jeudi 22 février 2024

CRITIQUE, théâtre (musical). VERSAILLES, Opéra Royal, le 5 janvier 2024. MOLIERE / LULLY : Le Bourgeois gentilhomme. Denis Podalydès / Christophe Coin.

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Victoria Okada
Victoria Okada
Musicologue de formation (Docteure à la Sorbonne), pianiste dans une vie antérieure, Victoria Okada collabore avec différents supports spécialisés dans la musique classique en France et au Japon, et notamment ClassiqueNews. Elle est également une traductrice recherchée (japonais-français / français-japonais) dans le secteur culturel, et en particulier dans les domaines de la musique classique et des beaux-arts.

Créée en juin 2012 à Lyon, cette production du Bourgeois Gentilhomme mis en scène par Denis Podalydès reste, plus de dix ans après, extrêmement fraîche et vivifiante. Christophe Coin dirige depuis la basse de violon la musique de Jean-Baptiste Lully, interprétée par les solistes de l’Ensemble La Révérence, restituant ainsi la conception à deux mains de Molière et Lully, alors que la chorégraphie de Kaori Ito confère une touche moderne a cette comédie-ballet vieille de 350 ans.

 

 

Sur la scène de l’Opéra Royal du Château de Versailles, les murs en bois de Monsieur Jourdain et ses rideaux modestes, probablement de coton et de lin, simplement suspendus aux fils de fer, donnent un contraste saisissant avec le somptueux cadre doré de la salle. Devant ce décor ouvert, les spectateurs s’installent à leurs places. Pas de rideaux de scène qui s’ouvrent, donc pas de trois coups non plus. Les lumières baissent, mais pas tout à fait, et l’on continue à discuter avec les voisins quand une chanteuse vient s’asseoir devant un pupitre et commence à fredonner à la bougie. La scène est calme, mais bientôt les maîtres de musique et de danse entrent avec les musiciens et les danseurs. Dès la première scène, ces derniers s’affairent et leurs agitations annoncent l’aventure folle et mouvementée du bourgeois naïf jusqu’au ridicule.

Les costumes fastueux et opulents de ces maîtres d’art vont de pair avec leurs maquillages outranciers, symbolisant la vanité que Molière caricature à fond. Dans ses créations, Christian Lacroix caractérise les personnages avec différents registres vestimentaires : traditionalistes dans les habits de cour (Monsieur Jourdain, maîtres de musique et de danse), jeune malin aux cheveux façon hippie (Dorante), femmes modernes avec des robes de style XIXe siècle (Madame Jourdain, Dorimène, Lucile)… Pour les musiciens, il dessine une veste et un pantalon noirs avec une chemise blanche, inspirés d’habit du XVIIIe siècle mais avec des coupes contemporaines. Les danseurs s’habillent également en noir et blanc. L’esprit joueur du couturier est partout visible, dans les souliers rouges des hommes de cour, les draps orange qui couvrent les faux turcs, le teint rouge de perruques des dignitaires… C’est un véritable festival de couleurs et de formes, qui dépasse librement un simple question de style et donc le cadre de l’époque. Tout comme la pièce de Molière elle-même.

Il en va de même pour la scénographie d’Éric Ruf : un immense podium-escalier qui apparaît par l’étroite porte, un poteau qui ressemble à un poêle et qui se transforme en trône de Mamamouchi, une barre verticale comme dans une caserne de pompier (ou celle d’une pole-dance !), sur lequel des personnages se glissent pour descendre…

Pascal Rénéric incarne magistralement Monsieur Jourdain jusqu’aux moindres gestes, jusqu’aux moindres regards. Ses répliques sont si naturelles qu’on croirait voir un vrai Monsieur Jourdain ! Ainsi, son sens exceptionnel de comédie est pleinement épanoui. Autour de lui, des femmes de caractère, à commencer par une Nicole débordante de vie (Manon Combes), Madame Jourdain (Isabelle Candelier) et Lucile (Leslie Menu), toutes énergiques à leurs manières, reflétant leur esprit d’indépendance. Nous ne sommes peut-être pas les seuls à y voir le même trait de caractère que chez les femmes dans les opéras d’Offenbach ?

Pour la musique, il y a d’abord le plaisir d’entendre, dans le premier acte, une sarabande, une bourrée, une gaillarde et une canarie enchaînées avec entrain. La musique se joue parfois dans les coulisses ou derrière les rideaux, ou encore, les musiciens se retirent en jouant, y compris pour la basse de violon et la viole de gambe, créant ainsi des reliefs sonores théâtraux. Il est à noter que le violiste Francisco Mrialich fait entendre également sa voix de ténor avec grande justesse, en jouant de la guitare baroque, notamment dans le dernier acte. Parmi les chanteurs, le baryton Marc Labonnette se démarque nettement avec son autorité vocale incontestable, cette autorité qui lui vaut largement la grandeur du Grand Mufti qu’il joue avec délice. À la fin, le hautboïste Vincent Robin apparaît avec sa musette de cour, conférant une atmosphère à la fois rustique et innocente, comme pour rappeler la nature de Monsieur Jourdain. Quant à la chorégraphie de Kaori Ito, elle s’avère pétillante et enjouée, apportant davantage de touches modernes à la production, et rendant la scène plus vivace – même si, parfois, un décalage avec la musique des instruments d’époque donne une très légère impression bancale.

 

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CRITIQUE, théâtre (musical). VERSAILLES, Opéra Royal, le 5 janvier 2024. MOLIERE / LULLY : Le Bourgeois gentilhomme. Denis Podalydès (mise en scène), Christophe Coin (direction musicale), Eric Ruf (scénographie), Kaori Ito (chorégraphie), Pascal Rénéric (Monsieur Jourdain), Ensemble La Révérence. Crédits photographiques © Pascal Victor. 

 

VIDEO : Teaser du « Bourgeois gentilhomme » du duo Molière/Lully par Denis Podalydès

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