COMPTE-RENDU, opéra. Strasbourg, ONR, le 16 oct 2020. Saint-Saëns : Samson et Dalila. Marie-Eve Signeyrole / Ariane Matiakh.

saint-saens-camille-portrait-carre-classiquenewsCOMPTE-RENDU, opéra. Strasbourg, ONR, le 16 oct 2020. Saint-Saëns : Samson et Dalila. Marie-Eve Signeyrole / Ariane Matiakh.Il aura donc fallu attendre 8 mois pour que Strasbourg puisse présenter une nouvelle production à l’Opéra national du Rhin : peu avant le spectacle, son directeur Alain Perroux, nommé l’an passé suite au décès inattendu d’Eva Kleinitz, remercie au micro l’ensemble des intervenants, dans leurs domaines technique et artistique respectifs, avec une émotion visible. Venu en nombre, le public a été réparti dans la salle dans le respect des mesures de distanciation, avant que la discipline de sortie en fin de soirée montre combien chacun respecte les nécessaires consignes d’organisation. Musicalement, ce contexte permet d’entendre le choeur réparti dans les deux derniers balcons en hauteur, …une satisfaction paradoxale à laquelle on ne s’attendait guère : on se régale de cette spatialisation où chaque pupitre s’oppose avec force détail, faisant de cette particularité l’un des grands moments de la soirée. On se félicite aussi d’avoir fait appel à Ariane Mathiakh (née en 1980) pour diriger la fosse, tant la Française insuffle une énergie sans pareil : à force de détails, sa direction sans vibrato, piquante et allégée (COVID oblige, les cordes ont été réduites), est un modèle d’élégance aérienne. Pour autant, l’ancienne lauréate de la première édition « Talents chefs d’orchestre Adami », en 2008, n’en oublie jamais le drame, donnant dès l’ouverture des couleurs sombres par des scansions appuyées aux contrebasses. Elle sait aussi ralentir le tempo dans des moments plus étonnants (premières mesures vénéneuses de “Mon coeur s’ouvre à ta voix” au 2e acte ou dans la Bacchanale au 3e acte, d’une grande tenue rythmique). On espère retrouver très vite cette baguette très imaginative, sur scène comme au disque.

 
 

SAINT-SAENS-SAMSON-opera-Rhin-ariane-Mathiak-signeyrole-critique-opera-classiquenews

 
 

Face à cette direction enthousiasmante, le plateau vocal se montre plus inégal. Convaincants : Jean-Sébastien Bou (son Dagon est d’une grande force théâtrale, bien épaulé par sa parfaite diction, idéalement projetée) ; de même, les seconds rôles superlatifs ne sont pas en reste : Wojtek Smilek et Patrick Bolleire – ce dernier familier du rôle (voir notamment à Metz https://www.classiquenews.com/compte-rendu-opera-metz-le-5-mai-2018-samson-et-dalila-saint-saens-jacques-mercier-paul-emile-fourny/ et Massy en 2018). Les deux rôles-titres sont plus problématiques : la Dalila de Katarina Bradic, dont le manque de puissance est audible dans les ensembles. C’est certainement ce qui explique pourquoi la mezzo serbe s’épanouit principalement dans le répertoire baroque, là où ses superbes couleurs cuivrées dans les graves font merveille – pianissimos très maitrisés. Ici, l’aigu est plus tendu dans les changements de registre au I, avec un manque d’éclat constant dans les forte. Même déception pour le très inégal Massimo Giordano (Samson), à l’émission instable et serrée dans l’aigu, sans parler de son vibrato prononcé. Seule la voix en pleine puissance séduit en de rares occasions, dans un rôle il est vrai redoutable.

La mise en scène de Marie-Eve Signeyrole joue la carte d’une transposition contemporaine réussie, imaginant deux camps irréconciliables, entre conservateurs au pouvoir et mouvement anarchique des clowns – ces derniers rappelant inévitablement leurs lointains cousins les gilets jaunes. Comme à son habitude (voir notamment son Nabucco https://www.classiquenews.com/compte-rendu-critique-opera-lille-le-19-mai-2018-verdi-nabucco-rizzi-brignoli-signeyrole/), Signeyrole s’appuie sur les dispositifs vidéo souvent filmés en direct et projetés sur plusieurs écrans, tout en expliquant son uchronie en un générique à la double fonction, didactique et satirique : la vision du monde politique, ainsi montrée, ressemble à une émission de télé-réalité, dont les spectateurs suivraient chaque épisode rocambolesque. Certains personnages n’hésitent pas à s’adresser directement à la caméra, tandis que l’utilisation d’un plateau tournant permet des allers-retours saisissants entre vies privée et publique : le ballet visuel incessant entre les différents tableaux est une grande réussite tout au long de la soirée, révélant un grand art dans les transitions. Juste aussi l’idée force de Signeyrole, de montrer Samson en handicapé physique, comme s’il revivait sans cesse le cauchemar de sa chute : le dîner de con organisé en son honneur au III donne à voir toute l’horreur de sa situation, tandis que la mise en scène se saisit astucieusement de l’accélération du récit à la fin : ici, le châtiment divin disparait au profit d’une sorte d’entartage politique à base de goudron et de plumes, en un final clownesque cohérent. Un travail global d’une belle richesse visuelle, toujours au service de l’oeuvre.

 
 
 
 

————————————————————————————————————————————————–

 

COMPTE-RENDU, opéra. Strasbourg, ONR, le 16 oct 2020. Saint-Saëns : Samson et Dalila. Katarina Bradic (Dalila), Massimo Giordano (Samson), Jean-Sébastien Bou (Le grand prêtre de Dagon), Patrick Bolleire (Abimélech), Wojtek Smilek (Un vieillard hébreu), Damian Arnold (Un messager philistin), Nestor Galvan (Premier Philistin), Damien Gastl (Deuxième Philistin), ChÅ“urs de l’Opéra national du Rhin, Orchestre symphonique de Mulhouse. Ariane Matiakh / Marie-Eve Signeyrole. A l’affiche jusqu’au 28 oct 2020 à Strasbourg puis les 6 et 8 novembre 2020 à Mulhouse. Photo : HDN Presse

Compte rendu, opéra. Tours. Grand Théâtre, le 18 mars 2014. Benjamin Britten : The Turn of the Screw. Isabelle Cals, Hanna Schaer, Cécile Perrin, Jean-Francis Monvoisin. Ariane Matiakh, direction musicale. Dominique Pitoiset, mise en scène

Le Tour d'ecrou Opéra de Tours mars 2014 © François Berthon  4895Initiative courageuse de la part de l’Opéra de Tours que de monter The Turn of the Screw – Le Tour d’écrou – de Britten, ouvrage encore insuffisamment joué dans l’Hexagone. Composé d’après la nouvelle du même nom écrite par Henry James et créé à la Fenice de Venise en septembre 1954, cet opéra en deux actes et un prologue nous narre les déboires d’une gouvernante – dont on ne saura jamais le nom – aux prises avec les esprits des anciens serviteurs de la maison désireux d’entraîner avec eux les deux enfants dont elle a nouvellement la garde. Une intrigue propice aux audaces harmoniques et aux couleurs inquiétantes, dont a parfaitement tiré parti le compositeur, créant une atmosphère angoissante, dont l’étau se resserre tel un écrou toute la soirée durant, pour un moment fort de vrai théâtre musical. C’est par un long silence que la représentation débute, laissant résonner le théâtre de tous ses murmures comme autant de fantômes, et ce n’est qu’ensuite que la musique peut occuper l’espace sonore.

Un Tour de très haut niveau

La maison tourangelle a servi cette pièce avec les honneurs qu’elle mérite, réunissant une distribution en tous points exemplaire et aux vocalités généreuses. Isabelle Cals coule sans effort son superbe soprano dans le personnage tourmenté de la Gouvernante, déployant sa voix riche et ronde, incarnant parfaitement cette figure complexe, dont on ignore si les spectres ne naissent pas uniquement dans son imagination.
Elle est secondée par une Hanna Schaer idéale en Mrs Grose, un rôle qu’elle a déjà incarné de nombreuses fois. On ne peut que se réjouir devant la fraicheur et la puissance de la voix de la mezzo suisse – qualités que sa Mistress Benson dans Lakmé ne laissait pas soupçonner – ne faisant qu’un avec ce personnage dépassé par les évènements et tout de tendresse maternelle.
Superbe également, le couple fantomatique. Cécile Perrin incarne une Miss Jessel à l’âme torturée, mélancolique et effrayante à la fois, à la présence scénique aussi magnétique que son instrument large et étendu, emplissant sans effort la salle. A ses côtés, Jean-Francis Monvoisin joue des particularités de son timbre pour dépeindre un Peter Quint menaçant, utilisant toutes les possibilités de sa voix pour un résultat saisissant. Et ce tableau ne serait pas complet sans deux enfants très convaincants, dont la performance est à saluer : Louise Van der Mee et Samuel Miles, tous deux d’une crédibilité redoutable, jusqu’aux couleurs inquiétantes qu’ils parviennent à trouver, notamment le jeune garçon, aussi ambigu qu’insondable.
Tous se révèlent en outre stylistiquement impeccables, et s’expriment dans un anglais au-dessus de tout reproche, une performance pour une distribution exclusivement francophone.
Et c’est avec évidence que les chanteurs évoluent dans la mise en scène réglée au cordeau par Dominique Pitoiset. Le scénographe a imaginé un lieu unique, le salon d’une maison des années 60 à la décoration sobre et dont la grande baie vitrée donne sur un petit jardin enneigé, au haut mur bordé de thuyas. Un véritable huis clos rendu plus étouffant encore par les éclairages remarquables de Christophe Pitoiset. La direction d’acteurs se révèle à la hauteur du cadre de scène, éblouissante de précision et de tension, tout temps mort paraissant interdit, sinon impossible.

Dans la fosse, les treize musiciens de l’Orchestre Symphonique Région Centre-Tours s’en donnent à cœur joie, chacun en position de soliste, et créent avec un plaisir évident les ambiances irrespirables imaginées par Britten. Participant activement au drame, Ariane Matiakh couve les instrumentistes de sa baguette et leur insuffle son énergie, prenant cette partition, qu’elle dirige pour la première fois, très à cœur. Une très belle soirée d’opéra, un ouvrage dramatiquement et musicalement très fort, de grandes voix, une mise en scène intelligente ainsi que des musiciens profondément impliqués, que demander de plus ?

Tours. Grand Théâtre, 18 mars 2014. Benjamin Britten : The Turn of the Screw. Livret de Myfanwy Piper, d’après la nouvelle éponyme de Henry James. Avec La Gouvernante : Isabelle Cals ; Mrs Grose : Hanna Schaer ; Miss Jessel : Cécile Perrin : Narrateur / Peter Quint : Jean-Francis Monvoisin ; Flora : Louise Van der Mee ; Miles : Samuel Mallet. Chœurs de l’Opéra de Tours ; Chef de chœur : Emmanuel Trenque. Orchestre Symphonique Région Centre-Tours. Ariane Matiakh, direction musicale ; Mise en scène et scénographie : Dominique Pitoiset ; Costumes : Nathalie Prats ; Lumières : Christophe Pitoiset ; Assistant mise en scène : Stephen Taylor ; Chef de chant : Matthieu Le Levreur.