Il y a des soirs où le destin d’un artiste bascule. Ce soir-là, à Biarritz, dans le cadre du festival « Le Temps d’aimer la danse », le public a sans doute assisté à l’un de ces moments rares où un chorégraphe change de dimension. Martin Harriague, l’enfant du pays, déjà auréolé de succès (in loco) avec Crocodile en 2024 et America en 2025, n’était pourtant pas un inconnu dans ces murs. Mais avec Prométhée, sa dernière création, il franchit un cap. Un cap immense. Il y a un avant et un après.
Rappelons-le ici : Martin Harriague n’est pas seulement un invité de passage. C’est un enfant de la région, formé au Ballet junior de Biarritz, qui a fait ses armes sur les scènes internationales avant de revenir au pays. Depuis septembre 2024, il dirige le Ballet de l’Opéra Grand Avignon, sur scène ce soir. Et en janvier 2027, il prendra la tête du Centre Chorégraphique National de Biarritz, succédant à Thierry Malandain, fondateur de l’institution et il y a près de 30 ans, tout en prenant également les rênes du festival « Le Temps d’aimer la danse », dont Malandain assuré la direction artistique pendant 26 ans. Cette double casquette – artiste et futur directeur – donne à sa présence sur scène une saveur particulière. Mais ce soir, il n’était question ni de statut ni de responsabilités. Juste de danse. Juste de feu.
Il faut s’arrêter un instant sur un détail qui n’en est pas un. À l’Opéra Grand Avignon, lors de la création en décembre dernier, Prométhée était porté par l’Orchestre national Avignon-Provence, dirigé par Swann van Rechem, dont la présence sur scène, juché au-dessus du plateau tel un Olympe moderne, tel que nous l’écrivions alors, et qui participait pleinement de la dramaturgie. Ce soir, à Biarritz, point d’orchestre. Une bande-son. Certains puristes crieront au sacrilège. Ils auront tort. Car l’absence des musiciens produit un effet inattendu : elle concentre toute l’attention sur les corps. Sur ces treize danseurs du Ballet de l’Opéra Grand Avignon, d’une malléabilité et d’une énergie phénoménales. Sur leurs respirations, leurs appuis, leurs regards. Sur cette manière qu’a Harriague de faire naître le geste du silence avant de le laisser exploser sur les accords conquérants de l’Ouverture des Créatures de Prométhée de Beethoven. La partition, enrichie par les interventions du compositeur contemporain Fabien Cali, n’est plus qu’une toile de fond. Elle devient un simple vecteur. Et ce que l’on découvre alors, c’est la danse à l’état pur. Nue. Tranchante. Inoubliable.
Prométhée n’est pas une illustration. C’est une réinvention. Le chorégraphe ne suit pas un récit linéaire. Il capture l’essence du mythe en tableaux saisissants qui percutent le spectateur avec une force incroyable. Dès les premières minutes, la création de l’humanité se joue sous nos yeux : des corps inertes, manipulés avec une franchise presque chirurgicale, qui s’animent peu à peu jusqu’à exploser dans un langage chorégraphique d’une précision mathématique. Les danseurs deviennent tour à tour pantins désarticulés, créatures en transe, clones de Ken et de Barbie manipulés par des légistes, ou encore guerriers antiques dont les profils semblent surgis des vases grecs.
Les images défilent avec une puissance visuelle stupéfiante. Le vol du feu, évoqué par des jeux d’ombres et de lumières. La menace obsédante du rapace, prédateur éternel. Les costumes de Mieke Kockelkorn, véritables lambeaux de tissus à la beauté rude, épousent et magnifient chaque mouvement. Et dans cet époustouflant défilé, une constante : l’unisson parfait des danseurs avec la musique, cette capacité qu’ils ont de tomber à la perfection sur chaque note, chaque syncope, chaque tempo. Les ensembles sont millimétrés. Les solos, les duos, les trios s’enchaînent avec une fluidité déconcertante. Douces géométries, triangles mouvants, cercles chamaniques : Harriague orchestre ses interprètes avec une autorité tranquille, celle des grands.
Il faut mesurer ce que cela signifie. En une heure – une heure seulement, et c’est à la fois trop court et parfait –, Martin Harriague démontre qu’il sait construire, élaguer, faire des choix. Que son inspiration débordante, loin de le perdre, se met au service d’un axe clair, d’une dramaturgie limpide. Crocodile était une ode à l’amour, un bijou d’intimité., America était une satire mordante, une flèche décochée au monde de Donald Trump. Prométhée est d’une toute autre ampleur. C’est une œuvre totale, musicale, chorégraphique et déjà mythique. Un rituel contemporain où le mythe antique retrouve toute sa résonance brûlante.
Et lorsque le rideau tombe, lorsque les dernières notes s’éteignent, quelque chose d’attendu (d’espéré…) se produit : les hurlements éclatent, et les applaudissements s’éternisent. Le public se lève, comme un seul homme, pour célébrer non seulement une réussite artistique, mais la naissance d’un chorégraphe qui compte désormais dans l’espace chorégraphique européen. Un chorégraphe qui, à quarante ans, vient de signer une œuvre qui le parachute d’emblée parmi les talents les plus prometteurs de notre temps.
La danse contemporaine française tient là l’un de ses plus grands espoirs. Et Biarritz, sa terre d’origine, peut être fière. Le feu sacré de Prométhée, Martin Harriague l’a volé… et il le partage avec une générosité qui force l’admiration !
__________________________________________
CRITIQUE, festival. BIARRITZ, 36e festival « Le Temps d’aimer la Danse » (Gare du Midi), le 13 septembre 2026. « Prométhée » par Martin HARRIAGUE et le Ballet de l’Opéra Grand Avignon. Crédit photographique (c) Stéphane Bellocq








