dimanche 3 mars 2024

ENTRETIEN avec TOM VOLF, président du Fonds de dotation Maria Callas (Paris) à propos de la restauration du film du récital parisien du 19 décembre 1958…

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MARIA CALLAS, PARIS 1958 – Après avoir marqué les esprits à travers son documentaire biographique, « Maria by Callas », sorti en 2017 pour les 40 ans de la mort de la Divina, Tom Volf, qui est aussi le président du Fonds Maria Callas, pilote la restauration des archives du fameux récital parisien du décembre 1958 et sa diffusion au cinéma les 2 et 3 décembre prochains. En permettant une lecture optimale de ce document qui fut télévisé en direct à l’époque, Tom Wolf contribue à une meilleure compréhension des enjeux de ce programme lyrique ; l’art de Maria Callas ne nous a jamais paru plus juste et plus actuel. Explications.
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CLASSIQUENEWS : Parlons d’abord de la prouesse technologique que représente la diffusion au cinéma de ce récital historique. Quels ont été les défis ce cette restauration qui permet aujourd’hui de (re)découvrir la captation de décembre 1958 sous un tout autre éclairage ?

TOM VOLF : C’est un travail qui a duré 2 ans, depuis 2021, quand nous avons récupéré les bobines originales en 16 mm, lesquelles n’avaient pas été consultées depuis au moins 50 ans. Ces documents ont été numérisés puis scannés, image par image pour obtenir une qualité comparable à la 4K. Au total, il y avait 130 000 images, traitées une par une : voilà qui donne une idée de la tâche accomplie.
A partir des images originales en noir et blanc, nous avons passé à l’étape suivante : la colorisation ; cette réalisation s’est faite en consultant toutes les photographies couleurs produites pendant la soirée de décembre 1958. Ainsi, les décors, les costumes, la scène de l’Opéra de Paris ont été ressuscitées de la façon la plus fidèle possible.
Le son a été également traité et restauré avec la même exigence : à partir de la bande magnétique originale, nous avons pu obtenir une qualité optimale dolby Atmos ; la spatialisation spécifique qui prend en compte la projection du film au cinéma, permet aussi une expérience unique totalement immersive.
Cette restauration permet de redécouvrir la soirée historique comme si elle était dévoilée pour la première fois. Le résultat n’a plus rien à voir avec les nombreuses copies délavées, au son déformé et à l’image altérée qui continuent de circuler sur internet.

A l’origine la représentation avait été diffusée à la télévision en « eurovision » ; prouesse technologique unique à l’époque, quand on sait que tous les foyers français n’avaient pas encore de poste de télé. Le prestige immense et déjà la couverture médiatique du spectacle montre à quel point en décembre 1958, Maria Callas était célèbre.  L’événement a été regardé alors par 30 millions de téléspectateurs.
Les caméras qui retransmettaient le direct ne pouvaient pas enregistrer ; la captation a été réalisée par la caméra 16mm du moniteur. Un film unique qui a été remis à la cantatrice après la soirée.

Maria Callas a toujours collectionné les documents qui témoignaient de son art. Le Fonds Maria Callas créé depuis 2017, est le dépositaire actuel de nombreuses archives, dont environ 300 bandes magnétiques qui conservent la trace de ses engagements, des personnages qu’elle a incarnés sur scène…  ; pour certaines (nombreuses), il s’agit de documents uniques qui promettent d’autres (re)découvertes à venir.

 

 

CLASSIQUENEWS : Dans quel contexte, dans la vie de Maria Callas, s’inscrit le récital parisien de décembre 1958 ?

TOM VOLF : 1958 demeure une année clé. Maria Callas est alors programmée pour l’ouverture de l’Opéra de Rome, le 2 janvier 1958. Elle chante Norma, un rôle devenu emblématique. Le tout Rome se presse pour assister à l’événement, y compris le président de la République Italienne. Mais la veille, la cantatrice a pris froid. Si elle peut chanter le premier acte, après l’entracte, elle doit déclarer forfait, incapable d’assurer la suite de la représentation. Selon le protocole, et face au parterre semé de célébrités et de politiques, Maria Calas paraît devant le rideau et annonce sa défection. Mais l’audience le prend très mal et les journalistes soulignent combien il s’agit du nouveau caprice d’une interprète difficile. L’affaire suscite même une polémique aux conséquences déroutantes : La Callas est chassée d’Italie, huée par le public.
Dès janvier, elle embarque pour les Etats-Unis car elle doit chanter entre autres à Chicago. Lors d’une escale imprévue à Paris, la diva mesure la chaleur de l’accueil qui lui est alors réservé. C’est son premier contact avec les Français : elle n’oubliera jamais.

Pour l’heure, elle chante Traviata au Covent Garden de Londres, au Met de New York … Fin 1958, elle chante Médée à Dallas et apprend alors qu’elle est licenciée du Met. Sa réputation injustifiée semble la poursuivre.

La soirée parisienne du 19 décembre 1958 s’inscrit dans ce contexte plutôt tendu et difficile. Elle est d’autant plus essentielle qu’elle marque les débuts de Maria Callas à Paris : la Capitale française manquait au nombre des mégapoles où la diva s’était jusque là illustrée  : Rome, Milan, Londres, New York… A Paris, Maria Callas innove même un type inédit de programme : une première partie d’airs d’opéras, en particulier 3 extraits avec récitatif et cabalette… ; une seconde partie comprenant tout l’acte II de Tosca avec mise en scène, décors et costumes.
L’impact et le triomphe de la soirée sont immenses et pour la cantatrice, un engagement par l’Opéra de Paris est proposé dans la foulée. Il est question qu’elle chante Médée l’année suivante. Mais des déboires personnels, sa rupture avec la Scala remettent en question certains projets ; Maria Callas ne signe pas le contrat avec l’Opéra de Paris ; il faudra attendre 1964 pour l’écouter à Paris, dans Norma et Tosca, deux productions créées pour elle par Franco Zeffirelli.

 

 

 

 

 

 

CLASSIQUENEWS : A travers les œuvres chantées au cours de la soirée, qu’est ce que le film révèle de l’art de Maria Callas ?

TOM VOLF : D’abord, la diversité du répertoire que la cantatrice était capable de chanter. Programmer les compositeurs du bel canto au vérisme reste unique et exceptionnel. D’autant que maîtrisant les deux esthétiques, Maria Callas belcantiste savait chanter Puccini comme personne.
Ensuite, son tempérament dramatique et ses qualités d’actrice : passer de Norma aux coloratoures de Rosina, de Leonora au vérisme de Tosca, nécessite un talent de comédienne exceptionnel ; sa capacité à caractériser un personnage, à incarner sentiments et situations reste saisissante. Son apparente facilité à changer de rôles, la souplesse des passages demeurent fascinantes.
Le film confirme l’intensité de l’actrice qui devient tragédienne dans Tosca. Les images restaurées ont même confirmé sa concentration spectaculaire : à la fin de son air « Vissi d’arte, visse d’amore »,  la diva reçoit une vague d’applaudissements mais on perçoit sa respiration sous sa robe ; elle demeure concentrée, totalement investie, dans l’intensité du personnage… Cette concentration lui permet de poursuivre dans la même intensité, jusqu’au dénouement de l’acte II.
A ses côtés, Tito Gobbi incarne le baron Scarpia ; c’est alors un partenaire fidèle de Maria Callas ; les deux artistes se connaissent ; ils ont déjà chanté à de nombreuses reprises Tosca ; ils l’ont même enregistré sous la baguette de leur mentor Tulio Serafin. D’ailleurs, en 1964, pour les futures représentations parisiennes de Tosca, c’est encore Tito Gobbi qui chantera Scarpia.

 

 

CLASSIQUENEWS : Pour vous, quel est le rôle dans lequel Maria Callas exprime le mieux son talent ?

TOM VOLF : Sans hésitation, Norma. C’est le rôle qui lui est le plus proche ; qu’elle a le plus chanté. Maria Callas a su redonner vie à l’héroïne de Bellini, alors que l’ouvrage était quasiment oublié. Il est devenu aujourd’hui l’un des piliers du répertoire lyrique, à l’affiche de tous les opéras du monde.  La cantatrice a su mesurer et exprimer toutes les facettes de ce personnage admirable : sa soif de liberté et de justice, sa profonde humanité. Autant de qualités qui font de Norma, une femme d’aujourd’hui.

 

 

Propos recueillis en octobre 2023
Photos © Fonds de dotation Maria Callas

 

 

 

au cinéma, les 2 et 3 décembre 2023 : 

LIRE aussi notre présentation du film MARIA CALLAS à PARIS, le 19 décembre 1958, au cinéma les 2 et 3 décembre 2023 : https://www.classiquenews.com/cinema-maria-callas-paris-1958-le-recital-legendaire-au-cinema-les-2-et-3-decembre-2023/

 

CINÉMA : MARIA CALLAS, PARIS, 1958 : le récital légendaire au cinéma (les 2 et 3 décembre 2023)

 

 

CRITIQUE

LIRE aussi notre critique du récital de Maria Callas Paris le 19 déc 1958 (dans la version restaurée de 2023) : https://www.classiquenews.com/critique-opera-paris-opera-garnier-le-19-dec-1958-recital-maria-callas-norma-leonora-tosca-version-restauree-au-cinema-les-2-et-3-dec-2023/

 

CRITIQUE, opéra. PARIS (Opéra Garnier), le 19 déc 1958 : Récital Maria CALLAS / Norma, Leonora, Tosca… (version restaurée, au cinéma les 2 et 3 déc 2023).

 

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