L’édition 2026 du festival de Sablé confirme le bien fondé des choix d’une programmation qui a trouvé son plein équilibre : ouverture, diversité, accessibilité. Émanation de l’association L’Entracte, le Festival de Sablé chaque été, sait fidéliser son public acquis comme il sait dans le même temps, séduire de nouveaux spectateurs ; il fait rayonner l‘image et la notoriété de la ville de Sablé-sur-Sarthe, … qui n’offre pas seulement ses délicieux biscuits au beurre, mais perpétue en la faisant évoluer, sa riche et déjà très ancienne connexion avec les musiques baroques. Certes on peut regretter l’absence des ballets, hier si présents et porteurs de projets souvent spectaculaires… Mais la direction artistique de la chanteuse Laure Baert en cultivant la proximité entre l’univers personnel d’artistes à fort tempérament et un très large public, réalise une variation enthousiasmante et un rythme de plus en plus convaincant. En témoignent spectacles et concerts des deux journées de notre présence à Sablé : les 21 et 22 août derniers.
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Photos : Ensemble Jupiter et Les Argonautes © Eric Lambert
jeudi 20 août 2026
WELCOME par la Compagnie Zutano BaZar (Scène Joël Le Theule, 18h) — Portée par la chorégraphe sarthoise Florence Loison, une chorégraphie métissée, théâtralisée est au cœur de ce spectacle où 4 interprètes se ré approprient par le langage, le corps, le chant, les interactions dansés, … la partition initiale « Welcome to all the pleasures », texte du britannique Christopher Fishburn, mis en musique par Purcell en 1683. Dans un ring qui les encercle, les 4 interprètes s’affrontent, se confrontent, s’acclimatent au fur et à mesure de l’action où tableaux de plus oniriques, le chanteur flûtiste s’accorde à l’une de deux danseuses, puis dans un final de plus en plus crépusculaire, le ténor s’abandonne aux 3 autres, dans un lamento qui évoque tous les opéras baroques et aussi les peintures affligées du XVIIè.
Le spectacle renoue avec ce passé pas si lointain où le festival de Sablé produisait au moins un grand spectacle dansé en ouverture, chaque été. Le projet ici sollicite les ressources locales puisque chorégraphe et danseurs sont implantés sur le territoire sarthois. L’écriture de Florence Loison s’inscrit au carrefour de formes et langages divers : danse, chant, langue des signes, avec la complicité du compositeur Edouard Monjanel qui a conçu d’après Purcell, toute la bande sonore. Très ancrée au sol, la danse invite à une restitution collective du texte, – véritable hymne et célébration des sens dont elle souligne les mots clés ; tout s’enchaîne dans un corps à corps brut, et dans une mise en forme dépouillée car c’est bien le centre sonore, la place que chacun occupe et défend vis à vis des autres, et la beauté du texte qui parfaitement exposés, inspirent l’unité du spectacle.
DIXIT DOMINUS. Les Argonautes, Jonas Descotte, direction (20h30, Église Notre-Dame, Sablé-sur-Sarthe) – l’émergence d’un nouveau collectif est toujours passionnant à suivre. C’est assurément le cas des Argonautes, jeune ensemble originaire de Suisse et dont le geste déjà très assuré, qui s’appuie sur des personnalités vocales déjà expérimentées et fortement individualisées (comme l’alto Anthéa Pichanick, ou la basse Illia Mazurov…), explorent ce soir le génie de deux compositeurs très engagés : le vénitien Antonio Lotti (1667-1740), maître reconnu, vénéré (alors maître de chapelle de San Marco), et son « disciple », alors en tournée formatrice, le jeune Saxon Haendel. A 22 ans, Haendel apprend en Italie la sensualité méditerranéenne ; il parfait tout autant son écriture dramatique d’une puissance expressive inédite : c’est bien l’apport superlatif du programme que d’exprimer d’abord (dans son Miserere), la langue voluptueuse et implorante de Lotti ; puis sur le même texte (Dixit dominus), exposer ensuite ce qui distingue l’un de l’autre compositeur.

Maître du stile concertato, Lotti varie les formes selon le sens et le caractère de chaque verset (solos, duos, trios, choeur à 5 voix) ; quand Haendel dramatise avec une furià constante et idéalement calibrée, chaque intention du texte, souvent mot par mot. Sanguin, nerveux, le continuo fourni, relance toujours la tension et les vertiges dramatiques, quand le texte est sujet à une caractérisation de plus en plus aiguë et précise. Chaque accent, chaque élan vivifie la portée du texte qui célèbre la puissance divine.
L’audace le dispute à l’accentuation la plus contrastée. Expansif et fervent, Haendel fait du Dixit, un oratorio opératique qui exige des instrumentistes comme de chaque soliste, une implication totale. Le Saxon réussit l’alliance exceptionnelle de la haute virtuosité expressive et de la ferveur la plus sincère.
En cela Les Argonautes se montrent à la hauteur. Le chef Jonas Descotte suit l’articulation et l’éloquence haendélienne avec une acuité rare : son geste ralentit, creuse le sens, amplifie chaque respiration dans le sens de la méditation ou de l’exaltation, sans excès ni pesanteur, toujours conscient de la direction générale et du sens final. L’approche est d’une grande subtilité ; elle suscite une adhésion immédiate tant elle rend l‘écriture directe, vivante, proche.
vendredi 21 août 2026
Scène Joël Le Theule, 11h — ALFONSINA, Marina Flores. Accompagnée par le guitariste et pianiste Quito Gato (qui signe aussi une bonne partie des arrangements), et du contrebassiste Romain Lecuyer, la soprano Mariana Flores, – diva du baroque, s’expose ainsi hors musiques anciennes, en diseuse de sa terre natale, l’Argentine.
En jonglant avec les rythmes et le caractère des 12 mélodies retenues, la cantatrice établit un lien très fort avec le public, présentant chaque air (tonada), ou l’introduisant d’une petite anecdote sur la raison de son choix, sur son Argentine chérie (Cuyo, Mendoza, Saint-Louis)… La nostalgie se mêle aux danses les plus animées ou plus sombres (comme la zamba « Azahares de magnolias », composition de son beau-père décédé).

En hommage à celle qui a bercé ses jours et inspiré tout ce programme, la chanteuse argentine Mercedes Sosa, Marina Flores édifie une cathédrale vocale très incarnée, où chaque mot pèse son poids d’émotion et de souvenirs ; tout occupe sa juste place dans l’évocation intime et sensible de racines tendrement préservées.
Le chant diamantin de la diva sculpte chaque phrase avec une précision admirable. Son attention au verbe, son sens musical, la tenue de notes, la justesse jusque dans la fin de chaque mélodie,… enchantent littéralement dans une performance qui s’éloigne des engagements opératiques qui l’ont célébrée à juste titre.
Diva latine incantatoire et souvent hallucinée, Mariana Flores dévoile une autre corde à son arc ; elle sait nuancer et colorer sa voix selon les affects de chaque chanson. En accord total avec la guitare ou le piano, la voix suggère à fleur de peau et dans une intimité toujours enveloppante. Voilà un premier volet enchanteur, celui de Mariana inspirée par Alfonsina, dont la chanson (« Alfonsina y el mar ») apporte la touche finale d’un récital tout en finesse.
Basilique Notre-dame du Chêne, 15h. UNE VÉNITIENNE A PARIS — William
Shelton, contre-ténor. Autre récital porté par le chant superlatif du contre-ténor William Shelton qu’inspire avec raison, l’écriture d’une compositrice vénitienne méconnue, Antonia Bembo (1640 – 1720). Eloquence et articulation exceptionnelles, timbre envoûtant, legato souverain, le soliste a surtout le sens du texte, une présence qui se révèle captivante et qui est naturellement dramatique. Le programme réunit plusieurs airs et récitatifs d’une langueur amoureuse souvent douloureuse, jamais outrée, toujours mesurée et nuancée, d’une intériorité intense que l’interprète nuance avec un art indiscutable.
Chantant assis, pour resserrer davantage l’unité du trio qu’il réalise avec la gambiste Alice Trocellier et le théoriser Léo Brunet, William Shelton aborde et exprime 1001 nuances de la peine amoureuse, atteignant de somptueuses couleurs dans Cavalli (superbe Lamento d’Apollon… dieu défait, détruit, démuni et impuissant face à la métamorphose de l’inacessible Daphné : « ma lyre lugubre entonne des accents d’agonie ») ; surtout dans le remarquable Lamento de la Vierge d’Antonia Bembo (« Lamento della Vergine ») dont la langue et l’écriture atteignent le même niveau de fulgurance poétique et expressive. Doué d’une gravité lumineuse, le contre-ténor articule tous les accents d’un texte d’une rare puissance poétique là aussi, exprimant la révolte de Marie (face à la mort), spectatrice impuissante de la Crucifixion de Jésus que Bembo fait parler au moment de son dernier souffle… William Shelton sait dévoiler le génie d’Antonia Bembo dans une page anthologique qui se hisse au niveau de Cavalli (le maître de la compositrice).
Entre chaque air, le chanteur narre un épisode de la vie (fascinante) d’Antonia Bembo :
femme abandonnée et épouse trahie qui grâce au guitariste Corbetta, musicien de Louis XIV, gagne la France, comme un dernier recours après une vie chaotique. Elle obtient du Roi-Soleil, une pension et la reconnaissance tant espérée. On ne saurait imaginer interprète plus convaincant et inspiré, à ce jour, idéal ambassadeur des passions baroques. Le programme est l’objet d’un cd paru en nov dernier : à écouter et ré écouter de toute urgence.
Scène Joël Le Theule, 20h30 —LUTH & ARCHILUTH. La soirée est riche puisqu’elle comprend deux séquences distinctes. C’est d’abord le luth enchanteur [11 chœurs ou cordes doubles] du québécois Benjamin Narvey qui en quelques 40 mn résume l’histoire du luth au très fort pouvoir onirique, soulignant tout ce qu’a de sublime voire de subliminal [pour reprendre ses propres mots] l’instrument des rois, sous Louis XIII et Louis XIV.
L’approche est fluide et pédagogique ; elle permet de se familiariser avec un instrument encore trop rare au concert ; l’interprète s’ingénie à distinguer les particularités de chaque compositeur ainsi abordé : Weiss, éthéré rêveur ; de Visée, d’une élégance dansante ; Lauffensteiner le Munichois, – élégantissime dans ses ornements séducteurs ; surtout Ennemond Gaultier dit « Le Vieux », le fondateur de l’école française et qui captive par son sens de l’épure, d’une économie classique lumineuse et subtile (L’Adieu)…
L’interprète dévoile son habileté à improviser et suivre ce qui est écrit dans un enchaînement poétique continu. On aurait souhaité des explications sur le timbre et les particularités de chaque instrument entre luth (à double cordes ou chœurs) et archiluth (à cordes simples)…
Nicolas Altstaedt, Bruno Philippe, Thomas Dunford © Eric Lombard
La seconde partie du concert change radicalement d’ambiance comme de dispositif instrumental. Au solo le plus intimiste, succède l’activité collective hyperactive de l’Ensemble Jupiter…
La fougue, un jeu concerté, surexpressif et poète (qui n’écarte pas quelque finesse), rendent justice et avec quel panache, au compositeur choisi : Vivaldi. Contredisant le jugement expéditif d’un Stravinsky réducteur pour lequel le Vénitien aurait composé 700 fois le même concerto, les instrumentistes enchaînent les pièces avec un entrain et une vivacité rare.
Sous la conduite discrètemais affûtée de Thomas Dunford (et son luth ou son archiluth), les cordes de l’ensemble Jupiter redoublent de fièvre dramatique, à commencer par l’ouverture première (allegro) de l’opéra qui ouvre cette session : l’Olimpiade, trépidante entrée en matière. Le programme va crescendo, tout en ménageant de facto des effets dignes de l’opéra. Mais ce soir les protagonistes sont les instruments à cordes et quels instruments. Le premier Concerto (pour violoncelle) qui suit donne la vraie mesure des enjeux expressifs de ce soir.
Après un premier concerto pour luth, plein d’entrain et de caressante poésie (Larghetto), sous les doigts généreux en variations improvisées de Thomas Dunford, le Concerto pour violoncelle RV 414 en mi mineur qui suit, expose les indéniables qualités présentes : digitalité virtuose et expressivité ciselée. Telle est l’équation que réalise haut la main, le violoncelliste, grand invité du programme, Nicolas Altstaedt, autorité sonore d’un feu impérieux, conquérant, et osons le mot, beethovénien. Son jeu embrase littéralement la partition de Vivaldi, exprimant au plus juste la fureur et la passion du Pretre Rosso. Même engagement superlatif dans le second Concerto RV 424 en mineur, et davantage encore dans le dernier Concerto pour deux violoncelles (RV 531 en la mineur), où Nicolas Altstaedt est rejoint par le violoncelliste Bruno Philippe, lequel amorce et nourrit avec son confrère, un dialogue nourri, argumenté, d’une éloquence égale, d’autant que les musiciens de Jupiter défendent sans réserve le nom qu’ils portent : leur énergie jupitérienne ne faiblit pas du début la fin, dont les deux premiers violons, sont d’une finesse sensible remarquable (malgré l’importance des basses : clavecin et violoncelle sont doublés par une contrebasse).
Entre chaque séquence, Thomas Dunford joue sur son archiluth ou son luth selon l’œuvre à venir, des liaisons musicales improvisées qui assurent à l’ensemble du programme, la cohérence et la continuité du flux sonore. Une soirée comme on les aime car à travers l’énergie et l’activité expressive du jeu, le programme dévoile aussi la très forte sensibilité d’un interprète ou d’un groupe artistique, leur imaginaire, leur jardin musical.
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