Pour sa nouvelle saison 2026 – 2027, l’Opéra de Lille renouvelle une programmation ouverte et audacieuse qui répond à la curiosité des Lillois ; une curiosité continue et active qui explore chaque saison, la diversité d’une offre artistique, proche et accessible, construite en « constellations »… La directrice générale de l’Opéra de Lille, Barbara Eckler, explique le principe et le fonctionnement de chacune des « constellations » à venir : une multiplicité de propositions artistiques aborde cette saison la thématique générale, celle de l’Appartenance. Des relectures argumentées des œuvres du répertoire, des créations et de nouvelles expériences musicales séduisent de plus en plus de nouveaux spectateurs ; preuve que l’Opéra de Lille devient un lieu social et artistique désormais incontournable de la métropole lilloise. Explications et premier bilan.
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Barbara Eckler / photo © Angéline Moizard
CLASSIQUENEWS : La dernière saison (2025-2026) était votre première comme Directrice générale de l’Opéra de Lille. Quel retour en faites-vous ?
Barbara Eckle : Je dois dire que je suis particulièrement heureuse de cette première saison à l’Opéra de Lille. Nous avons réussi à susciter l’intérêt et l’enthousiasme du public, non seulement pour les grands titres du répertoire, mais aussi pour des œuvres moins connues, comme L’Écume des jours d’Edison Denisov, L’Affaire Makropoulos de Leoš Janáček ou Les Enfants terribles de Philip Glass.
Ce sont des univers musicaux moins familiers, mais profondément singuliers et fascinants, et je considère leur découverte comme un véritable enrichissement. Le public lillois était manifestement prêt à se laisser entraîner dans cette aventure. J’ai été à la fois surprise et impressionnée par son ouverture d’esprit et sa curiosité, et je mesure la chance que nous avons de pouvoir construire une programmation pour un public aussi ouvert, curieux et tourné vers l’avenir.
L’ensemble des équipes de l’Opéra de Lille m’a également beaucoup impressionné. Toutes et tous ont accueilli ce nouveau projet avec une très grande ouverture d’esprit et ont mobilisé leur savoir-faire, leur énergie et leur créativité pour donner vie aux nouveaux formats artistiques comme aux nouveaux outils de communication. Ce soutien constitue pour moi un immense privilège. Il contribue de manière décisive à l’énergie, au rayonnement et à la dynamique positive que ce nouveau projet a fait naître autour de l’Opéra de Lille.
CLASSIQUENEWS : Avez-vous déjà quelques éléments sur sa réception, auprès des publics ?
Barbara Eckle : Le taux de fréquentation de cette saison, avec 95 % pour les opéras, est particulièrement satisfaisant. Mais ce qui m’a le plus touchée, c’est de constater que, parallèlement au retour de la grande majorité de nos abonnés, nous avons accueilli pas moins de 36 % de nouveaux publics sur tous les spectacles en Grande salle, notamment de nombreux jeunes qui n’étaient encore jamais venus à l’Opéra. Grâce à ce renouvellement du public, l’âge moyen de nos spectateurs a baissé de six ans : un signe très encourageant de la belle dynamique qui anime aujourd’hui notre maison.
CLASSIQUENEWS : Vous reprenez pour cette nouvelle saison 2026-2027, le principe des « Constellations ». De quoi s’agit-il ?
Barbara Eckle : Les « Constellations » sont un principe qui structure notre programmation. Elles nous permettent de prolonger des thématiques ou des univers artistiques au-delà d’une seule production, et de les explorer sous différents angles, à travers différentes disciplines et perspectives artistiques.
Le principe est assez simple : nous présentons généralement quatre productions d’opéra par saison. Chacune constitue le centre d’une Constellation qui se déploie sur environ dix semaines et qui réunit, autour de l’opéra, un spectacle de danse, un concert en Grande salle, un projet pour le jeune public et les familles, une Open Week, deux concerts à l’heure bleue, deux concerts « Sieste » à l’heure du déjeuner et un concert « Insomniaque » tard en soirée – ces deux derniers se vivant allongés.
CLASSIQUENEWS : Quels en sont les enjeux et le fonctionnement ?
Barbara Eckle : Avec les équipes artistiques des productions lyriques, nous cherchons à comprendre ce que les thématiques des opéras nous disent aujourd’hui : quels rapports entretiennent-elles avec nous et avec le monde dans lequel nous vivons ? Quelles questions soulèvent-elles ? Et qui seraient ces personnages dans notre société contemporaine ?
Nous construisons ensuite la programmation d’une Constellation autour de ces mêmes thématiques et questions, ou dans un univers esthétique proche, afin d’aller plus loin dans leur exploration. Ce qui compte pour nous, c’est d’ouvrir le plus de portes possibles vers une œuvre, afin que chacun puisse trouver sa propre manière de la découvrir et de s’y laisser entraîner.
Chaque Constellation est accompagnée d’une brochure trimestrielle qui prolonge cette exploration à travers des entretiens, des essais, des portraits d’artistes, des reportages, des jeux créatifs et des univers visuels.
CLASSIQUENEWS : Quelle est la thématique générale de cette nouvelle saison 2026-27 ? De quelle manière se manifeste-t-elle tout au long de la saison ?
Barbara Eckle : Le fil conducteur de notre saison 2026-27 est la question de l’appartenance : à quoi appartenons-nous, et que se passe-t-il lorsque nous n’appartenons pas – ou ne voulons pas appartenir – à une communauté, à une société ou à une norme établie ?
Nous nous intéressons à des personnes qui se trouvent, pour des raisons très différentes, en dehors d’un groupe ou d’une société. Parce qu’elles viennent d’ailleurs, parce qu’elles sont perçues comme différentes, parce qu’elles refusent les normes existantes, ou encore parce qu’elles quittent leur pays ou leur environnement, à la recherche d’un avenir différent. Les œuvres que nous présentons cette saison parlent ainsi de migration et d’exil, de nostalgie, d’exclusion et d’intégration, mais aussi du désir de trouver sa place dans le monde.
CLASSIQUENEWS : Quels en sont les temps forts lyriques ? Qu’en attendez-vous ?
Barbara Eckle : Au cœur de la Constellation d’automne, nous présentons ALCINA de Georg Friedrich Haendel, dans une mise en scène d’Ewelina Marciniak et sous la direction musicale d’Emmanuelle Haïm, à la tête du Concert d’Astrée. Dans la lecture d’Ewelina Marciniak, Alcina est une femme qui vit en dehors des normes et choisit de suivre librement ses propres désirs amoureux. Sa liberté fascine ceux qui vivent dans la norme, tout en suscitant leur mépris. Cette ambivalence entre fascination et rejet nous semble particulièrement révélatrice de l’expérience de celles et ceux qui vivent en marge – et de ce que peut signifier « ne pas appartenir ».
La Constellation d’hiver est placée sous le signe du désir de s’aventurer vers un territoire inconnu, sans repères, sans protection ni sécurité, pour faire l’expérience d’une forme extrême de l’existence humaine. C’est aussi ce que raconte l’opéra MARS de la compositrice irlandaise Jennifer Walshe, que nous avons co-commandé et coproduit avec l’Irish National Opera. Quatre astronautes partent pour Mars dans l’espoir d’y ouvrir de nouveaux espaces de vie à l’humanité. Mais dès le voyage, puis sur la planète rouge, elles se trouvent confrontées aux absurdités d’une telle entreprise : isolement, idéologies sinistres, vie extraterrestre hostile et autoritarisme d’entreprise. Entre comédie et désillusion, l’opéra de Jennifer Walshe révèle ainsi l’ambivalence d’une ambition aussi fascinante que douteuse.
Au printemps, nous partons en ARGENTINE, autrefois terre d’aventuriers et de conquérants, puis terre d’accueil pour des milliers de personnes en quête d’un nouveau départ. De leur nostalgie naît une nouvelle forme de danse : le tango. C’est précisément ce contexte social et migratoire qui intéresse la jeune metteuse en scène Giulia Giammona dans sa mise en scène de María de Buenos Aires d’Astor Piazzolla, bien davantage que le kitsch de séduction hétéronormatif souvent, et à tort, associé au tango.
Enfin, l’été nous conduira à Venise et, avec elle, à OTELLO de Verdi, une œuvre à travers laquelle nous abordons le racisme et la fragilisation de l’individu par l’exploitation et l’exclusion persistante. Dans la mise en scène d’Árpád Schilling, Otello devient également une réflexion sur la violence masculine, qui, tragiquement, semble depuis des siècles et encore aujourd’hui s’imposer comme l’unique moyen de résoudre les conflits.
CLASSIQUENEWS : Le projet avec la soprano albanaise Ermonela Jaho se distingue aussi. Pourquoi était-il important de l’inviter à Lille et quels en seront les prolongements (il me semble qu’un documentaire est prévu en plus de celui déjà réalisé pour Arte) ?
Barbara Eckle : « ERMONELA – L’âme en feu » est une création scénique imaginée autour de la soprano albanaise Ermonela Jaho. Mise en scène par le réalisateur Jan Schmidt-Garré, elle construit, à travers des airs d’opéras de Puccini, Mascagni, Cilea, Zandonai, Catalani et Refice, une histoire qui dépasse le simple récital et nous plonge dans l’univers intérieur de l’artiste.
Ce qui nous fascine chez Ermonela Jaho, c’est sa capacité exceptionnelle à ne pas seulement chanter les personnages, mais à les incarner avec une intensité qui bouleverse le public jusqu’aux larmes. La mise en scène cherche à révéler cette puissance de la voix et à explorer, à travers l’extase et la douleur, les émotions extrêmes qui traversent son existence d’artiste. Des extraits orchestraux de Debussy viennent ponctuer cette dramaturgie.
Cette création sera ensuite portée à l’écran par Jan Schmidt-Garré.
CLASSIQUENEWS : Aux côtés des productions lyriques, les spectacles de danse rythment toujours chaque Constellation. Quels en sont les temps forts (dont les Hip Hop Games) ? De quelle façon illustrent-ils aussi la thématique générale ?
Barbara Eckle : Nous construisons toujours notre programmation de danse en dialogue avec les œuvres lyriques. C’est ainsi qu’à Alcina, nous avons associé Androgynous – Portrait of a Naked Dancer, de la metteuse en scène et chorégraphe argentine Lola Arias.
Trois artistes queer y recréent les performances, jugées scandaleuses à l’époque, de la danseuse nue Anita Berber dans le Berlin des années 1920. À travers cette reconstitution, elles racontent aussi leur propre histoire d’artistes vivant en marge et interrogent la résistance, la contre-culture, la dissidence et les formes de survie collective, hier comme aujourd’hui.
La Constellation d’hiver fera une place particulière au HIP-HOP, ou plus précisément aux danses de la marge, avec le spectacle Témoin, créé par Saïdo Lehlouh et un groupe de danseuses et danseurs autodidactes. Réunis en collectif, ils préservent chacun leur langage singulier et font dialoguer des styles aussi différents que le b-boying, le freestyle, le krump ou le whacking. Une expérience à la fois fascinante et émouvante. Cette exploration des danses de la marge trouvera son point culminant avec la Finale Internationale des Hip Hop Games, portés par la compagnie lilloise Art-Track, que nous sommes heureux d’accueillir dans nos murs.
Une autre chorégraphe argentine, Constanza Macras, qui a également beaucoup travaillé dans le domaine du hip-hop, sera notre invitée au printemps. Autour de María de Buenos Aires, œuvre centrale de la Constellation, elle nous présentera The Hunger, un spectacle foisonnant qui fait résonner l’accusation de cannibalisme portée par les colonisateurs contre les populations autochtones du Río de la Plata au XVe siècle avec la frénésie insatiable de consommation et d’expansion de nos sociétés capitalistes occidentales. C’est un spectacle sauvage et extatique, un véritable ouragan scénique à ne surtout pas manquer.
La Constellation d’été s’achèvera à Venise – la ville des doges à laquelle Otello doit son ascension et sa chute – avec Cinq jours au soleil d’Emanuel Gat. Le spectacle explore l’une des multiples facettes de cette ville magique à travers les siècles. Il imagine les cinq jours que Gustav Mahler aurait passés à Venise, et qui l’auraient aidé à sortir d’une profonde crise personnelle et créative. Sur les cinq mouvements de sa Symphonie n° 5 naissent des images sensuelles qui retracent le chemin d’une guérison intérieure.
CLASSIQUENEWS : Parmi les dispositifs innovants à destination des publics, quels sont les formats que vous prolongez (l’opéra itinérant cet saison en été, les Open Week, les concerts Sieste / Heure Bleue / Insomniaque…) ?
Barbara Eckle : Tous les nouveaux formats que nous avons lancés la saison dernière ont été accueillis avec beaucoup de curiosité et d’enthousiasme, et nous ont permis de toucher de nouveaux publics. Les Open Weeks ont notamment largement dépassé nos attentes : chacune des quatre éditions a attiré entre 4 000 et 5 000 visiteurs de toutes les générations, dont une majorité de personnes qui venaient pour la première fois à l’Opéra.
Notre collaboration avec le tissu associatif de Lille nous a également permis, à travers les thématiques des œuvres, de créer de très belles rencontres avec des acteurs de la vie sociale, scientifique et artistique de la ville. Au fil de ces échanges, nous avons découvert combien de personnes formidables s’engagent ici au service des autres.
Avec l’opéra itinérant, nous avons pu aller à la rencontre d’un public très divers dans toute la région et lui offrir une expérience lyrique intime, au plus près des artistes. Les nombreux retours, souvent très émouvants, nous encouragent à poursuivre cette démarche.
Les nouveaux formats de concert dans le Grand foyer – Sieste et Insomniaque – cassent les codes du concert classique et encouragent une immersion musicale dans une atmosphère plus détendue. Ils ont eux aussi rencontré un grand succès : 49 % du public venait pour la première fois à l’Opéra.
Enfin, les jeunes de notre nouveau jury Premiers regards nous ont particulièrement impressionnés par leur curiosité, leur regard critique et la spontanéité de leurs émotions. Ce regard nous fait beaucoup de bien : il nous déplace, nous oblige à regarder nos pratiques autrement et nous révèle aussi beaucoup sur une nouvelle génération de spectateurs, ses attentes, sa sensibilité et sa manière d’aborder l’opéra.
Tout cela me rend confiante pour continuer à ouvrir l’Opéra à de nouveaux publics et à inventer avec eux de nouvelles façons de se réunir autour de l’art lyrique.
CLASSIQUENEWS : D’une façon générale, quelle évolution privilégiez-vous pour l’Opéra de Lille ? Sa place, sa fonction, son image dans l’espace Lillois et sur le territoire ?
Barbara Eckle : Pour l’avenir, je souhaite que toujours plus de personnes se sentent concernées par l’opéra, à la fois comme forme d’art et comme lieu au cœur de la ville, ouvert à toutes et à tous. Un lieu où chacun est le bienvenu et peut trouver sa porte d’entrée. J’espère aussi que nous continuerons à avoir la chance d’être accompagnés par un public ouvert et audacieux, qui considère l’opéra comme un art toujours pertinent aujourd’hui et qui se laisse entraîner, avec l’esprit, le cœur et tous les sens, dans ce qui reste pour moi la plus belle des aventures.
Propos recueillis en septembre 2026
LIRE aussi notre présentation de la nouvelle saison 2026 – 2027 de l’Opéra de Lille : https://www.classiquenews.com/opera-de-lille-nouvelle-saison-2026-2027-le-sentiment-dappartenance-4-constellations-alcina-mars-maria-de-buenos-aires-otello/
La saison 2026-27 de l’Opéra de Lille continue de filer la métaphore spatiale, s’affiche telle
une galaxie riche en découvertes et expériences pluridisciplinaires, accessible à tous les publics ; comme l’an dernier, elle se déroule en 4 « Constellations » qui suivent les saisons (successivement de septembre 2026 à juin 2027, ainsi : automne, hiver, printemps, été). Chaque Constellation est constituée de propositions artistiques organisées autour d’une œuvre lyrique ; à noter que chaque « constellation » affiche un spectacle de danse, genre particulièrement bien représenté cette saison…
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