samedi 15 juin 2024

ENTRETIEN avec KARINE DESHAYES, à propos de L’Africaine de Meyerbeer, à l’Opéra de Marseille

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.

Opéra de MARSEILLE – ENTRETIEN avec KARINE DESHAYES, à propos de L’Africaine de Meyerbeer. Pour lancer sa nouvelle saison 2023 – 2024, l’Opéra de Marseille poursuit son cycle passionnant dédié à Meyerbeer. Après Les Huguenots qui refermaient la saison passée, voici L’Africaine, grand opéra oublié et pourtant drame passionnel et historique d’où surgit comme un diamant brut et noir, la sublime Selika, personnage central qu’incarne Karine Deshayes à partir du 3 octobre prochain… Le personnage bouleverse par sa force morale comme par sa fragilité ; c’est une prise de rôle attendue qui confirme la cantatrice dans les emplois de grands sopranos, tragiques et romantiques…

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CLASSIQUENEWS : Pouvons-nous évoquer les rôles mémorables que vous avez chantés à l’Opéra de Marseille ?

KARINE DESHAYES : La première fois que j’ai chanté à Marseille, c’était en 2013 pour La Straniera de Bellini (le rôle d’Isoletta), avec Patricia Ciofi et Ludovic Tézier (en version de concert). Se sont succédés ensuite I Capuleti e i Montecchi, toujours de Bellini (rôle de Romeo), La Donna del lago etElisabetta Regina d’Inghilterra de Rossini, La Reine de Saba de Gounod, et enfin, la saison dernière, le formidable rôle de Valentine des Huguenots de Meyerbeer.  

CLASSIQUENEWS : Qu’a de spécifique le personnage de Sélika, rôle central de L’Africaine de Meyerbeer ?

KARINE DESHAYES : Le rôle de Sélika est passionnant. À l’origine Cornélie Falcon qui a créé le personnage de Valentine dans Les Huguenots en 1836 devait créer ensuite celui de Sélika. Mais entre-temps elle perd sa voix, tandis que l’écriture de l’ouvrage est plus longue que prévue. La première version du livret déplaît au compositeur. L’Africaine n’est créée qu’en 1865, après une longue genèse de 30 ans. C’est finalement Marie Sasse, qui avait le même type de voix que Falcon, qui assurera la création du rôle de lika.

L’Africaine est un ouvrage très ambitieux mais aussi grave : comme ils avaient dénoncé dans Les Huguenots, la barbarie de la Saint-Barthélemy, Meyerbeer et Scribe critiquent, dans L’Africaine, l’esclavagisme. Cela sur un fond historique qui mêle colonialisme et religion. 

Souvent, les héroïnes de Meyerbeer ont un fort tempérament. Sélika, tout comme Valentine, est une femme forte, comme d’ailleurs Inès, le second personnage féminin tout aussi important. Sélika et Inès vont successivement sauver par amour la vie de Vasco. Comme Valentine qui, par amour, change de religion, trahissant son clan et sa famille… 

Si au début de l’ouvrage, Sélika paraît en esclave (bien qu’elle ose répondre avec fierté, ce qui lui est reproché), les actes IV et V dévoilent et soulignent sa vraie nature : c’est une reine. 

Sur le plan vocal, Meyerbeer utilise toute l’étendue de la tessiture, et cela pour tous les personnages. C’est un rôle exigeant, avec toutefois moins d’aigus que pour Valentine (un seul contre-Ut !). Meyerbeer puise dans le , tandis qu’il annonce Delibes avec Lakmé. On entend également Berlioz et Gounod. Meyerbeer était un précurseur.

Deux airs se détachent : la berceuse du II dont le thème revient trois fois, alterné avec les passages où Sélika exprime ses doutes, son impuissance car c’est une amoureuse malheureuse : Vasco est davantage préoccupé par sa gloire que par l’amour qu’éprouve pour lui Sélika. L’air qui dure près de huit minutes se conclut parune grande cadence a cappella tout à fait belcantiste. 

Puis, il y a le tableau final de l’Acte V où Sélika est tout le temps en scène. Après son duo avec Inès dans lequel les deux femmes qui aiment Vasco se confrontent avec respect, Sélika accepte par amour de renoncer, sauvant ainsi la vie des deux amants qui avaient été condamnés à mort. Alors qu’Inès et Vasco quittent l’île où se déroule l’action, Sélika se suicide en respirant le parfum des fleurs de l’arbre de la mort, le mancenillier. C’est une grande scène de folie, d’autant plus tragique que son « second », Nelusko, qui est amoureux d’elle mais qui ne peut la sauver, meurt à ses côtés.

CLASSIQUENEWS : Comment évolue votre voix ?

KARINE DESHAYES : J’ai toujours le même ambitus, mais avec le temps je suis plus à l’aise dans l’aigu, ce qui me permet d’aborder d’autres rôles. Chez Rossini, je passe ainsi du buffa au seria ; chez Mozart, je passe des rôles de travestis et de soubrettes à des rôles « nobles », c’est-à-dire de Zerline à Donna Elvira, de Cherubin à la Comtesse ou encore de Sesto à Vitellia. Je chante aujourd’hui les grands rôles belcantistes, mais aussi les compositeurs romantiques français.

CLASSIQUENEWS : Quelles sont vos relations avec Maurice Xiberras, le directeur de l’Opéra de Marseille ?

KARINE DESHAYES : Travailler à l’Opéra de Marseille est d’autant plus passionnant que Maurice Xiberras s’engage à redécouvrir des œuvres méconnues ; ce qui enrichit le métier et renouvelle le répertoire. Il est aussi l’un des rares directeurs à privilégier les chanteurs français ; lui-même étant chanteur, il sait cultiver un rapport facile et direct. Tout cela se déroule dans un esprit de troupe, ce qui est confortable. Je retrouve à Marseille ce que j’ai pu vivre aux côtés de Raymond Duffaut, Nicolas Joël, Hugues Gall. Je retrouve la même ambiance à Toulouse avec Christophe Ghristi.

CLASSIQUENEWS : Notez-vous des changements dans votre métier ?

KARINE DESHAYES : Après l’ère des divas, puis celle des chefs, nous vivons depuis plusieurs décennies à l’heure des metteurs en scène. Personnellement, je n’ai jamais eu à en souffrir. Ce qui m’inquiète actuellement en France, c’est plutôt la diminution des subventions, ce qui entraîne dans certains cas une baisse du nombre de productions. Si auparavant, chaque théâtre présentait 8 à 9 productions par an, certains aujourd’hui n’en n’affichent plus que 3… Cette évolution reste inquiétante, d’autant qu’elle ne favorise pas l’entrée dans le métier des jeunes chanteurs pour lesquels il est de plus en plus difficile de trouver du travail.

Propos recueillis en septembre 2023

Photo-Portrait de Karine Deshayes © Aymeric Giraudel

 

 

L’Africaine de Meyerbeer à l’Opéra de Marseille

 

AGENDA : Karine Deshayes incarne Selika, rôle principal dans L’Africaine de Meyerbeer, à l’affiche de l’Opéra de Marseille les les 3, 5, 8, 10 oct 2023 – Nouvelle production, premier spectacle de la nouvelle saison lyrique 2023 – 2024.

 

 

LIRE notre présentation ici : https://www.classiquenews.com/marseille-opera-meyerbeer-lafricaine-karine-deshayes-les-3-5-8-10-oct-2023-nouvelle-production/

Après Les Huguenots présentés en clôture de la saison passée, voici un autre grand opéra de Meyerbeer, celui-là oublié à tort. C’est donc un événement lyrique à Marseille et l’un des premiers temps forts de cette rentrée 2023.

 

 

LIRE aussi notre présentation de la nouvelle saison 2023 – 2024 de l’Opéra de Marseille : https://www.classiquenews.com/opera-de-marseille-nouvelle-saison-2023-2024/

OPÉRA DE MARSEILLE, nouvelle saison 2023 – 2024

 

 

LIRE aussi notre entretien avec Maurice XIBERRAS, directeur artistique de l’Opéra de Marseille, à propos de la nouvelle saison 2023 – 2024 : https://www.classiquenews.com/entretien-avec-maurice-xiberras-opera-de-marseille-a-propos-de-la-nouvelle-saison-2023-2024-de-lopera-de-marseille/

ENTRETIEN avec Maurice Xiberras / Opéra de Marseille à propos de la nouvelle saison 2023 – 2024 de l’Opéra de Marseille

 

 

VOIR LE TEASER DE L’AFRICAINE de MEYERBEER avec Karine Deshayes (Selika)

 

 

 

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