Nouveau Pourceaugnac par William Christie

moliere-jean-baptiste-Moliere-poquelin-portrait-Louis-XIVMolière / Lully : William Christie. Mr de Pourceaugnac: du 17 décembre 2015 – 10 janvier 2016. Avant l’invention de la tragédie en musique (1673), la Cour de France s’enthousiasme pour les comédies-ballets dont l’un des sommets du genre si prisé de Louis XIV, est avec le Bourgeois Gentilhomme, Monsieur de Pourceaugnac (créé à Chambord, pour le divertissement de Louis XIV, en octobre 1669). Le duo composé par les deux Baptistes, Molière et Lully fait une farce mordante qui épingle la vanité d’un marquis, petit seigneur de province, bien ridicule. A la création, c’est Molière lui-même qui tient le rôle du provincial moqué. Comme Boileau, Molière cultive la verve satirique. On a vu après la mise au placard de Tartuffe qui moquait l’église, le triomphe des médecins ridicules et arrogants surtout ignares (comme les gens d’église, portant le noir et parlant le latin : c’est à dire que Molière épingle les deux « métiers » en ridiculisant une seule figure : noire et parlant le galimatias)… Dans Monsieur de Pourceaugnac – il faudrait bien insister sur la particule « de » ici capitale, Jean-Baptiste fait la satire d’un gentilhomme provincial confronté à la vie parisienne. Il avait épingler les grands seigneurs dans le Misanthrope, Dom Juan ou Le Bourgeois Gentilhomme (Dorante) : voici avec Pourceaugnac, le portrait d’un provincial gagnant la capitale pour y épouser la fille d’Oronte, Julie que pourtant aime le jeune malicieux Éraste. Ce dernier avec ses deux intrigants (Sbrigani et Nérine) ne cessent de molester, importuner, maltraiter le Limousin pour qu’il renonce à Julie et regagne sa province encrottée. Chose faite après que Lucette en Langudocienne et Nérine en Picarde, n’accablent le père marieur en dénonçant Pourceaugnac de les avoir mariées, engrossées, abandonnées… Accusé de polygamie, Pourceaugnac doit fuir déguisé en femme pour échapper à la justice.

pourceaugnac -Monsieur_de_Pourceaugnac,_Molière,_couvertureComme à son habitude, Molière peint les mÅ“urs de son époque et campe des types humains qui restent universels. Ses arrogants, ses vaniteux (les plus ignorants) sont ridiculisés parfois en farce grossière (comme ici lorsque Pourceaugnac s’adressant à deux médecins chez Eraste les prend pour des cuisiniers, se voit ensuite poursuivi dans la salle parmi les spectateurs, par des apothicaires munis de seringues prêts à le piquer…). Mais Molière est un comique tragique : sous la farce perce l’horreur de caractères et de situations, indignes et pénibles. Avant que Lully dans le sillon du succès de Psyché, n’invente seul et définitivement, l’opéra français (tragédie en musique, mais sans le concours du génial Molière), la comédie-ballet rappelle quel fut le divertissement prisé par la Cour et surtout Louis XIV, heureux protecteur des deux Baptistes. Créé en 1669 à Chambord, Monsieur de Pourceaugnac épingle l’orgueil et la suffisance d’une gentilhomme de province, trop naîf, un rien empôté, sujet des intrigues d’un amoureux prêt à tout pour défendre celll qu’il aime…

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La nouvelle production réalisée dans un contexte propre aux années 1950, orchestrée par le tandem William Christie et Clément Hervieu accorde une place égale entre théâtre et musique. Jamais chant et dialogue parlé n’ont mieux été subtilement agencés, combinés, associés. L’imbrication est parfaite : les comédiens se prêtent à la danse, et les chanteurs jouent. Production événement.

 

 

Monsieur de Pourceaugnac de Molière, 1669
par Les Arts Florissants. William Christie, direction

Caen, Théâtre de Caen, du 17 au 22 décembre 2015
Versailles, Opéra royal, les 7,8, 9 et 10 janvier 2016
Aix en Provence, Grand Théâtre de Provence, les 13 et 14 janvier 2016
Madrid, Teatros del Canal, Sala Roja, les 21,22, 23 janvier 2016
Paris, Théâtre des Bouffes du Nord, du 1er au 9 juillet 2016

Avec
Claire Debono, dessus
Erwin Aros, Haute contre
Matthieu Lécroart, basse taille
Cyril Costanzo, basse

 

 

 

DVD, compte rendu critique. Molière / Lully : Le Bourgeois Gentilhomme. Denis Podalydès (1 dvd Alpha)

Moliere-Lully-bourgeois-gentilhomme-290-406-1-dvd-ALPHADVD, compte rendu critique. Molière / Lully : Le Bourgeois Gentilhomme. Denis Podalydès (1 dvd Alpha). Avant l’invention de la tragédie en musique (1673), la Cour de France s’enthousiasme pour les comédies ballets dont Le Bourgeois Gentilhomme (Chambord, 1670). Le duo Molière et Lully font une farce mordante qui épingle la vanité d’un parvenu bien ridicule. Tel un dindon qui use et abuse jusqu’à l’indigestion d’une « farce » bien garnie… (dans les deux sens du terme), Monsieur Jourdain joue les aristos, se paie à grands frais divers “maîtres”  … de musique et à danser, d’armes et de philosophie sans omettre le tailleur comme les cuisiniers qui offrent bonne chère au maître de maison flanqué de son parasite flatteur Dorante qui amant de Dorimène, fait croire à son riche ami que cette dernière en pince pour lui…. s’il la couvre de cadeaux et de bijoux (dont surtout un beau diamant scintillant). Sans flatteurs et escrocs, il n’est pas de dindon magnifique et ce Bourgeois Gentilhomme a tout du parfait nigaud qu’on trompe et qu’on dépouille.

La pièce mise en scène par Denis Podalydès présente au public la cohorte des flagorneurs, si inspirés en flatteries payantes, réglées en séquences successives tel un grand ballet social. La comédie amoureuse pointe son nez aussi grâce aux personnages de Cléonte et de Lucile…. Les deux jeunes âmes s’aiment mais le premier non gentilhomme ne peut prétendre épouser la fille Jourdain. C’est alors que Covielle (en vrai cerveau du clan et également serviteur de Cléonte) élabore un stratagème pour que Cléonte, devenu  « le fils du Grand Turc » demande la main à Jourdain qui … accepte illico trop flatté d’être devenu mamamouchi , c’est à dire Paladin  (grand final de l’acte IV). Finauds, Molière et Lully se sont entendus à célébrer l’art et le goût authentiques qui ne s’apprennent pas, au contraire de ce Jourdain ridicule qui s’entête à les maîtriser sans y rien entendre …jusqu’à la fin.

 

 

 

Denis Podalydès met en scène un Bourgeois Gentilhomme truffé de gags délirants qui ayant trouvé son public continue de tourner…

Double farce pour Jourdain

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Alors que Jean Vilar en 1954, souhaitait défendre un Molière brut, économe, sans effet parasite : c’est à dire « jouer la réplique et rien d’autre », sans ornements qui dénaturent, Denis Podalydès, lui, en 2012 (première de sa production entre autres présentée au festival off d’Avignon), opte pour une surenchère de gags : le « bazar » plutôt que la simplicité primitive du texte. Mais un bazar chic, dont le luxe visuel s’appuie bien sûr sur les formidable costumes signés Christian Lacroix. Cela hurle et crie beaucoup, en un délire de grandiloquence, servant le ridicule magnifique de ce Monsieur Jourdain, qui se pique de grandeur noble. A trop imiter le paon, Jourdain le caricature sans le comprendre. Tel serait la vision d’un Podalydès, généreux en parures, mouvements rapportés, surenchère comique mais parfois hélas gags outrés (les mimiques des instrumentistes appelés à départager musique et danse dans l’acte I…, comme les perruques Grand Siècle systématiquement portées de travers, ou la répétition de la boucle amoureuse des couples associés, boudeurs et boudeuses alternés (Acte III) : Cléonte / Lucile, d’un côté ; le valet de Cléonte : Covielle et Nicole, de l’autre. Répéter c’est prendre le risque de l’exagération voire de la lourdeur épaisse. Autre faiblesse de notre point de vue, la chorégraphie des danseurs, sorte  de mixte inabouti entre langage contemporain et gesticulation décalée.

Dans ce dispositif, le personnage de Jourdain, bien qu’incrédule et bon enfant qui s’émerveille, n’est qu’un benêt qui veut dépasser sa classe et effacer le noir étriqué, mais plein de bon sens, de son épouse.
Par contre la délicieuse et insolente mais juste servante Nicole (épatante jeune Manon Combes) perce infailliblement par sa sincérité
.

Filmé en novembre 2012  (déjà et à l’Opéra royal de Versailles : noblesse oblige), la production en costumes d’époque présente l’avantage de jouer tous les divertissements et intermèdes chantés et instrumentaux comme les entrées de ballets délirants et poétiques conçus  par Lully : ballet des tailleurs habillant Jourdain (fin du II); intermède de danses des cuisiniers  (fin du III); cérémonie turque de l’anoblissement de Jourdain (conclusion du IV)… enfin le ballet des Nations pour conclure le drame.  Le jeu des comédiens soulignent la farce et le comique des situations dont le cocasse déjanté  (le chaos barbare voire quasi transe collective de la cérémonie de Jourdain en mamamouchi reste le grand moment dramatique et…. musical).
Évidemment en petit effectif instrumental, la bande de musiciens pilotée par le violoncelliste Christophe Coin n’égale pas les fastes d’un vrai grand orchestre aussi scintillant que celui de la version de Benjamin Lazar et du Poème Harmonique de 2004 (de surcroît sur instruments  anciens, version de référence également éditée par Alpha). L’articulation affleure souvent le vociféré systématique (ainsi le personnage de Dorante agace à force de surjouer) mais l’intensité des acteurs rend le texte de Molière toujours aussi incisif et moderne.

CLIC D'OR macaron 200Nonobstant ces réserves de « spécialiste théâtreux qui boude son plaisir », le rythme de la performance, son caractère entier et parfois potache ont séduit le plus grand public. Au Bourgeois Gentilhomme, on vient rire et se fendre la panse. Podalydès l’a bien compris. Il nous en donne pour notre argent. Et le DVD édité par Alpha vient à point nommé, souligner la grande cohérence d’une vision théâtrale directe, franche, déjantée. Car nonobstant nos réserves de détail, la production a du rythme, ne cherche pas la poésie ni l’alanguissement (vers lequel tant la musique de Lully) mais un certain état d’urgence habilement mesuré et canalisé qui explique 3 ans après sa création et au moment de nouvelles reprises aux Bouffes du nord en juin 2015, du 26  juin au 26  juillet 2015, son attractivité globale persistante. Après le ridicule des actes I,II et III, le spectateur découvre la nouvelle intrigue et l’intelligence de Covielle qui permet au jeune Cléonte  d’épouser en fin d’action, sa belle Lucille à la barbe du père, le dindon Jourdain.

Molière et Lully : Le Bourgeois Gentilhomme
Chambord, 1670.

Mise en scène : Denis Podalydès
Scénographie : Eric Ruf
Costumes : Christian Lacroix
Chorégraphie : Kaori Ito

Monsieur Jourdain : Pascal Rénéric
Madame Jourdain : Emeline Bayart
Le Maître de musique / Dorante : Julien Campani
Le Maître à danser / Cléonte : Thibault Vinçon
Le Maître tailleur / Covielle : Alexandre Steiger
Le Maître d’armes : Nicolas Orlando
Le Maître de philosophie : Francis Leplay
Le garçon tailleur / Lucile : Leslie Menu
Nicole : Manon Combes
Dorimène : Bénédicte Guilbert
Deux laquais : Hermann Marchand, Laurent Podalydès
Danseuses : Jennifer Macavinta, Artemis Stavridi

Cécile Granger, soprano
Romain Champion, haute-contre
Marc Labonnette, basse taille

Instrumentistes baroques dirigés par Christophe Coin

Enregistré à l’Opéra royal de Versailles en novembre 2012. 1 DVD Alpha 707 – 2h45 minutes