samedi 22 juin 2024

CRITIQUE, opéra. OPÉRA GRAND AVIGNON, le 13 octobre 2023. DVORAK : Rusalka. Ani Yorentz Sargsyan, Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil, Benjamin Pionnier.

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Voilà une mise en scène plus que séduisante qui prend en compte et respecte le rythme même de la partition sans les distorsions habituelles ni les décalages, ni les intrusions parasitaires d’une vidéo qui s’immisce voire bouleverse enjeux et relations entre les personnages [cf les lectures transformatrices des Tcherniakiov et Warlikowski]. 

 

 

Depuis un Berlioz revisité avec beaucoup de tact [qui interrogeait déjà la puissance du désir], il y a plusieurs années au Tap de Poitiers, Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil, confirment d’évidentes qualités d’explicitation là où sévissent souvent des élucubrations théâtreuses usées, systématiques quand elles ne sont pas douteuses. 

L’argument de cette mise en scène est d’abord sa clarté ; le bassin olympique et le milieu des sportives en nage synchronisée qui participent d’ailleurs activement à la scénographie, sont d’autant mieux insérés dans l’opéra de Dvorak que la figure même des naïades soulignent le milieu d’où vient l’héroïne : Rusalka. Celle-ci devrait accepter de nager parmi ses semblables, à l’écart de toute présence humaine, loin des hommes qui pourraient la souiller. 

L’élément liquide est omniprésent d’autant mieux suggéré par le bassin de natation restitué en coupe et ouvert vers le public… L’action principale s’y déroule. De sorte qu’incidemment, l’eau occupe l’espace de la salle et immerge symboliquement les spectateurs. Régulièrement la nage des sportives, filmées au préalable, est projetée de telle sorte que la ligne d’eau correspond à celle du bassin sur la scène : belle illusion optique dont la réussite souligne davantage cette parfaite concordance entre le sujet de l’opéra et l’action dramaturgique réalisée. 

 

 

Rusalka en nageuse olympique 

 

 

Pourtant protégée et mise en garde par deux instances protectrices, Vodnik, (l’esprit des eaux) et la magicienne Jezibaba,  – c’est à dire symboliquement son père et sa mère, Rusalka refuse cet ordre immuable et fait le choix de vivre sa propre vie. Mais à quel prix, et après combien d’obstacles comme d’épreuves… Tout cela est parfaitement exposé dans la mise en scène qui soigne l’esthétique de chaque référence aquatique. Si elle veut l’amour, Rusalka devra se faire aimer d’abord; puis espérer, attendre, se languir [l’air à la lune], se transformer, se sacrifier, souffrir [air lamento du II] , renoncer, s’effacer, pardonner… Au final, Rusalka se montre plus humaine que quiconque et mérite bien d’être reconnue comme telle. La trajectoire est ici idéalement exprimée. 

De toute évidence, la production écarte ici toute expression fantastique et surnaturelle, toute référence à la légende slave. Pour mieux se concentrer sur ce que vit Rusalka sur scène. Itinéraire de toutes les héroïnes romantiques à l’opéra… Elle doit souffrir si elle veut s’émanciper, passer par différentes étapes et doit faire l’expérience des hommes, leur nature corruptible et inconstante.

Rusalka ne doit vivre que dans les yeux et par le diktat des hommes. Son itinéraire montre en réalité tout l’inverse dans la formidable épopée que nous dit la musique. 

Le timbre fruité et souple de la soprano Ani Yorentz Sargsyan captive de bout en bout, éclairant et sa quête d’humanité et tous les affres qu’elle doit surmonter pour accomplir son identité. Chaque air important est magistralement investi, de la prière à la lune, sommet émotionnel d’une amoureuse éperdue, à … sa dépression impuissante et accablée au II, face à l’Ondin, aussi désemparé qu’elle. 

Évidemment la transposition produit de surprenants décalages comme la figuration de Jezebaba en… nettoyeuse de surface, gants de protection et balai serpillière en mains. La grande transformatrice, magicienne aux potions convoitées, en prend pour son grade… sans sacrifier sa puissance car l’engagement de la mezzo Cornelia Oncioiu est total, comme l’est aussi Irina Stopina dans le rôle de la Princesse à laquelle elle confère une présence somptueusement véhémente… [vraie Freia échappée d’un opéra de Wagner]. 

Les hommes sont plus problématiques à notre avis. Avouons notre déception à leur endroit. Ni le père / l‘Ondin ni le Prince n’apporte ce trouble nécessaire qui aurait pu sublimer davantage l’aura de la belle naïade. En outre, aussi engagé soit le ténor Misha Didyk dans le rôle du Prince, on a du mal à croire qu’il puisse visuellement susciter le désir brûlant de la naïade [l’objet du désir est exprimé par plusieurs séquences vidéo ou un bellâtre en costume, dans son couloir de natation, paraît en grand écran]. 

Distinguons cependant le chant articulé de Fabrice Alibert qui offre une  incarnation réellement prenante du chasseur et du garde forestier à la cour du Prince : ardent, expressif, habité. 

 

JUSTESSE DE LA TRANSPOSITION… Au titre des réussites évidentes, soulignant la fusion qui s’accomplit entre le sujet opératique et le regard défendu par les metteurs en scène, la vidéo de nageuses en action synchronisée pour l’intermède orchestral qui introduit le tableau choral à la cour du Prince : ce ballet aquatique en total osmose avec la partition renforce encore la justesse de cette transposition. 

De même, la seconde partie (III ème acte) s’ouvre sur un film dévoilant le spleen d’une nageuse : « se maquiller, s’apprêter pour être les filles de l’eau, les filles, toujours les filles,… tout cela, ce n’est pas être une femme »… Le parallèle est éloquent avec l’ambition de l’ondine Rusalka prête à tout pour devenir celle qu’elle souhaite être. Quitter ses sœurs, son père, son milieu… En réalité rompre avec l’image de jeune vierge pure « aux cheveux d’or, aux pieds d’albâtre », telle que les 3 nymphes le chantent au début du III (excellent trio composé de Mathilde Lemaire, Marie Kalinine, Marie Karall). En finir avec l’icône et la figure fantasmatique ; vivre sa propre vie, c’est à dire ses désirs [qui la portent vers le prince], la promesse d’une vie sensuelle voire amoureuse. Photo des nymphes / naïades ci dessus © Cedric-Delestrade.

Pour autant, La princesse a bien compris le trouble qui empêche le prince de l’aimer profondément ; ayant parfaitement identifié sa rivale, elle maudit et rejette à la fin de l’acte II, celui qui a clairement choisi la créature froide et muette, sa  » biche blanche » irrésistible, vrai fantasme incarné. 

 

FOSSE MIROITANTE… En fosse et de plus en plus cohérente voire somptueuse, la sonorité de l’Orchestre National Avignon-Provence, sous la baguette attentive de Benjamin Pionnier, scintille de tous ses feux, bois à la fête, – clarinettes et cor anglais en particulier, aux côtés des bassons et de la flûte,- autant de timbres complices du chant de la harpe, d’une volupté secrète, enfin révélée, à chaque apparition de l’ondine admirable. 

Le spectacle est total. Sa réussite est d’autant plus méritoire qu’il s’agit aussi du travail en concertation entre les 4 opéras régionaux : Avignon, Nice, Toulon, Marseille…  – Dernière date à l’affiche d’Opéra Grand Avignon : aujourd’hui, dim 15 oct 2023, 15h. Incontournable.

 

 

 

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CRITIQUE, opéra. OPÉRA GRAND AVIGNON, le 13 octobre 2023. DVORAK : Rusalka. Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil / Le lab, Benjamin Pionnier, direction. Photos de la production Rusalka à l’Opéra Grand Avignon © studio Delestrade Avignon

 

 

Distribution

Direction musicale : Benjamin Pionnier
Mise en scène, costumes et scénographie :
Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil

Le Prince : Misha Didyk
La Princesse étrangère : Irina Stopina
Rusalka : Ani Yorentz Sargsyan
L’Esprit du lac : Wojtek Smilek
Ježibaba : Cornelia Oncioiu
Le garçon de cuisine : Clémence Poussin
Première nymphe : Mathilde Lemaire
Deuxième nymphe : Marie Kalinine
Troisième nymphe : Marie Karall
Le garde forestier / La voix d’un chasseur : Fabrice Alibert

Choeur et Ballet de l’Opéra Grand Avignon
Orchestre national Avignon-Provence

Reprise de RUSALKA  / Prochaine étape : Opéra de Bordeaux, les 8, 10, 12 nov 2023 :  https://www.opera-bordeaux.com/opera-rusalka-rencontre-avec-jean-philippe-clarac-et-olivier-deloeuil-metteurs-en-scene-42592  / puis Opéra de Nice, du 26 au 30 janvier 2024.

 

 

Photo : © Le Lab / JP Clarac; O Deloeuil

 

 

 

 

 

approfondir

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LIRE tous nos articles Opéra Grand Avignon, saison 2023-2023 (entretien avec Frédéric Roels, temps forts de la saison 2023-2024, etc… : https://www.classiquenews.com/?s=avignon

Lien directs :

ENTRETIEN avec Frédéric ROELS, directeur de l’Opéra Grand Avignon, nouvelle saison 2023 – 2024 : https://www.classiquenews.com/entretien-avec-frederic-roels-directeur-de-lopera-grand-avignon-a-propos-de-la-nouvelle-saison-2023-2024/

Opéra Grand Avignon : nouvelle saison 2023 – 2024 / Temps forts : https://www.classiquenews.com/opera-grand-avignon-nouvelle-saison-2023-2024-presentation-et-temps-forts/

 

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