Le firmament de cette fin d’été couronne, de brillants rais de lumière, le chef formidable de la cité des empereurs. Vienne dans son charme fécond ouvre la saison d’une de ses plus belles salles, le Theater an der Wien, par la puissante étoile de La Calisto parée d’immortalité par Francesco Cavalli. Ce chef d’œuvre du maître vénitien a su s’imposer à travers les âges sur toutes les scènes et rivalise avec les trois opus de son aîné Monteverdi sans perdre au change. L’écriture de Cavalli est efficace et d’une puissance dramatique qui annonce déjà la génération des Scarlatti et Caldara, voire Haendel. Ce ne serait pas infamant de mettre Cavalli à la tête de tous ces maîtres futurs et encore moins de voir ses opéras montés sur des scènes prestigieuses notamment avec des mises en scène telle celle que présente le célèbre théâtre viennois en ouverture de sa saison 26/27.
Mettre en scène le livret alambiqué et rebondissant de Giovanni Faustini est un défi continu pour l’imagination. Parfois sentimentale, souvent paillarde, l’intrigue tord le mythe de la farouche nymphe des bois pour en faire presque une fable post-moderne qui parle à notre sensibilité de créatures de l’ère des intelligences artificielles. En tous cas rien d’artificiel dans la mise en scène de Stefan Herheim, que de l’intelligence, de la justesse et beaucoup de poésie. Cette mise en scène est une lecture qui dépasse largement toutes les autres qu’il y a eu et doit figurer au panthéon illustre des plus belles mises en scène de tous les temps. Sans flagornerie ni exagération, Stefan Herheim a compris toutes les strates du livret et a très finement réussi à relever le défi dès le prologue. Le génial metteur en scène allemand sait doser avec audace et parcimonie des références à la fois à la culture pop et à l’art classique sans en alourdir les situations du livret original. Tout est un équilibre de contrastes sans en faire des tonnes, nous sommes transportés par la sensibilité profonde de la lecture de Herheim. La fil rouge de cette vision n’est autre chose que la poésie que toute l’équipe de mise en scène contribue à sublimer de scène en scène. Un des moments les plus envoûtants et inoubliables est la belle scène où Endymion chante son amour à la lune, un des avatars de son adorée Diane. Stefan Herheim et son équipe nous transportent dans une belle nuit claire pour voir le jeune pâtre s’envelopper littéralement de l’astre nocturne et puis s’assoupit entouré de lucioles qui se démultiplient en fond de scène pour y former dans leur danses les constellations. Stefan Herheim et son équipe ont ainsi conjugué sur scène, les puissantes « forces imaginantes » que Gaston Bachelard a su si bien décrire dans L’Eau et les rêves.
En fosse, Christina Pluhar tout aussi imaginative et juste nous bouleverse par sa lecture claire, précise, de cette Calisto. Jamais l’on sent une rupture de rythme ou une dynamique moins vive, toutes ses intentions sont équilibrées et restituées sans accroc par les excellentes et excellents musicienn.e.s de L’Arpeggiata. Vite, que la maestra Pluhar continue sa lancée sur Cavalli… et pourquoi pas Marazzoli ?
Le plateau est contrasté comme cet empyrée que le livret de Faustini. Peut-être que certaines de nos réserves portent sur certains des solistes et pas des moindres. La nymphe Calisto est incarnée par Vera-Lotte Boecker. Avec un abattage scénique manifeste et une présence rayonnante elle convainc théâtralement mais, malgré une voix dont les moyens sont spectaculaires, elle n’arrive pas à restituer la délicate architecture de Cavalli. Tout est trop robuste allant jusqu’à l’extrême dans « Non è maggior piacere » où elle manque d’agilité, et c’est bien dommage pour une telle soliste qui aurait pu nous faire monter aux astres avec le timbre formidable qu’elle possède. Hélas, dans le rôle de Diana, Luciana Mancini est dans un cas similaire. Alors qu’on arrive à apercevoir un timbre corsé ponctué de beautés réelles, on sent une certaine limite dans l’aisance de la ligne et parfois dans la restitution du texte, essentiel pour Cavalli. Luciana Mancini s’avère une comédienne intéressante mais elle semble écraser sa voix alors qu’elle a certainement dans son immense talent les qualités pour faire une Diana d’anthologie.
La Giunone et L’Eternità de Giuseppina Bridelli sont d’une perfection renversante. Giuseppina Bridelli sait parfaitement prendre à bras le corps ces deux rôles. Nous apprécions le costume de la reine des Dieux, signé Yashi, le clin d’oeil à la collection On Liberty de Vivienne Westwood avec tournure, jupe crayon et manches gigot est iconique et d’un grand raffinement. Giuseppina Bridelli est idéale dans ces rôles, à la fois vocalement et histrioniquement. Après nous avoir enthousiasmé en Falsacappa/Divine dans Les Brigands d’Offenbach à l’Opéra de Paris, Marcel Beekman est une Linfea touchante et coquine sans tomber jamais dans la caricature malgré le livret. Marcel Beekman est un soliste à la subtilité rare et le voir apparaître en Natura digne de Dürer nous ravit. Campant un Giove digne de Vittorio de Sica, Milan Siljanov nous enthousiasme avec une incarnation désopilante et avec une voix agile, un timbre solide et impressionnant dans l’amplitude du registre. En complice de légende, Renato Dolcini déploie toute la panoplie de ses talents multiples d’interprète dans le rôle de Mercurio. Pane est dévolu au formidable Juan Sancho, il est à la fois désarçonnant dans son air « Numi selvatici » et fantastique dans toute l’étendue de ses grandes qualités vocales et théâtrales. João Fernandes et Jake Arditti complètent le groupe des Faunes en Silvano et Satirino respectivement sans démériter tant ils regorgent des mêmes qualités que leurs camarades olympiens. L’Endimione rêveur d’Arnaud Gluck est une des interprétations les plus belles de toute cette production. Nous sommes transportés de joie d’entendre un tel soliste dans un rôle quasiment fait sur mesure pour lui. Arnaud Gluck est en plus un excellent comédien.
A la sortie de ce spectacle inoubliable, l’on tourne nonchalamment le regard vers le Nord-Ouest vers la demeure des astres, la Grande Ourse resplendit à l’horizon. Dans les circonvolutions du firmament, cette Calisto épouse l’éternité en parsemant des lumineuses promesses qui viendront déverser du rêve sur les esprits qui prennent la peine de l’observer.
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CRITIQUE, opéra. VIENNE, Theater an der Wien, le 16 septembre 2026. CAVALLI : La Calisto. V.-L. Boecker, M. Siljanov, L. Mancini, A. Gluck, G. Bridelli, R. Dolcini, J. Sancho, M. Beekman, J. Arditi… Stefan Herheim / Christina Pluhar. Crédit photo (c) Matthias Baus







