A l’honneur de son nouveau cd, la créativité… une créativité avant-
gardiste même et qui croise le geste improvisé ; le guitariste Philippe Mouratoglou précise ce qui relie les compositeurs joués et « l’Arcane 17 », carte du Tarot mais aussi le texte d’André Breton et qui est le titre de ce nouveau programme très personnel. A travers la collection des partitions choisies, le guitariste souligne la richesse des écritures, l’étonnante radicalité des auteurs les plus inventifs qui éblouissent à la suite du visionnaire Léo Brouwer : Frank Martin, Villa-Lobos, Takemitsu… La somme musicale prolonge ainsi ses deux albums précédents : Exercices d’évasion (2013), et D’autres vallées (2016) dont le geste artistique sait étonner et convaincre en associant liberté improvisée et pièces du répertoire… équation miraculeuse. Explications.
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Photo : Philippe Mouratoglou © Maxim François
Philippe Mouratoglou © Maxim François
CLASSIQUENEWS : Vous avez choisi pour titre de ce nouveau cd, « Arcane 17 », claire allusion à la lame du tarot… Pour quelles raisons ? Comment cela se manifeste t il dans le programme?
Philippe Mouratoglou : Ce titre est aussi une référence au livre du même nom d’André Breton, un auteur que j’ai beaucoup lu quand j’avais une vingtaine d’années. La lame du tarot en question – l’Arcane 17 – symbolise le don de soi et la créativité, notions qui relient les compositeurs présents dans ce disque puisqu’ils se placent tous, chacun à leur manière dans l’avant-garde de leur époque, à l’opposé d’un certain répertoire « Ségovien » plus volontiers néo-classique et conservateur.
CLASSIQUENEWS : Quel est le sens de chacune de vos improvisations ? Comment s’insèrent-elles dans la continuité du programme ?
Philippe Mouratoglou : Elles ont notamment pour fonction de prolonger l’idée de créativité indissociable du geste improvisé, qui n’ est rien d’autre qu’une création dans l’instant. Les improvisations peuvent avoir ici plusieurs fonctions. Les trois premières sont par exemple inspirées par 3 poèmes de Miguel Hernández, ce qui est aussi le cas du Preludio epigramático 1 de Léo Brouwer qui ouvre le disque. Elles ont donc ici un rôle de « commentaire », tout en fournissant une cohérence interne à ce premier enchaînement de pièces.
Le Tombeau de Blind Willie Johnson est un hommage à ce bluesman et me permet d’évoquer le blues et par extension le jazz et le rock. Il me semblait important de le faire d’une manière ou d’une autre dans un disque consacré aux grands créateurs pour guitare du 20è siècle… Poème suspendu et Jisei – qui font suite aux Folios de Tōru Takemitsu – sont une évocation de ce grand compositeur.
Quant à la pièce improvisée qui clôt le disque, elle correspond à la fois à une volonté de garder une fin ouverte, et à un rappel du titre puisque l’Étoile est justement la dix-septième lame du tarot…
CLASSIQUENEWS : Quel est le sens des pièces choisies et que signifie leur succession ?
Quel cheminement souhaitez-vous que l’auditeur vive du début à la fin du cycle musical ?
Philippe Mouratoglou : Les pièces choisies ont en commun de représenter des jalons dans l’histoire de la guitare au 20e siècle. Les Quatre pièces brèves de Frank Martin sont ainsi la première œuvre pour guitare répertoriée en langage dodécaphonique.
Le triptyque El Decamerón Negro est une des pièces emblématiques de Léo Brouwer, compositeur d’une importance capitale dans la mesure où il est le premier à appliquer systématiquement à la guitare les innovations musicales de son époque (sérialisme, musique aléatoire, polytonalité etc), inscrivant ainsi cet instrument dans la modernité.
Heitor Villa-Lobos est également essentiel notamment pour avoir écrit les Douze Études qui ont révolutionné la technique de la guitare, ouvrant ainsi la voie à une nouvelle génération de compositeurs brésiliens, comme Arthur Kampela qui a inventé un langage guitaristique à base de percussions d’une grande originalité et dont la Percussion study n°1 est aussi présente dans le disque.
Je souhaite que l’auditeur aille de surprise en surprise tout au long de l’écoute et réalise en fin de parcours que contrairement à une idée reçue tenace, le répertoire de la guitare est d’une grande richesse.
Philippe Mouratoglou © Maxim François
CLASSIQUENEWS : Comment s’inscrit ce nouveau programme vis à vis des précédents ?
Philippe Mouratoglou : Ce nouveau programme s’inscrit dans la continuité de deux de mes précédents disques – Exercices d’évasion (2013), et D’autres vallées (2016) – qui faisaient déjà coexister des pièces de répertoire (Britten, Takemitsu, Gismonti, Brouwer…) avec des improvisations, en essayant de garder à chaque expression sa spécificité, son caractère, et de tisser des passerelles entre ces formes, sans les confondre.
CLASSIQUENEWS : Une clé pour en mesurer le sens et la cohérence interne?
Philippe Mouratoglou : C’est à mon avis l’ Homenaje pour le tombeau de Claude Debussy de Manuel de Falla, que l’on trouve à la fin du disque. C’est en effet cette pièce qui a soufflé l’idée d’utiliser la notion d’hommage comme fil rouge puisque beaucoup de pièces du disque y font référence: le Prélude 3 de Villa-Lobos est ainsi dédié à Jean-Sébastien Bach, dont on trouve également une citation de la Passion selon Saint Matthieu dans le Folio 3 de Takemitsu, le Preludio epigramático 1 de Leo Brouwer est inspiré par un poème de Miguel Hernández, dont je m’inspire à mon tour dans les 3 improvisations qui suivent…
André Breton lui-même, lorsqu’il écrit la dernière phrase d’ Arcane 17 – « Ma seule étoile vit » – fait explicitement référence au poème El Desdichado de Gérard de Nerval: « Ma seule étoile est morte, et mon luth constellé porte le soleil noir de la Mélancolie… »
CLASSIQUENEWS : Quel type de guitare avez vous choisi et pour quelle pièce?
Philippe Mouratoglou : Toutes les pièces de répertoire sont jouées sur une guitare classique fabriquée en 2013 par le luthier Dominique Field. Une partie des improvisations sont jouées sur une guitare à cordes en acier du luthier irlandais George Lowden.
CLASSIQUENEWS : Une anecdote, un souvenir lié/e à l’enregistrement de l’album?
Philippe Mouratoglou : L’émotion ressentie lorsque j’ai reçu le magnifique dessin commandé pour la pochette du disque à Emmanuel Guibert, à qui j’avais demandé de livrer son interprétation graphique de l’Arcane 17, symbolisée dans le Tarot par une femme nue qui déverse le contenu de deux vases dans une rivière sous un ciel étoilé…
Propos recueillis en septembre 2026
cd
LIRE aussi notre CRITIQUE du CD « Arcane 17 « par Philippe Mouratoglou / CLIC de CLASSIQUENEWS automne 2026 : https://www.classiquenews.com/critique-cd-evenement-arcane-17-philippe-mouratoglou-guitare-brouwer-villa-lobos-martin-takemitsu-de-falla-mouratoglou-2-cd-vision-fugitive/
Le chant polymorphe des cordes, en nylon, en acier, enrichit toute une palette sonore
chatoyante, celle d’un guitariste, interprète et compositeur…. dont le cheminement musical, après les 23 pièces précédentes, s’achève symboliquement par une dernière offrande intitulée « l’Étoile », où dans la capacité du guitariste à chanter hors du temps, suspendre la note, faire fructifier les silences et jouer sur les résonances sympathiques, la guitare permet dans le jaillissement du souvenir, de réactiver un passé devenu présent, comme un rebond infini.
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