Voilà une recréation attendue qui rectifie le parcours musical et artistique de Léo Delibes ; un compositeur de « second rang »… que l’on réduit toujours, à tort, à 2 tubes certes irrésistibles, le duo des fleurs de son opéra postérieur, Lakmé (créé 3 ans après Jean) et la valse lente de son ballet (admirable) Coppelia (sommet du ballet romantique classique)…
Ce « Jean de Nivelle » est le maillon décisif vers une reconnaissance légitime. Pour aboutir déjà au sommet accompli qu’est Jean de Nivelle créé en 1880, Delibes cisèle la forme poétique et lyrique dans des pièces très courtes, inspirées d’Offenbach, aux titres surréalistes et loufoques : « Le serpent à plumes », « l’asphyxie du Bigorneau », « Le Boeuf Apis »… Il y fait rire grâce à une plume efficace et juste. Cette maîtrise du bouffon, de la légèreté comique s’intègre aux scènes historiques de Jean de Nivelle qui demeure un opéra gothique et bourguignon, sous le règne de Louis XI.
Le présent enregistrement a bien compris les enjeux esthétiques d’une partition en rien sous dimensionnée vis à vis de la très célèbre Lakmé de 1883 : en réalité, Jean de Nivelle est un chef d’oeuvre hybride, inclassable, entre opéra-comique (sans récits parlés cependant, car continument chanté) et le demi-caractère (sur les pas du grand opéra, avec chœur et ballet), c’est une somme accomplie de subtilité et d’élégance où dans chaque tableau comme dans chaque air, c’est la clarté oxygénée du style, l’esprit de la nuance, le caractère de la finesse qui s’expriment et se déploient avec une grande justesse : « la perfection », comme l’a écrit Saint-Saëns admiratif.
Seule défaut ici, le choix de son sujet, trop historique, trop politique (la guerre du Bien Public et le dilemme de loyauté qui ébranle le cœur de Jean…). De fait, l’auditoire préférera évidemment la trajectoire plus lisible de Lakmé, héroïne amoureuse, passionnée, loyale, pathétique et tragique.
Sous le règne de Louis XI (1461-1483), – soit au plein XVè : un jeune noble Bourguignon fuit la Cour de France et se cache sous les habits de berger ; mais il croise le chemin de la délicieuse Arlette qui malgré le sortilège d’une sorcière (Simone), épousera celui qui rejoindra la bannière de France : Jean de Nivelle, en réalité Jean de Montmorency. L’action historique permet au génie de Delibes, déjà explicité dans ses 2 ballets admirables, Coppelia (pendant la Commune) puis Sylvia, de s’affirmer davantage encore, en terres lyriques, dans un ouvrage d’une exceptionnelle séduction formelle …
La version enregistrée ici écarte les dialogues parlés pour une version totalement chantée. 3 ans plus tard, l’auteur allait avec les mêmes librettistes, livrer « Lakmé », chef d’œuvre orientaliste absolu de 1883. Fidèle à la ligne exploratrice de la collection « Opéra Français » du Palazzetto Bru Zane, « Jean de Nivelle » est l’une des révélations de cet automne 2026 ; l’enregistrement en 3 cd, confirme l’élégance somptueuse d’un Delibes maître de la finesse et de la subtilité orchestrale : son orchestre égale les séductions d’un Saint-Saëns (particulièrement admiratif de l’ouvrage) ; malgré le nombre de caractères, le flux dramatique demeure intense et resserré, sans dilution, en particulier grâce à une indiscutable science des tableaux collectifs (ou scènes avec chœur), et surtout grâce à la très subtile caractérisation de chaque personnage qui les rend chacun, particulièrement crédible. L’amour, l’ivresse amoureuse colore chaque acte, et le duo Arlette / Jean jalonne toute l’action. De ce point de vue, la distribution réunie est un sans faute. Sur le plan formel, Delibes partage avec Saint-Saëns la volonté de fixer des marqueurs français dans le choix des séquences désormais significatives : « fabliaux », « Ballades », « couplets», « strophes », « romances »… autant d’intitulés, leur mise en forme, qui saluent un style propre à l’opéra romantique français de la fin du XIXè.
Distinguons quelques temps forts d’un opéra qui connut un grand succès, hexagonal mais aussi européen (dans la version sans dialogues parlés français)…
CD1 – la « Ballade de la mandragore », pour chœur et soliste : air envoûtant de la Sorcière Simone, brillant, style « grand opéra » (4) auquel succède l’air d’Arlette qui suit (irrésistible Mélissa Petit) : confession enivrée, éperdue de la jeune femme pour Jean (« C’est lui, c’est bien lui »). Dès son apparition en défenseur d’Arlette, le Jean de Montmorency de Cyrille Dubois affirme une ardeur irrépressible, un engagement d’autant plus délectable qu’il ne sacrifie jamais l’intelligibilité d’un chant embrasé, aussi tendre qu’intense (autoprésentation de son « couplet », 11, où le ténor capable de phrasés délectables et d’aigus clairs et lumineux, brosse un autoportrait plein de charme (comme constamment transi, amoureux). Le duo Jean / Arlette occupe le centre de l’acte I : Delibes cisèle l’effusion tendre, irrésistible du couple étoilé (14) dont le ravissement croisé cite, et Gounod et Massenet (« reste chaste et pure »), inscrivant ce duo de Delibes dans la haute tradition lyrique romantique française. Saluons aussi Le Charolais de Tassis Christoyannis, dans son Couplet n°18 : enjoué, badin, aux aigus faciles en voix de tête d’un baryton très à l’aise (et qui est familier des « recréations » du Palazzetto Bru Zane).
CD2 – ACTE II : après le prélude, d’une saisissante élégance (vivacité raffinée de l’orchestration), s’affirme l’art des coloratoure ; d’abord celui d’Isolin (avec le chœur, n°3 / très fluide Juliette Mey). Puis c’est surtout le grand air brillant d’Arlette : intitulé « fabliau » (n°13, « dans le moulin du meunier ») – dont l’agilité requise se rapproche de Lakmé et aussi Manon, soit plus de 7 mn d’un chant souverain et acrobatique qui densifie le premier personnage féminin. Véritable opéra du cœur, l’ouvrage enchaîne avec le superbe trio (n°18) où ardent embrasé, éperdu, enivré Cyrille Dubois, fait face à Arlette (avec la Diane de la même Juliette Mey), le garçon d’une volupté fervente (« je ne vous reverrai jamais ») ; son chant d’une impérieuse et irrépressible ardeur, entre désir et aussi jalousie car il pense alors qu’Arlette aime Saladin qui s’est déclaré… (et qu’il a tué). Saluons là encore l’exemplaire diction de Cyrille Dubois : « Prenez ma vie mourir en gentilhomme », puis révélant son identité (n°21) : « Je me nomme, Jean duc de Montmorency »…
CD3 — Tout l’acte final (ACTE III) est de la même somptuosité héroïque et lyrique, dès l’ouverture, dramatique et introspective (délicatesse et nuance des cordes) qui souligne avec tact combien l’orchestre se fait chant psychologique. S’imposent alors indiscutables les superbes « Strophes » (n°3), incantatoires et puissantes de la sorcière Simone (impeccable mezzo Marie Andrée B-Lesieur) : « Que mon font leurs chants », torche tragique, contrastée avec le choeur virile et insouciant : il y a du Verdi dans cet assemblage qui rappelle « Le Trouvère ». Mais Delibes même dans la noirceur et les ténèbres demeure élégant et somptueux. L’intuition de Delibas gagne encore dans la caractérisation sentimentale des deux amoureux dont l’orchestre exprime les plus fines nuances ; voilà pourquoi il s’agit bien d’un opéra du sentiment ; ainsi la trajectoire d’Arlette, superbe portrait féminin, équivalent de Manon de Massenet, éperdue et ardente dans ses 2 airs enchaînés : (Air et sa suite, n°8 puis 9). Toute la séquence est portée par une forte caractérisation des protagonistes, en particulier l’individualisme éperdu, le désir amoureux celui d’Arlette, et celui de Jean – à travers l’air de Charolais (Romance : »il est jeune et amoureux » (11) – soit deux jeunes âmes enivrées, habitées par leur passion que la musique analyse avec une exceptionnelle subtilité.
Le présent enregistrement répond à toutes les attentes qu’une telle recréation fait naître : la caractérisation fine et vraisemblable des (nombreux) caractères (protagonistes et figures plus comiques) ; souplesse transparente et dramatique de l’orchestre, avec valeur aussi rare que partagée ici, l’intelligibilité du français chanté par chaque soliste ; de ce point de vue, chaque situation, air, chœur, gagne un surcroît de vérité. Réalisation magistrale. CLIC de CLASSIQUENEWS automne 2026
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CRITIQUE CD événement. Léo DELIBES : Jean de Nivelle (Livre 3 cd Bru Zane label, janv 2026) – Opéra-comique en trois actes — livret d’Edmond Gondinet et Philippe Gille, créé à l’Opéra-Comique de Paris (salle Favart II) le 8 mars 1880. Coffret événement élu « CLIC » de CLASSIQUENEWS automne 2026
Jean de Nivelle : Cyrille Dubois
Arlette : Mélissa Petit
Simone : Marie-Andrée Bouchard-Lesieur
Diane / Le Page Isolin : Juliette Mey
Le Comte de Charolais : Tassis Christoyannis
Malicorne : François Rougier
Beautreillis : Jean-Philippe Mc Clish
Saladin / Un Héraut / Un Vieillard : Adrien Fournaison
HUNGARIAN NATIONAL PHILHARMONIC ORCHESTRA
György Vashegyi, direction
HUNGARIAN NATIONAL CHOIR
Csaba Somos, chef de chœur
Collection « Opéra français » – Bru Zane Label
LIRE aussi notre annonce du coffret Jean de Nivelle de Léo Delibes / 3 cd Bru Zane label, janv 2026) : https://www.classiquenews.com/cd-evenement-annonce-delibes-jean-de-nivelle-2-cd-bru-zane-label-janv-2026/
Le chef György Vashegyi et l’Orchestre Philharmonique avec le Chœur national Hongrois, poursuivent leur collaboration avec le Palazzetto Bru Zane : cette recréation de l’opéra-comique de Léo Delibes, « Jean de Nivelle » (créé en 1880 à l’Opéra Comique, mais aussi à Budapest – en hongrois en 1881 sous la direction de l’auteur !) souligne l’inspiration dramatique de Delibes qui s’associe ici aux librettistes Edmond Gondinet et Philippe Gille, avant que le trio ne façonne à trois, son futur chef d’œuvre orienta lisant, Lakmé.
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