dimanche 21 juillet 2024

CRITIQUE, concert (création). BOULOGNE-BILLANCOURT, la Seine Musicale, le 26 mai 2024. BEETHOVEN WARS : Insula Orchestra / Choeur Accentus / Laurence Equilbey (direction).

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Création spectaculaire à la Seine Musicale… Insula Orchestra propose à la Seine Musicale un spectacle « augmenté » qui place l’orchestre sur instruments anciens dirigé par Laurence Equilbey, complété par son propre Chœur Accentus, au centre d’un dispositif audiovisuel, lui-même magnifié par l’immense écran où se succèdent plusieurs tableaux manga : l’histoire raconte une guerre intergalactique dont péripéties et évocations martiales sont littéralement sublimées, et par le dessin et le style graphique de cette nouvelle saga, et par l’écriture conquérante et guerrière du grand Ludwig.

 

INSULA ORCHESTRA, ACCENTUS
et Laurence Equilbey
réussissent le premier spectacle
accordant musiques de Beethoven
et animation Manga

 

 

On reste plus réservé sur la trame dramatique elle-même et un scénario tortueux qui malgré la voix off et les dialogues à l’image, restent confus. De plus, l’absence de la traduction des textes des choeurs, duo et air choisis n’aide pas. Nonobstant, s’inscrivent et demeurent dans la mémoire du spectateur d’excellentes scènes animées, mais aussi réellement oniriques ; par exemple, quand Gisele / Athéna part à la recherche de ses ancêtres, évocation d’un passé marqué par de nombreuses statues dans un style néogrec et pictural pour lesquels comme c’est le cas des autres séquences, la musique fonctionne idéalement. 

La sélection musicale pour cette épopée spatiale a puisé dans les musiques de scènes du « Roi Étienne » (König Stephan, sur la vie du fondateur du royaume de Hongrie) et des « Ruines d’Athènes » ; soit 2 « singspiel », sur les textes d’August von Kotzebue ; deux cycles composés en 1811 par Beethoven pour l’inauguration du Théâtre de Pest (9 fév 1812). Est même intégré un air d’une autre pièce plus tardive, « Leonore Prohaska » (1815, d’après la pièce de Duncker), sujet tout autant héroïque mais au féminin, Leonore étant la sublime et fière héroïne engagée dans l’armée prussienne contre Napoléon. Juste choix quand on sait la détestation de Beethoven pour le traître Bonaparte devenu l’empereur sanguinaire et le boucher de l’Europe.

Dans les deux ouvrages hautement théâtraux et dramatiques, le nerf martial et l’esprit de grandeur culminent dans l’orchestration à la fois combative et lumineuse, tissée par Beethoven. C’est d’ailleurs tout le mérite de Laurence Equilbey et de son orchestre Insula Orchestra d’en révéler la très riche parure, l’énergie irrépressible voire impérieuse, mais aussi la tendresse viscérale, car comme souvent chez Beethoven le fracas des armes dénoncent la barbarie pour mieux célébrer la joie de la fraternité, l’éclat de la liberté, l’or de la paix. En cela la pensée humaniste de Ludwig, sa philosophie musicale qui culmine dans la 9ème Symphonie et son Ode à la joie, ne sont pas trahies dans cette histoire car les déflagrations impressionnantes préparent en réalité à la sagesse de la fin et à l’espoir dans une humanité pacifiée, au cœur d’une planète ré-estimée, préservée, respectée. 

Il convient de saisir la performance comme une fusion réussie entre la musique de Beethoven telle qu’elle est réalisée et l’esthétisme des images animée en style manga… Malgré la confusion du synopsis, la fusion images et musique demeure saisissante ; quel luxe de (re)découvrir les musiques de scène de Beethoven ainsi interprétées : Laurence Équilbey que nous avions écoutée antérieurement pendant cette saison en ambassadrice de choc pour la ré-estimation des symphonies d’Emilie Mayer (après celles de Louise Farrenc), renouvelle ce geste défricheur et juste, tant le sens de la finesse et la clarté de la direction se fondent idéalement pour exprimer l’énergie prométhéenne de Beethoven, sa volonté de dénoncer comme son irrépressible  détermination à conduire les hommes vers la joie fraternelle et la paix. 

Pour exprimer une telle philosophie, les scénaristes imaginent dans un monde dystopique la relation entre Stephan et Athéna devenue ici « Gisele » ; s’ils jouaient enfants, leur rapport tourne à l’affrontement, puis se transforme en cheminement qui se fait quête d’un nouveau monde… avec ce passage très poétique sous les mers…  la trajectoire est admirable, visuellement réussie, mais le déroulement hélas pas très clair.

 

 

Heureusement, la réalisation musicale satisfait toutes les attentes. On aurait apprécié de comprendre les paroles chantées, pour mieux s’immerger dans l’expérience. Mais prise séparément, chaque séquences avec solistes, avec le chœur, surtout les tableaux orchestraux enivrent par leur expressivité et le détail des timbres, des couleurs, comme la souplesse des phrasés. 

Le duo baryton / soprano court mais idéalement hiératique et noble (le baryton Matthieu Heim et la soprano Ellen Giacone) comme le seul air solo (romance de Leonore Prohaska, avec harpe obligée) assuré par la même chanteuse, accréditent davantage une superbe tenue musicale qui captive par son élégance et son dramatisme. Laurence Equilbey ajoute aussi la couleur brumeuse, envoûtante de l’harmonica de verre dont la transparence millimétrée est comme l’emblème global de la réalisation musicale d’autant plus intéressante que son implication envoûtante dévoile des musiques peu connues, pourtant très élaborées, nées du seul génie de Beethoven. Dans cette confrontation spectaculaire avec l’animation sur grand écran, la musique gagne indiscutablement en relief comme en force dramatique. Musicalement le spectacle est une série de découvertes, véritable pépites pour solistes, orchestre et chœur. Du reste le Chœur Accentus se déplaçant avec à propos et jouant les situations belliqueuses et de réconciliation, ajoute à la réussite globale. Le spectacle est appelé à tourner à l’international. Dates à venir !…

 

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CRITIQUE, concert (création). BOULOGNE-BILLANCOURT, La Seine musicale, le 26 mai 2024. Beethoven Wars / Beethovan & manga – création. Ellen Giacone (soprano), Matthieu Heim (basse), Insula Orchestra, chœur Accentus / Laurence Equilbey. Photos : © Julien Benhamou / Insula Orchestra

 

 

TOURNÉE Beethoven Wars jusqu’en 2027 : quelques dates de reprises du spectacle: les 28 fév et 1er mars 2025 à l’Opéra de Rouen Normandie ; le 22 mars 2025, au Grand Théâtre de Provence à Aix en Provence (avec Insula Orchestra) ; les 27, 28, 29 mars 2025 à Hong-Kong au City Concert Hall avec Insula Orchestra (Arts festival Hong Kong)… à Liège, avec l’ORPL de Liège en 25-26 et en 2027, diffusion internationale pour les 200 ans de la mort de Beethoven. Au total, ce sont 5000 spectateurs venus à la Seine Musicale. 63% n’étaient jamais venu à un concert classique / 50% des spectateurs avaient moins de 20 ans. De quoi satisfaire tous ceux qui souhaitent renouveler les publics de la musique classique…

 

 

 

Approfondir

 

LIRE aussi notre critique du concert révélant le génie beethovénien de la Symphoniste EMILIE MAYER (Seine Musicale, le 27 fév 2024 – Symphonie n°1… : https://www.classiquenews.com/critique-concert-boulogne-seine-musicale-le-27-fevrier-2024-emilie-mayer-symphonie-n1-insularites-orchestra-laurence-equilbey-direction/

CRITIQUE, concert. BOULOGNE-BILLANCOURT, La Seine Musicale, le 27 février 2024. EMILIE MAYER : Symphonie n°1 / SCHUBERT : Symphonie n°4 « Tragique ». Insula Orchestra / Laurence Equilbey (direction).

 

Critique cd – Coffret Symphonies de LOUISE FARRENC par INSULA ORCHESTRA / Laurence Equilbey :

 

CRITIQUE CD. LOUISE FARRENC : Symphonies 1-3 / Insula Orchestra (2 cd Warner classics)

 

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