dimanche 3 mars 2024

CRITIQUE, opéra. PARIS (Opéra Garnier), le 19 déc 1958 : Récital Maria CALLAS / Norma, Leonora, Tosca… (version restaurée, au cinéma les 2 et 3 déc 2023).

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C’est un récital unique à Paris en décembre 1958 que donne la Divina Callas, à l’Opéra Garnier. La restauration du film de sa captation pour la télévision française (réalisée alors par Roger Benamou pour l’ORTF) permet aujourd’hui de revivre chaque séquence de cette archive historique. Les images restaurées et colorisées, le son traité, optimisé permettent de réapprécier une archive mémorable dans l’histoire du Palais Garnier, …

ce moment béni où la plus grande cantatrice de tous les temps offre son premier récital à Paris, alors qu’au début de cette année 1958, elle a fait scandale en Italie, conspuée puis interdite après avoir « osé » interrompre sa participation après l’acte I de Norma à l’Opéra de Rome, devant un parterre prestigieux (dont le président de la République) … Dès lors, à partir de décembre 1958, la relation entre Maria Callas, mythe vivant et la France ne devait jamais s’interrompre. 

 

 

Maria Callas, récital PARIS 1958 – © Fonds de dotation Maria Callas

 

 

D’abord, un récital classique, de Bellini à Verdi…

Dès le récitatif préalable à l’air de Norma, « Casta Diva », la présence charismatique de la cantatrice perce l’écran. Son autorité immédiate, ses regards, son port de tête, toute sa posture, exprime la dignité de la druidesse qui dans cette séquence défend et prône la paix… Cantatrice habitée, Maria Callas réalise ainsi le rituel druidique qui confirme la prochaine défaite des romains dont surtout le proconsul Pollione qu’elle aime secrètement. Vis à vis de sa tribu, la prêtresse affiche sa détermination à punir les Romains mais son cœur (dans la cabalette) appelle à d’autres temps, quand elle offrait son âme à celui qui l’aimait alors… Fragilité de la femme, imprécation collective… la tension de la situation est palpable et la cantatrice, aussi juste qu’impliquée, y compris dans les récitatifs ciselés, remporte à la fin de ce premier tableau, une ovation qui vaut adoubement définitif.

Sont enchaînés ensuite, aria et Miserere du IVè acte du Trouvère…. Seule en scène, la Callas déploie son formidable talent tragique, en Leonora, autre héroïne sacrifiée et digne. «  Va laisse moi, Ne crains rien pour moi… ». Là encore sous le masque premier de la tragédienne imprécatoire, se dévoile l’amoureuse éperdue (« sur les ailes rosées de l’amour… »). Justesse des couleurs, aigus cristallins et intenses, tenue de voix et longueur du legato, profondeur vertigineuse des notes… la Callas impose alors une sûreté vocale dans le style Bellinien et Verdien, d’un incomparable éclat. 

Dans le Miserere, s’évaluent et l’ampleur d’une voix de tragédienne, et sa longueur de souffle, celle d’une interprète qui incarne alors une femme amoureuse aux portes de la mort qui a conscience de l’horreur absolue qui s’abat sur elle et sur celui qu’elle aime. C’est un classique à l’opéra depuis Orphée et Roméo que les amants ne peuvent s’unir que dans la mort…

Coloratoure, la soprano lyrique et dramatique, fait jeu égal dans la facétie amusée mais espiègle d’un Rossini des plus virtuoses. Sa Rosina « Una voce poco fa… » affirme le tempérament volontaire, d’une amoureuse éperdue, éprise du beau Lindoro : l’autorité vocale, son agilité, son abattage, ses aigus d’une insolente intensité et élasticité affirment un tempérament unique. L’interprète incarne une féminité ardente, surtout pas insouciante, car l’agilité apparemment délicate cache la ténacité d’une « vipère » qui sait se battre et faire valoir sa liberté ; chaque regard, chaque expression embrase et rehausse littéralement chaque phrase de l’orchestre qui l’accompagne ; la justesse du geste interprétatif est le gage de ce travail méticuleux sur chaque inflexion et accent du texte. L’intelligence des vocalises, le raffinement des couleurs, l’agilité de la virtuosité, témoignent du génie de cette voix à la fois incandescente et fulgurante dont l’intensité là encore saisit. La voix immédiatement projetée et ardente bouleverse par son intensité émotionnelle.

 

 

TOSCA bouleversante, éblouissante…

 

 

A 43 mn, changement de décors ; la cantatrice est avec ses amis ; le film dévoile l’envers de la scène, et la préparation des décors pour l’acte II de Tosca, l’opéra tragique de Puccini d’après la pièce éponyme de Victorien Sardou.

La seconde partie (43’42) augure du meilleur… C’est d’abord la présence mâle, intérieure de l’excellent Scarpia de Tito Gobbi, partenaire familier et toujours complice de Callas qui alors, a déjà chanté à ses côtés, le Préfet de la police de Rome, monarchiste déclaré et faux-croyant, de nombreuses fois : on comprend que la diva pour son récital événement parisien de 1958 ait absolument souhaité la collaboration du baryton à la fois puissant, précis, sobre. Le baron cynique est un jouisseur qui aurait pu rejoindre le club de Don Giovanni, mais en plus filou, retors, exclusivement sadique. Perruque et redingote sombre impeccable, regards affûtés, accents mouvants des sourcils… le baryton, acteur fin et méticuleux, – en cela parfait partenaire pour la Callas, partage avec elle, ce sens du drame resserré, intense, simple, juste. Ce Scarpia suit les intentions tranchantes du texte, ce moment de théâtre où Puccini suit précisément l’essence théâtrale de la pièce de Sardou qui en est la source. En cela, filmer cet acte si proche du théâtre, se révèle toujours saisissant : chaque attitude, chaque posture du chanteur rejoint le travail de l’acteur et du comédien face caméra.

 

 

 

Dans l’acte II de Tosca,
Maria Callas et Tito Gobi au sommet :
justes, intenses, précis ;
deux acteurs – chanteurs irrésistibles

 

 

 

Callas paraît enfin dans le bureau du préfet avant qu’elle n’entende les premiers cris de souffrance de Mario torturé.  Les deux interprètes Gobbi / Callas offrent une remarquable leçon de théâtre chanté : chaque phrase ciselée exprime ce labyrinthe psychologique où la cantatrice découvre effrayée et révoltée le sadisme abyssal de son bourreau. 

Albert Lance incarne très honnêtement Mario, lequel ne manque pas de bravoure révoltée et libertaire quand on annonce la victoire de Bonaparte à Marengo… 

A ce titre Gobbi excelle dans cette équation très équilibrée et photogénique entre la bestialité et la finesse. Le tableau est un modèle de souffle dramatique qui s’appuie surtout sur la précision et la sobriété de chaque acteur. 

La soprano immense tragédienne passe de l’extrême souffrance (« Vous torturez mon âme »), hurle à Scarpia « assassino ! » avec une droiture expressive, saisissante,… à la dignité outragée finalement vengeresse. Torche embrasée aux imprécations précises et justes, elle assène des aigus perçants et puissants qui fusent comme des éclairs ; ils marquent un cheminement éprouvant, celui d’une artiste confrontée à l’esprit du Mal le plus absolu ;  à l’immensité douloureuse de la diva répond le délire sensuel, le désir brûlant, impérieux du Scarpia de Gobbi (lequel se montre phénoménal entre démonisme et jouissance). La détresse de Floria Tosca / Maria Callas s’exprime mais bientôt sa haine pointe, enfin sa prière (« Vissi d’arte, vissi d’amore » ) adresse à la Vierge (1’10’57) : où l’humilité d’une croyante voyant le monde s’écrouler devant elle et sous ses pieds s’expose et se dévoile, démunie et tendre, dans la sincérité accablée, démunie de sa ferveur ; la ligne, le souffle, le sens de chaque phrase éblouissent ici. Ce qui suscite à la fin de son air qu’elle finit agenouillée face au public, des salves d’applaudissements, un véritable déluge sonore (coupé et raccourci au montage).

 

 

L’intensité théâtrale de la séquence, la justesse et la précision des deux protagonistes Scarpia et Tosca, font de ce deuxième acte de Tosca, un document historique, inoubliable ; un jalon majeur sur la scène de Garnier. Le parallèle avec Audrey Hepburn (qui fut son modèle) surgit irrésistiblement quand Tosca découvre le couteau avec lequel elle assassine sont agresseur (« voilà le baiser de Tosca » / « Meurs damné ») ; la beauté et la grâce l’habitent alors, telles que le fixe la caméra dans une fraction de secondes. 

 

Actrice jusqu’au bout des ongles, la diva formidable tragédienne, quitte la scène après avoir placé les deux candélabres de part et d’autres du corps gisant de Scarpia mort… (et le crucifix sur son torse).

Toute la scène cultive un expressionnisme mesuré où l’énergie et l’intensité sauvage triomphent, soutenues en cela par l’impétueux orchestre du Théâtre National de l’Opéra sous la baguette furieuse, crépitante de Georges Sébastian.

Heureux spectateurs qui en ce soir du 19 décembre 1958 ont pu mesurer le génie de la cantatrice. Le montage ajoute un document audio où la Divina commente son expérience à Paris et exprime sa gratitude aux Français.

 

Maria Callas chante Tosca, Paris décembre 1958 © Fonds de dotation Maria Callas

 

 

 

 

 

 

au cinéma, les 2 et 3 décembre 2023 : 

LIRE aussi notre présentation du film MARIA CALLAS à PARIS, le 19 décembre 1958, au cinéma les 2 et 3 décembre 2023 : https://www.classiquenews.com/cinema-maria-callas-paris-1958-le-recital-legendaire-au-cinema-les-2-et-3-decembre-2023/

 

CINÉMA : MARIA CALLAS, PARIS, 1958 : le récital légendaire au cinéma (les 2 et 3 décembre 2023)

 

 

 

ENTRETIEN avec Tom WOLF

ENTRETIEN avec TOM VOLF, président du Fonds de dotation Maria Callas (Paris) à propos de la restauration du film du récital parisien du 19 décembre 1958…

 

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