CRITIQUE, opéra (version de concert). PARIS, Théâtre des Champs-Elysées, le 31 mai 2024. HAENDEL : Tolomeo. F. Fagioli, G. Semenzato, G. Bridelli, C. Dumaux… Orchestre de Chambre de Bâle / Giovanni Antonini (direction).

A ne pas rater

Tolomeo de Georg Friedrich Haendel n’est aucunement une histoire égyptienne, puisque l’intrigue se déroule sur l’île de Chypre. Le livret adapté par Nicola Haym d’après un texte de Carlo Sigismondo Capece s’inspire encore de la tumultueuse histoire des Lagides, où Ptolémée IX a été chassé du trône d’Alexandrie par sa mère Cléopâtre III qui avait mis son fils puîné Ptolémée X-Alexandre Ier sur le trône. Coïncidence étonnante, l’opéra Berenice que Haendel a composé près de dix ans après s’inspire de la pharaonique fille de Ptolémée IX Sôter, la belle Berenice III (un opéra par ailleurs mis à l’affiche de ce même Théâtre des Champs-Elysées dix jours plus tôt, autre coïncidence… ou pas ) ! Outre l’emberlificotage dynastique passablement roboratif, Tolomeo porte la marque de la glorieuse époque du Haendel au zénith de sa création opératique.

 

 

Créé en 1728 au King’s Theatre de Haymarket de Londres, Tolomeo a vu se produire la fine fleur du chant italien dont Senesino, la Cuzzoni et surtout Faustina Bordoni dans le rôle de la princesse Elisa. Il est intéressant de noter que dans la partition on sent une certaine prédilection de Haendel pour la Bordoni notamment dans les airs qu’il lui confiait, d’une beauté exceptionnelle et d’une richesse musicale étonnante. Avec la Cuzzoni il restait un peu sur ses acquis à cause sans doute du caractère soupe-au-lait de la diva. Tolomeo est une des partitions les plus richement orchestrées de Haendel à cette période de faste. Cependant, dans les productions précédentes qui ont donné une version scénique ou en concert de cette partition ont admis que l’orchestre haendélien n’était pas plus qu’un ensemble à deux par partie au maximum. Or en observant les partitions, et connaissant l’écriture aux mille et un contrastes du compositeur saxon, on a pu se demander s’il ne serait pas trop ambitieux d’entendre un jour ces partitions avec toutes les parties que Haendel avait prévu. Héritier de l’opéra hambourgeois aux colorations pléthoriques et de l’orchestre corellien aux nuances polymorphes, le grand compositeur a fait la grande synthèse dans sa plume mais aussi, sans doute, dans le soin qu’il portait à l’orchestre comme instrument dramatique en soutien du livret et de la vocalité virtuose ou pas. Ce Tolomeo est le résultat d’une recherche approfondie de Clemens Birnbaum, ancien directeur du Festival Haendel de Halle et de la Händelhaus. Dans son étude, il donne un aperçu très convaincant de la taille insoupçonnée de l’orchestre du King’s Theatre. Cette production veille à restituer dans ce sens le son que les anglais ont pu entendre en 1728 et propose au public une sublime tapisserie aux timbres éclatants, une phalange de cordes assez confortable et un continuo aux basses fournies.

 

L’Orchestre de Chambre de Bâle est un régal dans cet opéra. Or on aurait aimé que pendant l’acte premier il y eut un peu plus d’engagement, ce qui a été le cas pendant la représentation au Concertgebouw des jours précédant ce concert. Il est important de saluer en revanche la justesse des cordes, la précision et l’équilibre des timbres et la subtilité des phrasés. Maestro Giovanni Antonini, nous révèle cette partition avec une énergie débordante et un sens du théâtre sans limites.

 

Dans le rôle titre, Franco Fagioli n’a plus de prise dans les médiums, ni la largeur de voix essentielles à ce rôle écrit pour Senesino. Ses da capi, même s’ils restent impressionnants n’ont pas l’envergure qu’ils requièrent, et son engagement théâtral laisse beaucoup à désirer. Face à lui, Christophe Dumaux est toujours intrépide et d’une remarquable justesse. Dans le rôle du « frère ennemi » de Tolomeo, il n’a rien du sadique Tolomeo du Giulio Cesare, mais plutôt une sorte d’amoureux transi doublé d’un honnête petit frère.
Giuseppina Bridelli est splendide dans le rôle d’Elisa. Le timbre est riche en contrastes, les da capi sont d’une grande beauté doublée d’une virtuosité naturelle. Chaque note est précise et ciselée avec soin, du grand art. Giulia Semenzato est une Seleuce de rêve. Rôle un peu trop « à mouchoir » à notre goût, Mlle Semenzato réussit à lui donner une épaisseur dans la grâce et l’élégance dans toute l’étendue de sa tessiture. Si on assistait à la restitution de l’orchestre de Haendel, ce soir nous avons vu renaître sous nos yeux les divines protagonistes de la création de Tolomeo, Mlles Bridelli et Semenzato ont un avenir aussi glorieux que leurs illustres prédécesseures. Enfin, la basse italienne Ricardo Novaro campe un Araspe correct et sans accroc. Il arrive à insuffler à ce faux méchant une dignité empreinte de toute la belle noblesse de sa voix profonde.

 

Après cette série sur les péripéties sentimentales et politiques de la dynastie Lagide d’Egypte, on peut affirmer que l’exotisme levantin a sans doute donné à Haendel son plus grand laboratoire de chefs d’oeuvre. De Giulio Cesare à Berenice et de Tolomeo à Israel in Egypt, il est temps désormais qu’on puisse entendre ces partitions avec ce soin de restitution informée que le superbe Ptolémée de ce soir, au coeur du temple de marbre et d’or de l’Avenue Montaigne.

 

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CRITIQUE, opéra. PARIS, Théâtre des Champs-Elysées, le 31 mai 2024. HAENDEL : Tolomeo. F. Fagioli, G. Semenzato, G. Bridelli, C. Dumaux… Orchestre de Chambre de Bâle / Giovanni Antonini (direction).

 

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