Pour sa 2ème mise en scène d’un opéra de Verdi, après Luisa Miller, Frédéric Roels, directeur des lieux, met en scène Aida, figure entravée, prisonnière à la Cour de Memphis, … une première captive qui illustre parfaitement la thématique de la nouvelle saison 2026 – 2027 de l’Opéra Grand Avignon. Aux côtés de tableaux spectaculaires et impressionnants, Aida est aussi l’opéra d’un huis-clos psychologique où les 3 protagonistes sont tiraillés dans leur fort intérieur : terreur, tragédie, sentiments… Explications
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CLASSIQUENEWS : Comment cette nouvelle production s’inscrit-elle dans la thématique de la nouvelle saison 2026 – 2027 (« Captives ») ?
FRÉDÉDRIC ROELS : Les captives sont de toute sorte et de toutes les époques. Aida en est un exemple type : c’est une héroïne qui, même si elle est princesse, est une esclave. Son histoire est celle d’une esclave à la Cour de Pharaon. Nous souhaitons au cours de cette saison raconter les différentes captivités des femmes à travers les siècles : captivités sentimentales, politiques, sociales … évoquer aussi comment elles réagissent et peuvent s’en écarter d’une certaine façon, … certaines dans une forme de désir, de liberté, de désir d’aimer, au delà des prisons qui les enferment. Cela nous rappelle certaine situations contemporaines, qui font écho à notre actualité. Il est intéressant de mettre en miroir les faits de notre société avec un thème qui court à travers l’Histoire. Photo : Frédéric ROELS © studio Delestrade
CLASSIQUENEWS : Aida demeure esclave… avez-vous pensé au cours de cette nouvelle saison, à d’autres portraits de captives qui elles se sont émancipées ?
FRÉDÉDRIC ROELS : Bien sûr : cela sera le cas avec L’enlèvement au sérail de Mozart à travers les figures admirables de Blondchen et de Constance, toutes deux prisonnières du Pacha Selim ; libérées par leurs amoureux, elles expriment un message d’égalité entre les femmes et les hommes dans une partition où Mozart nous parle aussi de clémence et de tempérance… soit des valeurs très en avance pour le XVIIIè et qui nous parlent particulièrement aujourd’hui.
C’est aussi dans La Fille du régiment de Donizetti, certes sur un ton plus humoristique, proche de la comédie, l’héroïne Marie qui bien que soumise et même prisonnière des règles d’un régiment, parvient néanmoins à se libérer du piège dans lequel sa famille cherche à l’enfermer… elle affirme une véritable personnalité. C’est un autre très bel exemple.
CLASSIQUENEWS : ce qui est souvent passionnant à l’opéra, c’est le cheminement des personnages, leur trajectoire du début à la fin. A ce titre, dans Aida, qu’est ce qui vous inspire particulièrement ?
FRÉDÉDRIC ROELS : Ce qui est intéressant, c’est le conflit qui habite chacun des 3 protagonistes : Aida, Radamès, Amnéris ; le décalage entre le rôle politique ou social qui leur est assigné et ce qu’il ressent au plus profond d’elle/lui-même ; Radamès doit combattre le peuple de celle qu’il aime ; Amnéris est prisonnière elle aussi de l’héritage paternel : assurer la continuité du trône, alors qu’elle n’aspire qu’à aimer un guerrier qui ne l’aime pas (Radamès) ; il y a conflit entre la puissance que lui confère son titre de fille de Pharaon, et ce qui lui échappe totalement : l’amour de celui qu’elle aime… ce qui la rendra folle avec ce basculement au début de l’acte IV, quand elle le supplie de renier sa trahison et de revenir dans le sein égyptien. Le thème de la folie (très présent à l’époque romantique) est intéressant surtout chez ce personnage qui est très complexe. Aida enfin, est en apparence dans une situation plus simple mais en réalité très emblématique des opéras verdiens ; elle est tiraillée entre le devoir dû au père (Amonasro, roi d’Éthiopie) et son amour profond pour Radamès, l’ennemi de son peuple. Son père l’enjoint à espionner et trahir celui qu’elle aime. Là encore le conflit est saisissant : il détermine le rôle.
A cela, propre aussi au drame verdien, Aida souligne le drame de l’intime qui contraste avec des scènes collectives et de grands ensembles dont le spectaculaire et la puissance disent la terreur de la société dans laquelle ils vivent et doivent trouver leur place ; une société réglée par un ordre militaire et religieux très peu respectueux de l’individu. J’ai essayé d’exprimer l’acuité de ce contraste dans ma mise en scène. Ce qui est également très inspirant, c’est que cette société proche de la dictature et en même temps, ce huis clos psychologique sont traduits par une musique extrêmement efficace et raffinée, passionnante de bout en bout, pour le plus grand plaisir du spectateur.
CLASSIQUENEWS : Un passage que vous appréciez particulièrement ?
FRÉDÉDRIC ROELS : Le passage qui m’émeut le plus où Verdi atteint le sublime, c’est la scène entre Aida et son père Amonasro, au bord du Nil (à l’acte III), le moment où le père a brisé sa fille totalement et où il sait ensuite la rechercher, ce que verdi exprime dans une phrase admirable, («Pensa che un popolo, vinto, straziato, / Per te soltanto risorger può… »/ « Pense qu’un peuple, vaincu, supplicié, / Par toi seule peut renaître… »…) remarquablement traduite dans une montée chromatique puis un développement de l’harmonie avec un basculement dans une autre tonalité… C’est la plus belle phrase de tout l’opéra, ainsi chantée par Amonasro.
Propos recueillis en octobre 2026
Aida, nouvelle production de l’Opéra Grand Avignon (mise en scène : Frédéric Roels), dernière ce soir, mardi 20 oct 2026, 20h : https://www.operagrandavignon.fr/aida
LIRE aussi notre critique d’AIDA par Frédéric Roels (représentation du 16 oct 2026) : https://www.classiquenews.com/critique-opera-opera-grand-avignon-le-16-oct-2026-verdi-aida-nouvelle-production-frederic-roels-debora-waldman/
la nouvelle production d’Aida est bien une réussite indiscutable. La première partie assure l’exposition et la mise en place des personnages : un Radames amoureux [Eduardo Aladrén], d’abord instable aux aigus courts, à la justesse défaillante. Puis une Amneris [Marie Gautrot donc] certes parfois confidentielle – empêchement vocal annoncé (parfois couverte par l’orchestre en fosse), mais toujours juste dans le rôle de la méchante jalouse, aux accents parfaitement éruptifs et barbares. Surtout dans le rôle-titre, une Aida somptueuse [Claire de Monteil], puissante et veloutée, aux aigus clairs et sonores dont la tendresse éclaire la sensibilité amoureuse et, aspect souvent sacrifié ailleurs, sa relation au père, complexe, éperdue, totale, bouleversante [comme souvent chez Verdi] … Ce qui la conduit à trahir celui qu’elle aime sous la pression paternelle comme on le verra en seconde partie [acte III].
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