vendredi 2 octobre 2026

CRITIQUE, opéra. LONDRES, Royal Opera House, le 1er octobre 2026. WAGNER : Parsifal. S. de Barbeyrac, E. Gubanova, C. Gerhaher, B. Sherratt, M. Stone… Jakub Hrůša / Evgeny Titov

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Mike Smith
Mike Smith
Mike écrit des chroniques de spectacles, en particulier pour la danse et à l'opéra. Il est basé au Royaume-Uni, mais travaille à l'International. Il est également journaliste de voyage. Il enseigne l'histoire ancienne et le journalisme à l'Université de Cardiff, au Pays de Galles. Mike Smith est également rédacteur en chef d'Arts Scene in Wales (asiw.co.uk).
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La nouvelle production de Parsifal de Richard Wagner, présentée au Royal Opera House de Londres du 1er au 17 octobre 2026, restera sans nul doute comme l’un de ces moments où le génie d’une partition rencontre une distribution d’exception. Sous la baguette de Jakub Hrůša, directeur musical de la maison, et portée par un plateau vocal rare, cette Bühnenweihfestspiel (« festival scénique sacré ») déploie une intensité émotionnelle et une beauté sonore qui transcendent largement les réserves que l’on peut formuler sur la mise en scène d’Evgeny Titov.

 

La grande réussite de cette production réside sans conteste dans son plateau. Le ténor français Stanislas de Barbeyrac, qui fait ici ses débuts dans le rôle-titre, incarne un Parsifal d’une justesse et d’une humanité inouïes. Sa voix, d’une clarté lumineuse, sait passer de l’innocence presque enfantine du « chaste fol » à la gravité du rédempteur avec une aisance confondante. Le ténor semble être né pour incarner la rôle de Parsifal dans le parcours qui mène le personnage de l’inconscience à une compassion si grande qu’elle rachète le monde. C’est exactement l’impression qu’il laisse : chaque inflexion, chaque regard, chaque silence participe à une incarnation d’une profondeur saisissante. Sa diction allemande est impeccable, et son art du phrasé wagnérien — cette capacité à déployer de longues lignes mélodiques sans jamais perdre le fil dramatique — force l’admiration. Il y a dans son Parsifal quelque chose de fragile et de déterminé à la fois, une vulnérabilité qui rend le personnage infiniment touchant.

 

 

À ses côtés, Ekaterina Gubanova compose une Kundry d’une intensité dramatique remarquable. La mezzo-soprano russe, dont l’art conserve une noblesse intacte, campe une créature tour à tour séductrice, souffrante et rédemptrice, avec une présence scénique magnétique. Son duel vocal avec de Barbeyrac au deuxième acte est un moment de théâtre total, où la séduction le dispute à la terreur. Christian Gerhaher, dans le rôle d’Amfortas, est bouleversant. Le baryton allemand, spécialiste des Lieder, apporte à ce roi souffrant une dignité déchirante. Sa voix, d’une douceur presque douloureuse, exprime à merveille l’agonie du chef de la confrérie du Graal, rongé par une blessure qui ne guérit pas. Brindley Sherratt, en Gurnemanz, incarne avec une autorité tranquille ce vieux chevalier qui connaît tous les secrets et narre l’histoire avec une générosité vocale impressionnante. Sa longue narration du premier acte, souvent périlleuse, est ici un modèle de clarté et de profondeur. Enfin, Mark Stone, en Klingsor, apporte au personnage une noirceur inquiétante et une puissance vocale bienvenue.

La direction de Jakub Hrůša est l’autre grand triomphe de la soirée. Le chef tchèque, dont c’est le premier Parsifal à Covent Garden, impose une lecture d’une superbe intelligence. On connaît son goût du risque et son refus de la prudence : « On peut choisir l’option prudente — ou prendre le risque total et simplement y aller et diriger. Peut-être que j’aimerais l’option prudente, mais je ne la choisis jamais », confiait-il récemment. Cette audace paie. Sous sa baguette, l’Orchestre du Royal Opera House déploie une palette de couleurs d’une richesse infinie. Le prélude, avec ses accords suspendus et sa tension sourde, installe d’emblée un climat d’attente mystique. Hrůša excelle à faire ressortir les détails de la partition — ces lignes intérieures souvent noyées dans des lectures plus massives — sans jamais perdre de vue l’architecture d’ensemble. Les transparences infinies de la partition, des accords du Prélude aux irisations du Graal, sont rendues avec une délicatesse et une précision remarquables. Il fait voyager l’auditeur dans les méandres d’une écriture d’une complexité extrême, mais toujours au service du drame. L’apothéose finale, avec ses cloches lointaines et ses harmonies suspendues, est d’une beauté à couper le souffle. De son côté, le Chœur du Royal Opera House, particulièrement sollicité dans les scènes du Graal, se montre à la hauteur de l’événement, avec une homogénéité et une puissance impressionnantes.

 

 

C’est hélas sur le plan scénique que le bât blesse. Evgeny Titov, dont c’est la première production pour Covent Garden, propose une lecture qui transpose l’œuvre dans un univers dystopique et hallucinatoire. Le spectacle est officiellement déconseillé aux âmes sensibles : nudité, sang, violence et automutilation sont au programme, avec des pyrotechnies au deuxième acte. Si l’intention de créer un choc visuel peut se comprendre — Parsifal est une œuvre qui parle de blessure, de souffrance et de rédemption —, la réalisation sombre dans un excès de littéralisme gore qui finit par desservir le propos. On a connu des lectures de Parsifal qui, par la suggestion ou la métaphore, parvenaient à faire ressentir l’horreur de la blessure d’Amfortas ou la perversité de Klingsor avec bien plus d’efficacité. Ici, le sang coule à flots, les corps sont exhibés dans des postures de martyre, et la violence devient un spectacle en soi. Cette surenchère finit par émousser la sensibilité du spectateur au lieu de l’aiguiser. On regrette que Titov, qui déclare vouloir « aller en profondeur dans la pièce » plutôt que de céder à des concepts superficiels, n’ait pas su trouver un langage scénique plus subtil pour exprimer les abîmes de cette partition. La beauté de la musique de Wagner, qui appelle une forme de transcendance, se heurte constamment à cette esthétique du choc, créant une dissonance dommageable. Les décors dystopiques et l’atmosphère cauchemardesque voulue par le metteur en scène ne manquent pourtant pas d’idées. Certaines images sont fortes, notamment dans la scène des Filles-fleurs, transformée en un tableau d’une étrange beauté vénéneuse. Mais l’ensemble souffre d’une surenchère qui transforme une tragédie métaphysique en spectacle de foire sanglant.

Parsifal est une œuvre exigeante, qui demande au spectateur une forme d’abandon et de lâcher-prise. Privé de la dimension spirituelle que la musique de Wagner appelle de ses vœux par une mise en scène trop terre-à-terre, le spectacle n’en demeure pas moins une réussite musicale de premier ordre. Il faut espérer que cette production, dans ses futurs retours, saura trouver un équilibre plus heureux entre l’audace scénique et la nécessaire élévation que réclame cette partition unique. En l’état, c’est un Parsifal à voir et à entendre pour la qualité exceptionnelle de son exécution musicale, et pour un ténor français qui, décidément, n’a pas fini de nous émerveiller.

 

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CRITIQUE, opéra. LONDRES, Royal Opera House, le 1er octobre 2026. WAGNER : Parsifal. S. de Barbeyrac, E. Gubanova, C. Gerhaher, B. Sherratt, M. Stone… Jakub Hrůša / Evgeny Titov. Crédit photo (c)

 

 

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