COMPTE-RENDU, critique, opéra. NANCY, le 17 oct 2019. REYER : Sigurd. Frédéric Chaslin (version de concert).

SIGURD-REYER-opera-de-nancy-production-nouvelle-annonce-critique-opera-classiquenewsCompte-rendu, opéra. Nancy, Opéra national de Lorraine, le 17 octobre 2019. Reyer : Sigurd. Frédéric Chaslin (version de concert). Pour fêter le centenaire de la construction de son théâtre actuel, idéalement situé sur la place Stanislas à Nancy, l’Opéra de Lorraine a eu la bonne idée de plonger dans ses archives pour remettre au goût du jour le rare Sigurd (1884) d’Ernest Reyer (1823-1909) – voir notre présentation détaillée de l’ouvrage http://www.classiquenews.com/sigurd-de-reyer-a-nancy/ Qui se souvenait en effet que le chef d’oeuvre du compositeur d’origine marseillaise avait été donné en 1919 pour l’ouverture du nouveau théâtre nancéien ? Cette initiative est à saluer, tant le retour de ce grand opéra sur les scènes contemporaines reste timide, de Montpellier en 1994 à Genève en 2013, à chaque fois en version de concert. On notera que Frédéric Chaslin et Marie-Ange Todorovitch sont les seuls rescapés des soirées données à Genève voilà six ans.

D’emblée, la fascination de Reyer pour Wagner se fait sentir dans le choix du livret, adapté de la saga des Nibelungen : pour autant, sa musique spectaculaire n’emprunte guère au maître de Bayreuth, se tournant davantage vers les modèles Weber, Berlioz ou Meyerbeer. La présence monumentale des choeurs et des interventions en bloc homogène traduit ainsi les influences germaniques, tandis que l’instrumentation manque de finesse, se basant principalement sur l’opposition rigoureuse des pupitres de cordes, avec une belle assise dans les graves et des bois piquants en ornementation. La première partie guerrière tombe ainsi dans le pompiérisme avec les mélodies faciles des nombreux passages aux cuivres, il est vrai aggravé par la direction trop vive de Frédéric Chaslin, … aux attaques franches et peu différenciées. Le chef français se rattrape par la suite, dans les trois derniers actes, lorsque l’inspiration gagne en richesse de climats, tout en restant prête à s’animer de la verticalité des inévitables conflits. Malgré quelques parties de remplissage dans les quelques 3h30 de musique ici proposées, Reyer donne à son ouvrage un souffle épique peu commun, qui nécessite toutefois des interprètes à la hauteur de l’événement.

SIGURD à Nancy
un souffle épique peu commun
un superbe plateau…

 

 

C’est précisément le cas avec le superbe plateau entièrement francophone (à l’exception du rôle-titre) réuni pour l’occasion : le ténor britannique Peter Wedd (Sigurd) fait valoir une diction très satisfaisante, à l’instar d’un Michael Spyres (entendu dans un rôle équivalent cet été pour Fervaal https://www.classiquenews.com/compte-rendu-opera-montpellier-le-24-juil-2019-dindy-fervaal-spyres-schonwandt). Les quelques passages en force, bien excusables tant le rôle multiplie les difficultés, sont d’autant plus compréhensibles que  Peter Wedd multiplie les prises de risque, en un engagement dramatique constant. On lui préfère toutefois le Gunter de Jean-Sébastien Bou, toujours impeccable dans l’éloquence et l’intelligence des phrasés. Des qualités également audibles chez Jérôme Boutillier (Hagen), avec quelques couleurs supplémentaires, mais aussi un manque de tessiture grave en certains endroits dans ce rôle.

Vivement applaudie, Catherine Hunold (Brunehild) fait encore valoir toute sa sensibilité et ses nuances au service d’une interprétation toujours incroyable de vérité dramatique, bien au-delà des nécessités requises par une version de concert. On ne dira jamais combien cette chanteuse aurait pu faire une carrière plus éclatante encore si elle avait été dotée d’une projection plus affirmée, notamment dans les accélérations. L’une des grandes révélations de la soirée nous vient de la Hilda de Camille Schnoor, dont le velouté de l’émission et la puissance ravissent tout du long, en des phrasés toujours nobles. A l’inverse, Marie-Ange Todorovitch (Uta) fait valoir son tempérament en une interprétation plus physique, en phase avec son rôle de mère blessée, faisant oublier un léger vibrato et une ligne parfois hachée par un sens des couleurs et des graves toujours aussi mordants. On soulignera enfin les interventions superlatives de Nicolas Cavallier et Eric Martin-Bonnet dans leurs courts rôles, tandis que les choeurs des Opéras de Lorraine et d’Angers Nantes se montrent très précis tout du long, surtout coté masculin.

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COMPTE-RENDU, critique, opéra. Nancy, Opéra national de Lorraine, le 17 octobre 2019. Reyer : Sigurd. Peter Wedd (Sigurd), Jean-Sébastien Bou (Gunter), Jérôme Boutillier (Hagen), Catherine Hunold (Brunehild), Camille Schnoor (Hilda), Marie-Ange Todorovitch (Uta), Nicolas Cavallier (Un prêtre d’Odin), Eric Martin-Bonnet (Un barde), Olivier Brunel (Rudiger), Chœur de l’Opéra national de Lorraine, Merion Powell (chef de chœur), Chœur d’Angers Nantes Opéra, Xavier Ribes (chef de chœur), Orchestre de l’Opéra national de Lorraine, Frédéric Chaslin (version de concert). A l’affiche de l’Opéra national de Lorraine les 14 et 17 octobre 2019. Photo : Opéra national de Lorraine.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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APPROFONDIR (NDLR)*
L’actuelle exposition à Paris : DEGAS à l’opéra a mis en lumière le goût musical du peintre indépendant qui a exposé avec les impressionnistes. Degas a applaudi éperdument la soprano ROSA CARON créatrice du rôlede Brunnhilde dans SIGURD  de REYER. L’enthousiasme du peintre, inventeur de l’art moderne en peinture à l’extrême fin du XIXè fut tel que Degas écrivit même un poème pour exprimer l’émotion qui lui procurait Sigurd (applaudi plus de 36 fois à l’Opéra de Paris)… Degas était partisan du grand opéra à la française quand beaucoup d’intellectuels parisiens préféraient alors l’opéra “du futur”, celui de Wagner…  LIRE notre présentation de l’exposition « DEGAS à l’opéra » jusqu’au janvier 2020 :

http://www.classiquenews.com/degas-a-lopera-presentation-de-lexposition-a-orsay/

* note / ajout de la Rédaction

Compte-rendu, opéra. Montpellier, le 24 juil 2019. D’Indy : Fervaal. Spyres, Schonwandt

montpellier festival radio france 2019 soleil de nuit concerts annonce critique opera classiquenewsCompte-rendu, opéra en version de concert. Montpellier, Le Corum, Opéra Berlioz, le 24 juillet 2019. D’Indy : Fervaal. Spyres, Arquel, Bou… Schonwandt (version de concert). Neuf ans après la récréation en version de concert de L’Etranger (1903) de Vincent d’Indy (voir notre présentation du disque édité en 2013 par Accord : https://www.classiquenews.com/dindy-letranger-foster-20101-cd-accord/), le festival de Radio France remet au gout du jour la musique du compositeur avec l’un de ses ouvrages les plus emblématiques, Fervaal (1897) – voir notre présentation : https://www.classiquenews.com/vincent-dindy-fervaal-1897france-musique-dimanche-29-mars-2009-14h30/

Souvent qualifié de “Parsifal français”, l’ouvrage laisse transparaître l’immense admiration pour Wagner, en choisissant tout d’abord d’être son propre librettiste, puis en puisant son inspiration dans la mythologique nordique, ici transposée au service de la glorification du peuple celte. Au travers du parcours initiatique de Fervaal, d’Indy met en avant ses obsessions militantes, entre patriotisme royaliste et ferveur catholique, incarnées par le mythe du sauveur, ici adoubé par le double pouvoir religieux et politique contre les menaces des envahisseurs sarrasins. L’avènement d’un monde nouveau en fin d’ouvrage signe la fin des temps obscurs et du paganisme, tandis que les destins individuels sont sacrifiés au service de cette cause. La misogynie et le profond pessimisme de d’Indy suintent tout du long, répétant à l’envi combien l’amour n’enfante que douleur : la femme, dans ce contexte, ne peut représenter que l’enchanteresse qui détourne du devoir, rappelant en cela les sortilèges séducteurs de la Dalila de Saint-Saëns.

dindy_etranger_foster_tezier_cd_accord_vincent_DindySi le livret tient la route jusqu’au spectaculaire conseil des chefs, et ce malgré une action volontairement statique en première partie, il se perd ensuite dans un redondant deuxième duo d’amour et un interminable finale pompeux. Initié en 1878, l’ouvrage trahit sa longue et difficile gestation par la diversité de ses influences musicales, de l’emphase savante empruntée à Meyerbeer et Berlioz au II et III, au langage plus personnel avant l’entracte. D’un minimalisme aride, difficile d’accès, le prologue et le I entremêlent ainsi de courts motifs aux effluves légèrement dissonantes, révélateurs d’ambiances fascinantes et envoûtantes, au détriment de l’expression de mélodies plus franches. L’orchestration laisse les cordes au deuxième plan pour privilégier les vents, tandis que les solistes s’affrontent en des tirades déclamatoires étirées, semblant se parler davantage à eux-mêmes qu’à leurs interlocuteurs.

On pourra évidemment regretter le peu d’interaction entre les solistes réunis à Montpellier, alors que d’autres versions de concert se prêtent parfois au jeu d’une animation minimale du plateau, à l’instar de celles proposées par René Jacobs. Quoi qu’il en soit, on note d’emblée le trait d’humour bienvenu de Michael Spyres (Fervaal) qui arbore un kilt sombre, sans doute pour rappeler ses origines celtes, avant de s’emparer de ce rôle impossible avec la vaillance et l’éclat des grands jours : très à l’aise tout au long de la soirée, il reçoit logiquement une ovation debout en fin de représentation. Ses deux principaux partenaires se montrent également à la hauteur de l’événement, tout particulièrement Gaëlle Arquez (Guilhen) dont la pureté du timbre et la rondeur d’émission ronde ne sacrifient jamais la compréhension du texte. On note toutefois quelques légers problèmes de placement de voix dans les interventions brusques – qui ne gâchent pas la très bonne impression d’ensemble.
Mais c’est peut-être plus encore Jean-Sébastien Bou (Arfagard) qui séduit par son talent dramatique et l’intensité de ses phrasés, portés par une diction minutieuse. On lui pardonnera volontiers une tessiture limite dans les graves, tout autant qu’un manque de couleurs vocales ; d’autant plus que le baryton français semble souffrir d’une toux qui lui voile légèrement l’émission, ici et là. A ses cotés, hormis un inaudible Rémy Mathieu, les seconds rôles affichent une fort belle tenue, surtout à l’oeuvre dans la scène du conseil précitée. On mentionnera encore une fois la prestation parfaite de Jérome Boutillier, entre aisance vocale et interprétation de caractère, qui le distingue de ses acolytes.

On n’est guère surpris de voir Michael Schonwandt tirer le meilleur de l’Orchestre de l’Opéra national Montpellier Occitanie, en un geste classique très équilibré qui convainc tout du long, à l’instar des deux choeurs très bien préparés. Outre la diffusion sur France Musique, un disque devrait parachever cette renaissance de l’un des monuments de la musique française de la fin du XIXème siècle, dans la lignée de ses contemporains Chausson et Magnard.

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Compte-rendu, opéra en version de concert. Montpellier, Le Corum, Opéra Berlioz, le 24 juillet 2019. D’Indy : Fervaal. Michael Spyres (Fervaal), Gaëlle Arquez (Guilhen), Jean-Sébastien Bou (Arfagard), Elisabeth Jansson (Kaito), Nicolas Legoux (Grympuig), Eric Huchet (Leensmor), Kaëlig Boché (Edwig), Camille Tresmontant (paysan, Chennos),  François Piolino (Ilbert), Rémy Mathieu (Ferkemnat, Moussah), Matthieu Léccroart (Geywihr, paysan), Eric Martin-Bonnet (Penwald, Buduann), Pierre Doyen (messager, paysan), Jérôme Boutillier (paysan, Gwelkingubar), Anas Séguin (Berddret), Guilhem Worms (Helwrig), François Rougier (paysan, berger, barde). Choeur de la radio lettone, Choeur et Orchestre de l’Opéra national Montpellier Occitanie, Michael Schonwandt (direction).

REPORTAGE vidéo : Bérénice de Magnard à l’Opéra de Tours (4,6,8 avril 2014)

Bérénice de Magnard (1909) ressuscite à l'Opéra de ToursREPORTAGE vidéo : Bérénice de Magnard à l’Opéra de Tours. Jean-Yves Ossonce engage toutes les forces vives de l’Opéra de Tours pour offrir une nouvelle production de l’opéra oublié d’Albéric Magnard, Bérénice, composé en 1909, créé en 1911 à l’Opéra Comique. Wagnérien et pourtant d’une inventivité inédite, puissante et originale, Magnard renouvelle la figure antique traitée avant lui par Racine et Corneille : le compositeur réussit le portrait du couple amoureux que la politique défait malgré eux. C’est pourtant leur profondeur morale et émotionnelle qui intéresse Magnard : son opéra est une épure dramatique et psychologique, conçu comme un huit clos théâtral, qui atteint au sublime à l’égal des tragédies raciniennes mais désormais enrichi et comme réchauffé par le flamboiement raffiné de l’orchestre. Grand Reportage vidéo avec Catherine Hunold (Bérénice), Jean-Sébastien Bou (Titus), Jean-Yves Ossonce (directeur musical de l’Opéra de Tour), Alain Garichot (mise en scène)…. Reportage exclusif © CLASSIQUENEWS.COM 2014

CLIP vidéo. Bérénice de Magnard à l’Opéra de Tours

BERENICE Opéra de Tours avril 2014 © François Berthon  6145CLIP vidéo : Bérénice de Magnard à Tours. Recréation majeure à l’Opéra de Tours : la nouvelle production de l’opéra Bérénice d’Albéric Magnard (1911) créée l’événement les 4,6 et 8 avril 2014. D’une grandeur humaine raffinée, ciselée comme une épure tragique, l’écriture de Magnard assimile et Wagner et Massenet avec une sensibilité instrumentale et une vitalité rythmique, originales, souvent inouïes. Dans la fosse, Jean-Yves Ossonce, détaillé, dramatique, réunit un plateau idéal : Catherine Hunold et Jean-Sébastien Bou, dans les rôles principaux : Bérénice et Titus, offrant aux figures antiques, une intensité poétique très convaincante.

Ayant perdu sa mère alors qu’il n’avait que 4 ans, Magnard peint dans le portrait de Bérénice, une figure de femme admirable, mesurée, loyale, d’une intégrité morale exemplaire qui laisse la place peu à peu au renoncement ultime après avoir été passionnément amoureuse. Saisi par Tristan und Isolde de Wagner, découvert à Bayreuth en 1886, Magnard se destine à la musique, devenant l’élève de Dubois, le proche de Ropartz. La pulsation rythmique rappelle Roussel, les raffinements harmoniques, Dubois ; et le caractère langoureux extatique, le Wagner de Tristan et de la Walkyrie. Bérénice est une Isolde française, un hommage personnel et puissamment original à l’œuvre wagnérienne.

Nouvelle production événement. CLIP vidéo exclusif CLASSIQUENEWS.COM

Lire notre compte rendu critique de Bérénice d’Albéric Magnard à l’Opéra de Tours avec Catherine Hunold et Jean-Sébastien Bou

Compte rendu, opéra. Tours. Grand Théâtre, le 4 avril 2014. Albéric Magnard : Bérénice. Catherine Hunold, Jean-Sébastien Bou, Nona Javakhidze, Antoine Garcin. Jean-Yves Ossonce, direction musicale. Alain Garichot, mise en scène

BERENICE Opéra de Tours avril 2014 © François Berthon  6145Pour le centenaire de la disparition d’Albéric Magnard, l’Opéra de Tours a eu le nez fin en programmant pour trois soirées sa rare Bérénice (4,6, 8 avril 2014), ces représentations n’étant que les secondes depuis la création de l’œuvre en décembre 1911. En 2001, l’Opéra de Marseille avait osé redécouvrir cette tragédie lyrique après la lettre, et puis plus rien.
Disciple de Jules Massenet, Théodore Dubois et Vincent d’Indy, échaudé par l’échec de ses ouvrages lyriques précédents, Yolande et Guercœur, et peinant à trouver un nouveau sujet pour la scène, Magnard se voit suggérer en 1904 la figure de Bérénice, qui finit par le hanter tout à fait.
Plutôt que mettre en musique les vers de Racine, geste qu’il considérait comme un affront au génie de l’auteur, le compositeur décide d’écrire son propre livret en s’inspirant de diverses sources, allant jusqu’à puiser dans une Bérénice égyptienne. C’est ainsi que la reine de Judée se trouve rajeunie, que Titus ne monte sur le trône de son père défunt qu’au deuxième acte, et que Bérénice achève l’œuvre en offrant sa chevelure, symbole de sa féminité, à la déesse Vénus, comme un renoncement à ses charmes fermant ainsi pour toujours son cœur à l’amour.

Racine à l’opéra

La partition s’ouvre par une introduction respirant le large et les embruns, résumant à elle seule les thèmes qui seront développés durant le drame, servie par une écriture qui rappelle irrésistiblement Berlioz et son Île inconnue.

 

 

BERENICE Opéra de Tours avril 2014 © François Berthon  6018

         

 

 

Par la suite, le langage utilisé par le compositeur est celui de la déclamation mélodique, couvrant un large ambitus mais toujours au service du texte, sous lequel se tisse une harmonie qui rappelle aussi bien Wagner que Debussy, et préfigurant par instants déjà Poulenc. Racine est bien entendu présent, par la majesté des personnages, en particulier le rôle-titre, à la fierté impériale, alors que Titus ploie sous les doutes et les tourments. Un ouvrage qui se noue comme un dialogue, les répliques des autres personnages ne venant que conforter les deux protagonistes dans leurs choix et leurs résolutions.
La richesse de l’orchestration met en valeur le travail effectué par Jean-Yves Ossonce et son Orchestre Symphonique Région Centre-Tours, débordant de la fosse jusqu’à occuper les loges supérieures de l’avant-scène. La cohésion des musiciens se révèle remarquable, sans faiblesse du début à la fin malgré la densité de l’écriture musicale et les difficultés qui en découlent. Tout au plus pourrait-on souhaiter encore davantage de subtilité et de liquidité dans les accents des cordes, mais la performance de l’ensemble est à saluer bien bas.
Invisibles, les chœurs servent avec bonheur leurs parties, chansons calomniant Bérénice autant que voix des marins manœuvrant les rames du navire emportant la jeune femme loin de Rome.
Tenant les rênes de cette soirée, le chef confirme ses affinités avec ce répertoire, dont il souligne autant les filiations que les particularités et qu’il sert avec un bonheur communicatif.
Grâce à douze années passées à la Comédie Française, Alain Garichot connaît bien ce sujet célèbre entre tous, et sert son illustration lyrique avec un immense respect. Il imagine une scénographie dépouillée et intemporelle, offrant à voir tantôt une colonne dorique, tantôt une statue, l’ouvrage culminant sur une proue de bateau couronné de sa voile, représentation simple et efficace du départ de Bérénice sur les flots. Des images dont la majesté conviennent admirablement à l’œuvre et qui permettent à la musique de se déployer pleinement.
La direction d’acteurs est à l’avenant, centrée sur les deux amants déchirés par le devoir. Bérénice demeure toujours altière, mesurée dans ses mouvements, retenue jusque dans la colère, les sentiments la dévorant de l’intérieur sans qu’elle laisse paraître son trouble autrement que par ses mots ; contrairement à Titus qui ne cesse de se mouvoir, agité par son trouble, implorant, à genoux, étendu aux pieds de sa maîtresse, sans parvenir à trouver la paix. Une opposition saisissante, qui fait écho à la partition, d’une grande justesse.
Entourant le couple central, les seconds rôles remplissent parfaitement leur rôle.
Nona Javakhidze incarne une Lia aussi bien maternelle que sévère, faisant admirer son beau mezzo rond et ample, mais que davantage de luminosité aurait aidé à servir ce répertoire dans toute sa clarté. Mucien au cœur sec, Antoine Garcin met à profit la profondeur de sa voix de basse pour incarner le devoir, rude et inflexible.
L’ouvrage trouvant sa palpitation au cœur de la passion qui anime les deux amants, il fallait trouver deux interprètes à même de rendre justice à cette musique. Aussi dissemblables que complémentaires, Jean-Sébastien Bou et Catherine Hunold délivrent une prestation d’une qualité exceptionnelle.
Lui confirme la place qu’il occupe actuellement dans le paysage lyrique français, grâce à sa voix de baryton claire et puissante, jamais grossie mais toujours percutante, à l’aise dans l’aigu, ciselant son texte avec la précision de ses grands aînés. Il se donne tout entier dans ce Titus torturé par le devoir, abhorrant le pouvoir avant d’avoir régné, d’une grande vérité dramatique dans sa vulnérabilité.
Elle démontre une fois encore qu’elle est bien ce soprano dramatique à la française qu’il nous manquait depuis longtemps. L’instrument se déploie peu à peu, paraissant grandir au fur et à mesure que le drame se joue, mais jamais au détriment des mots, énoncés à fleur de lèvres. Si le bas-médium et le grave surprennent par leur peu d’appui – sécurité pour permettre au registre supérieur de durer tant en vaillance qu’en longévité ? – l’aigu éclate, solide et puissant, d’un impact tétanisant. Parfois un rien tendu dans les sauts d’intervalles, il trouve sa plénitude dans les longues tenues lorsqu’il est préparé et détendu, ainsi que l’exigent les grandes voix. L’abandon devenant inéluctable, la fureur s’apaise, laissant place à d’ineffables nuances, faisant irradier un « je t’aimerai toujours » suspendu, comme arrêtant le temps, à la sincérité bouleversante.
Dotée d’un port de reine et d’un magnétisme scénique évident, elle occupe le plateau par sa seule présence, stature d’airain et noblesse jusque dans le sacrifice. Tant de qualités qui nous font rêver à une Reine de Saba de Gounod et, dans un tout autre répertoire, à une Norma qui augure du meilleur.
Une redécouverte majeure, un pari risqué de la part de l’Opéra de Tours mais remporté haut la main, qui réhabilite l’originalité d’Albéric Magnard. A quand Guercœur ?

Tours. Grand Théâtre, 4 avril 2014. Albéric Magnard : Bérénice. Livret du compositeur d’après Racine. Avec Bérénice : Catherine Hunold ; Titus : Jean-Sébastien Bou ; Lia : Nona Javakhidze ; Mucien : Antoine Garcin. Chœurs de l’Opéra de Tours et Chœurs Supplémentaires ; Chef de chœur : Emmanuel Trenque. Orchestre Symphonique Région Centre-Tours. Direction musicale : Jean-Yves Ossonce. Mise en scène : Alain Garichot ; Décors : Nathalie Holt ; Costumes : Claude Masson ; Lumières : Marc Delamézière

Illustrations : © François Berthon 2014

Publications. Opéra magazine n°94. Avril 2014

opera-magazine-avril-2014-n94_couverture-OM94Publications. Opéra magazine n°94. Avril 2014. Couverture et grand entretien : Jean-Sébastien Bou, baryton. Début d’année chargé pour le baryton français : après Frédéric dans Lakmé, à l’Opéra-Comique, et Raimbaud dans Le Comte Ory, à l’Opéra de Lyon, il incarne Titus dans la rare Bérénice d’Albéric Magnard, à l’Opéra de Tours, à partir du 4 avril 2014. Il y sera dirigé par Jean-Yves Ossonce, l’un des tout premiers chefs à lui avoir fait confiance. À 43 ans, les portes d’une grande carrière internationale s’ouvrent désormais devant Jean-Sébastien
Bou, avec une création mondiale de Marc-André Dalbavie au prochain Festival de Salzbourg, puis une nouvelle production de Don Giovanni à la Monnaie de Bruxelles, signée Krzysztof Warlikowski.

Rencontres
Lucinda Childs : La chorégraphe américaine met en scène, à l’Opéra National du Rhin, Doctor Atomic, l’opéra de John Adams et Peter Sellars, inspiré de la vie de J. Robert Oppenheimer et créé à San Francisco, en octobre 2005.

Paul Daniel : Directeur musical de l’Orchestre National Bordeaux
Aquitaine depuis septembre 2013, le chef britannique, en attendant des opéras mis en scène, dirige l’acte III de Siegfried en concert, à l’Auditorium, les 11 et 13 avril.

Sophie Karthäuser : Avec un album intitulé Les Anges musiciens…, la soprano belge se consacre à la mélodie. Le 5 avril, à Versailles, c’est la chanteuse d’opéra que l’on fêtera, dans Tamerlano de Haendel.

Philippe Hurel : à partir du 15 avril, sur la scène du Capitole de
Toulouse, le compositeur français propose son premier opéra : Les Pigeons d’argile.

Christian Lauba : à partir du 25 avril, au Grand-Théâtre de Bordeaux, un autre compositeur français présente son premier opéra : La Lettre des sables.

Edgardo Rocha : à partir du 7 avril, le ténor uruguayen est l’une des têtes d’affiche de l’Otello de Rossini, aux côtés de Cecilia Bartoli, au Théâtre des Champs-Élysées.

Anniversaire
Boris Christoff
L’illustre basse d’origine bulgare aurait eu 100 ans, le 18 mai. Né en 1914, mort en 1993, Boris Christoff a durablement marqué la mémoire des mélomanes dans des rôles auxquels sa voix et sa personnalité restent indissolublement liées, comme Boris Godounov, Filippo II, Padre Guardiano ou Méphistophélès. Occupant, dans l’univers de la mélodie russe, un statut équivalent à celui de Hans Hotter ou Dietrich Fischer-Dieskau dans le lied
allemand, prolongeant le mythe Chaliapine aux yeux et aux oreilles de l’Occident, il a également été un exemple pour de nombreux chanteurs de l’ancien bloc de l’Est.

En coulisse

En direct du Met. Lancées en 2006, pour mieux faire connaître le théâtre et élargir sonpublic, les diffusions du Metropolitan Opera de New York, en direct dans les salles de cinéma, sont devenues une source de revenus non négligeable pour la maison. Opéra Magazine a suivi en coulisses la retransmission du Prince Igor de Borodine, le 1er mars dernier.

In memoriam

Gérard Mortier
Emporté par un cancer, le 8 mars dernier, à l’âge de 70 ans, celui qui n’était plus que conseiller artistique du Teatro Real aura profondément marqué l’histoire du théâtre lyrique, ces quarante dernières années. Adulé par les uns, honni par les autres, Gerard Mortier a toujours défendu, de Bruxelles à Madrid, en passant par Salzbourg et Paris, la même conception de l’opéra, en s’entourant d’artistes venus des horizons les plus divers qui, pour certains, lui doivent leur gloire internationale.

Comptes rendus
Les scènes, concerts et récitals.

Guide pratique
La sélection CD, DVD, livres et l’agenda international des spectacles.

Opéra magazine n°94, avril 2014. Sortie : mercredi 2 avril 2014.