mardi 16 avril 2024

CRITIQUE, opéra. MONTPELLIER, Opéra-Comédie, le 7 juin 2023. SARTORIO : L’Orfeo. Ensemble Artaserse / Philippe Jaroussky (direction).

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Jean-François Lattarico
Jean-François Lattarico
Professeur de littérature et civilisation italiennes à l’Université Lyon 3 Jean Moulin. Spécialiste de littérature, de rhétorique et de l’opéra des 17 e et 18 e siècles. Il a publié de Busenello l’édition de ses livrets, Delle ore ociose/Les fruits de l’oisiveté (Paris, Garnier, 2016), et plus récemment un ouvrage sur les animaux à l’opéra (Le chant des bêtes. Essai sur l’animalité à l’opéra, Paris, Garnier, 2019), ainsi qu’une épopée héroïco-comique, La Pangolinéide ou les métamorphoses de Covid (Paris, Van Dieren Editeur, 2020. Il prépare actuellement un ouvrage sur l’opéra vénitien.

Après la production mémorable du Giulio Cesare de Haendel l’an dernier, Philippe Jaroussky poursuit sa résidence montpelliérenne avec la première française d’un chef-d’œuvre du répertoire vénitien. Un casting superlatif pour une mise en scène de Benjamin Lazar qui offre une lecture réjouissante de cet Orfeo loin des adaptations habituelles du mythe.

 

 

Sur le plateau, la scénographie relativement sobre imaginée par Adeline Caron, secondée par les lumières subtiles de Philippe Gladieux, représente un théâtre anatomique, métaphore de l’anatomie des âmes et des sentiments qui parcourt le livret d’Aureli et la somptueuse musique de Sartorio. Ce dernier prend des libertés avec le mythe originel, accorde une place importante au frère d’Orphée, Aristée, épris d’Eurydice. On y trouve également un autre frère d’Orphée, Esculape, médecin des âmes et contempteur du mariage, le centaure Chiron et ses deux étudiants turbulents, Hercule et Achille bientôt gagnés eux aussi par la « démangeaison » du désir amoureux. 

Intrigue foisonnante pour cet opéra créé à Venise en 1672, aussi loin de la version de Monteverdi que du hiératisme classique de Gluck. Venise oblige, l’histoire intègre une vieille nourrice libidineuse, un jeune berger, frère d’armes du Valletto de Poppea, pour y décrire une cartographie des sentiments qui fait descendre de son piédestal le demi-dieu taxé de « mari jaloux » à cause de son frère Aristée passionnément amoureux, et qui fait triompher non les deux amants mythiques, mais Aristée et Autonoé, constante dans ses sentiments au point de suivre son amant volage déguisé en bohémienne. 

La lecture claire, précise et toujours attentive au théâtre de Benjamin Lazar fait mouche qui, s’il escamote les nombreux changements de décor prévus par le livret, se concentre sur l’interaction des personnages, admirablement dirigés, dans une optique d’efficacité dramatique.

 

 

Anatomie d’un chef-d’œuvre

 

La distribution réunie pour cette résurrection scénique tient toutes ses promesses, à la fois par sa cohésion d’ensemble et par ses individualités fortement marquées. Dans le rôle-titre Arianna Vendittelli est bouleversante de justesse et de grâce ; son timbre soyeux, riche en couleurs, est servi par une diction impeccable et une présence alliciante. Si Alicia Amo campe une Euridyce plus en retrait, son timbre délicat ensorcelle et compense une légère verdeur, mais bouleverse dans son célèbre lamento du dernier acte (« Orfeo, tu dormi ? »). Aristée est incarné par le contre-ténor Kangmin Justin Kim qui surprend agréablement (cela n’a pas toujours été le cas) par la beauté et la rondeur de son timbre, l’impressionnante projection sans préjudice aucun pour l’intelligibilité du texte. Dans le rôle de l’infortunée mais tenace Autonoé, Maya Kherani convainc pleinement dans son double jeu théâtralement jubilatoire, même si l’on eût souhaité davantage de variété dans sa palette vocale. L’inénarrable nourrice Erinda trouve en Zachary Wilder un digne héritier des rôles travestis dévolus à cette typologie de personnage, servi par un accoutrement somptueusement bariolé, symbole de sa gloire passée. Une mention spéciale pour le centaure de Yannick François, doté de sabots équins, d’une crinière stylisée et d’une queue idoine ; ses mimiques et ses hennissements qui accompagnent chacune de ses apparitions constituent un des moments inoubliables du spectacle et confirment ses grands talents d’acteur (et de danseur, il est un ancien de la troupe de Béjart) qui éclatent également dans le rôle de Bacchus et son irrésistible air à boire (« Su bevete, / Su godete ») à la fin du deuxième acte. Ses deux élèves Hercule et Achille sont magistralement campés par David Webb, ténor racé à la présence imposante et par le très prometteur Paul Figuier, contre-ténor superbe, à la voix richement sonore, à l’élocution sans faille qui nous avait déjà impressionné dans le très modeste rôle de Nireno dans le Giulio Cesare haendélien ; il nous émeut dans son air pathétique (II, 13), d’un velours de chrysalide à faire pleurer les pierres. Les deux compères, vêtus et poudrés de blanc, manifestent en outre une réjouissante complicité, une vitalité physique qui méritent tous les éloges. Renato Dolcini prête sa solide voix de baryton hiératique à Esculape et à Pluton, tandis que la sémillante Gaia Petrone, dans le rôle de l’espiègle berger Orillo, fait preuve d’une grande musicalité et d’une redoutable présence scénique.

Dans la fosse, la quinzaine de musiciens de l’Ensemble Artaserse est dirigée avec fougue, précision, ductilité par Philippe Jaroussky (qui prête un instant sa voix de contre-ténor en chantant l’écho de la voix d’Autonoé), dont on perçoit tout au long des plus de trois heures de musique l’immense amour qu’il porte à ce répertoire. Grâce lui soit rendue d’avoir permis la résurrection scénique de ce joyau dans une version quasi intégrale (manque la scène finale avec Thétis, mère d’Achille). La production partira en tournée, à Paris à l’Athénée notamment en décembre prochain, avec une distribution de jeunes chanteurs. Il reste à espérer un enregistrement qui remplacerait les deux seuls existants de Clemencic et Stubbs, tronqués et vocalement décevants.

 

 

 

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CRITIQUE, opéra. MONTPELLIER, le 7 juin 2023. SARTORIO, Orfeo. Arianna Vendittelli (Orfeo), Alicia Amo (Euridice), Kangmin Justin Kim (Aristeo), Zachary Wilder (Erinda), Maya Kherani (Autonoe), David Webb (Ercole), Yannis François (Chiron, Bacco), Paul Figuier (Achille), Renato Dolcini (Esculapio, Pluto), Gaia Petrone (Orillo), Benjamin Lazar (Mise en scène), Adeline Caron (Décors), Alain Blanchot (Costumes), Philippe Gladieux (Lumières), Mathilde Benmoussa (Créatrice maquillages et coiffures), Elisabeth Calleo (Collaboratrice artistique à la mise en scène), Ensemble Artaserse, Philippe Jaroussky (direction). Photos © Marc Ginot / Opéra de Montpellier

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