vendredi 14 juin 2024

CRITIQUE, opéra. NANCY, Opéra national de Lorraine, le 9 mai 2023. Paderewski : Manru. T. Blondelle, G. Summerfield, J. Kelly, G. Nagy… K. Kastening / M. Gardolinska.

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.

 

C’est ébloui que l’on est sorti de l’Opéra national de Lorraine (où la Pologne est tellement importante historiquement parlant…) grâce à cet opéra inconnu qu’est « Manru » du tout aussi inconnu compositeur polonais Ignace Paderewski. A son époque pourtant, l’homme était une star du piano, en même qu’un compositeur fêté et un homme politique de premier plan puisqu’il ne fut rien moins que le Premier ministre de son pays natal, juste après le premier conflit mondial ! Créé en 1901 à l’Opéra de Dresde (en allemand), l’ouvrage (unique composition lyrique de son auteur) est une partition qui sent bon le post-wagnérisme par sa luxuriance et les nombreux Leitmotiv dont la partition est pétrie, tout en y intégrant une veine mélodique toute latine, inspirée de l’opéra italien et français, et une dernière enfin héritée de la tradition folklorique slave. D’ailleurs le livret de cet opéra (écrit par le dramaturge germanique Alfred Nossig) – communément appelé le « Carmen polonais » – oppose deux univers antagoniques et qui s’affrontent (à mort), celui des paysans et celui des tziganes, dont Manru est le chef, alors qu’il est épris de la villageoise Ulana. Après bien des hésitations, Manru abandonne son amoureuse pour revenir dans son clan et à ses racines, mettant au désespoir son énamourée qui se suicide, tout de suite vengée par son soupirant Urok lequel assassine par vengeance autant que par dépit amoureux, le tzigane maudit.

D’abord présenté à l’Opéra de Halle, en Allemagne, le spectacle est proposé ici dans sa version originale allemande (alors que les épisodiques reprises, essentiellement en Pologne, l’avaient été dans une mouture polonaise), et dans une mise en scène confiée à la régisseuse allemande Katharina Kastening qui met ici en exergue le caractère universel et intemporel du rejet de l’autre et de sa différence, et ces villageois haineux qui taguent sur les murs de la maisonnée du couple maudit des « On est chez nous » et autre « X », lesquels nous renvoient immanquablement et tristement à notre contemporanéité (d’autant que les costumes de Gideon Davey, renvoient à notre époque), avec des tziganes guère plus tolérants, mais c’est une éternelle histoire là-aussi… Belle idée d’avoir divisé la masure du couple en deux, dont les deux différentes parties s’éloignent l’une de l’autre au fur et à mesure que la séparation de Manru d’avec Ulana se précise.

 

 

A Nancy, MANRU, drame polonais révélé
expose le talent de la soprano française Lucie Pyramaure (Asa)
et du violoniste Artur Banaszkiewicz

 

 

La distribution réunie à Nancy relève presque du sans-faute, à commencer par le choix des deux héros, le ténor belge Thomas Blondelle en Manru et la soprano anglaise Janis Kelly en Hedwig. Le premier offre à son personnage sa splendide voix de ténor dramatique, dotée d’inflexions cajoleuses, et d’une endurance à toute épreuve, tandis que la seconde domine sans faille son écrasante partie, avec une voix plus lyrique que dramatique, mais des aigus d’airain, et ses qualités d’actrice donnent à voir les facettes changeantes de son personnage – tour à tour femme éperdue d’amour puis torturée jusqu’au suicide. Leur duo fonctionne à merveille, culminant dans un duo d’amour d’une intensité véritablement solaire tandis que celui de la séparation s’avère déchirant de dramatisme douloureux.

Dans le rôle de la mère d’Ulana, Genna Summerfield (Ulana), après des débuts hésitants et un organe un peu trémulant le temps de se chauffer, reprend les rênes de sa voix, et compose un personnage touchant et complexe, à la fois compatissant et inflexible. Le baryton hongrois Gylia Nagy campe un Urok bondissant scéniquement, doté d’une voix à la fois puissante et mordante, incarnant là aussi un personnage complexe et multiple, parfois bienveillant et parfois intrigant et manipulateur. L’Asa de la soprano française Lucie Pyramaure est la révélation de la soirée, car voilà une grande voix lyrique déjà prête pour tous les grands rôles pucciniens, large et puissante, à l’aigu sûr et sonore, un talent à suivre de près !
De son côté, le baryton polonais Tomasz Kumiega (Oros) fait également sensation, et l’on regrette dès lors qu’il n’intervienne que dans le dernier acte, tandis que le baryton Halidou Nombre (Jagu) – dont le programme de salle nous apprend qu’il a été tour à tour ingénieur aéronautique et mannequin –, peut-être ferait-il mieux de retourner à ses premières amoureuses (par ailleurs autrement lucratives) car son baryton est déjà fatigué pour ne pas dire élimé. Ce n’est pas le cas des doigts diaboliques du violoniste virtuose Artur Banaszkiewicz qui brille dans les deux longs soli qui lui sont confiés dans les actes II & III, qui soulèvent légitimement l’enthousiasme du public !

Et pour le reste de la partie musicale, on retrouve avec bonheur la cheffe polonaise Marta Gardolinska, directrice musicale de l’Opéra national de Lorraine, qui ravit une nouvelle fois par l’énergie qu’elle insuffle à sa phalange. Superbe cette tension dramatique qui ne se relâche jamais, mais aussi la conviction mise à défendre la partition, tout autant que sa capacité à magnifier les sonorités instrumentales, la plupart du temps rutilantes, voire enivrantes.
Bravo à elle – et à l’Opéra national de Lorraine d’avoir ressuscité cette pépite lyrique et d’avoir permis au public lorrain d’en goûter tous les sortilèges orchestraux comme vocaux !

 

 

 

 

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CRITIQUE, opéra. NANCY, Opéra national de Lorraine, le 9 mai 2023. Paderewski : Manru. T. Blondelle, G. Summerfield, J. Kelly, G. Nagy… K. Kastening / M. Gardolinska. Photos © Jean-Louis Fernandez.

 

 

 

VIDÉO : Artur Banaszkiewicz joue un extrait de « Manru » de Paderewski à l’Opéra national de Lorraine

 

 

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