphonie à Léningrad. La partition intitulée par son auteur
« réponse d’un compositeur soviétique aux justes critiques », est
ressentie comme un mea culpa, l’expression assumée d’un artiste
désireux de rentrer dans le rang. De fait, le succès de l’oeuvre marque
une sorte de retour en grâce. Chostakovitch devient aussi professeur au
conservatoire. L’année suivante, 1938, est achevé son premier quatuor.
En 1939, le compositeur s’est fait une spécialité de la critique
déguisée : sous un réalisme de bon aloi, sarcasmes, ironie, parodie
alimentent une inspiration lucide qui ne cache pas, pour les oreilles
initiées, ses positions virulentes contre la barbarie ambiante : le
finale de sa Sixième symphonie le démontre clairement. L’année suivante
(1940), Chostakovitch réorchestre l’opéra de Moussorsgki, Boris
Godounov et obtient le prix Staline pour son Quintette. La guerre avec
l’Allemagne fasciste est déclarée : le siège de Leningrad débute en
1941. Il durera deux années, jusqu’en 1943 . Chostakovitch créé deux
monuments symphoniques qui peuvent être considérés comme les pages d’un
journal intime narrant les événements tragiques de l’heure : la
Septième symphonie (1941) s’imposera comme le chant triomphal de la
lutte contre l’hydre nazi, et la Huitième Symphonie, créée à Moscou en
1943, le manifeste d’une nation victorieuse confrontée à l’horreur de
la guerre.

Le choc de 1948. Le contrôle du pouvoir se
durcit encore. 1948 marque un tournant décisif. Un décret rédigé par
Staline et Jdanov, élit les partitions autorisées et celles qui sont
interdites. Bon nombre de compositeurs sont ainsi censurés : Prokofiev,
Khatchaturian, Miaskovski et bien sûr, Chostakovitch qui voit son
catalogue officiel de Symphonies réduit à 3 opus (les n°1,5 et 7) quand
il en a composé déjà 9 !
La plupart des auteurs sont accusés de
produire des œuvres musicalement inaccessibles et méprisantes pour le
peuple des travailleurs. Chostakovitch devient un élément haïssable.
Retour aux années d’isolément et d’humiliation. Son exil ne s’atténuera
réellement qu’avec la mort de Staline, en 1953, le même jour que
Prokofiev. La plupart de ses œuvres ne seront alors créées au rejouées
(comme Lady Macbeth) qu’après le décès du dictateur.
Le compositeur
de plus en plus vissé et accablé par le pouvoir, lit des discours
prémâchés qui lui permettront de faire profil bas. Dos rond, il ne peut
cependant s’empêcher de composer plusieurs partitions ouvertement
séditieuses, à l’endroit des responsables de cette tyrannie culturelle
et intellectuelle : sa cantate Rayok, par exemple, ridiculise Staline.
Mais là encore, l’auteur prend soin de la garder dans un placard.
L’oppression stalinienne semble ne connaître ni de fin ni d’atténuation.

Après la mort de Staline (1953)
,
Chostakovitch accède à des fonctions officielles. Auparavant pour
exorciser la pression et les tensions passées, il compose sa Dixième
symphonie dont le Scherzo brosse le portrait critique du dictateur
décédé. Le compositeur règle ses comptes sous le masque musical. En
1957, il devient membre de l’Union des compositeurs. A Paris, en 1958,
il enregistre ses concertos pour piano avec l’Orchestre national. André
Cluytens enregistre en sa présence, sa Symphonie « 1905 ». En 1960, il
intègre le parti communiste de l’Union Soviétique et compose son
Quatuor n°8. La forme du Quatuor s’affirme : les quinze opus formeront
un journal intime d’une expression fulgurante et intime. C’est le
miroir continu des dernières années, les plus intenses, dont l’essence
recueille les fruits de la réflexion sur une vie marquée par
l’oppression et la dénégation critique. En 1961, sa Symphonie n°12 est
dédiée « à la mémoire de Lénine ». Son ascension au sein de l’appareil
politique se poursuit encore en 1962 où il est député du Soviet
suprême. Les convictions humanistes du musicien se précisent et même
s’affichent sans ambages : la Treizième symphonie qui dénonce le
massacre perpétré contre les Juifs à Babi Yar suscite de vives
réactions de la part d’un régime majoritairement antisémite. Lady
Macbeth est reprise dans une version modifiée qui porte un nouveau
titre : « Katerina Ismaïlova ». Chostakovitch rencontre Britten avec
lequel il se lie d’amitié. La Symphonie n°14 (1969) sera d’ailleurs
dédiée au compositeur britannique.

L’œuvre comme rébus. Le dernier Chostakovitch indique une volonté de repli et l’affection pour les formes énigmatiques. A
ce titre l’équation « DSCH » est un rébus et une signature. La
Symphonie n°10 opus 93, écrite après la mort de Staline est une œuvre
emblématique de l’engagement résistant du musicien contre l’idiotie,
l’arbitraire et l’hypocrisie d’un pouvoir arbitraire. Son fameux
emblème « DSCH », composé de l’initiale de son prénom (D) et des trois
premières lettres de son nom (SCH), fonctionne comme la signature
musicale de BACH : un rébus personnel dont la correspondance musicale
particulièrement tendue,- en résonance avec la violonce de son époque-,
produit un énoncé sonore qui a valeur de chant de lucidité. Ainsi le
motif paraît plus de quarante fois dans les deux derniers mouvements de
la symphonie. L’emblème qui porte le message spirituel de toute une
vie, reparaît quelques années plus tard, en 1960, avec davantage de
force, dans le Quatuor n°8. C’est l’année du bombardement de Dresde par
l’armée anglo-américaine. Comme beaucoup d’œuvres intenses et
violemment dramatiques, le Quatuor et sa série de motifs répétitifs
voire obsessionnels, est instrumentalisé par le Pouvoir qui en fait un
hymne en hommage aux victimes de la guerre et de l’ordre fasciste.
La
publication des lettres du compositeur qui s’explique sur le sens
profond de son Quatuor, a révélé la part autobiographique de la
musique : Chostakovitch, au fil des cinq mouvements qui composent le
Quatuor, dénonce l’hypocrisie et le mensonge du pouvoir soviétique, en
particulier à l’égard des juifs, ouvertement massacrés par les
fascistes. Il y scelle le pouvoir libérateur de la seule musique,
capable d’absorber et d’assumer les événements les plus horribles de
l’histoire. Hier, témoin des scandales historiques,
chroniqueur-symphoniste engagé, Chostakovitch amoindri car il est
malade, édifie une oeuvre nouvelle, spirituelle et philosophique qui
offre pour testament, la comptabilité réfléchie des crimes contre
l’humanité. Dans sa musique, souffle une vision fraternelle,
synthétique, à peine apaisée. La berceuse qui conclue le cycle, a
valeur d’invitation salvatrice : opérer un regard réparateur sur un
monde détruit grâce au rythme de la musique.

L’artiste lucide contre le despotisme. La musique intérieure contre la barbarie de notre monde.
Peu à peu, l’opposition du compositeur contre un pouvoir omnipotent qui
au nom d’un idéal inaccessible demande toujours plus de sacrifices, se
précise. En particulier dans ses cycles de mélodies : au total huit
cycles, regroupant près de 54 mélodies. Amertume, cynisme, aigreur et
tensions, inquiétude et pessimisme marquent une œuvre façonnée par la
censure, mais aussi par la présence de la mort et de la fin.
Dans la
sonate pour alto et piano, oeuvre testament composée en 1975,
Chostakovitch qui meurt la même année, le 9 août à Moscou, se tourne du
côté de Beethoven, en particulier vers le compositeur de la sonate au
clair de lune. Dernier mouvement de la pensée d’un homme usé, en proie
aux forces souterraines de la nuit et de l’extinction. La musique comme toujours compose le plus mystérieux commentaire aux événements qui nous échappent.
Nul
doute que le sentiment tragique qui traverse l’oeuvre, lui confère sa
justesse et sa légitimité : Chostakovitch semble exprimer les terreurs
et la barbarie d’une époque terrifiante. Il se range peu à peu du côté
de la nation souffrante, de l’homme dépossédé et trahi. L’artiste
assiste comme d’autres citoyens soviétiques aux arrestations, aux
déportations, aux condamnations masquées. Sombre et taciturne, il
compose pour s’abstraire des drames incontournables, tout en les
dénonçant. Pourrons-nous un jour en décrypter la profonde vérité, sans
tomber dans les pièges et les artifices de la recherche anecdotique et
opportuniste ? L’oeuvre édifiée prend valeur de miroir d’une époque
particulièrement tourmentée, prise sous l’étau des régimes extrêmistes
les plus radicaux, et les plus homicides. Le climat de Chotakovitch,
sombre et grave, amer et crépusculaire, dénonce les dérives d’un siècle
marqué par la guerre. L’année du centenaire de la naissance tout en
soulignant la grandeur de l’artiste, témoin immergé dans son époque,
nous conduit aussi à nous interroger sur le pouvoir de la musique. La
lucidité du compositeur a dévoilé la barbarie, la violence,
l’intolérance. Autant de thèmes qui au début du XXI ème siècle, n’ont
hélas rien perdu de leur actualité.

Dates clés

12 mai 1926,

création de la Symphonie n°1 à Léningrad. Le compositeur de 20 ans est immédiatement célèbre

28 janvier 1936
,
au
travers d’un article paru dans la Pravda qui démonte la réussite de
l’opéra « Lady Macbeth de Mzensk, Staline fustige Chostakovitch. Le
compositeur devient « anti-peuple ».

21 novembre 1937
,
composition de la Symphonie n°5 par laquelle le compositeur fait amende honorable et retourne en grâce

5 mars 1942
,
création
de la Symphonie n°7 « Léningrad ». Le 19 juillet, l’oeuvre dirigée par
Toscanini est diffusée à la radio et écoutée par des millions de
personnes.

10 février 1948
,
Le rapport Jdanov jette un nouvel anathème contre les oeuvres « formalistes » de Chostakovitch

1971
,
Composition de la dernière Symphonie, n°15.

9 août 1975
,
décès à Moscou. Les funérailles ont lieu le 14 août.


Approfondir

Nouvelle édition des œuvres complètes. Informations : association internationale Dimitri Chostakovitch à Paris La Défense. http://www.devinci.fr/chostakovitch. Tél.: 00 33 (0)1. 41.16.76.21.

DSCH Journal. Site en anglais. http://www.dschjournal.com

Bibliographie
Dimitri Chostakovitch, « Lettres à un ami. Correspondance avec Isaac Glikman ». Albin Michel, 1994.
Gustave Minoz, « Guide des quatuors à cordes de Dimitri Chostakovitch ». Lacour éditeur, Nîmes, 1999.
Grégoire
Tosser, « les dernières œuvres de Dimitri Chostakovitch. Une esthétique
musicale de la mort » (1969-1975). L’Harmattan, 2000.
Liouba Bouscant, « Les quatuors à cordes de Chostakovitch. Pour une esthétique du sujet ». L’Harmattan, 2003.

Crédits photographiques : DR

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Claudio Monteverdi (1567-1643)

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Le 24 février 1607 était créé le premier opéra réellement moderne de l’histoire : l’Orfeo de Claudio Monteverdi, compositeur à la Cour du Prince Gonzague de Mantoue. La date est d’autant plus essentielle dans l’histoire de la musique, qu’incarnant un premier chef-d’œuvre de l’esthétique baroque, elle inaugure la naissance du théâtre lyrique, l’avènement de l’opéra. Le 24 février 2007 marque donc les 400 ans d’un genre maintes fois critiqué, assassiné, enterré. Or, l’opéra n’a jamais tant suscité passions et enthousiasmes auprès des publics fidélisés : jamais autant de spectateurs à l’Opéra national de Paris, dans les salles de Garnier et Bastille ; que dire de Salzbourg et de Bayreuth ?
L’actualité de la scène lyrique est foisonnante et jamais démentie. Pour marquer cet événement classiquenews.com dresse le portrait du père et du fondateur de l’opéra, Claudio Monteverdi.


Introduction et contexte
. L’homme de la modernité. Celui qui conduit les ultimes manifestations de la Renaissance jusqu’à leur accomplissement baroque. Sa modernité nous parle encore : les innombrables reprises et productions nouvelles des Vêpres, d’Orfeo, de l’Incoronazione di Poppea, d’Il ritorno d’Ulisse, attestent d’un engouement constant pour le compositeur polyvalent, le dramaturge et l’homme de théâtre. Sa conception de l’opéra, première et fondatrice dans l’histoire du genre, reste d’une indiscutable actualité.

L’époque de ce génie de la musique baroque connaît alors une révolution. C’est l’avènement d’un nouveau langage et d’une nouvelle esthétique, qui replace l’homme au centre de la représentation du monde, met en avant le chant des passions et des individualités, c’est l’heure aussi des grands peintres, qui signent avec superbe leur toile. Affirmation du nom, exacerbation de la voix. Ambition déclarée de l’individualité. Conforme au retour à l’Antiquité qui offre un modèle d’expression, fidèle aussi à la nouvelle ferveur catholique romaine, instrument de la gloire terrestre des princes, la musique suit un processus désormais inéluctable. Elle a chanté surtout Dieu au XVI ème siècle. Elle célèbre désormais la personnalité en quête de son salut, en proie à l’étau des passions contradictoires.

Autant d’exacerbation du sentiment qui place le verbe et le mot au-devant de la scène. Avec le baroque s’affirme l’essor de la parole, de la langue, autre affirmation de la personne sur la scène du monde, laquelle compose aussi désormais, une vaste scène comique, tragique, amoureuse, philosophique et spirituelle.

Berceau, apprentissage. Parler en musique, articuler sa propre langue, par la musique, dans la musique, sur la scène, avec gestuelle et dimension théâtrale devient le mode majeur d’une sensibilité neuve et conquérante.
Le madrigal est le creuset de la révolution. Gesualdo à Naples, Marenzio pour les Este à Ferrare et pour les Gonzague de Mantoue, expérimentent l’accord de la note et du verbe. Dans ce berceau musical et linguistique, Monteverdi apparaît sur un document, comme l’indique son acte de baptême, le 15 mai 1567. L’enfant musicien, chantre et vocaliste dès la jeunesse, apprend les rudiments de son futur métier auprès du compositeur Ingegneri, fidèle de Palestrina. Son père apothicaire près du Dôme de Crémone, encourage l’initiation musicale de son fils. Le jeune Claudio apprend la polyphonie d’église, les rudiments de l’ars perfecta dont le point d’équilibre et de perfection a été diffusé en Europe par les franco-flamands. Bientôt, le jeune homme transpose sa passion du chant choral dans l’art du madrigal qui poursuit son évolution vers plus d’émancipation et de liberté formelle. Les accents de la langue accusent et favorisent les accents verticaux de la musique, imaginent déjà une lecture harmonique verticale. Déjà se profilent dans les dernières années du XVI ème siècle, cette nouvelle recherche de déclamation, soit-disant inspirée de la pureté grecque. Déjà, le chanteur également violiste publie en 1582 un recueil Sacrae Cantiunculae à 3 voix encore dans le style d’Ingegneri. Son talent de ciseleur de mots, déjà subtilement accordés aux notes s’affirme dans les livres I et II de madrigaux, respectivement édités en 1587 et 1590.

Mantoue : serviteur du Duc. Aux début des années 1590, Monteverdi obtient un poste au sein de la prestigieuse cour des Gonzague de Mantoue. Il y fait montre d’une indiscutable maîtrise dans les deux matières qu’il pratique alors : le chant et la viole. Membre de la chapelle du Duc Vincent, Claudio suit les indications du directeur musical, Jacques de Wert, compositeur flamand, totalement italien. La Cour de Mantoue est l’une des plus intenses en matière artistique : toutes les disciplines y sont favorisées, de grands noms s’y illustrent tels Rubens, peintre et acheteur de toiles pour le Duc, au début des années 1600. Le prince sollicite en Claudio l’auteur des poèmes musicaux : il aime l’art du madrigal et entend donner à sa Cour, un éclat nouveau dans ce domaine. Son livre II démontre un subtil alchimiste peintre du sentiment, ciselant la déclamation de la langue.

Florence : l’esthétique des humanistes. A Florence, les humanistes passionnés par l’Antiquité, en particulier les membres de la Camera Bardi, discutent d’une nouvelle esthétique : pourquoi chanter le sentiment d’une seule personne à plusieurs ? Le contrepoint paraît illogique. Le père de Galilée, Vincenzo Galilei, prône le chant d’une seule voix accompagnée simplement par une basse continue : la monodie naît peu à peu et avec elle, le nouveau langage dramatique en musique. Le baroque est indissociable du théâtre. Il est avant tout art de l’expression des passions, avant d’être art de la représentation.

Jacopo Peri semble avoir recueilli le premier les sages préceptes humanistes : en octobre 1600, son Euridice est créée à Florence, pour la cour de Médicis. La musique y porte l’articulation déclamatoire de la langue qui devient de ce fait acte théâtral. Le recitativo et l’art de la monodie sont officiellement nés.
Le madrigal dont la poésie articule aussi un choix de textes de plus en plus exigeants, participe à cette réforme esthétique. Il devient dramatique. Favorisant le parlando, il devient lui aussi proche de la parole. La musique suit le sens des paroles. Si l’on perd l’un, l’autre sacrifie son propos.

1602, maître de la chapelle de Mantoue. Monteverdi demeure avant tout un poète madrigalesque, fidèle serviteur de l’esthétique préconisée par son maître. Dans le creuset madrigalesque, le compositeur précise son talent dramatique. La note et l’accent musical soulignent le texte. L’écriture musicale éclaire et favorise l’essor du sentiment. C’est une nouvelle peinture, celle de l’individualité, qui germe et rapproche l’œuvre de Monteverdi, de celle du peintre Caravage, lequel a réalisé sur le même registre une révolution comparable, dix année auparavant à Rome, mais sur le mode pictural. Réalisme et simplicité de la langue, quelle soit picturale ou musicale. Peu à peu, Monteverdi abandonne l’art du contrepoint imitatif à 5 voix pour le style dramatique et concertant du Livre VIII (1638).

Première œuvre clé : le livre V de madrigaux (1635). L’œuvre indique clairement le passage de Monteverdi de l’ère ancienne à la modernité éclatante. A la prima prattica, celle des polyphonistes franco-flamands, Claudio affirme son adhésion à la secunda prattica. Simplification fulgurante de la forme encore à 5 voix mais où l’évidence du sens émerge grâce à l’adéquation de l’accent musical sur la syllabe significatrice. En ce sens les poèmes mis en musique d’après le recueil de poèmes, « il Pastor Fido » de Guarini, « Cruda Amarilli » et « Ecco mirtillo » rehaussent la préciosité maniériste du texte vers une épure simplifiée des figures psychologiques. Au cœur de cet idéal nouveau et visionnaire, la vérité. Quoiqu’en disent ses détracteurs, tel le chanoine Artusi de Bologne, fervent réactionnaire.

L’Orfeo. Reconnu, le musicien reste cependant frustré et déconsidéré à Mantoue. L’estime du prince n’est pas à la mesure du génie dont son « serviteur » fait preuve. Pire, le duc Vincent est mauvais payeur. Heureux époux de Claudia Cattaneo, il ne tarde pas à devenir le père de plusieurs enfants. Le train de la famille demande des ressources supplémentaires et Monteverdi vit d’autant plus mal le régime auquel il est assujetti, comme l’absence d’un réel statut à la Cour mantouane, qu’il doit cependant nourrir une famille nombreuse. Il ne cesse de se plaindre sur ses conditions de vie. Cette obsession de manquer, et les plaintes et suppliques, pour être payé, iront en se multipliant pour devenir au soir de sa vie, des lettres répétées.

En dépit d’un cadre parfois indigne, Monteverdi compose un premier chef-d’œuvre pour Mantoue : l’Orfeo, favola in musica, -d’après le livret d’Alessandro Striggio-, premier opéra de l’histoire. Pour surenchérir à l’opéra des Princes Médicis à Florence, qui avaient commandité Euridice, mis en musique par Jacopo Peri, le Duc Vincent de Gonzague demande à son compositeur en titre, un drame sur le même sujet.

De fait, l’Orfeo de Monteverdi, représenté le 24 février 1607, dans le palais ducal, est imprégné des mélodrames florentins où les idéaux de la Renaissance sont encore vivaces. Mais l’œuvre pionnière étonne et convainc par la cohérence de son plan dramatique, sa construction claire et efficace. La musique n’y est pas décorative et à fin d’ornement : elle porte le drame et exprime les accents forts de l’intrigue psychologique.

Monteverdi dépasse ses contemporains florentins, Peri et aussi Caccini dont l’Euridice montre l’engouement de l’heure pour la fable mythologique autour du mythe d’Orphée. C’est que le compositeur de Mantoue offre au Prince Gonzague, une illustration captivante d’un souffle inégalé dans le registre tragique et sentimental. L’instrumentation y suit scrupuleusement les accents du texte ; met en avant certains instruments pour leurs valeurs expressives et les images ou symboles poétiques qu’ils suscitent, proposant une fusion quasi idéale entre note et déclamation chantée. Les chanteurs articulent chaque mot grâce à ce style vocal désormais emblématique de la nouvelle esthétique baroque, le recitar cantando : « réciter en chantant ». Il s’agit toujours d’expliciter le texte du livret. Favola in musica : « fable en musique » et non, musique dramatique. Le texte et la projection intelligible des mots, demeurent fondamentaux.

L’œuvre est le manifeste de tout un courant musical et poétique, inféodé dans son propos esthétique à un idéal littéraire et linguistique. En souhaitant renouer avec le théâtre antique, les italiens du premier baroque (XVII ème siècle ou Seicento en italien), inventent et la scène baroque, et la vocalità de l’avenir.

Par le chant d’Orfeo, c’est désormais la lyre d’Apollon, l’exclamation lyrique et son dispositif théâtral en constant devenir, qui sont amenés à se déployer jusqu’à nos jours, constituant depuis 400 ans, l’histoire de l’opéra. Un genre que l’on a maintes fois fustigé, assassiné, dénigré en raison de ses codes académiques ou poussiéreux. Mais comme tous les arts majeurs, il a su non seulement se maintenir mais aussi se renouveler. L’ouvrage a marqué les esprits. L’attente des milieux lettrés y a trouvé la juste formulation de son exigence. Et Monteverdi peut être objectivement considéré comme le fondateur du théâtre lyrique.

Si le succès est immense, le destin se montre implacable : l’année où Orfeo est composé et reconnu, Monteverdi perd son épouse Claudia, décédée à Crémone, le 10 septembre 1607. Pourtant, le compositeur de la Cour de Mantoue doit fournir la musique et de nouveaux opéras, pour un événement dynastique d’importance, auquel il convient de donner le lustre et le prestige propre à la Maison ducale : les noces du fils du Duc Vincent, Francesco de Gonzague avec la princesse Marguerite de Savoie.

Ne subsiste des œuvres produites par Claudio pour ces Noces prestigieuses, que le lamento de l’opéra Arianna, ainsi que le ballet delle Ingrate, dont le sujet épingle l’arrogance méprisante des belles femmes. La plupart des partitions dramatiques composées par Monteverdi pour la Cour de Mantoue seront détruites par le feu lors de l’invasion du duché par les Impériaux, en 1630.

Les Vêpres de la Vierge. En 1610, Monteverdi au sommet de son art et de ses possibilités souffre de travailler pour un prince qui se montre dur, intraitable et bien peu disposé à améliorer son ordinaire. Le compositeur ambitionne d’autres lieux et de nouvelles fonctions. Il se verrait volontiers maître de chapelle du Pape (Paul V Borghèse) auquel il dédie un ouvrage éclectique et laboratoire, comprenant une multitude de pièces et partitions dans tous les styles, moderne et ancien. L’opéra y voisine la pure tradition. La diversité et l’éloquence des partitions composées doivent défendre sa maîtrise et convaincre un nouveau patron. Le recueil que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de « Vespro della Beata Vergine » témoigne d’un génie frustré dont la qualité et la personnalité souffrent de ne pouvoir disposer d’une fonction et d’un salaire plus en conformité avec son indiscutable génie. Le destin allait bientôt répondre aux attentes du musicien.

Venise, une apothéose légitime. En février 1612, le vieux duc patron de Monteverdi, meurt. En juillet, le nouveau duc, Francesco de Gonzague que le compositeur avait servi avec mérite pour ses Noces, congédie le musicien sans guère d’alternative. Selon ses propres souvenirs, le musicien quitte brutalement Mantoue, après 21 ans de service et seulement 25 écus.
Il devait encore patienter une année avant de connaître enfin, la gloire : après la mort du maître de chapelle à San Marco de Venise, l’une des institutions les plus prestigieuses, -Giulio Cesare Martinengo-, Monteverdi est invité par les Procurateurs de la Sérénissime pour juger de ses qualités musicales. La convocation se déroule parfaitement et l’issue se révèle inespérée pour le compositeur qui avait tant souffert à Mantoue : il est nommé officiellement à la succession du feu Martinengo, le 19 août 1613. Directeur de la chapelle du Doge, il dispose d’instrumentistes et de chanteurs remarquables, dont Roveretta ou Cavalli, ses disciples et futurs grands compositeurs vénitiens, après lui.

Le génie du théâtre. A partir de l’été 1613, Monteverdi peut enfin composer à son aise, bénéficiant d’un statut et d’une rétribution parmi les plus élevées de sa carrière. Ce qui n’était pas difficile après la misère mantouane. Venise s’impose comme un havre de paix et de confort. Un cadre attendu, dont l’opportunité exaucée stimule son inspiration. Dans la carrière du compositeur, les trente années qui débutent se révèlent des plus fécondes. Inspiré par la refonte du théâtre musical, Monteverdi approfondit encore sa conception du drame musical. Il devait après Orfeo, produire de nouveaux chefs-d’œuvre, tout aussi fondamentaux pour l’histoire de l’opéra : Il Ritorno d’Ulisse in Patria (le Retour d’Ulysse dans sa patrie), l’Incoronazione di Poppea (le couronnement de Poppée).
Aux côtés de l’opéra, Monteverdi fournit aussi la musique de concerts particuliers pour l’élite patricienne de la Cité, surtout la musique liturgique pour San Marco prioritairement, mais aussi pour les chapelles et les oratoires privés, tel l’oratoire du Seigneur Premicerio pour lequel il compose les services des mercredis, vendredis et dimanches.

Il n’a pas interrompu la publication de ses livres de madrigaux. Les recueils témoignent des avancées d’un travail musical continu. Dans une forme plus intimiste, Monteverdi y explore sans détours, tout ce que la note et le verbe peuvent réussir s’ils sont fusionnés. L’attention du musicien veille en particulier à l’explicitation et à l’articulation du texte littéraire. Le livre VI (édité en 1614 mais composé à Mantoue), appartient encore au monde polyphonique : les lagrime d’amante ou l’adaptation du Lamento d’Arianna laissent cependant prévoir les avancées expressives acquises grâce au chant monodique.

Ainsi, en 1619, le VII ème livre prolonge les possibilités de la voix seule mais aussi la nouvelle forme des duos, dans le style dramatique ou représentatif (Lettera et Partenza amorosa). 19 ans après le livre VII, le livre VIII de 1638 reflète les avancées magistrales d’un maître conteur, immensément doué pour le drame. Comme dans le Vespro, ce livre VIII, mêle en un éclectisme foisonnant, les recherches anciennes et nouvelles. Le Ballo delle Ingrate, composé à Mantoue, y figure. Monteverdi rédige une préface éloquente sur sa pensée musicale. Sous l’inspiration de Platon, le musicien a défini trois « humeurs » afin de construire le discours musical : le concitato (vive et habitée) pour exprimer la violence barbare de la guerre amoureuse ; le « molle » (douce) pour dire la volupté et la douceur ; le « temperato » pour suggérer et porter la prière. Ici, la musique en accord avec le rythme du texte, porte l’expression, les accents dramatiques les plus essentiels de l’action et, rend optionnelle l’action scénique. Il Combattimento di Clorinda e Tancredi manifeste le sommet de son inspiration : fulgurance, passion, exacerbation mesurée des caractères. Monteverdi pose les bases de la musique psychologique. Il ouvre toutes les perspectives dramatiques qu’emprunteront après lui les compositeurs lyriques, en particulier ses élèves, Cavalli et Cesti.

Le couronnement de Poppée est certainement une œuvre collective, assemblée par le Maître, composée pour une large part, par ses disciples. Le dernier duo, « Pur ti amo », serait bien du compositeur Benedetto Ferrari. A l’excellence des moyens musicaux, qui recherchent l’économie des moyens expressifs, correspond un livret d’une puissance cynique jamais atteint auparavant. Ce désenchantement qui déconstruit sciemment la perception d’une Antiquité jusque-là idéalisée, dresse un portrait des êtres sans complaisance : le miroir d’une civilisation humaine qui a perdu son humanité. Le pouvoir soumis aux feux d’une sensualité coupable et décadente, sacrifie toute vertu, toute sagesse, toute mesure. La folie guette, et même si le dernier tableau célèbre l’amour omnipotent, les auteurs ont tout loisir pour y peindre la fourberie jusqu’à la perversité d’un Empereur soumis aux lois des pulsions. Jalousie, infantile rage, cruauté et désir de puissance anéantissent tout. C’est un monde perdu qui se révèle sur la scène et dans la musique. Une peinture accablante et une mise en garde de la folie de l’esprit humain. Une dénonciation sans ambiguïté sur la dérive homicide d’une société sans valeurs. Ce que fera Wagner, dans la Tétralogie.

Discographie

L’Orfeo (1607). Victor Torres (Orfeo), Adriana Fernandez (Euridice), Gloria Banditelli (Sylvia, Messaggiera), Maria Christina Kiehr (Speranza, La Musica), Antonio Abete (Caronte)…, Ensemble vocal Antonio Il Verso, ensemble Elyma, direction : Gabriel Garrido (2 cds K 617).

Les Vêpres de la Vierge (1610). Carolyn Sampson, Rebecca Outram (sopranos), Charles Daniels, James Gilchrist (ténors), Peter Harvey, Robert Evans, Robert McDonald (basses), Daniel Auchincloss, Nicholas Mulroy (haute-contres), Choir of the King’s consort, The King’s consort, direction : Robert King (2 cds Hypérion).

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Entretien avec Boris de Larochelambert

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Pianiste du Trio Ernest Chausson, Boris de Larochelambert évoque sa relation à la musique. Présent au festival de musique de chambre de Beaulieu-sur-mer Saint-Jean-Cap-Ferrat en aôut 2006, l’interprète nous parle aussi d’un compositeur de prédilection, aux côtés de Beethoven et de Brahms, Ernest Chausson. Entretien.

Comment êtes-vous venu à la musique ?

J’ai grandi dans un environnement dont la musique n’était jamais absente, même s’il ne s’agissait pas uniquement de musique classique. Mon père jouait de la guitare en autodidacte. Ma mère, institutrice, avait recours à la méthode Kodaly en maternelle. Mon appétit de musique était terrifiant, je passais mon temps à en réclamer ou à essayer d’en faire. Très vite, il a fallu choisir mon instrument, et mes parents m’ont orienté vers le piano.
C’est à 13 ans que le délic s’est produit avec la découverte du piano chopinien et en particulier du pianiste Krystain Zimerman, dont l’extraordinaire palette expressive me fascinait.


Pourquoi avoir fait le choix d’un trio plutôt que d’une carrière soliste ?

J’ai toujours été attiré par la musique de chambre. Au conservatoire, je me suis investi autant, sinon plus, dans mes groupes de musique de chambre qu’en piano seul, et ce dès le CNR de Strasbourg, où j’ai eu mon premier contact avec le répertoire de trio. La spécificité de cette formation est d’avoir à jongler en permanence entre un instinct collectif et une urgence soliste. Je n’ai pas retrouvé ce travail spécifique dans d’autres formations.


Quel serait aujourd’hui votre jardin musical, c’est-à-dire les œuvres maîtresses dont vous ne pourriez pas vous défaire ? Celles que vous voudriez encore et encore travailler, approfondir comme interprète ? Celles que vous aimez entendre et réentendre, en tant que mélomane ?

J’aime passionnément les trios de Beethoven : plus nous les jouons, plus je découvre leur richesse. Ils peuvent sembler évidents de prime abord, parler d’eux-mêmes, et pourtant.. c’est pour nous la forme d’évidence qui requiert le plus de travail! Il est nécessaire, pour entrer dans la logique beethovénienne, de se donner une certaine distance, tant est grande la part d’impulsif dans son oeuvre. Il faut tendre le discours ou l’aménager; c’est au moment du concert qu’on rétablit l’équilibre, dans la fraîcheur du moment.

C’est à présent vers Beethoven et Brahms que je me tourne le plus naturellement, ce qui n’exclut pas les répertoires les plus éloignés. C’est une véritable nourriture. Chez l’un comme l’autre, j’apprécie la synthèse des forces d’humanité et de construction. Leur musique incarne l’humain dans une structure inhumaine. De Beethoven, je privilégie la Hammerklavier, les symphonies n°4 et 7, pour leur profondeur et leur énergie communicative, et les quatuors à cordes, en particulier les Razumovski et l’op.135. J’aime chez le vieux Beethoven ce mélange de sagesse et de la plaisanterie, ce retour à l’enfance aussi: plus son discours progresse sur le plan philosophique, plus il est léger.
Dans la Hammerklavier, Pollini et Brendel ont ma préférence : l’énergie pollinienne ; le mélange de profondeur et de légèreté de Brendel. Pour les symphonies, la version de Nikolaus Harnoncourt (Teldec). J’aime beaucoup les Vegh et les Berg dans les quatuors.
Je suis un inconditionnel des quintettes à cordes de Brahms. Je cherche une version discographique à laquelle j’adhère totalement.


Que vous a apporté, par exemple, l’enseignement d’Hatto Beyerle ?

Le désir et la nécessité de s’investir entièrement. En fait, l’apport principal de nos professeurs germaniques consiste surtout – outre le style – en un travail sur le musicien en tant que personne, avec sa psychologie. Chaque œuvre doit être abordée de la façon la plus intense, le concert doit rester un moment exceptionnel, où il ne faut pas hésiter à se mettre en danger. Bref, fuir la routine et la froideur.
Le rapport à la rhétorique est aussi essentiel dans l’enseignement de Beyerle: le propre des compositeurs germaniques – je pense à Mozart, Beethoven, et surtout à Haydn – est d’articuler leur discours comme s’il était sous-tendu par une argumentation entre plusieurs personnages, avec ses phrases, ses réfutations, ses interrogations, ses cris. Cette approche nous permet d’aborder les œuvres de façon moins abstraite, d’aborder l’expression sous l’angle d’une voix humaine.

Et avec Hortense Cartier-Bresson ?

Hortense nous a transmis le goût, l’appétit, la science du son ; la recherche de l’équilibre juste, l’expérience des choses mouvantes et changeantes ; elle nous a appris à cultiver ce sentiment de confiance partagé ; à chercher la qualité de l’échange. Son approche du temps musical est très spécifique et tend à équilibrer le discours en résistant à certaines tendances naturelles. Son rubato si réussi en est un parfait exemple.


Avez-vous un mentor ou un modèle qui vous inspire continuellement dans votre carrière d’instrumentiste ?

Je ne m’identifie à personne en particulier, le monde musical regorge de toutes façons de gens exceptionnels. Je songe plutôt à l’orchestre et à sa palette de couleurs ou à la voix. J’aime orchestrer les choses mentalement, et penser le moins possible de façon purement pianistique. Il n’est pas rare, en lisant une partition de piano, de me suprendre en train de l’arranger mentalement pour trio!

Qu’est ce qui est le plus intéressant ici au sein du festival de Beaulieu ? Grâce à quels aspects restera-t-il attractif s’il est inévitablement appelé à grandir?

La diversité des artistes invités, l’enthousiasme, les liens musicaux qui se tissent entre les interprètes. Nous apprenons à nous connaître musicalement, nous nous investissons beaucoup pour monter les œuvres programmées. Certaines personnes y restent pendant de longues périodes et il y règne une atmosphère quasi familiale.
J’ai beaucoup aimé travailler avec le clarinettiste Tim Carter: nous n’avons presque pas eu besoin de parler pour nous accorder, sa qualité d’écoute est merveilleuse. Nous partagions la même vision de la 1ère sonate pour clarinette et piano de Brahms, le même goût pour la noirceur fataliste du 1er mouvement, le sentiment d’irrésistible abandon du 2e. Ces sentiments sont des sentiments clés pour moi.

Dans le Trio opus 114 que nous avons joué avec Antoine, l’impression de douceur n’est jamais éloignée d’une profonde amertume. Même lorsque Brahms semble se rétablir, ce n’est jamais dans l’éclat. Je retrouve ce climat de gravité sereine propre au Requiem Allemand: la grandeur n’en est jamais absente, mais elle s’accompagne aussi d’un profond détachement, très loin d’une jubilation superficielle.


Parlons à présent d’Ernest Chausson. Un compositeur qui a donné le nom de votre Trio et qui est aussi l’un de vos compositeur de prédilection. Quelle a été sa part, son apport à la musique le plus fondamental, à son époque, c’est-à-dire dans la seconde moitié du XIX ème siècle ?

Chausson a marqué son époque surtout par son implication dans la vie musicale. Ses œuvres sont indiscutablement importantes mais elles ne sont pas révolutionnaires du point de vue du langage. Elles sont une synthèse de plusieurs influences dont celles de Debussy (dans l’harmonie) ; on y perçoit tout autant un reste du discours wagnérien, et plus encore, l’ascendance de Franck. En définitive, c’est un « mondain sincère » certainement pas superficiel, mais qui a cultivé avec générosité l
’amitié. En tant que musicien très impliqué, il a montré qu’il était soucieux du contact avec les jeunes compositeurs de son temps, qu’il favorisait le développement et la promotion de la musique. Il a été à l’initiative de très nombreuses sociétés et salons de musique. Il a côtoyé, dans sa jeunesse, des artistes de toutes sortes beaucoup plus âgés que lui, ce qui a influencé le développement de sa personnalité. En fait, il n’a eu ni enfance ni adolescence, son tempérament en porte les marques.

En quoi Chausson a-t-il vaincu ce pessimisme qui colore son l’œuvre et sa pensée musicale ?

Je pense que son œuvre atteint plutôt un équilibre. Il y a ce pessimisme fort mais aussi, de la même façon, un enthousiasme farouche qui s’exprime souvent d’une manière très intense. Voyez par exemple, dans le Concert, ce feu, cette énergie, l’activité d’un appétit dévorant et rare.


Wagner, Schumann restent ses grands modèles ; du moins ceux qui ont décidé de sa vocation, malgré la volonté paternelle. En quoi a-t-il dépassé ou sublimé la musique de ses modèles ?

Il serait incorrect de dire que son écriture a permis à la musique de son temps d’avancer ou de se renouveler. Chausson n’est pas un innovateur. C’est plutôt sur le plan esthétique, en particulier poétique, que ses œuvres sont déterminantes. Le discours musical est constamment sous-tendu par un argument poétique: comme Wagner, il a écrit lui-même le texte des poèmes mis en musique. Son trio, écrit à l’âge de 26 ans, en est un exemple : la logique du discours est insaisissable, surprenante, comme si une pensée littéraire innervait le développement musical, plus encore que dans les ballades de Chopin ou de Brahms, elles aussi écrites en lien avec une œuvre poétique. Chausson ne cherche pas la stabilité tonale. C’est déjà vrai dans son trio et plus encore dans le Concert, écrit beaucoup plus tard. Il faut goûter la notion de surprises, entre l’exaltation et la contemplation.

En musique de chambre, quelle œuvre vous fascine-t-elle ? Et pourquoi ?

Certainement le trio. Il est emprunt d’une sincérité désarmante, plus profondément humaine que la démesure du Concert, et en même temps d’une immense subtilité, de miroitements fantastiques comme chez le jeune Brahms.

Quelle est votre discographie idéale de Chausson, en dehors de la musique de chambre ?

Je retiendrais surtout le Poème, son œuvre la plus évidente, la plus limpide, écrite avec une grâce immense, et la Symphonie, qui excite beaucoup ma curiosité.


Quels sont vos projets immédiats ?

Elargir encore notre répertoire. Il compte actuellement une vingtaine de trios et nous avons hâte d’aborder ceux de Schumann, Mendelssohn, Chostakovitch, Tchaïkovski, Kagel.. Nous continuerons de travailler de nouveaux Haydn (nous en jouons déjà 5) ; c’est à la fois un plaisir dont on ne peut se passer et une hygiène stylistique ! Enfin, j’ai découvert il y a quelques années le compositeur York Bowen (mort en 1961) , qui a écrit des choses magnifiques, à la croisée de Prokofiev, de Scriabine et du jazz ; ses préludes op.102 et sa Toccata op.155 méritent le détour, ainsi qu’un trio, encore manuscrit, qui me fait très envie.
Si nous avons un peu de temps, nous aimerions transcrire pour trio également- la première œuvre qui me vient à l’esprit est la Valse de Ravel.

Cd
Chausson/Ravel, sortie septembre 2006 (1 cd Longdistance)

Dates clés

2000
Constitution du Trio Ernest Chausson au CNSM de Paris.

2004
Le trio est finaliste du concours Joseph Haydn à Vienne. Il s’ouvre sur le milieu germanique avec l’European Chamber Music Academy et participe au programme « déclic » de l’AFAA avec enregistrement d’un cd promotionnel à Radio-France.

2005
1er prix du concours Joseph Joachim à Weimar.

2006
Sortie du disque Chausson/Ravel chez Longdistance. Projets Schumann : les trois trios. Pour leur énergie. Le troisième, très déroutant. Mais aussi, les trios de Chostakovitch et de Mendelssohn.

Crédit photographique © Jeanne Brost 2006
Boris de Larochelambert
Boris de Larochelambert et Tim Carter

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Bartok, Le château de Barbe-Bleue (1918)

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Tout en renouvelant l’approche d’un mythe déjà traité musicalement par Dukas en 1907, Bartok, d’après le livret de Balazs suit l’œuvre symboliste de son prédécesseur : la musique du Château de Barbe-Bleue, créé en 1918, est l’une des plus évocatoires, offrant le sentiment d’une activité souterraine qui permet de multiples lectures. En définitive, que gagne Judith à rompre le cycle du secret et du caché ? Que veut-elle prouver en forçant l’intimité de son époux ? En exigeant d’ouvrir les sept portes, n’accomplit-elle pas plutôt l’œuvre du doute et du soupçon, c’est-à-dire la ruine du couple ?

Le Mythe de Barbe-Bleue : de Perrault à Kodaly. De Balazs à Bartok. Charles Perrault fixe le mythe de Barbe-Bleue en littérature en écrivant les Contes du temps passé ou contes de ma mère l’Oye, en 1697.
Au cœur du sujet, la transgression d’un interdit. Celui de Barbe-Bleue, riche autant que brutal, qui indique à son épouse, la porte qu’elle ne doit absolument pas ouvrir, dans leur vaste demeure. La transgression permet cependant à l’épouse curieuse de découvrir le secret de son époux et de s’affranchir de sa propre destinée. En découvrant derrière la porte les cadavres de six épouses qui l’ont précédé, elle recueille le bénéfice de la révélation de ce qui lui était tenu caché : en voyant ce qui ne pouvait être vu, en dévoilant à la lumière la vérité souterraine, elle accède à la clé de l’œuvre : la lumière qui lui était au départ refusée. Intuition, clairvoyance, ou encore, doute et soupçon, pensées illégitimes… que penser réellement de ce conte fantastique et philosophique?
Paul Dukas a mis en musique le livret de Maurice Maeterlinck mais son opéra, Ariane et Barbe-Bleue prend beaucoup de liberté avec le mythe : la lecture défend ici le point de vue de l’épouse. Elle est l’héroïne qui s’apprête à libérer les épouses captives mais échoue à les convaincre de s’affranchir du royaume de l’ombre et du caché. Les femmes de Barbe-Bleue resteront auprès de leur époux. Et Ariane quittera un monde pour lequel elle ne peut plus rien apporter. Lire notre dossier sur Ariane et Barbe-bleue de Paul Dukas et Maurice Maesterlinck.

Kodaly qui assiste à la première d’Ariane de Dukas, le 10 mai 1907 à l’Opéra-Comique ne semble pas convaincu par l’œuvre, en particulier par la musique. Le poète Bela Balazs, également hongrois, l’accompagne : le sujet l’inspire manifestement, puisqu’il compose son propre texte d’après le mythe : ainsi naît le Château de Barbe-Bleue, mystère musical, mis en parallèle avec les ballades séculaires transylvaniennes, dont la ballade d’Anna Molnar. Balazs offre son livret à Kodaly et à Bartok. Ce dernier se montre le plus inspiré par le sujet. Il commence la composition d’une partition d’après le texte de Balazs, dès février 1911.

Bartok à l’œuvre (1911-1918). Agé de 20 ans, le jeune compositeur hongrois Bela Bartok présente le 20 septembre 1911, une première version du Château, lors d’un concours à Budapest. La commission rejette énergiquement la partition, jugée maladroite : psychologie des personnages à peine fouillée, musique plus abstraite que scénique, action flottante, à peine représentable.
A l’été 1912, Bartok reprend la partition. De même, peu avant la création en 1918, et à nouveau, en 1921, pour la réduction pour piano de la partition.
Après le succès de son ballet, le Prince de bois, en 1917, sur un livret du même Bela Balazs, Bartok peut créer son opéra à l’Opéra royal de Hongrie.
La création, le 24 mai 1918, ne recueille pas un franc succès. L’époque est celle des prémices de l’effondrement de l’Empire austro-hongrois : le texte de Balazs est jugé dangereux. La transgression qui est cœur du sujet, souligne la tension de l’époque. L’œuvre dérange d’autant que la musique exprime plus fortement encore les pulsions antagonistes des personnages, en particulier, la quête libertaire et séditieuse de Judith, l’épouse de Barbe-Bleue.
L’intendant de l’opéra demande que soit retiré de l’affiche, le nom du poète librettiste : Bartok refuse, et préfère retirer l’œuvre totalement.

L’œuvre de Balazs : une œuvre initiatique qui plonge dans la psyché. Le texte du poète hongrois se concentre sur deux protagonistes : Judith et Barbe-Bleue. Ici, un seul acte sans rupture (quand l’opéra de Dukas/Maeterlinck se déroule en trois actes). Le couple de l’homme et de la femme suit une initiation à deux, puisque Judith ouvre chaque porte en présence de son époux. C’est un parcours initiatique assumé à deux. La véritable scène se projette dans la psyché des êtres présents. Tel est le sens de la formule récitée en introduction : « hélas, je cache mon chant/Où faut-il que je le cache ? ». Texte symboliste parfois énigmatique, le livret de Balazs nourrit sa propre complexité, comme il permet de multiplier les clés de compréhension. Comme chez le poète belge Maeterlinck, (Pelléas pour Debussy ou surtout, Ariane pour Dukas), les mots ne disent rien, ils expriment des états psychiques demeurés souterrains qui affleurent magnifiquement en surface, portés par la musique.
Pourtant la suggestion du texte n’empêche pas des images violentes, effrayantes, traumatisantes : le sang de la faute, du péché, de la malédiction, l’indice d’un crime inoubliable (- il reste ineffaçable-), s’impose à Judith dont le regard doit affronter chacune des révélations qu’elle a suscitées. Au sang, succède la vision du lac de larmes (la sixième porte). Terrible moment où les êtres doivent se révéler l’un à l’autre, et dire sans pudeur, les fautes tues, les actes honteux que la mémoire a refoulés. En vérité, la porte dévoile les trois autres épouses richement parées du duc. Après ce dévoilement, Judith se voit couronnée à son tour par son époux, et franchit la septième porte pour en être la nouvelle prisonnière.

La musique de Bartok
. Inspiré par les musiques populaires magyares, avec Kodaly, depuis 1905, Bartok inscrit avec davantage d’évidence que le poème, les références à la littérature et à la mémoire hongroise. En particulier, il travaille à l’articulation musicale de la langue hongroise, ce qui rend extrêmement difficile toute adaptation du livret dans une autre langue. Tout indique une réalité muette et lugubre, une atmosphère de fin et de déclin, un monde endormi et sombre. Judith n’a d’autre souci que d’ouvrir les sept portes qui sont tenues fermées. Pour dévoiler les mondes parallèles qui ne demandent qu’à jaillir.
Le Château est un corps vivant dont les blessures incarnent un monde condamné par sa propre inertie. En en ébranlant les fondations, Judith amorce l’avènement d’une ère nouvelle, surtout d’une conscience régénérée, pleinement active.
Or, le dernier tableau ajoute non pas à l’éclaircissement de la légende onirique, mais plutôt à son trouble mystérieux, à la fois féerique et cauchemardesque.

Interprétation : deux lectures possibles.
Le château serait l’âme masculine dont chaque porte ouverte, révèle les aspects enfouis. Cruauté et ambition, richesse et tendresse, fierté et blessures, enfin amours passés (dernière porte). Judith épouse curieuse autant qu’amoureuse, accepte de servir pleinement l’homme aimé à condition qu’en un acte de confiance totale, il lui ouvre l’accès aux replis les plus secrets de sa personnalité. Ainsi pour honorer cet amour qu’elle assume définitivement, Judith accepte chacun des enseignements dévoil
és. Pour répondre à la confiance que l’homme dévoilé lui a témoigné, Judith, prend la place que son époux lui a choisi. Celle de la « plus belle », donc de la plus aimée. Mais aussi, tout auant de la plus prisonnière.
Chaque étape franchie, est une épreuve destinée à éprouver la confiance de l’épouse. A chaque nouvelle vision d’horreur apparente, Judith sublime l’effroi initial. Son amour pour le duc n’en est que plus fort, plus émouvant, plus inconditionnel.

Toute révélation a son prix
. Pourtant à la fin de l’œuvre, le manteau trop lourd que le duc pose sur les épaules de son épouse, transmet une toute autre lecture : il témoignerait du poids de la connaissance. Connaissance extrêmiste et fatale en définitive, et même vénéneuse : les épreuves que suscite Judith sont celles d’une éprouvante dissection opérée sur son époux. Si la femme cherche à ouvrir chaque porte et voir ce qui doit être tenu secret, c’est que rongée par l’esprit du doute, elle détruit l’amour qui cimentait le couple.
Ce qu’elle provoque, semble désormais irréparable. Judith est la femme du doute, du soupçon qui détruit ce qui existait. Voilà qui explique pourquoi le dernier tableau est un retour à la sombre et lugubre froideur du début.
Ce qui devait rester secret, doit demeurer dans le silence et l’obscurité, sous le sceau du respect, de la confiance, de l’amour.
En voulant connaître, comme l’Eve primitive, Judith a mis en péril son couple : elle s’est mis elle-même en péril. Plus grave, la quête de Judith s’avère d’une atroce cruauté pour le duc : en acceptant de se dévoiler, il meurt à chaque fois que lui est révélé ce qu’il avait refoulé. Les trois épouses scellent le destin de l’homme : comme des heures décisives sur l’horloge de la vie : matin, midi et soir. Judith sonnera l’heure de sa fin.
Si le voyage promet des découvertes insoupçonnées à ceux qui les ont suscitées, leur fragilité profonde, plongeant à l’origine du doute, les aura foudroyés. Personne n’échappe finalement à ce qu’il provoque malgré lui. L’identité des êtres se forge à mesure du chemin parcouru, fut-il sans issue et sans retour.
Vision sombre et fataliste, Le Château de Barbe-Bleue de Bartok/Balazs, est profondément pessimiste en définitive. Le regard des auteurs y jettent un éclat cynique sur les rapports de l’homme et de la femme. Comme sur tout les êtres pris individuellement : qui peut relever le défi de voir sans duperie ni maquillage, chacun de ses actes passés?
Quoique l’on puisse penser de la signification de l’œuvre, la musique en traduit l’opérante complexité. C’est bien sa force indiscutable, marquant aussi le génie d’un compositeur de 27 ans qui y a développé un « volcan musical qui entre en éruption pendant soixante minutes de tragédie condensée », selon le témoignage de Kodaly. Une lave irrépressible qui plonge dans les profondeurs de la psyché. A l’auditeur d’en décrypter le sens.

Approfondir
Lire aussi notre critique du DVD édité en septembre 2006, par Hungarothon classic et regroupant trois films documentaires sur l’oeuvre de Bela Bartok.

Crédits photographiques
portrait de Bela Bartok
portrait de Bela Balazs

Gustave Doré : Barbe-Bleue, gravure
© DR

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Gustav Mahler, Symphonie n°2, « Résurrection » (1895)Monaco, Forum Grimaldi. Le 30 septembre à 20h30

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Volet capital dans la maturation de l’écriture symphonique de Gustav Mahler, la Deuxième symphonie dite « Résurrection » est la première du genre, sollicitant voix solistes et chœur, mais aussi inaugure une sorte de triptyque avec les deux suivantes, tant elle exprime et approfondit un même regard singulier sur l’existence humaine. Semé de vertigineux abîmes, le chemin mahlérien fixe son objectif, avec amertume, cynisme, crises. Pourtant, l’issue, jamais assurée, se révèle bel et bien, comme une ultime offrande, telle la rémission espérée.

Genèse. Le premier mouvement de la Symphonie Résurrection est un matériau ancien, composé dès 1888 à Cassel, à l’époque où l’auteur achevait le dernier mouvement de sa Première symphonie Titan. Mahler y composait alors un ample mouvement conçu comme une marche funèbre, dont le titre Totenfeier laisse penser qu’il excluait de l’intégrer dans un vaste cycle. Or à l’été 1893, le compositeur peut enfin prendre le temps de réfléchir sur son œuvre et reprendre l’état des matériaux à disposition. Totenfeier est intégré dans un vaste programme, augmenté d’un deuxième, troisième puis un quatrième mouvement. Pour le final, Mahler songe à un plus grand ensemble encore, et même s’il devra assumer la comparaison avec la Neuvième de Beethoven, il opte pour un chœur, deux solistes et l’orchestre à son complet. Ne lui manque plus qu’un texte : en assistant aux funérailles de Hans von Bülow (décédé le 12 février 1894), il a l’idée d’adapter le poème Résurrection de Klopstock (1724-1803).
A l’été 1894, il peut orchestrer la partition qui sera créée à Berlin, le 13 décembre 1895.
Autobiographique et en cela jugé, vulgaire par la critique, la Deuxième symphonie est un parcours jalonné de terribles épreuves : souffrance, misère, angoisse. Le héros doit gagner son salut au prix de hautes luttes. C’est au terme d’une succession d’épisodes terrifiants et vertigineux que le ciel laisse entrevoir la gloire céleste, l’apothéose tend espérée. Confiant dans ses propres ressources, Mahler ajoute au texte Résurrection de Klopstock : « je mourrai pour vivre ! ». Confession de foi, et même serment énoncé à lui-même qui démontre aussi dans le flot foisonnant de l’orchestre, la lente maturation d’une expérience personnelle profondément mystique.

Parcours de l’œuvre. En cinq mouvements, la Deuxième symphonie est un pèlerinage vécu par le croyant, au préalable soumis à des forces titanesques qui le dépassent totalement. L’expérience des souffrances l’amène à un effondrement des forces vitales, ce qu’exprime le premier mouvement. Aucune issue n’est possible. Une solitude errante (hautbois), et même meurtrie. Mais l’homme se relève dans l’Andante qui fait suite : pause, regain de vitalité, et aussi, reprise du souffle. Le vrai combat n’est peut-être pas tant dans l’apparente représentation spectaculaire d’un vaste paysage à la démesure cosmique, que bel et bien dans l’esprit du héros, en proie à mille pensées contradictoires, amères et suicidaires. C’est pourtant de la résolution d’un conflit personnel, du compositeur face à lui-même que jaillit la révélation de la fin : la carrière vécue comme une tragédie suscite ses propres sources de régénération, grâce à une ferveur quasi mystique qui se dévoile pleinement dans les paysages célestes du dernier mouvement.

La Symphonie Résurrection, porte en elle cette aspiration à la sérénité et aussi à la plénitude. L’Ulricht (quatrième mouvement), chanté par la mezzo soliste, recueille toutes les souffrances vécues, assumées. La voix exprime, et les épreuves passées, et les attentes à l’oeuvre. Enfin, l’ultime et cinquième mouvement laisse s’épanouir en une déflagration cosmique, la manifestation du ciel. Le croyant n’aura ni souffert ni vécu en vain : les paradis éthérés lui sont désormais ouverts.


Les 150 ans
de l’Orchestre Philharmonique
de Monte-Carlo

Concert d’ouverture

Samedi 30 septembre, 20h30
Grimaldi Forum, Monaco

Ruth Ziesak, soprano
Iris Vermillion, mezzo-soprano
Rundfunkchor Berlin
Simon Halsey, chef de choeur

Marek Janowski, direction

Approfondir
Consulter la présentation du concert sur le site de l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo
Lire aussi notre présentation de la saison événementielle des 150 ans de l’Orchestre

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Saint-Jean d’Angély (17). Poitou-Charente, le 29 juillet 2006. L’European camerata. Le projet Britten 2006.

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Regrouper quelques amis musiciens, originaires de différents pays européens, autour de 3 à 4 projets spécifiques par an, en dehors des répertoires habituels des orchestres constitués ; dans des conditions différentes que celles des salles fermées ou des tournées familières : voilà la ligne musicale à laquelle se dévouent, depuis la fondation de leur ensemble en 1995, les membres de l’European camerata.

Un projet européen. A l’origine de cette aventure européenne, la volonté fédératrice de son concepteur,  le français Laurent Quenelle, violoniste au London Symphony orchestra (LSO) et résident à Londres.


Si l’avenir de l’Europe et l’essor de la musique semblent désormais possibles à partir des valeurs clés de l’échange, de la rencontre, de l’ouverture, de la confrontation et du dialogue entre les cultures européennes, le projet et le fonctionnement  habituel de l’ensemble conçu par Laurent Quenelle, ont intégré dès leur démarrage, ces valeurs pionnières. Voilà qui positionne la vie de cet orchestre  de chambre, telle un chantier musical, surtout humain, dont l’exemplarité nous paraît majeure.

Ajoutons aux valeurs que nous venons de préciser (fraternité, échange, partage),  les notions de plaisir et d’épanouissement. Car les musiciens de l’European camerata, orchestre de chambre composé de 15 à 20 instrumentistes, – à partir d’un noyau fidélisés de 30 musiciens-, font le choix de préserver chaque session, en plus de leur engagement comme membre d’un orchestre permanent.  Pour chacun, rien ne pourrait remplacer l’expérience de ce projet musical, tant le désir et le plaisir de se retrouver, pour jouer ensemble partition  commune, apporte bénéfices et dépassement individuels.

Cultiver d’évidentes affinités, approfondir le sens des œuvres, nourrir l’interprétation dans la confrontation des savoirs et des sensibilités, sont quelques uns des fruits de cette expérience collective. Les jeunes musiciens que nous avons rencontrés (la moyenne d’âge de l’orchestre est entre 25 et 35 ans), sont déjà professionnels. Ils travaillent au sein des phalanges prestigieuses de l’Europe musicale  : LSO, Orchestre de Paris, Staatskapelle de Dresde, Philharmonique de Liverpool… Tous ont déjà l’expérience du cursus professionnel. Lequel s’il est nécessaire dans la vie d’un musicien, n’en est pas pourtant, parfois, incomplet. Pour éviter routine et habitude, l’interprète aime éprouver ses limites, nuancer davantage sa palette stylistique par des expériences neuves.

Ici, français, anglais, allemands, espagnols, canadiens recomposent à leur échelle une Europe musicale, celle de l’avenir, fondée sur l’envie du partage et de la fraternité créative, sur l’amitié et aussi l’affection.
La session de travail dont nous avons été témoins, a montré comment le répertoire abordé gagne en richesse de sonorité, en investissement interprétatif et en conviction.

Le Centre de culture européenne de Saint-Jean d’Angély
. Un tel projet européen a trouvé à Saint-Jean d’Angély, un cadre prafaitement adapté à sa démarche. Le Centre de culture européenne, fondé en 1989 à l’initiative de la muncipalité et dirigé par Alain Onhewald, offre un lieu de travail idéal, d’autant plus légitime que l’Abbaye royale fondée par les bénédictins, met à disposition, l’ensemble de ses immenses bâtiments, salles, outils, personnels et capacité d’hébergement. En « résidence » , les membres de l’European camerata ont pu mener à terme, un projet en gestation depuis des années, consacré à la figure de Benjamin Britten. Localement, l’orchestre y aura trouvé un lieu de concert (l’église de Saint-Jean Baptiste), des salles de répétitions, surtout un lieu d’enregistrement, puisque le concert auquel nous assistions, n’était qu’une étape préparatoire à plusieurs sessions d’enregistrement menant à un disque Benjamin Britten dont la sortie est annoncée en janvier 2007, chez l’éditeur Ambroisie (Naïve). Le projet Britten  est d’autant plus opportun en cette année 2006, qui marque les trente ans de la disparition du compositeur britannique. Lire notre dossier Britten.

Un projet pionnier,  dont chacune des étapes, de juillet 2006 au début 2007, sera suivie par classiquenews.com. Envoyé spécial à Saint-Jean d’Angély, Alexandre Pham a suivi les répétitions de l’orchestre européen, assisté au concert du 29 juillet préludant aux sessions d’enregistrement pour le disque. Compte rendus et entretiens avec les membres de l’european camerata évoquent enjeux et valeurs qui sous-tendent un projet musical que classiquenews.com se propose de suivre pas à pas ;  de la session de l’été 2006 à saint-Jean d’Angély, aux prochaines étapes du projet Britten, comme le cd prévu début 2007, mais aussi la réalisation d’un film documentaire recueillant impressions et évolutions des interprètes à l’œuvre, sous la conduite du partenaire britannique de cette aventure pionnière, l’agence de communication Boilerhouse (postproduction, montage et édition annoncés en octobre 2006).

Le concert. Eglise Saint-Jean Baptiste d’Angély. Le  29 juillet 2006. Après 2h30 de train, depuis la Gare de Paris-Montparnasse, arrivée à Niort. Puis de là, par le TER, sur la route de Saintes, lieu musical plus connu que Saint-Jean d’Angély, arrivée après 40 minutes, au lieu dit, berceau du complexe bénédictin qui est aujourd’hui la résidence du Centre de culture européenne, institution unique en France, et depuis modèle d’autres centres au même objectif, dans d’autres pays du monde. Ici, le dialogue des cultures, l’apprentissage de l’altérité comme valeur d’épanouissement personnel sont des valeurs cruciales. Elle sont transmises au travers de séminaires et d’ateliers, tout au long de l’année, auprès des lycéens. Lire à ce propos notre entretien avec  le directeur du centre Alain Onhewald.

Le programme du soir montre les qualités de son, de couleur, d’homogénéité de l’ensemble de chambre,  fondé par Laurent Quenelle. Les instrumentistes dont altos et violons jouent debout, sous l’aile stimulante de « leur grand frère » (ici pas vraiment de chef), le violoniste du LSO, déploient brillance, transparence, finesse de jeu mais surtout  les fruits d’un lyrisme généreux, qui, jamais vulgaire, s’accomplit en vagues contrôlées. Le programme est dense, à l’image de la qualité des partitions. Voici un Britten fulgurant, poète, ébloui et donc éblouissant, habité par des visions intérieures d’une exceptionnelle intensité de tons, de climats, d’expression.

La Simple Symphony (opus 4, 1934) dévoile une palette de climats éthérés, d’un romantisme sublimé, qui n’empêche pas d’irrésistible pointes facétieuses (ainsi les playfull pizzicato,  puis le frolicsome finale, à l’esprit haydnien, superbement brossé avec humour et élégance !). Surtout les deux portraits dont celui autobiographique, affirment l’inspiration du compositeur, en éclairs et en visions d’une originalité absolue. L’imagination de l’auteur sait aussi se concentrer dans les replis de l’âme comme l’atteste le second mouvement de cet autoportrait. La valeur de l’interprétation est d’autant plus convaincante que l’orchestre accompagne le jeu de l’altiste Jean-Paul Minali-Bella qui, pour le concert, a substitué son instrument habituel par l’arpegina. Il est l’unique joueur de cet instrument singulier, qu’a construit pour lui le luthier Bernard Sabatier. Ici, un alto augmenté d’une cinquième corde (mi grave) dont la richesse et la profondeur harmonique éclaire d’un nouveau regard, ce chant de la solitude.

Mais l’itinéraire du concert n’était alors que préparation vers cet accomplissement mémorable que furent les variations sur un thème de Frank Bridge (opus 10). Britten eut la révélation de la musique comme compositeur, en écoutant la suite symphonique la mer de Bridge. C’est l’hommage rendu à son mentor qui s’exprime ici, sur le mode des mêmes éblouissements intérieurs, préalablement vécus grâce aux œuvres antérieures.  L’european camerata traverse cette série de tableaux fulgurants avec la même sûreté, cette aisance fluide et transparente,  l’attention portée aux moindres indications des climats successifs, qui avait scellé la réussite de son album Honegger/Chostakovitch (enregistré en  Août 1998 à Menton pour le label Syrius). Les instrumentistes contrôlent la tension, construisent une architecture ponctuée d’ombres et de lumière, de gouffres et de vertiges spirituels, d’une incontestable plénitude.  Chacune des épures y est restituée dans son intensité de ton : ironie de la valse viennoise (variation 6),  charge parodique de l’aria italiana (variation 4), trémolos époustouflants du moto perpetuo (variation 7), glissandi lugubres de la marche funèbre (variation 8). A l’origine Britten avait composé ses variations pour les membres virtuoses de l’orchestre à cordes Boyd Neel qui créèrent ce polyptique en dix constellations musicales,  aux reflets nocturnes, poétiques, sublimes, au festival de Salzbourg de 1937. Les instrumentistes de l’European camerata  succèdent à leurs illustres devanciers, avec élévation et honneurs. Le ton est juste. Les couleurs, intérieures. Le parcours, incarné, sensible, d’une évidente justesse. Surtout cette richesse harmonique qui s’appuye sur une puissante assise des graves. Voilà qui augure idéalement de leur prochain disque, suite naturelle du concert de Saint-Jean.

Approfondir
http://www.europeancamerata.com
http://www.cceangely.org
http://www.boilerhouse.co.uk/boilerhouse

Cd
Honegger, prélude, arioso, futhette sur le nom de Bach, concerto de camera pour flûte, cor anlgais et orchestre à cordes. Janne Thomsen (flûte), François Leleux (cor anglais). Chostakovitch, prélude & scherzo, opus 11 ; Symphonie de chambre pour ochestre à cordes, opus 110a. European camerata, direction : Laurent Quenelle. 1 cd Syrius. Enregistré en août 1998 au théâtre de l’Europe à Menton.

Benjamin Britten
, Simple symphony, variations sur un thème de Franck Bridge, deux portraits. Jean-Paul Minali-Bella (arpegina), European camerata, direction : Laurent Quenelle. A paraître début 2007.

Illustrations
vignette : les tours du portail de l’église abbatiale, XVIII ème siècle, jamais achevée.

Crédits photographiques 
Alexandre Sauvaire 2006

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Vermeer, jeune femme assise jouant du virginal (1675)

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Premières lectures. Ce pourrait être un instantané sans histoire, à peine assombri par l’ombre profonde qui semble dévorer le coin de la pièce pris au piège derrière le virginal. Etrange disposition, exceptionnelle heure choisie, Vermeer peint une pièce dont la fenêtre est condamnée. La lumière prend sa source à la place du spectateur. De sorte que tout autour de la musicienne est plongé dans une pénombre propice au souvenir ou aux allusions silencieuses. Elle nous regarde, sans expression particulière. A quoi pense-t-elle ? Est-elle toute à la musique contenue sur la partition ouverte ? Ou bien, Vermeer dont on sait qu’il aimait les double voire les triples lectures, souhaite-t-il suggestivement nous inviter dans l’intimité de cette femme musicienne dont les pensées résonnent à l’unisson du thème représenté derrière elle, sur la toile qui, imposante, occupe tout le fond du tableau ?

Le tableau dans le tableau. L’œuvre picturale qui y est accrochée a été identifiée : l’entremetteuse de Dirk Van Baburen daté de 1622 dont le Museum of fine arts de Boston possède une version originale. Baburen comme nombre de peintre nordique au début du XVII ème siècle, reçoit l’influence directe du Caravage : réalisme cru voire paillard des scènes de genre. Souvent chez les Caravagesques, la musique, citée sous la forme d’instrument de musique, peint la comédie amoureuse et sentimentale, mais une comédie cynique, où les charmes et les beautés dévoilées, surhaussées par les talents du peintre sont monnayées sans scrupules. A la façon dont Degas, plus tard, représentera le milieu des danseuses de l’Opéra, entourée de leurs marâtres négociatrices, associée à la silhouette de leur admirateur-souteneur.

Mais ici la figure solitaire, associée au tableau du caravagesque, prend une nouvelle signification : elle songe à l’être aimé dont l’absence redouble et s’accroît par la présence de la basse de viole, posée aux pieds du virginal. Les cordes résonnent par sympathie selon les accords produits par la virginaliste, comme les deux cœurs amoureux s’épanchent l’un à l’autre. De sorte que l’œuvre serait l’expression d’une langueur affective, d’une songeuse solitude, à peine égayée par le pinceau du peintre qui saisit un regard échappé furtivement à la partition.
Mais comment comprendre l’allusion du tableau de Baburen au sujet honteux, et le visage de la femme assise au virginal ?

Comme l’expression d’une hésitation, comme l’allusion à un choix non encore élucidé. Cette jeune femme à l’apparence élégante et soignée, songerait-elle à des pratiques interdites ? Ou bien au contraire, veut-elle nous affirmer sa fervente et vertueuse conduite morale ?

S’il n’était la citation du tableau de Baburen, la toile de Vermeer n’offrirait aucune lecture équivoque. Le Baburen trouble la tranquillité apparente de cet intérieur recueilli, et cette parfaite jeune femme, pourrait bien dissimuler quelque écarts de conduite bien peu méritants. La richesse sémantique du tableau tient à ce trouble de la perception. Vermeer ajoute comme Caravage à une forme irréprochable, dont la brosse produit des effets de matière exceptionnels, préfigurant déjà les modernes, impressionnistes et cubistes, des symboles qui renvoient à une toute autre grille de lecture. Perfection de la technique, glissements du sujets.

Palette. Pour exprimer picturalement ce sentiment d’isolement et de rêverie suspendue, Vermeer orchestre une partition chromatique extrêmement raffinée : ocres et ors (du cadre du tableau et des clous du dossier de la chaise), chamois et bois des instruments, bleus de la robe, des motifs de la draperie suspendue, et comme entreouverte pour nous permettre de surprendre le modèle dans son intimité musicale.
L’étude attentive de la touche inscrit la toile dans les années finales de la carrière du peintre : applats simplifiés de matière semblent schématiser la perception des formes et des éclats de lumières. A ce titre, le traitement de la bordure dorée du tableau de Baburen et les plis de la robe bleue repliée contre le dossier de la chaise sont emblématiques de ce schématisme pictural qui aborde les formes en facettes essentielles. Leur traitement contredit la fine description de deux instruments : piètement en faux marbre du virginal, d’une précision quasi illusionniste, dessin juste et minutieux de la basse de viole, dont chaque corde est parfaitement reproduite. Mais ce contraste à peine perceptible, entre la précision du pinceau à gauche et ce flou vaporeux qui enveloppe la matière et les contours, à droite, correspond aussi à l’étagement des figures dans l’espace. Vermeer dont l’oeil est photographique, oeuvre à la façon d’un photographe et sa chambre (n’utilisait-il pas le principe de la camera oscura afin de saisir l’architecture des scènes peintes?) : précision et netteté analytique du premier plan, onirisme poétique, imprécision volontaire des seconds plans.

Dénouement. C’est peut-être l’instrument dont joue la jeune femme qui nous donne la clé de l’œuvre. Contrairement au luth, représenté dans la scène scrabreuse du Baburen, le virginal symbolise dans les intérieurs hollandais des bonnes familles du XVII ème siècle, la concorde et l’harmonie. Ainsi, peintre et modèle ne veulent-ils pas nous indiquer que la jeune femme musicienne est bien du côté de l’idéalisme : amour vulgaire, amour noble. Elle exprime a contrario, sa volonté de s’émanciper de l’amour facile. Elle signifie par allusion, par le langage des instruments, son désir d’un amour fondé sur l’harmonie. Vision déjà romantique.
On ignore dans quel contexte Vermeer peignit le tableau. Pour quel commanditaire ?

Peut-être, Constantin Huyghens le jeune (1628-1697), secrétaire du Prince Guillaume III, ami avec la famille Duarte d’Anvers, visita souvent le collectionneur et musicien anversois. Entre 1673 et 1678, Huyghens se rend régulièrement chez Diego Duarte, pour y parler peinture mais surtout musique, que les deux aimaient passionnément. Duarte fut du reste, un organiste et compositeur célèbre. Huyghens de La Haye fournit-il à son ami Anversois, la toile de Vermeer ? L’idée reste séduisante. L’œuvre du peintre devait en 1910, rejoindre les collections de la National Gallery de Londres, qui possédait depuis 1892, une autre toile de Vermeer sur le même sujet, Une dame debout au virginal.

Illustrations
Vermeer, une jeune femme assise au virginal (1675).
Londres, The trustees of the National Gallery
huile sur toile (51,5 x 45, 6)

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Wolfgang Amadeus Mozart, Idomeneo (1781)Salzbourg, du 22 au 30 août

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1780, un nouveau seria pour Munich. Six ans après la Finta Giardiniera, commande qui lui est passée dans les mêmes circonstances, Mozart reçoit la proposition d’un nouvel opéra, à l’automne 1780, de la part du prince électeur de Bavière, Karl-Theodor. Il s’agit d’un nouvel ouvrage d’un genre essentiel pour le compositeur, un opéra seria dont la première devra se dérouler lors du prochain carnaval de Munich. Idoménée, d’après la tragédie lyrique du même nom de Campra (1712) sur un livret de Danchet, marque la voie de l’émancipation. Emancipation sociale et professionnelle de Mozart : après Idomeneo, le jeune musicien ne revient plus à Salzbourg, dont le climat provincial et l’esprit étroit lui pèsent infiniment-, et rejoint Vienne sur l’ordre de Colloredo, son employeur ; c’est peu de temps après, en juin 1781, que leur rupture est consommée. Emancipation artistique surtout : avec son nouveau seria, Mozart fait montre d’une inventivité foisonnante, osant la grande machine avec une énergie créatrice qui démontre le génie du dramaturge. L’opéra fut sa grande passion, et le genre seria, un registre aimé, lequel annonce le Clémence de Titus, composé l’année de la mort de Mozart, dix ans après Idoménée.
C’est le chapelain de la cour du prince-archevêque Colloredo, l’abbé Giambattista Varesco qui écrit le livret du nouvel opéra de Mozart. A Munich, pour diriger les premières répétitions (décembre 1780), le compositeur retrouve un orchestre exceptionnel, composé de nombreux musiciens de l’orchestre de Manheim, alors dirigé par Stamitz, et qu’avait fondé le prince-électeur, avant son installation à Munich en 1778.

La genèse de l’œuvre est idéalement documentée : Mozart écrit à son père ses recommandations, lequel les transmet à Varesco resté à Salzbourg. Rigueur psychologique, vraisemblance, efficacité de l’action : Mozart semble favoriser la rapidité. D’ailleurs, après que le livret ait été imprimé, il coupe encore dans l’acte III, et retire trois airs pourtant précédemment composé. Il ne veut d’aucune sorte ennuyer son public munichois. Surtout, le jeune musicien opère une synthèse éblouissante entre l’opéra italien et la tragédie lyrique française. L’invention du compositeur soigne en particulier la continuité dramatique qui sur le plan musical sait éviter la scansion systématique, récitatifs puis airs.

Ensembles nombreux (quatuor du III ème acte), abondance chromatique des récitatifs accompagnés, équilibre concerté entre récitatifs seccos (abandonnés par Gluck) et accompagnatos, tout indique une maturité dans le processus créatif du compositeur. Chaque forme musicale est savamment utilisée pour créer un rythme dans la progression dramatique. Au seuil de la période viennoise, Mozart, pas encore trentenaire, maîtrise totalement l’art musical. D’ailleurs, les opéras à venir, non restreints au seul registre tragique, -comme l’est un opera seria-, usant du mode comique, buffo, du singspiel aussi (comme l’Enlèvement au sérail, à venir), allaient démontrer un nouvel accomplissement de la dramaturgie mozartienne. Idoménée marque aussi la première utilisation des clarinettes dans un ouvrage lyrique de Mozart.

Création et devenir. Dans le rôle-titre, le compositeur bénéficie d’un chanteur déjà reconnu et célébré, dont la fin de carrière reste éclatante, Anton Raaff. La première, sous la direction de l’auteur, a lieu le 29 janvier 1781. Mozart vient à peine de fêter ses 25 ans. Après trois représentations, l’ouvrage est vite oublié. Il aura surtout été apprécié des musiciens. Ambitieux, exigeant autant des chœurs que des solistes, l’ouvrage innove pourtant en bien des aspects.C’est essentiellement l’orchestre (ouverture, intermèdes, marches, ballets), qui occupe le devant de la scène des passions. Mozart souhaite adapter son œuvre en allemand, le reprendre aussi pour le rapprocher plus étroitement de la tradition française. Il est à Vienne, soucieux de s’imposer sur la scène lyrique.

Hélas, Gluck triomphe alors avec Iphigénie en Tauride et surtout, Alceste.
Dans son esprit, Idoménée devient basse et Idamante, ténor. Revirement vocal des plus audacieux et qui éclaire d’un nouveau regard la dramaturgie de l’œuvre. En 1786, Mozart a l’opportunité de produire l’ouvrage mais les deux rôles masculins sont distribués à deux ténors, solution déséquilibrée qui gêne finalement la lisibilité psychologique de leur personnage. C’est pourtant en langue allemande qu’Idomeneo s’imposera sur les planches des théâtres pendant tout le XIX ème siècle.

Personnages
Idoménée, roi de Crète

Conçu pour une tessiture de ténor, et non de basse, Idomeneo incarne le prototype du souverain éclairé, qui hésite à imposer une loi tyranique. Ecratelé entre son devoir et son affection pour ceux qu’il aime (en particulier son fils, Idamante), Idomeneo est un personnage en souffrance, seul et profond. Préfiguration de Titus, dans la Clémence de Titus, seria ultime de Mozart, composé dix ans après Idomeneo, le roi de Crète nous touche surtout par son humanité. Il ne parvient pas à respecter le vœu fait au dieux.

Idamante
D’abord chanté par un castrat soprano italien pour la création de Munich (Del Prato), on préfère depuis la reprise de 1786 à Vienne, choisir la version pour ténor ou mezzo soprano. Le personnage du fils est animé par l’amour, amour filial pour le père Idomeneo, amour passionnel pour Ilia, la princesse troyenne qui, elle, ne manque pas de détermination.

Ilia
Fille du Roi Priam, princesse de Troie
Etre lumineux, à l’éclatante personnalité, c’est elle qui par amour pour Idamante, ose braver la loi divine, au moment du sacrifice. Mozart lui confère une place capitale dans l’opéra : Ilia préfigure la femme idéale, à la fois tendre et courageuse, future Pamina.

Electre
Fille d’Agamemnon
Mozart imagine ce personnage qui n’existe pas dans l’Idoménée français. C’est la contrepartie néfaste d’Ilia, l’incarnation des forces du mal, animée par la jalousie et la haine. Son amour sombre et barbare, la mèneront à la folie. Le caractère de ce personnage diabolique convient plutôt à une soprano dramatique qu’à une mezzo.

Discographie
Nikolaus Harnoncourt, 1980
Werner Hollweg (Idoménée), Trudeliese Schmidt (Idamante), Rachel Yakar (Ilia), Felicity Palmer (Electre), Chœur et orchestre de l’Opéra de Zurich (Teldec).
Le chef imprime à la partition sa force et sa violence implacables. C’est une descente sans fards dans l’arène des passions sanguinaires. L’antiquité crètoise n’a rien ici de tendre ni d’élégiaque. Maître Harnoncourt assène une battue qu’il a depuis, laissé de côté. Or l’emportement expressionniste de la direction, le choix des voix peu conformes mais musicalement plus qu’impliquées, donnent ce sentiment d’urgence et d’évidence qui place d’emblée la version Harnoncourt comme « la » version à posséder en priorité. On retrouve la même sensibilité âpre et ciselée dans le seria de fin, la Clemenza di Tito, dont le défi est relevé par un Harnoncourt plus conteur que jamais (Teldec).

Idoménée au festival de Salzbourg 2006
Deux version sont à l’affiche de Salzbourg. Celle en italien que nous connaissons. Une aut
re conçue au début du XX ème siècle par le chef Richard Strauss, qui oeuvra en pionnier à la redécouverte d’autres ouvrages mozartiens moins connus alors, au nombre desquels, Cosi et Idomeneo.

Wolfgang Amadeus Mozart, Idomeneo

(Munich, le 29 janvier 1781)

Dramma per musica en trois actes
Livret de Giambattista Varesco
D’après Idoménée, roide Crète de Danchet et Campra (1712).

Idomeneo, version en italien.

Maison pour Mozart
Les 22, 24, 27 et 30 août.
Consultez la fiche de la production sur le site du festival de Salzbourg

Direction
Sir Roger Norrington

Mise-en-scène
Ursel Herrmann
Karl-Ernst Herrmann

Stage and costume design
Karl-Ernst Herrmann

Chorus master
Alois Glaßner

Idomeneo
Ramón Vargas

Idamante
Magdalena Kozená

Ilia
Ekaterina Siurina

Elettra
Anja Harteros

Arbace
Jeffrey Francis

Gran Sacerdote
Robin Leggate

La Voce
Günther Groissböck

Neptune
Andreas Schlager

Camerata Salzburg
Salzburger Bachchor

Idomeneo, version Richard Strauss (1930/31)

Maison pour Mozart
Les 25 et 27 août
Consultez la fiche de la production sur le site du festival de Salbourg.

adaptation de Richard Strauss (1930/31)
Texte en allemand adapté par Lothar Wallerstein

Direction
Fabio Luisi

Chorus master
Matthias Brauer

Idomeneo
Robert Gambill

Ilia
Britta Stallmeister

Arbace
Christoph Pohl

Idamante
Iris Vermillion

Ismene
Camilla Nylund

High priest
Jacques-Greg Belobo

Dresden Staatskapelle
Chorus of the Dresden Staatsoper

Illustrations
Fragonard, le prêtre Corésus se tue pour sauver la princesse Callirhoé, 1765. (Paris, musée du Louvre)
Joseph Suffred Duplessis, le sculpteur Christophe-Gabriel Allegrain, 1774. (Paris, musée du Louvre)
Joseph Suffred Duplessis, le peintre Joseph-Marie Vien, 1784. (Paris, musée du Louvre)

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Festival Pablo Casals, le 28 juillet 2006. Concert Mozart et l’Espagne, avec l’ONCA, orchestre d’Andorre.

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Pour fêter l’année Mozart (né 120  ans avant Pablo Casals !), après le feu d’artifice du concert d’ouverture (26 juillet : Brigitte Engerer au piano et i Solisti di Perugia), Michel Lethiec, Directeur Artistique du Festival, choisit affectivement d’unir le divin compositeur autrichien à l’Espagne d’une part, d’une autre à son propre instrument, la clarinette. Michel Lethiec interprète en compagnie de l’Orchestre National de Chambre d’Andorre (ONCA) le concerto pour clarinette en la majeur K 622 ; s’ajoute une messe « Alma redemptoris mater » d’un  compositeur de la même époque, Anselm Viola (1738-1789), attaché au monastère de Montserrat (Catalogne) influencé par Vienne. Une preuve évidente que le style de Mozart dit « viennois » est une stylisation de la manière du grand opéra napolitain, bien présent en Espagne. Toute la magie du concert naît de l’alliance de cette révélation musicale à la chaleur du pays.

Tout n’est que cœur catalan. Qui n’aurait jamais entendu parler de l’abbaye de Saint-Michel de Cuxa à qui la révolution et le XIX ème siècle furent fatals ? Lieu mythique qui, dans l’état de ruine, inspira Pablo Casals pour fonder l’un des plus vieux festivals de France (55 ème édition) ? Une tour s’est effondrée, le cloître aux chapiteaux de lions dévoreurs n’est plus que la moitié de lui-même, mais la langue espagnole des musiciens (ils se préparent à répéter) y fait toujours résonner une hautaine paix. L’abbatiale, toute nue et abrasée à l’intérieur, mais avec des arcades mi-byzantines, mi-arabes, semble pleine de la gravité des prêtres qui y ont tantôt célébré un office silencieux. On croirait que le temps n’a dévêtu ce sanctuaire magique de tout luxe décoratif que pour le restituer à son but primordial : mystique. C’est pourquoi, à Cuxa, la musique ne peut jamais se colorer d’autre reflet et le public y vient par milliers parce qu’il revit inconsciemment ce sentiment au travers des concerts laïcs.

Un concerto de Mozart, dédicacé. Expert en tout ce qui fait une école de clarinette – n’est-il pas le professeur du CNSM de Paris et du CNR de Nice en sus d’une éclatante discographie et d’un rayonnement d’interprète mondial ? – agilité, clarté, musicalité, force et douceur, Michel Lethiec n’a pas choisi de montrer la bravoure de son « sotto voce » (filet de voix pianissimo) juste pour l’artifice mais pour la profondeur de l’œuvre écrite dans la maturité, peu de mois avant la mort du compositeur. Et c’est en effet une quintessence à la fois de la rhétorique baroque héritée et du nouveau style galant bâti par ses contemporains. Tout de la joie à l’indicible (mouvement lent) est taillé dans du marbre. Qualité que Mozart n’aura partagée qu’avec Corelli avant lui et qui fait de lui le créateur d’un nouveau classicisme. Dans la répétition, lors du fameux mouvement lent, au moment du conduit qui mène à la reprise du célèbre thème, Michel Lethiec descend dans un silence apte à forger un piédestal au retour de la mélodie. Plein d’humour il s’arrête juste là, se réservant pour le concert… mais l’effet est d’autant plus fort sur les chanteurs du Chœur Leider Càmera (qui chanteront très professionnellement la messe sous la direction de Joseph Vila i Casañas) : ils lui font un public improvisé et l’ovationne en avant scène. Pour les autres mouvements, Michel Lethiec danse, se tourne vers telle et telle partie des pupitres, dialogue. C’est un joyeux tempérament, telle est la force des musiciens qui savent utiliser leur nature dans l’art.

Mais au concert, Michel Lethiec retient avec peine ces larmes en jouant. Mozart le vainc : il ne se trompe pas sur cette musique qui exprime « autre chose », il sait habiter cette simplicité du sublime. L’admiration du public exprimée, le bis du mouvement immortel est nécessaire en plein milieu du concert : Michel Lethiec, revêtu de ce double statut de Directeur Artistique du Festival et clarinettiste, le dédit au père de Gérard Claret qui fut un grand ami de Pablo Casals. Gérard Claret joue à sa droite, premier violon et chef de l’Orchestre National de Chambre d’Andorre. Les pleurs ne cherchent plus se cacher : c’est pour nous la seconde fois que l’on voit un interprète profondément ému par ce qu’il sert (cf. Agnès Melon, festival Pietre Sonore).

Une messe magnifique éditée par le Père Daniel Codina, Prieur de l’Abbaye Saint-Michel de Cuxa
Pourquoi l’écueil de la confrontation d’une œuvre mineure d’un inconnu avec un chef-d’œuvre n’échoue pas ce soir ? Avant tout grâce à l’extrême qualité de l’écriture d’Anselm Viola, plus haydnien que mozartien ; aussi grâce à une interprétation nette, vive et classique du Chœur Leider Cámera. L’intérêt est toujours relevé par une alternance des effectifs (quatuor soliste et masse chorale) entre le grand motet à la française et les oratorios viennois. Somme toute, une messe comme celle-ci d’un petit compositeur vaut mieux qu’un médiocre essai d’un grand compositeur (cf. la messe de Gloria de Puccini).

Anselm Viola entra à dix ans dans la prestigieuse Ecole Chorale de Montserrat, toujours en activité aujourd’hui, unique école religieuse qui ait survécu depuis le XIII ème siècle et qui possède un site sur le net  www.escolania.cat. L’abbaye bénédictine du festival lui est religieusement liée.  Anselm Viola fait ses études musicales à Madrid uniquement pour revenir servir son monastère, une trentaine d’année, comme maître de chapelle jusqu’à sa mort. De lui, peu d’œuvres subsistent, autant religieuses que profanes (un concerto, un  villancico).

Naples, Venise, Dresde, Paris, Londres, Vienne, Madrid et Montserrat.
On nous a parlé d’un grand attachement du monastère à Haydn et à Vienne. C’est pourtant bien dans la création d’un style international par le biais de la musique de l’Opéra qu’il faut chercher les parentés. Farinelli à la cour de Madrid, comme éminence grise, a imposé en Espagne les styles des Giacomelli et Hasse (que reprennent les auteurs comme Soler et notre Viola) en montant des saisons lyriques, faites des reprises des grandes œuvres métastasiennes jouées au Hollywood de l’époque : le théâtre « Grisostomo » de Venise ; scène sur laquelle il avait triomphé dans sa jeunesse.

Or dans la messe de Viola, les gigantesques ritournelles introductives des sections, pleines de rythmes lombards, de soupirs, sont galantes à la manière des Jomelli, l’un des derniers grands napolitains. Les duos, avec leurs suaves frottements harmoniques, sont des témoignages d’une étude approfondie du « Stabat Mater » de Pergolesi. Les grandes masses fuguées sont autant proches des grands Requiems, comme celui de Campra, joués au « Concert Spirituel » à Paris à cette époque où, dans toutes les capitales, on commence à mélanger le meilleur de la France au meilleur de l’Italie. Bientôt Graun, Hasse (oratorio de Saint Augustin), Telemann, Haendel, récupèrent cet héritage et forgent un nouveau style. Si Haydn plus tard, entre baroque et romantisme, possède dans son écriture des ressemblances avec cette messe d’un inconnu catalan, c’est que lui aussi reflète les mêmes mélanges, à plus forte raison lorsque l’on songe qu’enfant, il suivait le cercueil de Vivaldi à Vienne et que vieillard, il écoutait, en tant que dédicataire et professeur, les premières sonates de Beethoven.
 
Quant à Mozart, déjà placé par son propre père dans ces mêmes courants, il eut la révélation de son style en découvrant les œuvres de Johann-Christian Bach. Or ce Bach-là, adolescent quand son protestant de père meurt, avait têté au berceau le lait des grands représentants du style galant comme Telemann et Hasse. C’étaient des familiers à la tabl
e de Johann Sebastian Bach : « allons écouter, disait le père, la chansonnette de Hasse à l’opéra de Dresde ». Il fit bien vite le voyage en Italie, devint un napolitain et, comme Haendel, finit sa vie à Londres, cité vaincue à la cause italienne. Que Mozart le viennois, fit du style de Johann-Christian Bach de l’or, relève d’un de ces miracles injustes (comme Chopin par rapport à Field) mais salutaires à l’humanité. Il n’en demeure pas moins que l’ « Opéra » fut l’auteur du « style viennois » à Montserrat comme à Londres.     

Festival Pablo Casals, le 28 juillet 2006. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Concerto pour clarinette en la majeur K 622.
Anselm Viola (1738-1798): Messe « Alma redemptoris mater ». Michel Lethiec, clarinette. Orchestre National de Chambre d’Andorre.Gérad Claret, direction. Choeur Lieder Camera.Josep Vila i Casanas, direction. Elena Copons, soprano. Marisa Roca, mezzo. Francesc Garrigosa i Massana, ténor. Francesc Javier Comorera Tramuns, baryton. 

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Gian Battista Pergolesi, portraitRCF, le 28 août à 14h

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RCF évoquera Giovanni Battista Pergolesi, compositeur baroque qui figure parmi les principaux représentants de l’école napolitaine. Alors que l’histoire pleure un Mozart mort si jeune à 35 ans, un Schubert à 31 ans, que dire de Pergolèse qui s’éteint tout juste âgé de 26 ans ?

Né à Jesi à l’aube du siècle des Lumières, il commence ses études de musique dans sa ville natale. Puis c’est à Naples, où l’opéra est maître, qu’il suit l’essentiel de sa formation au Conservatorio dei Poveri (De Matteis, Greco et Vinci comptent parmi ses maîtres). Adroit violoniste, il n’occupe que des postes secondaires, sa mort précoce lui empêchant certainement de briguer des postes bien plus importants. Il est un temps maître de Chapelle du Prince Stigliano et du Duc de Maddaloni, puis assistant de celui de Naples. Alors qu’il vient de mettre un terme à son célèbre Stabat Mater, la tuberculose l’emporte à Pouzzoles où il venait se faire soigner.

Cinq années de création musicale ont suffit à Pergolèse pour que l’histoire de la musique retienne son nom. C’est seulement après sa mort que le compositeur rencontre un véritable succès en étant joué en Italie et à l’étranger, particulièrement sa Serva Pedrona. Le succès est tel que les éditeurs n’hésitent pas à publier sous son nom des œuvres qui ne sont pas de lui, stratagème astucieux pour faire vendre. Retour en arrière sur un nom toujours rester célèbre, cible d’attributions douteuses et de fréquents malentendus.

RCF
Musiphonie
Lundi 28 août à 14h.

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Haute-Saône. XII ème Festival Musique et Mémoire. Les 29 et 30 juillet 2005

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Un festival au cœur des Mille étangs. Le « pays des mille étangs », déploie plus d’une offre de loisirs. C’est un plateau cerné par deux rivières, le Breuchin au Nord, l’Oignon au sud. Le site se confond avec le parc des ballons, aux pieds des Vosges. Evidemment, l’eau des étangs permet les jeux aquatiques dont le ski nautique, mais aussi, la remise en forme grâce aux bienfaits de ses eaux thermales, autre richesse locale : les eaux de Plombières-les-bains (température naturelle à 84°) ne sont pas loin. Mais il y a davantage. L’art vivant y a trouvé un asile opportun et donne une autre dimension au pays des massifs forestiers. En s’appuyant comme des étapes de son périple musical sur les églises locales, le festival Musique et mémoire perpétue le lien entre le territoire et la musique. Entre Luxeuil-les-Bains, Vesoul et Belfort, à environ 85 kms au nord-est de Besançon, il indique une initiative d’autant plus bienvenue qu’il n’existe pas d’équivalent sur la période… voire dans l’année ; le mélomane exigeant tout au moins curieux, doit « manger » du km pour atteindre par exemple une offre lyrique et musical, digne de son attente… à Besançon.
Voilà plus de dix ans qu’un festival de musique baroque s’y développe, impliquant les locaux, offrant en milieu rural et dans les églises du pays, des programmes choisis, qui mettent en perspective l’ancien et le moderne. Aux côtés de Niccolo Porpora ou de Domenico Mazzochi, – concerts auxquels nous avons pu assistés lors de notre séjour-, plusieurs autres volets ont permis d’entendre, comme chaque année, des œuvres contemporaines créées spécialement pour le festival : « Kritz », suite pour viole de gambe solo de François Rossé, ou « Ultima Nocte » de Jacopo Baboni Schilingi, lesquels réinventent la notion des modernités à la confluence des formes anciennes et de l’écriture de notre temps.

Ces chapitres d’une programmation dense font écho aux éditions précédentes auxquelles Dominique Vasseur, Daniel Brel, Philippe Hersant ont aussi contribué. Sur un socle dédié à la musique ancienne et baroque, il est question de créer des passerelles artistiquement stimulantes qui interrogent les capacités créatives que permettent les mises en perspectives et l’œuvre de mémoire. D’où le titre du Festival.

Le directeur et fondateur de l’événement, Fabrice Creux, désire aussi favoriser les prises de risques autour de programmes inédits spécialement travaillés pour le festival. Dans ce sens, le principe des artistes en résidence a été adopté depuis l’an dernier. Une démarche proche du festival de Cordon du Pays du Mont Blanc dont nous avons aussi rendu compte dans les colonnes de notre rubrique « Evasion ». Le projet est d’autant plus convaincant qu’il ne s’appuie pas seulement sur l’exigence d’une programmation. Il s’interroge aussi sur sa propre capacité à renouveler ses limites, à trouver les moyens de son implantation locale, à impliquer, toujours plus et mieux, ses publics et les populations, sa possibilité concrète à élargir les répertoires. En particulier, voilà en quoi Musique et mémoire engage des voies salutaires qui nous paraissent particulièrement significatives. Scènes baroques certes, mais aussi foyer créatif, interrogeant ici peut-être mieux qu’ailleurs, la notion des modernités. (Lire ici notre entretien avec Fabrice Creux).

A quelques 450 kms de Paris, nous voici à nouveau au cœur d’une démarche critique et créative marquante. Preuve que la culture s’invente aussi – surtout – en province… aux côtés des standards guindés et formatés des capitales européennes ? Après Cordon, le Pays des Mille étang indique une voie à suivre. Celle que d’ailleurs, nous emprunterons de festivals en événements, et qui nous conduira bientôt sur la Côte d’Azur au festival de musique de chambre de Beaulieu-sur-mer…nouvelle étape de notre périple défricheur de cet été.

Deux concerts du dernier Week-end. Jérôme Correas en résidence aborde Porpora et Mazzocchi. Le directeur des Paladins était l’artiste invité en résidence pour le XIIe festival Musique et Mémoire. Entre deux répétitions, il nous a accordé un entretien. Bilan sur son interprétation du répertoire italien et sur ses projets lyriques. (Lire l’entretien ici)

Vendredi 29 juillet – Eglise de Saint-Bresson, 21h. Les Paladins dirigés par Jérôme Corréas reprennent un programme musical et littéraire qu’ils ont donné plusieurs fois en 2004 au moment des célébrations de l’anniversaire Georges Sand : La cantatrice imaginaire d’après les textes de son roman « Consuelo ». Plus qu’une évocation historique sur les milieux musicaux du Baroque Italien, entre Naples et Venise, la dramaturgie conçue par le directeur des Paladins et l’homme de radio, François Castang, ici récitant-, dresse un portrait lyrique, volontiers fantasque, de Niccolo Porpora, compositeur incontournable de la scène européenne du XVIII ème siècle. Ils suivent la fiction de Sand, qui a retravaillé parfois les détails de l’Histoire, afin de mieux préciser l’exigence artistique du compositeur, radical intransigeant, imposant pour lui-même comme pour ses élèves, les vertus d’un idéal auquel il faut tout sacrifier, en particulier les tromperies flatteuses du succès, le poison vénéneux des mondanités…

Difficile gageure d’adapter un texte de roman en œuvre récitée et musicale ; plus encore, d’y refondre la trame d’un drame cohérent en ajoutant de la musique dont celle inédite d’un Porpora totalement oublié aujourd’hui. Davantage : au début du concert, le chef des Paladins indiquait un changement de distribution. C’est la mezzo Sacha Hataia qui remplaçait quasiment aux pieds levés, Geneviève Kaemmerlen, initialement prévue.

Le plaisir de découvrir un texte dont nous avouerons qu’il nous était quasi inconnu, celui tout autant prenant d’entendre une musique inconnue (duettos et Lamentations), pourtant élaborée par un maître napolitain de la même envergure que Jommelli, ont marqué notre écoute. En dépit d’une sonorisation parfois aléatoire mais nécessaire pour équilibrer paroles du récitant et chant des artistes, la découverte de partitions inédite reste convaincante, d’autant plus percutantes dans un contexte littéraire fait d’un assemblage savamment construit où s’il est question de fantaisies historiques, l’on apprend beaucoup du milieu musical, précisément de la Venise du XVIIIe siècle. Celle qui succède à Vivaldi, bien oublié depuis sa mort en 1741 ; celle qui est comme le reste de l’Europe sous le charme des arabesques acrobatiques des chanteurs et compositeurs napolitains ! Musiciens attentifs aux climats, chanteuses associées dans une joute habile à rendre la finesse ciselée des figures rococo… Récitant précis au texte imagé et vivant… Saluons en particulièrement l’ampleur et la beauté du timbre de Sacha Hataia, dont l’instinct musical laisse présager une belle carrière à venir. La chanteuse se produira aussi dans Les Pélèrins au Sépulcre, oratorio de Hasse, autre Napolitain, au prochain festival d’Ambronay (27 août, avec Il Seminario Musicale, direction : Gérard Lesne).

On imagine sans peine quelle a pu être la passion suscitée dans le public par les accents surornementés d’un Porpora, subtile orfèvre des combinaisons vocales et instrumentales. Sa langue est définitivement rococo et en exigeant beaucoup des voix, il offre l’accomplissement artistique de ses idéaux prônés dans les institutions qu’il a dirigé à Naples et aussi à Venise car les partitions abordées ce soir, ont été chantées par les jeunes filles pensionnaires des Incurabili. Preuve évidente que les années 1740, marquent la défaite de Venise, au bénéfice de Napl
es.

Le programme du concert est le sujet d’un cd récemment paru chez Arion. Isabelle Poulenard est accompagnée de Karine Deshayes. Les Paladins, direction : Jérôme Corréas.

Samedi 30 juillet – Faucogney, Eglise Saint-Georges. 21h. Non content de nous avoir révélé Porpora, la veille, Jérôme Corréas explore ce soir un autre univers méconnu mais cette fois, du XVIIe italien, celui du compositeur romain Domenico Mazzocchi. La Rome fastueuse et lettrée du XVIIe siècle, celle des cercles mélomanes des prélats, succède aux fulgurances du rococo triomphant.

L’attente du public est d’autant plus concentrée que l’après-midi qui a précédé le concert, les interprètes ont répété en accès libre (de 15h à 18h). Séances publiques où les musiciens, sous la direction de Jérôme Corréas, expliquent leurs options, dont l’emplacement des chanteurs et celle des instrumentistes ; on change l’orientation des podiums, ajuste la hauteur des pupitres, règle les derniers points de lumière… les auditeurs sont même invités à poser des questions : que demander de mieux pour impliquer les festivaliers à l’expérience et à la performance du concert final ?

Pourtant la musique de Mazzocchi à l’heure où elle était jouée, était réservée à la délectation d’une élite lettrée dont la quête esthétique n’est pas si éloignée des membres de la Camerata du Comte Bardi à Florence, quelques décennies auparavant. Les Prélats romains favorisent la recherche des compositeurs, soucieux d’établir de subtiles correspondances entre poésie et musique. Mazzocchi fait partie de la colonie des auteurs particulièrement doués de ce point de vue. A un vocabulaire extrêmement raffiné et dense, il ajoute une imagination délirante qui déroute l’auditeur. C’est tout l’attrait du programme abordé par Les Paladins : à partir des deux seuls recueils édités (Musiche sacre e morali, Rome 1640 et Sacrae Concertationes, Rome 1664) se précise l’humeur d’un génie insaisissable dont le traitement de la langue, musical et poétique, est un jeu de références et d’innovations qui suscitent plusieurs niveaux de lectures.

Nous voici bien après Monteverdi, aux côtés de Carissimi (dont Mazzocchi était contemporain), dans le laboratoire d’un créateur majeur : vertiges hallucinés ou languissants, prière mystiques d’une renversante sensualité (échos de l’Ode : « Alla Beatissima Vergine »), en définitive, sculpture mordante du texte au moyen d’une musique qui n’est avare de fulgurances. Les chanteurs réunis par le directeur des Palladins déploient une évidente aisance dans un tel répertoire. En dépit d’une somptueuse attention portée à la ligne mélodique, il convient d’y préserver constamment l’articulation justement accentuée de la langue. Et sur ce registre, les deux ténors, Jean-François Lombard et David Lefort, outre leur engagement expressif, ont ciselé les poèmes avec un soin jubilatoire.

On attend avec impatience l’enregistrement de ce concert qui prélude à de nombreuses reprises dans les mois qui viennent. Le disque qui sortira dans la collection nouvelle crée par le Festival d’Ambronay réunit la même distribution.

Domenico Mazzocchi : « Musiques pour la Chapelle Sixtine ». Monique Zanetti, Valérie Gabail (sopranos), Jean-François Lombard, David Lefort (ténors), Renaud Delaigue (basse), Les Paladins, direction : Jérôme Corréas. Lumières : Benoît colardelle.

Les « Plus »
Pour organiser votre prochain séjour au plateau des Mille étangs, consultez le site : http://www.parc-ballons-vosges.fr.
Pour suivre le développement des activités annuelles de l’association Musique et mémoire dont la mise en œuvre du partenariat avec l’Ensemble La Rêveuse dont Fabrice Creux, le directeur du Festival, parle dans son entretien, consultez le site : http://www.musetmemoire.com. Renseignements au 03. 84. 49. 33. 46.

Crédits photographiques
portrait de Fabrice Creux
les Paladins en concert
portrait de Jérôme Corréas

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Molière/Lully, le Bourgeois GentilhommeTrianon, Paris. Le 10 novembre 2004 (création)

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Le 10 novembre 2004, la production du Bourgeois Gentilhomme était créée à Paris, au théâtre du Trianon. Voici la critique que nous avions rédigée au lendemain de cette soirée mémorable.

D’emblée, ce nouveau projet promis, annoncé depuis des mois, créé à Utrecht en août dernier, fait partie des réussites exceptionnelles qu’il nous a été donné de voir.

Une esthétique jubilatoire du caractère et de l’arabesque. Caractère à la manière d’un Labruyère, et même contrastes dans la drôlerie la plus délirante : Molière, expert du psychologique et du comique de situation, nous offre dans ce « Bourgeois », l’une de ses galeries de portraits les plus saisissants. Il cisèle avec dextérité les registres du bouffon, du truculent, de la satire aussi. La troupe réunie ici est d’une rare cohérence, communiquant sans s’épargner l’esprit du théâtre comique le plus endiablé. Ce Bourgeois « falstaffien » est le dindon de la farce, le mouton d’une duperie qui va fortissimo : depuis les scènes où chacun de ses professeurs (de danse et de musique, maître d’arme et professeur de philosophie, puis maître tailleur, véritable caricature charge de la créature poudrée Versaillaise) surenchérissent dans la dérision comique jusqu’à ce sommet du délire facétieux : l’intronisation de Monsieur Jourdain en « mamamouchi ». Mais Molière sait aussi atténuer la satire : il ajoute cette naïveté désarmante qui rend son héros comique, plutôt sympathique. Ce dont joue avec tact, Olivier Martin Salvan dans le rôle-titre. La musique de Lully quant à elle, parachève les coups brossés de son complice Molière. Elle renforce l’acuité drolatique de cette sublime bouffonnerie.

Arabesque ? A l’appui des caractères de la scène, le style des acteurs et des décors ajoutent leur contribution à la valeur du spectacle. On ne saurait être ici indifférent à la langue des acteurs. Contours et détours presque ensorcelants d’une langue théâtrale restituée/recréée : contournements chantants et précieux d’une déclamation parlée diphtonguée qui manie consonnes et voyelles, projetées et toutes dites, avec une savoureuse créativité… (Madame Jourdain, tenue par un comédien visiblement « habité » par ce travestissement fidèle à l’époque)… preuve que les tentatives du chercheur linguiste Eugène Green ne sont pas demeurées lettres mortes. Le metteur en scène de ce Bourgeois hors normes, Benjamin Lazar, est lui-même l’élève de Green. Il nous reste à l’esprit le souvenir où le « maître ès français baroque », avait produit à l’occasion d’un premier « mai baroque à Paris », Corneille au théâtre de l’épée de bois à la Cartoucherie de Vincennes, dans les éclairages d’époque (là aussi des bougies par centaine) et dans une approche nouvelle de l’articulation des textes. Cette diction opérante qui n’a jamais l’arrogance la reconstitution savante, fait s’écouler le texte de Molière avec une prodigieuse vivacité : sur scène, elle électrise littéralement l’action dramatique et dépoussière les ressorts du comique de chacun des dialogues. Preuve nous est donnée que le théâtre du Grand Siècle n’est pas une récitation morte. Et son « actualité » nous touche tant, dans maints détails de cette scène d’humanité grotesque et « ridicule » (si l’on reprend le registre réclamé par le Roi lors de sa commande à Molière et Lully), qu’on ne cesse de reconnaître tout au long de cette « comédie-ballet » de 1670, que les auteurs n’ont jamais mieux conçu de plus juste et de plus intelligent.

Arabesques aussi, dans la mise en scène, des gestes et attitudes, toutes puisées à la seule source que nous a transmis l’époque de Molière : les peintures du XVIIème siècle. Rhétorique du geste autant que des regards qui d’autant plus « agissants », sont accentués par cet éclairage de lanterne magique : la rampe symbolique que constitue la rangée des bougies allumées pendant les presque quatre heures de représentation, évoque le cabinet féerique de notre enfance, la boîte à illusions et transformations qui a ce pouvoir fascinant de nous transposer, comme par enchantement, sur la scène baroque.

Arabesques contournées enfin, des vantaux décoratifs formant le cadre de l’action : à la manière des cabinets du XVIIème, meubles à transformation contenant toujours un secret mécanisme, la scène du Bourgeois est un espace clos et raffiné où à la lueurs des bougies, paraissent les figures-acteurs dans cet écrin précieux, couvert de figures d’écailles et de laiton cuivré enroulées de palmes et d’acanthes, à la façon d’André Charles Boule, maître de la marqueterie luxueuse, celle qu’affectionnera tant Louis XIV pour Versailles.

La mise en scène de Benjamin Lazar
est limpide. Elle est à la mesure de son jeu d’acteur : il campe un maître de Philosophie d’une très efficace finesse et d’une vivacité désopilante, en particulier dans la scène où il s’agit d’arranger le poème de Monsieur Jourdain : « Belle Marquise… ». D’un foisonnement de scènes cocasses et survoltées, d’une ivresse délirante inouïe, Lazar sait doser et conduire la tension jusqu’à son acmé : la cérémonie turque, préambule bouffon d’une totale fantaisie préparant lui-même au Ballet des nations dont Lully fait une surenchère musicale conclusive (jubilatoires « première et troisième entrées » : qu’il s’agisse de l’essaim des fâcheux qui se disputent les livres du distributeur, ou des pas cadencés « des Espagnols », la magie du théâtre opère avec plénitude).

Des interprètes magiciens pour une œuvre délirante.
Ce qui est assurément satisfaisant, c’est l’esprit de la troupe. Porté par un collectif de comédiens-acteurs-chanteurs-danseurs absolument confondants, et dans la saveur burlesque et dans le pastoralisme sensuel et langoureux, le chef d’orchestre, ailleurs directeur du Poème Harmonique, Vincent Dumestre, met ici à profit les fruits de ses recherches gravées au disque chez le label Alpha : il nous délecte de son art de l’articulation de ce «&nbspfrançais Grand Siècle » dont, si nous n’en ne possédons pas l’exacte connaissance, du moins en avons-nous comme moteur stimulant, une indéfectible nostalgie. Dumestre, maître des dosages de timbres instrumentaux, excellent « diseur de ballets », qui en exprime les rythmes et les accents comme personne, ajoute à l’ouvrage, ce supplément d’âme indicible qui recrée littéralement ce prodigieux laboratoire esthétique : « comédie-ballet », au carrefour de milles registres et formes, jetés là comme de géniales esquisses : de la danse et du chant, de la farce comique et de l’élégie amoureuse, tout s’exalte et produit une forme en devenir, un « work in progress », stupéfiant de vitalité et de cynique vérité où ce Bourgeois aux prétentions nobiliaires, est plus émouvant que détestable.

Le chant n’a pas encore la part belle, l’exemple de la tragédie antique, point encore la primauté sur tout autre sujet : Lully structurera tout cela, trois ans plus tard, en 1673, avec Cadmus et Hermione, première tragédie lyrique de l’Histoire. Ici, on écoute avec ferveur cette science dans la tenue des danses, dans l’équilibre des parties, dans l’acuité des rebonds rythmiques (la marche turque est d’une souveraine netteté). On sent bien que rien n’est laissé au hasard mais tout coule de source.

Pour l’heure, on regrette que Paris n’accueille la performance que pour deux soirées, de surcroît à guichet fermé, dans le cadre du Festival « Abeille Musique » ! Cette indiscutable production nous fait partager le sentiment inestimable d’assister, – comme Louis XIV, alors jeune monarque fougueux et ardent, tout occupé à la jouissance
de ses plaisirs -, à la naissance d’un divertissement de grand style, libre dans sa forme, prodigue par ses effets, conçu par un duo échevelé, les « deux Baptistes » dont la collaboration bien que d’une issue malheureuse, allait engendrer l’opéra Français à Versailles.

Dvd et cd

En attendant le DVD de la production qui est annoncé chez Alpha au premier semestre 2005 (évidemment à ne manquer sous aucun prétexte), vous pourrez vous reporter, côté disque, sur une gravure « historique » et pionnière (1988), couplée avec « L’Europe Galante » de Campra, (Orchestre de la Petite Bande, direction : Gustav Leonhardt chez Deutsche harmonia mundi). Cette version pourtant ancienne a toutes nos préférences : sa patine n’a pas perdu de sa sublime nostalgie poétique (grâce entre autres, à Rachel Yakar qui y distille une leçon d’articulation et de style. Splendide !)

Paris. Théâtre du Trianon, le 10 novembre 2004. Jean-Baptiste Lully: Le Bourgeois Gentilhomme, comédie-ballet de Molière et Jean-Baptiste Lully. Mise en scène : Benjamin Lazar. Chorégraphie : Cécile Roussat. Comédiens : Olivier Martin Salvan, Monsieur Jourdain. Nicolas Vial, Madame Jourdain. Louise Moaty, Lucile. Benjamin Lazar, Cléonte/ le maître de philosophie. Anne Guersande Ledoux, Dorimène. Lorenzo Charoy, Dorante/ le maître d’armes. Alexandra Rübner, Nicole/ le maître de musique. Jean-Denis Monory, Covielle/ le maître tailleur. Julien Lubek, Le maître à danser. Chanteurs : Arnaud Marzorati, le Mufti/ le vieux bourgeois babillard/ l’élève. Claire Lefilliâtre, la musicienne/ la femme du bel-air/ l’Italienne. François-Nicolas Geslot, le premier musicien/ la vieille bourgeoise babillarde/ un Espagnol/ un Poitevin. Serge Goubioud, un Gascon/ un Poitevin/ un chanteur. Lisandro Nessis, un Espagnol/ un Gascon/ un chanteur. Bernard Arrieta, un Espagnol/ l’homme du bel-air/ un chanteur. Arnaud Richard, l’Italien/ le Suisse. Orchestre Musica Florea. Direction musicale : Vincent Dumestre.

Crédit photographique :
© Robin Davies
© Pascal Victor

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Haute-Saône (70). Festival Musique et mémoire, les 22 et 23 juillet 2006.

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En marge des festivals prestigieux et des sites où la mer, le soleil, la plage attirent chaque été la manne touristique, il est d’autres lieux où la culture et le spectacle vivant  poursuivent leur chemin. Un chemin d’autant plus avenant qu’il est ponctué de découvertes patrimoniales et musicales inestimables.
Prenez par exemple, le temps de notre séjour au Pays des mille étangs, l’initiative  défendue par Fabrice Creux, directeur du festival Musique et Mémoire : il ne s’agit pas simplement d’animer les lieux culturels (auditorium de Lure), ou patrimoniaux de la région (basilique Saint-Pierre de Vexeuil-Les-Bains) de quelques concerts de musique.
Qui devinerait qu’ici, des heures de pure découverte musicale vous attendent, dans un triangle situé à près de 4h30 de Paris (par le train), entre  Besançon, Epinal, Belfort ?

Il s’agit bien de défendre et d’illustrer une conception de plus en plus rare de la musique : la présence d’artistes insuffisamment reconnus dans les répertoires qu’ils servent avec une passion unique et singulière. A la volonté de maintenir  dans le tissu rural, un souffle culturel, en particulier de musique classique,  correspond l’exigence de qualité et mieux, d’originalité des interprètes et des programmes retenus. C’est aussi une démarche artistique qui s’interroge sur sa propre forme : comment se renouveler, associer répertoire ancien et approche vivante, comment fidéliser et rajeunir les publics? Et d’ailleurs, quels publics? Les populations locales sont de moins en moins nombreuses…

Pour toute réponse, Fabrice Creux offre depuis le début du festival, les fruits de valeurs clés : ouverture et curiosité. Autant de principes moteurs qui font de cet événement en Haute-Saône, une scène vivante et un laboratoire.
Le festival Musique et Mémoire favorise surtout la création : commande aux compositeurs contemporains, ou choix des interprètes baroques porteurs de propositions nouvelles qui sont des relectures ou des innovations. Envoyés spéciaux à Lure puis à Vexeuil-les-Bains, nous avons pu constater combien la ligne artistique n’avait pas fléchi. Lire dans ce sens, notre précédent reportage au moment de l’édition 2005. Mieux, les deux concerts auxquels nous avons assisté, témoignent d’une incontestable qualité comme ils dévoilent le discernement remarquable qui préside depuis toujours à la direction de ce festival pas comme les autres.

Lure. Le 22 juillet. Depuis Paris, après 4h de train, arrivée à Vesoul. Puis attente pour rejoindre Lure par le « TER » dont le luxe technologique nous rappelle qu’ici, au cœur de la ruralité, la distance ne doit pas être un handicap. La Région Franche-Comté a mis les bouchées doubles pour assurer aux habitants, une infrastructure qui peut faire pâlir celle de la région Ile-de-France. De fait, à peine 15 minutes de trajet pour notre arrivée finale à Lure. La sous-préfecture de la Haute-Saône a conservé une bonne partie de ses batisses anciennes, dont le bâtiment de la Sous-préfecture avec à ses abords, un petit lac des plus idylliques, comprenant cygnes et canards. La vue est digne du Grand Maulnes.

Première escale de notre séjour, le concert du soir, dans l’Auditorium « François Mitterand ». Au programme, musique anglaise du XVII ème siècle : « Theater of Musicke ». Fabrice Creux le précise lui-même : «  je veux faire transmettre et partager l’esprit d’un festival laboratoire » . Le choix du programme de ce soir lui donne raison : il n’a jamais été donné avant. Sauf peut-être entre les murs d’un studio d’enregistrement puisque l’ensemble La Rêveuse a enregistré pour le label K617, le programme musical de ce soir pour un disque qui paraîtra en janvier 2007. Le concert de Lure suit directement les séances de l’enregistrement. Originalité et même avant-première sont au rendez-vous du festival Musique et mémoire.
L’ensemble La Rêveuse, fondé par Benjamin Perrot (théorbe et direction) et Florence Bolton (viole de gambe), a signé une convention avec le Festival, en tant qu’ « artistes associés », les membres de l’Ensemble, affinent et livrent un programme totalement inédit dont il présente au sein du festival les fruits de leur séance de travail. Comme pour tout nouveau programme, les heures de recherche documentaire, puis de sélection des œuvres musicales ont préludé à cette aventure. Lire à ce propos notre entretien avec Benjamin Perrot et Florence Bolton.
Un programme réussi sait respecter les attentes du public, surtout dans le cas d’une création, comme ce soir. Découvertes et détente,  comédie et jeu. Ajoutez à cela, un évident plaisir à marier les timbres, maîtriser la justesse des instruments d’autant plus difficiles quand il fait terriblement chaud (malheureusement pour nous, et surtout pour les interprètes, la salle de l’Auditorium n’est pas climatisée). Qu’importe les conditions, le plaisir est présent, palpable sur scène, comme parmi le public. Le journal de Samuel Pepys, officier de la marine britannique, habitant  Londres au XVII ème siècle, donne le prétexte d’un spectacle particulièrement complet, dramatique, musical, littéraire. Sous les traits du comédien Olivier Martin Salvan, que le spectacle du Bourgeois Gentilhomme dirigé par Vincent Dumestre aura révélé  (il y tient le rôle-titre), Pepys, lecteur de ses propres lettres, datées de 1665 à 1668, évoque ses cours de danses et de chant, les spectacles et les modes de la Cour, s’électrise par quelques allusions piquantes à la bagatelle  (avec sa servante Sarah) ; se montre surtout d’une jalousie maladive vis à vis de son épouse. La conviction de l’acteur rend naturelle cette évocation fantaisiste du Londres baroque. Evocation fantaisiste qui est pourtant des plus historiques : Pepys/Salvan s’y montre comptable de menus détails de la vie quotidienne. Il fait même mention de la peste qui extermina une bonne moitié de la population en 1665. Le comédien retrouve en Pepys cet air de naïveté  sincère et amusée, avec parfois une once à peine consciente de perversité, déjà remarquée lorsqu’il était Monsieur Jourdain, à la même époque, sur une autre scène. La voix est franche et nette, articulée et naturelle : Salvan pousse même la chansonnette,  éclairant aussi ce qui fut la pratique de la musique entre amateurs dans les cercles aisés londoniens. Lui donne la réplique, la soprano Julie Hassler : timbre délicat, toute en fragilité féminine, idéal contrepoint à la vitalité parfois truculente de son témoin de mari-récitant.  Les instrumentistes quant à eux délivrent le secret d’une musique filigranée dont la veine dramatique,  installe des épisodes souvent comiques. Locke, Purcell, Banister illustrent la musique des spectacles auquel assista le mélomane Pepys. Lequel ne se prive pas au détour d’un paragraphe, d’égratigner la faiblesse des français, leur style pitoyable (« Ah Philis» de Samuel Akeroyde, « air d’un dandy nouvellement  venu de France« ).

The Theater of musicke. Musique pour les théâtres Londoniens. Extraits du Journal de Samuel Pepys (1632-1703).Le disque du programme musical (sans les extraits récités du Journal de Pepys) sera publié par K617, en janvier 2007.

Luxeuil-les-Bains, le 23 juillet. Claudio Monteverdi, Les Vêpres de la Vierge. Le festival poursuivait son œuvre de défrichement créatif en soumettant à un cycle de musique particulièrement célèbre, un regard des plus imprévus.

Bref rappel historique sur l’œuvre. L’ouvrage que nous connaissons sous le titre générique des « Vêpres », n’a jamais été joué, du vivant de l’auteur, sous la forme d’un cycle complet tel qu’il est consigné dans le recueil édité par Monteverdi en 1610. C’est en vérité une publication de partitions que nous appellerions aujourd’hui, « promotionnelles ». En vu d’obtenir une nouvelle fonction, habité par le désir de trouver un nouveau patron, Monteverdi s’y montre des plus argumentés, en habile « marketeur ».  L’auteur y démontre sa complète maîtrise qu’il s’agisse du genre traditionnel (prima prattica) ou novateur (secunda prattica),  dans le traitement de textes variés aussi, à la Vierge mais aussi à la Sainte Trinité. D’ailleurs autant d’éclectisme affirme que le cycle ne pourrait pas fonctionner en l’état dans un contexte liturgique. C’est une édition laboratoire, expérimentale, voire encyclopédique  dans laquelle Monteverdi consigne  l’ensemble de ses possibilités : néo renaissance (architecture polyphonique) et donc également avant-gardiste (langage monodique emprunté à l’opéra dont il est depuis l’Orfeo de 1607, trois avant les Vêpres, le génie fondateur, reconnu et célébré).

L’interprétation. Il est légitime dans ce sens d’aborder les Vêpres comme une réserve, où l’on peut assembler et composer son propre cycle cohérent.
Bruno Boterf a choisi ici de recomposer une lecture volontairement traditionnaliste, regardant plutôt vers le XVI ème finissant, écartant délibérément  les fastes spectaculaires de la musique opératique et monumental. Chef et interprètes cisèlent en conséquence les longues phrases contemplatives, recherchent l’abstraction éthérée moins le souffle dramatique et théâtral d’un Monteverdi, grand maître des passions lyriques. Voici des « Vêpres » aux couleurs de Palestrina et de Lassus, ces deux grands maîtres de la polyphonie romaine… Rome vers laquelle regardait explicitement Monteverdi en 1610, puisque son recueil porte une dédicace au pape Paul V.

Ce soir,  l’auditeur aura cherché en vain, l’éclat fastueux de la fanfare qui cite, comme il en est question au début d’Orfeo, l’emblème musical de la famille ducal de Mantoue, dont Monteverdi était alors l’employé. Disons que l
’ascèse pratiquée par les chanteurs était proportionnellement inverse au décor exubérant du concert : la basilique Saint-Pierre de Vexeuil est connue pour le piedouche flanquant la partie inférieure du buffet de l’orgue. Un ouvrage de menuiserie d’une exceptionnelle  importance, flanquée de médaillons à l’effigie d’un David harpiste et d’une Cécile organiste. Derrière les chanteurs et sous les lumières savammant équilibrées de Benoît Collardelle, la pièce de bois sculptée, datant de la fin du XVII ème siècle, participait pleinement à l’effusion collective des prières montéverdiennes.
 
Les auditeurs, plus habitués aux lectures baroqueuses, auront été déconcertés voire déstabilisés par une lecture ici défendue par 12 chanteurs, et un continuo des plus condensés (orgue italien, violoncelle, théorbe/luth,  deux sacqueboutes). Le risque a été aussi opéré dans la recherche d’alliances de timbres pour le moins inédit (interpréter la mandorle angélique du Sancta Maria ora pro nobis avec l’orgue et les 2 sacqueboutes était d’une nouveauté absolue). Nous sommes loin des fastes abondamment écoutées grâce à une discographie des plus pléthoriques et dont les dernières versions (Robert King chez Hypérion) accusent la dimension spectaculaire.
Une telle approche singulière, loin de trahir l’œuvre, en explore les nombreuses possibilités interprétatives. Que l’on partage ou non les principes de Bruno Boterf, les risques ici défendus, dans le contexte d’un festival laboratoire, servent au mieux les attentes du public.

D’autant que pour préparer le concert, une conférence de Denis Morrier reprécisait les enjeux, questions et énigmes posées par Monteverdi dans un cycle de partitions encore problématiques sous bien des aspects.  Ainsi, entre autres points à élucider,  la ligne des sopranos n’était pas tenue par des femmes mais des hommes, en particulier à défaut de castrats (trop onéreux même pour une Cour aussi fastueuse que celle de Mantoue, quoique, plus au niveau de la Chapelle papale, la Sixtine), par des falsetistes sopranistes. Une version légitime et historiquement correcte qui n’a jamais été encore enregistrée à ce jour…

Quarante ans après la révolution baroqueuse, tout reste donc encore à faire. Découvrir, innover, tenter, risquer. La scène baroque est bien vivante. Au travers d’un concert surprenant, Fabrice Creux nous le rappelle avec d’autant plus de justesse que l’on ne s’attend pas à tant de pertinente proposition, au nord de la France-Comté, dans une période où, ailleurs, les festivals battent leur plein, préférant souvent les têtes d’affiches, les programmes et les modes consensuels pour remplir les salles ou les églises.

Claudio Monteverdi, Vespro della Beata Vergine (1610).Ludus modalis, direction : Bruno Boterf.
Festival Musique et mémoire, du 14 au 31 juillet 2006.

Crédit photographique
© David Tonnelier

Lure, la sous-préfecture
L’ensemble La Rêveuse
Vexueil, basilique Saint-Pierre (le cloître et le portail d’entrée, mosaïque et vitrail). L’ensemble Ludus modalis devant la console de bois sculpté.

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Peinture et musique

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Peintres musiciens (Giorgione), musiciens peintres (Schönberg), la création artistique a montré qu’elle aimait rompre les cloisonnements, mêler les disciplines, établir des correspondances, exprimer l’idéal, sous plusieurs aspects, en variant les points d’ancrage, en troublant aussi le récepteur, qu’il soit spectateur ou auditeur. Innombrables les champs offerts au regard par les peintres, soit qu’ils représentent les musiciens et leurs instruments de musique, soit même qu’ils se représentent eux-mêmes en musiciens (Titien, Véronèse, Tintoret et Bassano formant quatuor au-devant des Noces de Cana).

Voici plusieurs parcours. Tous prennent appui sur l’image. Il s’agit moins de rétrécir la vue et l’esprit que susciter l’imaginaire. Dans le dialogue des arts, ainsi suggéré, nous voulons communiquer notre passion de la peinture et de la musique, souligner la multitude des perspectives qui se révèlent au détour d’un motif ou d’un détail. Et toujours, tenter d’approcher le mystère et la vérité de l’œuvre.

Sommaire
1.Caravage et la musique (1)
2. Fragonard, le verrou
3. Van Dyck, portrait de Jacques Gaultier
4. Van Dyck, portrait de François Langlois
5. Vermeer, la leçon de musique
6. Vermeer, une jeune femme assise au virginal
7. Danhauser, Liszt au piano
8. Titien, un concert
9. Caravage, Monteverdi : le chant de l’âme

Illustration
au XVI ème siècle, un quatuor de peintres s’impose à Venise et sur la scène européenne : Véronèse, Bassano, Tintoret et le vieux Titien, jouant ici une contrebasse. L’essor de la peinture vénitienne dans la seconde moitié du XVI ème siècle, est indissociable de la musique.

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Guillaume Connesson, »de l’ombre à la lumière »Mezzo, le 25 août à 15h15

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Guillaume Connesson, né en 1970 à Boulogne-Billancourt, a immédiatement séduit public et critiques grâce à un sens inné de l’invention musicale. Il n’y a chez lui aucune volonté de plaire par systématisme ni marquer les esprits par opportunité de langage. C’est un compositeur libéré des esthétismes, qui a approfondi sa connaissance de l’orchestration auprès de Alain Louvier, étudié la direction d’orchestre avec Dominique Ruits, et suivi les conseils de Marcel Landowski. Compositeur en résidence, il a reçu commande de l’Orchestre des Pays de la Loire, dirigé par Hubert Soudan pour une œuvre symphonique à laquelle il a ajouté une voix de soprano (ici, Catherine Dubosc).
De l’ombre à la lumière évoque le passage de l’angoisse qui saisit l’homme confronté à sa propre mort, vers la lumière de l’espérance. Un cycle qui lui a inspiré le rythme incantatoire et presque halluciné des poèmes de Charles Péguy sur Chartres et la Beauce, et qui porte le titre de « liturgies de l’ombre ».

La caméra de Fabienne Issartel recueille la parole du compositeur sur le lent accompagnement de la pensée musicale. De la particelle (esquisse qui résume au préalable les parties de chaque instrument), puis écriture, enfin répétition en concert (création en octobre 2000).
En partant de la musicalité du verbe, de ses rythmes souvent psalmodiques voire haletants, Connesson apporte ce qu’il aime avant tout : une exaltation de la forme qui n’est cependant jamais gratuite. Elle découle du mot, installe un climat porteur de mystère, créateur d’un désespoir apaisé.

Le compositeur parle de son style, évoque les auteurs qui l’ont marqué : Wagner, Ravel, Debussy, Stravinsky, mais aussi Steve Reich. Auxquels si nous voulions être complets pour évoquer ses filiations, il faut ajouter John Adams, Roussel et Messiaen… Pour lui, la recherche de la beauté reste capitale car c’est elle qui produit l’émotion.
Travail d’écriture, commentaire sur l’œuvre en chantier, sa progression, sa relation avec le texte ; travail ensuite de répétition avec l’orchestre et la soliste ; enfin, création parisienne.

Le métier de compositeur est aussi une approche humaine avec les interprètes. Au moment des répétitions, l’auteur reprend la plume, efface, réadapte en particulier le final (duo alto/soprano). Car comme l’a dit Honegger, composer comprend 80% de papeterie. Et le jeune compositeur réécrit les partitions pour chaque instrument.

(documentaire, 2000, 26 mn. Réalisation : Fabienne Issartel).

le 25 août à 15h15
le 27 août à 18h25
le 5 septembre à 11h34

Crédit photographique (dr)

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Maurice Ravel, à portée de Paris,Daphnis et Chloé (1909-1912)Mezzo, les 18 et 19 décembre 2006

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Maurice Ravel
à portée de Paris

Le 18 décembre à 21h15
Le 19 décembre à 14h45

Le ballet Daphnis et Chloé est l’oeuvre d’un musicien parisien. Ravel a 34 ans lorsqu’il travaille à la commande que lui a passé le fondateur des Ballets Russes, Serge de Diaguilev. Il s’agit d’une symphonie chorégraphique dont les épisodes sont reliés par une intrigue assez banale du chorégraphe de la compagnie, Fokine. Ce dernier devait ensuite, se brouiller avec Diaguilev, au fur et à mesure de l’importance qu’allait prendre au sein de la troupe, un nouvel élément : le danseur et chorégraphe, Nijinsky.
De même, le compositeur vivra assez mal, pour les reprises londoniennes de son ballet (9 juin 1914), que Diaghilev réarrange selon sa fantaisie, un cycle unifié d’une cohérence pourtant originelle.
Ravel aborde le sujet de Daphnis et Chloé en souhaitant évoquer les anciens rites de la Grèce antique. Un monde féérique pour lequel il élabore un matériau riche, raffiné, dont la densité pouvait selon les critiques de l’époque, « orchestrer trois symphonies ».

Selon le principe de la série qui met en correspondance une œuvre, son auteur et Paris, la réalisatrice Anne Imbert évoque, dans ce quatrième volet, le cadre parisien qui fut celui du Ravel auteur de Daphnis. L’avenue Carnot dans le 17 ème arrondissement, près de l’Arc de Triomphe, où le musicien occupe l’appartement famillial. Histoire d’un quartier, depuis le XVIII ème siècle, jusqu’à l’heure ravélienne.
Immersion aussi dans la partition qui est une ode onirique d’un compositeur épris de climats permanents et de mystère. Au centre des correspondances, le néoclassicisme de l’arc de Triomphe de Chalgrin, proche, et ce même néo-antique souhaité et rêvé par Ravel. Ici la frise du monument, qui évoque le départ et le retour des armées françaises ; là, une même frise vivante, rendue palpitante par la musique, celle des anciens grecs.
« L’expression n’a jamais été la propriété immanente de la musique », cette phrase de Mallarmé, ami de Ravel, donne la clé de l’inspiration d’un musicien qui aima davantage l’allusion et la contemplation que les descriptions narratives.
La sensualité suggestive du premier tableau, l’interlude murmuré du deuxième, surtout le lever du soleil au troisième, illustrent ce culte idéal du beau.
En 26 minutes, le documentaire transmet l’envie d’en savoir plus sur une œuvre conçue avant la première guerre, dont la partition est à l’inverse de l’éclatement qui jaillira bientôt au cœur de l’Europe : elle est le fruit d’un repli de la conscience dans l’évocation d’une Antiquité recomposée. Mais dans l’admiration au motif antique, Ravel chante aussi la nature, ce « donné brut » (Jankelevitch). De la contemplation du beau naturel surgit la divine musique. Voilà ce que nous démontre ce court docu, habilement brossé, magnifiquement réalisé.

Documentaire, janvier 2004, 26 mn. Réalisation : Anne Imbert.
llustration musicale : Chœurs et orchestre national de France, direction : Eliahu Inbal (Denon Columbia).

Illustration
Maurice Ravel, portrait (dr)

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Paul Dukas (1865-1935)

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Paul Dukas naît à Paris le 1er octobre 1865 à Paris. Issu d’un milieu littéraire, c’est vers sa quatorzième année qu’il commence à manifester certains dons musicaux. « J’appris seul le solfège, tout en continuant à composer en cachette, car on me l’avait défendu (!) et en 1882 je crois, ou fin 1881, Th. Dubois m’admit comme auditeur libre dans la classe d’harmonie » *. Il devient aussi l’élève de Guiraud pour la composition (avec Debussy comme condisciple) et étudie le piano avec Georges Mathias. Il remporte le deuxième prix de Rome en 1888.

Après ses études, il consacre la majeure partie de son activité musical à l’enseignement (il est professeur d’écriture à l’Ecole Normal) et à la critique musical (il écrit notamment dans «La Revue hebdomadaire » de 1892 à 1901). Sa création se limite à seulement sept œuvres principales plus cinq partitions plus réduites. Seul l’apprenti Sorcier a atteint une célébrité qui ne s’est jamais démentie et qui contribue à la renommer du compositeur, bien que l’œuvre ne reflète que partiellement le génie de Paul Dukas. Perfectionniste à l’extrême, il détruisit nombre de ses partitions qu’il jugeait indigne.

L’histoire de la musique est souvent resté réservée à son égard, cependant sa sensibilité musicale, son don pour l’architecture musical et ses talents d’orchestrateur sont constamment soulignés. Comme nombre de ses contemporains, il subit l’influence de Wagner, reste un temps sous l’emprise des dogmes franckistes et se tourne vers Debussy, dont il défend avec ardeur, l’opéra Pélléas et Mélisande (1903) qu’il admire dès sa création. La postérité lui doit aussi quelques écrits sur la musique et des révisions des œuvres de Rameau et de Beethoven. En 1934, il est nommé à l’Institut en successeur à Alfred Bruneau. Il meurt un an plus tard à Paris le 17 mai 1935.

*notice autobiographique de Paul Dukas

Oeuvres
L’apprenti sorcier, poème symphonique
Ariane et Barbe-Bleue, conte lyrique
La Péri, poème danse
Ouverture pour Polyeucte
Symphonie en ut
(une deuxième est définitivement perdue)
Plusieurs pièces pour piano : sonate, variations sur un thème de Rameau.

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