lundi 17 juin 2024

CRITIQUE, opéra. BRUXELLES, La Monnaie, le 11 mai 2023. SAINT-SAËNS : Henry VIII. L. Lhote, M. A. Henry, N. Gubisch … Olivier Py / A. Altinoglu.

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.

 

 

 

 

 

Sur la douzaine d’opéras que Camille Saint-Saëns composa entre 1872 et 1911, c’est bien simple… on n’en joue qu’un seul régulièrement, son fameux « Samson et Dalila » (dont l’Opéra Grand Avignon mettra à son affiche en juin prochain), et qui demeure donc le seul à être joué sans interruption depuis sa création à l’Opéra de Weimar en 1877 (grâce à l’indéfectible soutien de Liszt). De tous les ouvrages du compositeur français (Déjanire, Ascanio, Phryné ou Proserpine), un seul – après Samson -, a laissé quelques traces durables : Henry VIII dont les barytons chantent quelquefois en récital l’air « Qui donc commande quand il aime ? ». Les librettistes Pierre Léonce Détroyat et Armand Silvestre proposèrent d’abord leur livret à son aîné Charles Gounod qui le refusa, car il n’aimait pas le personnage qu’il aurait dû défendre en musique, ce « pourceau couronné, ce Barbe-Bleue émérite, doublé d’un pitoyable et vaniteux théologien » selon ses propres mots ! Henry VIII, qui échut donc à Saint-Saëns, est un ouvrage dont les teintes délicates et l’intimité dominent largement, et où le compositeur fait ressortir la cruauté du drame, en la mettant en contrepoint d’une ambiance et d’une distinction toutes royales. Henry VIII, après tout et on le sait, était un musicien subtil ; il est ici à la fois monstrueux et délicat, cruel et passionnément épris. Anne de Boleyn n’est pas moins monstrueuse d’ambition et pourtant fragile, car elle pressent déjà sa fin tragique. Quant à Catherine d’Aragon, elle évolue de la douceur à la fermeté sans jamais se départir de sa noblesse.

La nouvelle reprise de cette opéra malchanceux au Théâtre Royal de La Monnaie de Bruxelles – après les essais du Théâtre Impérial de Compiègne (avec Philippe Rouillon et Michèle Command) en 1991 et le Gran Teatre del Liceu (avec Simon Estes et Montserrat Caballé) en 2002 – fait donc figure d’événement, et le voyage vers la Capitale belge (le titre est à l’affiche jusqu’au 27 mai) paraît s’imposer à tout amateur de rareté lyrique et / ou du genre « Grand-Opéra français » auquel il s’apparente.

L’événement, c’est aussi que Peter de Caluwe a fait appel au duo (sur scène comme dans la vie) Olivier Py / Pierre-André Weitz pour mettre en images ce grand-opéra – après l’éclatante réussite qu’avait constitué le parangon du genre, en 2011 sur cette même scène : leurs inoubliables « Huguenots » de Meyerbeer (repris la saison dernière in loco). L’on pouvait faire confiance à l’ancien directeur du Festival d’Avignon – auto-proclamé dans le programme de salle (et à juste titre !) comme « Monsieur Grand-Opéra » – de donner tout son lustre à ce flamboyant ouvrage. 

Py n’occulte rien de la violence du Monarque (son air « Si j’apprends qu’on s’est raillé de moi, la hâche désormais… ») et de son époque, qu’il transpose ici à celle du livret, c’est-à-dire en pleine révolution industrielle du dernier quart du 19ème siècle, ce dont atteste les costumes des protagonistes comme du chœur (à l’exception de Jeanne d’Aragon, qui conserve ses oripeaux du XVIème siècle). On y retrouve, grâce à son scénographe Pierre-André Weitz, le même goût du faste et du spectaculaire qui avait déjà fait le succès des Huguenots précités, avec ces magnifiques éléments de décors mobiles formant un palais sombre et noir, mais munificent. On y retrouve aussi les éclairages violents (alla Caravage) qu’il affectionne tant (ici réglés par Bertrand Killy) et ces scènes de foule qu’il manie comme personne, de même que sa marotte pour les hommes nus parmi les danseurs (mais un seul se prête au « jeu » ce soir !) dans les nombreuses chorégraphies dont la partition est truffée. 

Las, le grand ballet (de 25 minutes !) qui clôt l’acte II et qui devait être interprété (par une brillante équipe de dix danseurs, pendant l’entracte) sur une scène placée à l’extérieur sur le parvis du théâtre a dû être supprimé au dernier moment à cause de la pluie, les écrans placés un peu partout dans le théâtre montrant une image figée de ce podium trempé, tandis que la musique (enregistrée) du ballet résonnait depuis des enceintes. Certaines scènes particulièrement fortes impriment la rétine et donnent toute sa saveur à la direction d’acteurs qui est l’un des points forts d’Olivier Py. Ainsi de la scène du supplice de Buckingham (qui se confond ici avec la crucifixion du Christ, au travers d’une majestueuse reproduction d’une toile du Tintoret), de la fameuse « scène du Synode » (avec son grand effet musical paroxystique), ou cette scène (un peu gratuite cependant, même si elle « colle » à l’idée du metteur en scène qui relie le contexte sociétal du règne de Henry VIII à celui de la période de la transposition) – où une locomotive surgissant du fond du plateau vient défoncer le mur du palais, pour un effet de surprise garanti sur un public estomaqué.

 

Nouvelle production à La Monnaie, Bruxelles

Olivier Py, « monsieur Grand Opéra »
après ses Huguenots flamboyants in loco
réussit un somptueux et sombre Henry VIII
où domine Lionel Lhote dans le rôle-titre

 

 

 

Pour défendre la partition, il fallait une équipe de comédiens / chanteurs aguerrie, et le contrat est en grande partie tenu, à quelques exceptions et bémols près – les chanteurs capables de chanter ce répertoire, on le sait aussi, n’étant pas légion. Dans le rôle-titre, à seigneur tout honneur puisqu’il est non seulement la pierre angulaire du spectacle mais aussi le chanteur qui domine les débats et rallie tous les suffrages, le baryton wallon Lionel Lhote est un Henry VIII de rêve, cochant toutes les cases que nécessite sa partie (les mêmes que réclament Posa dans Don Carlos de Verdi auquel l’ouvrage offre nombre de troublantes similitudes)  : noblesse d’accent, beauté et mordant du timbre, autorité, puissance vocale, des qualités doublées d’une magistrale présence scénique.

Si Marie-Adeline Henry (Catherine) est bien le « falcon » qu’exige la partition, c’est au prix de suraigus constamment criés et perçants (dont un ou deux partent même totalement en vrille, au cours de la soirée), mais la chanteuse a heureusement aussi l’occasion de chanter dans la douceur de son beau soprano lyrique, et elle déclenche une longue ovation méritée à la fin de son long air (final) à l’acte IV : un air « Oh, souvenirs cruels » où l’artiste chante la douleur de la reine déchue, en sachant trouver des accents d’un pathétisme touchant. Anne Boleyn, sa rivale, est la mezzo française Nora Gubisch, dont la diction n’est pas toujours châtiée, mais la voix assez capiteuse et charnue pour rendre justice à son personnage.

Dommage, le ténor britannique Ed Lyon, dans le rôle central (bien qu’obscur historiquement parlant) de Don Gomez de Féria, ne se situe pas à la même hauteur, car ce tenorino qui serait certainement très bien en Elvino ou Don Ottavio n’a rien du ténor lyrique (voire héroïque) exigé par la partition (il y aurait fallu un Enea Scala – présent sur cette même scène le mois dernier dans Bastarda / mars 2023). En revanche, Vincent Le Texier – dans une forme éblouissante ce soir – campe un grandiose Cardinal Campeggio, le légat du Pape envoyé à la cour d’Angleterre, avec sa voix péremptoire et noire, et un jeu scénique particulièrement abouti. Dans les rôles secondaires, se détachent le Norfolk du baryton belge Werner van Mechelen et le Surrey du ténor Enguerrand de Hys, excellents de diction et dans leur ligne de chant, tandis que l’on regrette que le rôle de Cranmer, confié ici à la belle basse de Jérôme Varnier, ne soit réduit qu’à quelques courtes interventions.

 

En fosse, l’Orchestre Symphonique de La Monnaie brille de mille feux, sous la battue de son directeur musical Alain Altinoglu, dont la direction évolue dans cet opéra semé d’élégantes embûches avec infiniment de naturel et d’éclat mêlés, tandis que le chœur « maison » se couvre de gloire dans une partition où il est particulièrement sollicité. Une inoubliable soirée de « Grand-Opéra » – comme le Théâtre Royal de La Monnaie nous a habitués à en vivre !

 

 

 

 

 

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CRITIQUE, opéra. BRUXELLES, Théâtre Royal de La Monnaie, le 11 mai 2023. SAINT-SAËNS : Henry VIII. L. Lhote, M. A. Henry, N. Gubisch, V. Le Texier… Olivier Py / A. Altinoglu. Photos © Matthias Baus

 

 

VIDÉO : teaser de « Henry VIII » au Théâtre Royal de La Monnaie par Olivier Py


LIRE aussi notre présentation du live streaming HENRY VIII de Saint-Saëns à la Monnaie, le 16 mai 2023 :

https://www.classiquenews.com/live-streaming-opera-saint-saens-henry-viii-bruxelles-de-munt-la-monnaie-le-16-mai-2023-19h-cet/

 

LIVE STREAMING, opéra. SAINT-SAËNS : Henry VIII – Bruxelles, De Munt / La Monnaie, le 16 mai 2023, 19h CET

 

 

 

STREAMING OPERA

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STREAMING OPERA. HENRY VIII de Saint-Saëns par Olivier Py à La Monnaie de Bruxelles était diffusé en live streaming le 16 mai 2023 – LIRE ici notre présentation annonce du Streaming OPERA depuis Bruxelles : https://www.classiquenews.com/live-streaming-opera-saint-saens-henry-viii-bruxelles-de-munt-la-monnaie-le-16-mai-2023-19h-cet/

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