dimanche 20 septembre 2026

CRITIQUE, opéra. PARIS, Théâtre des Champs-Élysées, le 9 mars 2026. POULENC / ESCAICH : La Voix humaine / Point d’orgue. P. Petibon, C. Dubois, J. S. Bou. Olivier Py / Ariane Matiakh

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Créée quasiment à huis clos en 2021 à cause de la pandémie, l’électrisante production réunissant La voix humaine du duo Cocteau / Poulenc et la (re)création de Point d’orgue d’Olivier Py et Thierry Escaich est enfin présentée au public, cinq ans plus tard. Public étonnamment peu nombreux pour une première d’opéra mis en scène au Théâtre des Champs-Elysées, seulement 700 personnes… la musique contemporaine continuerait-elle de faire peur ? Cela est bien dommage car outre la puissance du spectacle en général, la musique de Thierry Escaich est riche d’harmonies et de contrepoints, sans jamais tomber dans le néo-classicisme, néo-Poulenc ou néo-quoi que ce soit d’autre, parfaitement intelligible tout en restant résolument moderne. Si Escaich se hisse aisément au niveau de Poulenc, on peut difficilement en dire de même pour Olivier Py par rapport au texte sublime de Cocteau. Le livret de Point d’orgue prend le contre-pied de La voix humaine, traitant en miroir des problèmes de « Lui ». Cet opéra construit sur la dépression et le sadomasochisme est servi par trois chanteurs exceptionnels scéniquement et vocalement : Patricia Petibon (Elle), Jean-Sébastien Bou (Lui) et Cyrille Dubois (l’Autre).

 

Tragédie lyrique en un acte écrite pour Denise Duval et créée à la Salle Favart en 1959, La voix humaine est un des sommets du théâtre Français mis en musique. Par son texte écrit par Cocteau en 1930 (créé à la Comédie Française par Berthe Bovy), par son argument poignant d’une femme au téléphone en pleine rupture, par sa musique où Poulenc déploie librement tout son art. L’écriture musicale est morcelée comme la conversation téléphonique, comme le pauvre cœur d’Elle qui ne sait plus quoi dire à l’être aimé.

Le livret de Point d’orgue est construit en miroir. Le personnage central est Lui, le mari d’Elle, en proie à la dépression sans cesse au bord du gouffre, victime de la violence psychologique, verbale, et peut être physique de l’Autre qui, selon Py, est « une allégorie de la dépression elle-même ». Lui est compositeur, n’arrive plus à composer, et est inspiré par le personnage de Poulenc, bipolaire. L’Autre provenant d’une classe sociale plus populaire devient le dealer, l’amant, le bourreau de Lui, le dominant tout à fait. Le langage est cru, voire violent ; il veut lui couper la main pour la donner à manger au chien (véritable chien admirablement calme sur scène). L’action se passe dans une chambre d’hôtel décrite à plusieurs reprises comme sale, en désordre. L’alcool, la drogue sont partout. Elle vient tenter une dernière fois de le sauver. Elle apparaît, contrairement à son double de la Voix humaine, comme une femme forte et lumineuse qui, malgré son espoir, ne parvient pas à le sauver. Elle partira seule et digne. L’écriture d’Olivier Py, construite sur des dodécasyllabes libres, est à la fois lyrique et abrupte, poétique et triviale, ne cherchant pour rien à se rapprocher de celle de Cocteau.

La partition de Thierry Escaich est magnétique, vibrante. Sans reprendre de motifs ni d’éléments de l’orchestration de Poulenc, il arrive quand même à prendre la suite de son illustre prédécesseur. L’orchestre est le même, mais il y ajoute un clavecin, référence au concert champêtre. Le clavecin est utilisé de manière sonore. Le timbre froid de l’instrument convient au glaçant personnage de l’Autre. La partition de ce dernier est extrêmement virtuose, savamment décousue pour illustrer un personnage constamment dans le jeu (malsain) : rapides vocalises, changements rythmiques, notes très aiguës, éclats de rires écrits… Seul clin d’œil à Poulenc, la sonnerie du téléphone. Thierry Escaich utilise plusieurs éléments musicaux de manière théâtrale. Des sons aigus ancrent l’angoisse de lui, une sorte de tango jazz incarnant le jeu de séduction malsain de l’autre, un Choral de Bach plane au dessus de la force de la dignité d’Elle, aux extrêmes de la tessiture de manière austère et spectaculaire. Pour ce qui est de la vocalité d’Elle, le langage est un peu plus large et lyrique que chez Poulenc, ce qui permet à l’interprète de se reposer un peu après le tour de force de La Voix humaine. Quant à Lui, le style est majoritairement déclamatoire, avec beaucoup moins d’éclat que l’Autre.

La mise en scène d’Olivier Py utilise intelligemment l’espace vertical du théâtre grâce à un chambre mobile tournant lentement dans le sens horaire dans La Voix humaine exprimant le tourment, voire l’ivresse, d’Elle. Y est accroché puis décroché une reproduction de l’Ophélie de Millais (visible à la Tate Britain). Elle est elle folle ? Ou décroche-t-elle à juste titré le tableau du mur de sa chambre pour crier qu’elle ne l’est pas ? Ici point de téléphone mais un ordinateur posé sur le sol de la chambre à laquelle elle parle sans le regarder. À se demander si elle vit vraiment le coup de fil où si elle ne fait que le rejouer seule encore et encore dans sa folie. En dessous de la chambre, une rue éclairée de deux réverbères, plus utilisée dans Point d’orgue.

Dans Point d’orgue la chambre cesse de tourner et deux pièces sont ajoutées : une salle de bain à droite et une antichambre (ou couloir de l’hôtel ?) à gauche. Ces espaces sont les lieux d’apartés, on boit en cachette dans la salle de bain où Lui apparaît gisant dans la baignoire, on téléphone dans l’antichambre pour demander à la réception du champagne ou encore une scie égoïne. Un sombre spectacle que cette deuxième partie qui mélange fantasmes, violences et burlesque morbide.

L’acteur principal de cette violence est Cyrille Dubois, terrible et maléfique. Habitué des mises en scène d’Olivier Py – on se souvient de son personnage drôle et coloré dans les Mamelles de Tirésias -, il réalise ici une performance scénique et vocale d’une remarquable virtuosité. Le rôle de l’Autre demande une agilité et une violence que peu d’autres ténors auraient été capables de donner. De son côté, Jean-Sébastien Bou est un désespéré poignant. Si l’écriture du rôle ne lui laisse que peu de place pour se déployer vocalement, il nous livre un sprechgesang ou recitar cantando des plus saisissant, comme si dans son ivresse il continuait de peser chacun des ses mots les plus abscons. Enfin, Patricia Petibon est immense. Dans les deux rôles mais tout particulièrement dans La Voix Humaine où elle incarne avec le lyrisme et l’expressivité qu’on lui connaît les sentiments mêlés d’une rupture que nous reconnaissons tous. Si la voix n’a plus la force d’il y a vingt ans, elle n’en est que plus touchante.

Le fantastique Orchestre National de France, aux inimitables pupitres de cuivres à la fois ronds et clairs, aux bois précis et aux cordes raffinées est mené avec souplesse et intelligence pas la cheffe française Ariane Matiakh, habituée des plus grandes scènes lyriques et de Poulenc à qui elle consacre deux enregistrements.

 

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CRITIQUE, opéra. PARIS, Théâtre des Champs-Élysées, le 9 mars 2026. POULENC / ESCAICH : La voix humaine / Point d’orgue. P. Petibon, C. Dubois, J. S. Bou. Olivier Py / Ariane Matiakh. Crédit photographique © Éric Bouloumié

 

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