Compte rendu, opéra. Versailles. Opéra Royal, le 19 mars 2014. Leonardo Vinci : Artaserse. Vince Yi… Concerto Köln, Diego Fasolis, direction.

Dans la splendide programmation de l’Opéra Royal à Versailles, c’est une des plus belles créations baroques de la saison 2012/2013 que nous avons retrouvé ce soir : Artaserse de Leonardo Vinci. Cet opéra, est un véritable joyau perdu et aujourd’hui retrouvé, grâce au travail de recherche de Max – Emmanuel Cencic, toujours en quête de nouveauté. Il fut composé par un calabrais méconnu du XVIIIe siècle, Leonardo Vinci, sur le livret de Pietro Metastasio. C’est sur l’une des scènes françaises les plus dynamiques, l’Opéra National de Lorraine à Nancy qu’il a revu le jour l’année dernière. Nous y étions et vous avions relaté toute la splendeur musicale et scénique qui nous avait été donnée d’entendre et de voir. Plus d’un an après, disons le tout de suite, non seulement cet Artaserse n’a pas pris une ride mais il s’est bonifié. Créé à Rome en 1730, il ne put être chanté que par des hommes y compris les rôles féminins. Conservant ce principe, c’est donc un plateau de contre-ténors qui nous est offert dans cette magnifique production.

Recréation mémorable

vinci- artaserse_-_opera_royal_du_chateau_de_versaillesPietro Metastasio a offert, à Vinci et aux castras, stars de la scène en son temps, un livret à la trame intensément dramatique. La constance des sentiments les plus nobles s’y trouve confrontée à la noirceur si humaine d’un père épris de pouvoir et d’un amoureux éconduit, ainsi qu’aux doutes  qui s’emparent des héros, face à une vérité multiple. Les interprètes trouvent ici, en transcendant la virtuosité la plus pure permise par la partition, des affects tragiques susceptibles d’offrir une véritable émotion, empreinte de mélancolie et de passion, au public.
Et si l’amour est évidemment présent, l’amitié, sentiment noble par excellence y tient un rôle majeur. C’est elle qui permet de parvenir à dénouer les machinations les plus cruelles et à un tout jeune empereur de vaincre les tourments qui lui sont imposés.
Un seul vers tient ainsi en son cÅ“ur la clé de la tragédie :« Mais je sais pour mon malheur/que l’amitié était pour moi le choix du cÅ“ur/et pour vous une nécessité ». C’est l’amitié qui évite une fin tragique, permettant aux deux couples (Artaserse/Sémire – Arbace/Mandane, réciproquement frère et sÅ“ur) de trouver le bonheur et pour Artabane, le père félon, la rédemption.
Musique et texte sont d’une grande beauté, soulignons ici le très beau travail de traduction de Jean-François Lattarico. La mise en scène de Silviu Purcărete, extrêmement intelligente et percutante, souligne l’urgence et la violence des situations avec une fluidité qui suit avec brio, le rythme de la musique. Costumes  exubérants et éclairages viennent participer avec justesse, au choix de la mise en abîme de ce théâtre dans le théâtre, où tout n’est qu’illusion, où la scène prend possession de l’acteur et du spectateur, nous emportant dans un monde merveilleux.
Un seul changement, mais non des moindres, intervient dans la distribution. Philippe Jarrousky, qui avait donné par sa sensibilité toute sa consistance au personnage d’Artaserse, est ici remplacé par un jeune contre-ténor d’origine américano-coréenne, Vince Yi. Même si ce dernier est encore dramatiquement un peu moins mâture, son timbre, sa technique, ses aigus qui scintillent comme les plus précieux des diamants, sans compter un réel panache lui permettent de vaincre très vite nos regrets. Voici un jeune homme promis à un très bel avenir.
Depuis Nancy, le reste de la distribution a acquis une maturité, qui fait de cet Artaserse un duel à fleurets mouchetés totalement incandescent. Les réserves que certains avaient pu émettre sur Juan Sancho (Artabano) et Yuriy Mynenko (Megabise) sont totalement soulevées tant chacun des chanteurs donne corps et âmes à ces deux rôles de méchants, tourmenté pour le premier, pervers pour le second. Tous deux sont des traîtres au délire flamboyant et d’une maîtrise vocale époustouflante.
Le timbre de Valer Barna Sabadus (Sémire, la sÅ“ur d’Arbace et l’amante d’Artaserse) a gagné en suavité  et en profondeur. Dès l’acte I et son air « Torna innocente… », il est habité par son personnage et l’on tombe sous le charme de cet oiseau de paix, vêtu de plumes blanches, aussi pur que ces intentions dans un monde de noirs sentiments.
Franco Fagioli (Arbase) à l’héroïsme tant vocal que scénique est étourdissant de virtuosité. Son morceau de bravoure tant attendu du public « Vo solcando un mar crudele » totalement maîtrisé, a déclenché un tonnerre d’applaudissements et plusieurs rappels. Avec un Max-Emmanuel Cencic  – dans le rôle de Mandane- au timbre toujours aussi fascinant, à la rondeur velouté, ils forment un couple qui ne peut que séduire. Dès le Duetto de l’acte I, leurs voix s’unissent en un legato aux envoûtantes volutes, sensuelles et doloristes.
Dans la fosse le Concerto Köln fait preuve d’une âme italienne et d’une splendeur dramatique rares. La direction de Diego Fasolis mélange de précision et de témérité, est un bonheur constant pour ce répertoire. A l’issue du concert c’est un véritable triomphe qui a été fait à l’ensemble des interprètes, acteurs d’une soirée inoubliable.

Versailles. Opéra Royal, le 19 mars 2014. Leonardo Vinci (1690 – 1730) : Artaserse; opéra en trois actes sur un livret de Pietro Metastasio. Artaserse, Vince Yi ; Mandane, Max-Emmanuel Cencic ; Artabano, Juan Sancho ; Arbace, Franco Fagioli ; Semira, Valer Barna Sabadus ; Megabise : Yuriy Mynenko. Concerto Köln, Diego Fasolis, direction. Silviu Purcărete, mise en scène et lumières. Décors, costumes, lumières : Helmut Stürmer. Lumières, Jerry Skelton

 

 

DVD. Artaserse de Vinci par Fagioli et Cencic

erato artaserse vinci fagioli cencic dvdDVD. Leonardo Vinci : Artaserse (Fagioli, Cencic, Fasolis, 2012). Rome, 1730. Leonardo Vinci (1690-1730) fait créer son dernier opéra seria Artaserse, livret de Métastase (plutôt conventionnel et… prévisible dans ses successions de récitatifs, aria da capo, sorties traditionnelles…), dans une distribution exclusivement masculine car les femmes étaient interdites de scène lyrique selon les lois papales. Place donc aux scènes héroïques, aux effusions sensuelles avec un nombre impressionnant d’emplois travestis.
Honneurs aux contres ténors (5 au total aux côtés du seul ténor Juan Sancho) à défaut de castrats dans cette récréation moderne (costumes à l’appui, style extravangaza ou Cage aux folles mais avec un accent « baroque » contemporain : la fashion week n’a qu’à se rhabiller!). Sans réelle direction d’acteurs, cette succession de costumes à paillettes et plumes colorées aurait fini par singer un mauvais carnaval carioca (c’est de saison), sauf que la tenue des chanteurs force, elle, l’admiration. La caractérisation de chaque personnalité montre l’essor du chant masculin travesti : jamais les théâtres n’ont pu disposer d’autant de contre ténors aux timbres et techniques aussi diverses que finement trempées. Du pain béni pour les recréations baroques de ce type. Confusion des sexes, vertiges baroques, labyrinthes des identités troubles et fascinantes, l’opéra recréé est autant un festival de voix sublimes que de personnages délirants, déjantés, cocasses. Même s’il paraît peu probable qu’à l’origine, l’ouvrage de Vinci partage cette couleur Drag Queen résolument moderne, la réussite du spectacle ainsi produit s’appuie aussi sur elle : on ne peut en masquer l’impact. L’opéra devenant alors une implosion en kaléidoscope où dans les décors et références scénographiques, l’apparition de perspectives et architectures à l’infini soulignent un spectacle où règne le dérèglement, le mouvement, la transformation continue ; image vivante d’une machinerie qui se dévoile à vue et exprime l’essence du théâtre baroque : la métamorphose. Au centre, tourne la scène de l’action, cependant que les loges dans les côtés restent visibles, dévoilant aux spectateurs, les mutations qui s’opèrent. Hommes devenues femmes, jeu amoureux où le désir est seul moteur, tout est renforcé évidemment par la séduction des voix réunies.
Serviteurs d’une partition virtuose qui redouble et surenchérit les performances vocalisantes, les acteurs du plateau relèvent le défi.

L’opéra des 5 contre-ténors : les « super five »

CLIC D'OR macaron 200En Perse antique, dans un déballage de costumes et maquillage qui emprunte au film culte « 300 » (d’ailleurs l’action se passe aussi en Perse mais à l’époque du père d’Artaserse, Xersès, quand le grec Leonidas ose défier le souverain oriental…), les intrigues en tout genre vont bon train : trahisons et réconciliations, révélation et secrets, surtout apothéose finale de la vertu (dans un monde en dégénérescence… c’est toujours d’actualité). Ici les collants et les plumes remplacent les armures et les épées… Les « frères » éprouvés et éloignés Artaserse/Arbace que l’action à épisodes fait rivaux pour le pouvoir, se retrouvent enfin, après moult avatars : chacun épouse sa promise : Artaserse, Semira; Arbace, Mandane.
Cencic/Fagioli en vedette… Max Emanuel Cencic, l’un des contre ténors vedette du plateau et instigateur de la production incarne justement une femme trouble et coquette, idéalement féminine et avisée : Mandane, soeur d’Artaserse, et amante de son ennemi politique, Arbace. Ce dernier, magistralement défendu par celui que l’on nomme à présent «  il Bartolo », en référence à la diva romaine vivaldienne, devenue tragédienne chez Rossini ou Bellini, – Cecilia Bartoli-, s’impose au sommet de l’affiche : trempé certes, acidulé aussi et magnifiquement virtuose là encore, doué d’une facilité expressive d’une musicalité toujours préservée : Franco Fagioli est notre modèle actuel. Sur les traces des castrats qui l’ont précédé dans le rôle (Carestini et Farinelli), le divino argentin excelle dans une vocalità flexible et acrobatique, d’une sincérité souvent inouïe (magnifique air à la fin du I : Vo solcando un mar cruel).

artaserse vinci cencic jaroussky fagioliAux côtés de Cencic et Fagioli, saluons aussi le piquant (bien que plus neutre) de Philippe Jaroussky (Artaserse) qui étrangement paraît nettement moins abouti et surtout moins nuancé que ses partenaires (à part l’élégie langoureuse en pâmoison : que lui reste-t-il?), le tranchant Yuriy Mynenko (Mégabise) s’illustre remarquablement, et surtout Valer Barna Sabadus (Semira) -à la féminité avouons-le envoûtante, enrichissent une galerie de hautes personnalités vocalement totalement fascinante.
Dans la fosse, Diego Fasolis et les instrumentistes du Concerto Köln redoublent eux aussi d’élégance nerveuse, de mille séductions de timbres et d’accents : un défilé acrobatiques et chamarré qui s’inscrit durablement dans notre imaginaire. L’esthétique vocale et instrumentale de cette production plus que cohérente parvient à sublimer l’écriture rien que démonstrative de Leonardo Vinci, champion de l’opéra napolitain. Superbe production dont le DVD restitue la réussite, l’éclat, la tension.

Leonardo Vinci : Artaserse, 1730. Philippe Jaroussky (Artaserse), Max Emanuel Cencic (Mandane), Franco Fagioli (Arbace), Valer Barna-Sabadus (Semira), Yuriy Mynenko (Megabise), Juan Sancho (Artabano). Concerto Köln, Coro della Radiotelevisione Svizzera. Diego Fasolis, direction. Silviu Purcarete, mise en scène. Filmé en novembre 2012 à Nancy. 1 dvd Erato. Réf.: 0825646323234. 3h10mn.

agenda

La production d’Artaserse de Leonardo Vinci est à l’affiche de l’Opéra royal de Versailles, les 19, 21, 23 mars 2014, 20h. La distribution est identique à celle du dvd sauf Philippe Jaroussky absent, remplacé dans le rôle d’Artaserse par Vince Yi.