COMPTE-RENDU, critique, opéra. TOULOUSE, le 5 déc 2019. MONTEVERDI : Orfeo. Gonzales Toro, I Gemelli.




COMPTE-RENDU. OPERA. TOULOUSE. Le 5 déc 2019 C. MONTEVERDI : ORFEO. E. GONZALES TORRO. I . GEMELLI. T. DUNFORD. Pour seulement deux soirées, Emiliano Gonzales Torro et ses amis ont véritablement enchanté le Théâtre du Capitole. En une incarnation totale, le ténor a su faire revivre la magie de cet opéra des origines. Oui il est commode de dire que l’opéra est né en 1607 avec cet Orfeo même si l’Eurydice de Caccini en un joli hors d’œuvre prépare en 1600 la naissance de ce genre si prolixe. Nous avons donc pu déguster une représentation absolument idéale de beauté et d’émotion mêlées du premier chef d’œuvre lyrique. Un voyage dans le temps, l’espace et la profondeur des sentiments humains. La scénographie toute de grâce et d’élégance permet aux émotions musicales de se développer en une continuité bouleversante. L’orchestre, socle de vie comme d’intelligence, est disposé de part et d’autre de la scène dans les angles comme cela était le cas lors de la création. L’effet visuel est admirable mais surtout les musiciens se regardent à travers la scène et peuvent en même temps suivre les chanteurs et leurs collègues musiciens en un seul coup d’œil. L’effet est sidérant d’évidence et de naturel ; certes on devine bien que le luthiste Thomas Dunford est un moteur puissant mais en fait c’est tout le continuo qui dans un tactus parfait fait avancer le drame. Ce tactus souple et déterminé donne à l’enchaînement de tous les éléments : madrigaux, airs, récitatifs, parlar-cantando, leur naturelle force de vie, s’appuyant sur une rhétorique toujours renouvelée.

 

 

 

A Toulouse, un théâtre du naturel… où règne
l’idéal ORFEO d’Emiliano Gonzales Torro

 

 

 

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Voilà donc un « orchestre » organique, réactif et d’une superbe beauté de pâte sonore qui régale l’auditeur comme rarement. Musicalement cela réalise une sorte de synthèse des versions connues au disque allant vers toutes les subtilités relevées par le regretté Philippe Beaussant dans son superbe essai : « Le chant d’Orphée selon Monteverdi ». Le naturel qui se dégage de ce spectacle est bien l’idéal qui a présidé à la naissance de l’Opéra, art total. Les chanteurs évoluent avec le même naturel, la même élégance devant nous. Ils portent des costumes dans lesquelles ils se meuvent avec facilité. Le blanc, le noir et l’or sont les couleurs principales et la superbe robe verte de l’espérance qui éclaire un moment les ténèbres des enfers est une idée géniale. La mise en espace est plus aboutie que bien des prétendues mises en scène d’opéra. Les personnages vivent, s’expriment et nous paraissent proches. Les éclairages sont à la fois sobres et suggèrent le fabuleux voyage d’Orphée, entre lumière et ombre.

Onze chanteurs se partagent les rôles, les madrigaux et les chœurs. Là aussi le choix est idéal, tous artistes aussi habiles acteurs que chanteurs épanouis. Les voix sont toutes fraîches et belles, sonores et bien timbrées ; les voix de sopranos sont chaudes et lumineuses sans acidité, les basses abyssales et terribles, les ténors élégants et sensibles. Impossible de détailler : chacun et chacune mérite une tresse de lauriers. Emiliano Gonzales Torro a la voix d’Orphée, l’aisance scénique et le port noble du demi-dieu. Dans ce dispositif si intelligent le drame se déploie et les émotions sont portées à leur sommet. Ne serait-ce que la douloureuse sympathie du premier berger qui arrache des larmes après la terrible annonce de la mort d’Eurydice.
Premier nœud du drame, la messagère très impliquée d’Anthea Pichanick, la sidération d’Emiliano Gonzales Torro en Orfeo et ce désespoir amical de Zachary Wilder. Deuxième nœud, la prière si expressive de Mathilde Etienne en Proserpine après la scène si impressionnante avec le Caronte de Jérôme Varnier. Et pour finir ce terrible renoncement d’Orphée à tout bonheur humain avant son départ vers le séjour de félicité des dieux. Tout s’enchaîne avec une évidence précieuse. La beauté est partout, les yeux, les oreilles et l’âme elle-même s’en trouvent transportés hors du monde. Un véritable moment féérique.

Certainement la version la plus complète d’Orfeo à ce jour réalisée.  La tournée de cette production le confirmera par son succès et l’enregistrement annoncé en 2020 sera certainement une référence incontournable. Bravo à une équipe si soudée et au génie d’Emiliano Gonzalez Toro qui semble être une incarnation orphique inégalée.

 

 

 
 

 

 

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Compte-rendu Opéra. Toulouse. Théâtre du Capitole, le 5 XII 2019 ; Claudio Monteverdi (1567-1643) : L’ Orfeo, Opéra (Fable en musique) en cinq actes avec prologue ;  Livret d’Alessandro Striggio ; Création le 24 février 1607 au Palais ducal de Mantoue ; Opéra mis en espace ; Mathilde Étienne :  mise en espace ;  Sébastien Blondin et Karine Godier , costumes ; Boris Bourdet, mise en lumières ; Avec : Emiliano Gonzalez Toro , Orfeo ; Emöke Baráth, Euridice et La Musica ; Jérôme Varnier, Caronte ; Anthea Pichanick,  Messaggiera ; Alix Le Saux,  Speranza ; Fulvio Bettini , Apollo ; Zachary Wilder, Pastore ; Baltazar Zuniga, Pastore ; Mathilde Étienne, Proserpina ; Nicolas Brooymans, Plutone ; Maud Gnidzaz, Ninfa ; Ensemble I Gemelli ; Thomas Dunford luth et direction ; Violaine Cochard assistante direction musicale ; Emiliano Gonzalez Toro : direction musicale. Photo : © P NIN

 

 

 
 

 

 

Baroque italien : aux origines de l’opĂ©ra, le mythe d’OrphĂ©e

Monteverdi 2017 claudio monteverdi dossier biographie 2017 510_claudio-monteverdi-peint-par-bernardo-strozzi-vers-1640.jpg.pagespeed.ce.FhMczcVnmyARTE, dim 2 juin 2019, 18h. Baroque italien à Versailles. La naissance de l’opéra italien, au XVIIè (Seicento) dans les cours de Florence et de Mantoue, sous les ors de la Galerie des Glaces. Œuvres de Monteverdi, Caccini, Malvezzi… En 1607 est créé le premier opéra « moderne » de l’histoire musicale, L’Orfeo de Claudio Monteverdi pour l’ouverture du carnaval à Mantoue, une œuvre pionnière, ovni lyrique, entre Renaissance et recitar cantando, dont la puissance ne cesse de fasciner musiciens et mélomanes plus de quatre cents ans plus tard.

Dans quel contexte un tel chef-d’œuvre a-t-il pu naître ? La question et la réponse qu’elle appelle, est à l’origine de ce concert. Présentation par ARTE : « L’Italie du XVIème siècle est un véritable laboratoire de recherche musicale : recherche sur l’espace sonore et la spatialisation du son, travail en commun des poètes et des compositeurs! L’époque est follement libre, et tout est fait pour provoquer la stupéfaction et l’émerveillement sur l’auditoire. Les cours rivalisent en inventant des fêtes toujours plus luxueuses, où tous les arts sont réunis. Pour les compositeurs, ces événements représentent l’occasion unique de faire entendre leurs dernières innovations musicales.C’est ainsi que tous les ingrédients sont en place pour la naissance d’un nouveau genre, l’opéra ! ».

dossier spĂ©cial OrphĂ©e / OrfeoLe spectacle pluridisciplinaire “Stravaganza d’Amore!” Ă©voque les splendeurs et le raffinement du spectacle de cour entourant les prĂ©mices de l’opĂ©ra italien : y dialoguent Monteverdi et ses contemporains oubliĂ©s Malvezzi, Da Gagliano, et tous les autres… Le programme très variĂ© mĂŞle les formes diverses (intermèdes lyriques, Sinfonia et Toccata, madrigaux, opĂ©ras) recomposĂ©es tel un nouvel opĂ©ra imaginaire autour de la fable d’OrphĂ©e : le poète de Thrace qui s’accompagnait de sa lyre, dĂ©clamait avec une telle sĂ©duction… qu’il rĂ©ussit Ă  Ă©mouvoir jusqu’au dieu des enfers Pluton (en rĂ©alitĂ© l’épouse de ce dernier, Proserpine). OrphĂ©e put ainsi rĂ©cupĂ©rer sa femme, Eurydice. Le mythe orphique est donc indissociable de la naissance de l’opĂ©ra. Dans le chant d’OrphĂ©e, sa plainte, dĂ©ploration et dĂ©claration,expose dĂ©sormais ses propres sentiments (affetti), au cĹ“ur des recherches des compositeurs de la Renaissance et des premiers auteurs lyriques Ă  Florence…

Dimanche 2 juin 2019
18h15 : SOIREE BAROQUE ITALIENNE A VERSAILLES STRAVAGANZA D’AMORE 

(2019-43’) Avec les jeunes espoirs du chant français baroque : Lea Desandre, Eva Zaïcik, Lucile Richardot ,Davy Cornillot, Emiliano Gonzalez Toro, Zachary Wilder, Nicolas Brooymans / Pygmalion, direction Raphaël Pichon. Filmé à la Galerie des Glaces du Château de Versailles, le 11 février 2019 .

L’Orfeo de Rossi Ă  Londres

orfeo orphee lyre opera luigi rossi 1647 opera presentation announce CLASSIQUENEWSLondres. ROH : Rossi : L’Orfeo, 1647. 23 octobre > 15 novembre 2015. DĂ©jĂ  saluĂ©s pour leur Ormindo prĂ©sentĂ© sur les mĂŞmes planches, Christian Curnyn et The Early Opera Company abordent L’Orfeo de Luigi Rossi dans la rĂ©alisation scĂ©nique de Keith Warner. L’Orfeo de Rossi est bien connu dans l’histoire de l’opĂ©ra en France : c’est le premier opĂ©ra italien, dans l’esthĂ©tique lyrique romaine du XVIIè qui est reprĂ©sentĂ© Ă  Paris Ă  la fin des annĂ©es 1640, en 1647 prĂ©cisĂ©ment, nouveau jalon de l’apprentissage de l’opĂ©ra ultra-montain par les français, quand Mazarin, ex collaborateur des Barberini Ă  Rome, entendait importer le raffinement musical et artistique italien Ă  Paris. Luigi Rossi (1597-1653) Ă©tudie Ă  Naples, puis se rend Ă  Rome au service des Barberini. Sa cantate Ă©crite Ă  35 ans (1632) : Lamento della regina di Svetia, pour Gustave II de Suède lui produre une immense notoriĂ©tĂ©. Ainsi peut-il rejoindre la cour du pape Urbain VIII en 1641 Ă  Rome : il crĂ©e son opĂ©ra Il Palazzo d’Atlante incantato (sur le livret du Cardinal Rospigliosi, futur ClĂ©ment IX).

mazarin-portrait-par-philipep-de-champaigne-presentation-gout-de-mazarin-classiquenews-le-ballet-royal-de-la-nuit-orfeo-de-luigi-rossi-ercole-amante-de-cavalliL’Orfeo est Ă©crit spĂ©cialement pour Paris Ă  la demande du cardinal Mazarin, crĂ©Ă© le 2 mars 1647 au Petit Bourbon avec les castrats vedettes de l’Ă©poque : l’alto Atto Melani (Orfeo) et le soprano Pasqualini (Aristeo). Le succès est tel que l’ouvrage est repris 5 fois ! Un record pour une partition Ă©trangère. Xerse de Cavalli reprĂ©sentĂ© pour le mariage de Louis XIV en novembre 1660 au Louvre, sera loin de connaĂ®tre le mĂŞme accueil (et ce sont les ballets de Lulli qui alors au dĂ©but de sa carrière, attirent a contrario des longues scènes du VĂ©nitien Cavalli, tous les suffrages). Contemporain de Monteverdi, le gĂ©nie de Rossi est immense. Il aurait crĂ©Ă© le genre de la cantate et son oratorio Giuseppe reste aussi un ouvrage d’un raffinement expressif et d’une gravitĂ© poĂ©tique, irrĂ©sistibles.
Sur un livret de Francesco Buti (secrĂ©taire du Cardinal Barberini), L’Orfeo que dĂ©couvrent les parisiens est un spectacle total : Rossi a pu bĂ©nĂ©ficiĂ© des machineries de Torelli et des chorĂ©graphies de Baldi.
DĂ©jĂ  dans le prologue, la Victoire chante le triomphe des armĂ©es française menĂ©es par Anne d’Autriche. La victoire du poète chanteur aux Enfers annoncent la victoire finale de la France sur le mal.
A l’Ă©poque de la composition de son Orfeo, Luigi Rossi perd son Ă©pouse : il restera en France jusqu’en 1649 puis repart pour Rome avec Antonio Barberini. Au sein d’une production qui dura 6 heures, les longs recitatifs italiens spĂ©cialitĂ© de l’opĂ©ra italien ont paru ennuyer parfois l’auditoire s’il n’Ă©tait la magie des machineries conçues par le magicien Torelli, l’un des plus grands crĂ©ateurs de son temps (dont outre les plaintes d’OrphĂ©e, l’apparition du char du soleil, une image clĂ© qui annonce dĂ©jĂ  le mythe solaire du futur souverain versaillais). Le jeune roi, Louis XIV, alors âgĂ© de 8 ans, assiste Ă  3 reprĂ©sentation sur les 8  au total. Après les 3 actes (prĂ©cĂ©dĂ©s par un prologue), Jupiter dĂ©crète que OrphĂ©e et Eurydice sont changĂ©s en constellation et glorifiĂ©s. Mercure explique que la lyre immortelle et irrĂ©sistible d’OrphĂ©e est le Lys royal de la France triomphante. Belle assimilation qui fusionne puissance monarchique française et emblème musical : l’Ă©poque est Ă  l’identification du souverain au hĂ©ros de la fable. Si l’ouvrage de Rossi tend Ă  identifier le Roi Ă  Orfeo, bientĂ´t ce dernier identifiĂ© Ă  Hercule ou Xerse (chez Cavalli) atteindra sa nature divine, devenant le soleil lui-mĂŞme selon le mythe solaire Ă©laborĂ© peu Ă  peu par Louis XIV Ă  Versailles.

La nouvelle production prĂ©sentĂ©e par l’OpĂ©ra royal de Londres Covent Garden est une coproduction partagĂ©e avec le Théâtre du Globe Shakespeare

Diffusion Ă  la radio : BBC Radio 3, le 28 novembre 2015 (18h30 GMT)

boutonreservationL’Orfeo de Rossi au Royal OpĂ©ra House
Covent Garden, Londres
Du 23 octobre au 15 novembre 2015

distribution

Orpheus: Mary Bevan
Eurydice: Louise Alder
Aristeus: Caitlin Hulcup
Charon/Endymion: Philip Smith
Cupid: Keri Fuge
Venus: Sky Ingram
Pluto: Graeme Broadbent
Satiro: Graeme Broadbent
Momus/Old Woman/Jupiter : Mark Milhofer
Aegea: Verena Gunz

Ensemble musical the Early Opera Company
Christian Curnyn, direction musicale

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CD. Compte rendu critique. Monteverdi : L’Orfeo (Savall, 2002. 2 cd Alia Vox)

CD. Compte rendu critique. Monteverdi : L’Orfeo (Savall, 2002. 2 cd Alia Vox). Créé devant un parterre princier au château ducal de Mantoue en février 1607, “l’Orfeo” de Claudio Monteverdi est l’ouvrage premier et fondateur de la scène lyrique. Combien de nouvelles productions qui attestent de sa modernité intacte, et le place aux côtés du “Don Giovanni” de Mozart, telle une partition incontournable. En interrogeant le mythe d’Orphée, Monteverdi cible les enjeux du genre lyrique : quel sens et quelle fonction réservés au texte et à la musique : paroles et musique, forme et sujet, autant d’aspects et d’éléments de la machine lyrique, qui aujourd’hui encore, fondent sa spectaculaire réussite auprès des publics.

monteverdi orfeo l orfeo jordi savall presentation review critique compte rendu cd classiquenewsLe mythe d’Orphée. Monteverdi aborde à son tour, après ses contemporains Peri et Caccini, le mythe d’Orphée. Le sujet est d’autant plus fascinant pour les musiciens qu’il met en scène le pouvoir de la musique. Si Orfeo chante tout en s’accompagnant de sa lyre, la violence des sentiments qui l’anime, il incarne aussi la fragilité de la condition humaine. Deux mouvements inverses fondent le mythe : puissance irrésistible de la musique et du chant ; faillibilité et impuissance du cœur humain. Si le héros infléchit dieux et destin, atteignant même le cœur de l’inflexible Pluton, il s’en montre indigne en étant possédé par les passions qui déterminent sa destinée. Le chantre de Thrace triomphe des forces et des divinités qui le dépassent, tout en étant l’impuissante victime des forces psychiques qui l’habitent et le gouvernent. L’homme baroque ne s’appartient pas. C’est la folie et la déraison qui le pilotent. L’homme est-il condamné à souffrir ? La musique n’est-elle présente que pour lui permettre de mieux prendre conscience de cette détermination misérable ? Le théâtre lyrique n’a-t-il pas pour objet de portraiturer l’homme tragique ? Ainsi est posée l’équation d’Orphée. Dans l’histoire de la musique, Monteverdi en traitant un sujet qui est débattu par les élites, apprécié des princes, donne pour la première fois, le visage de l’opéra moderne.

Construction. L’Orfeo se déroule en cinq actes. Chaque volet est l’occasion d’exposer une idée principale, parfaitement explicite. Musicalement caractérisée selon l’idée motrice du livret de Striggio. A chaque acte, Orphée dévoile un aspect de sa personnalité.

Le premier acte prĂ©cise la filiation d’OrphĂ©e avec Apollon. Ce sont les Noces Ă©clatantes d’OrphĂ©e et d’Eurydice que bergers et nymphes fĂŞtent en une Arcadie ressuscitĂ©e. Au deuxième acte, rupture de ton et de climat : au bonheur Ă©perdu succède l’éclair tragique. L’annonce de la mort d’Eurydice par la Messagère. OrphĂ©e dĂ©cide de retrouver aux Enfers son aimĂ©e. Le troisième acte, dĂ©crit la force morale du hĂ©ros : au bord du Styx, pourtant accablĂ© par l’EspĂ©rance, OrphĂ©e envoĂ»te Caron (Possente Spirto), emprunte sa barque, et pĂ©nètre aux Enfers. Au quatrième acte, l’initiĂ© accomplit la traversĂ©e symbolique : il implore, supplie, inflĂ©chit par la puissance de son chant et par le pouvoir de la musique, le pouvoir des dieux (Pluton). Remontant aux eaux originelles (le fleuve Styx symboliquement traversĂ©), le hĂ©ros obtient le retour d’Eurydice. Tout s’inverse : pris de doute, il se retourne et dĂ©sobĂ©it Ă  l’injonction qui lui avait Ă©tĂ© faite (ne pas voir son aimĂ©e le temps de leur remontĂ©e vers la terre) : il perd dĂ©finitivement Eurydice. Au cinquième acte : OrphĂ©e s’épanche Ă  Echo. Il renonce aux femmes, pleure son aimĂ©e, devient fou. Il est dĂ©chirĂ©e par les Bacchantes dĂ©chaĂ®nĂ©es ou accueilli en une apothĂ©ose solennelle par Apollon, son « père”. La fin diffère selon les versions choisies, selon les conceptions esthĂ©tiques des rĂ©alisateurs et des chefs.

 

 

 

L’Orfeo de Monteverdi, version Savall 2002

 

SAVALL-582-390-jordi-savall-l-orfeo-reeditionSur la scène du Liceu de Barcelone, maestro Savall en large manteau mantouan (comme celui que portait Claudio lui-mĂŞme) dirige ses troupes au geste souple, au chant affĂ»tĂ©. Affaire de famille: sa fille Arianna est Euridice; son Ă©pouse, Montserrat Figueras, une troublante et si humaine Musica. Lecture sage et mĂŞme classique, voire Ă©rudite, comme l’explique le metteur en scène Gilbert Deflo dans le film documentaire complĂ©mentaire au dvd qui a Ă©tĂ© simultanĂ©ment Ă©ditĂ© (Opus Arte). Le fond de scène parcouru de miroirs cite la salle des miroirs du Palais Ducal de Mantoue oĂą fut reprĂ©sentĂ© en 1607 l’opĂ©ra de Monteverdi. Le miroir invite Ă  interroger le sens des images, surtout pĂ©nĂ©trer le masque des apparences… retrouver le fil d’un itinĂ©raire initiatique visant Ă  ressusciter la culture et le théâtre antique grec. La carrière du poète (un thème cher plus tard Ă  Cocteau) synthĂ©tise les facettes de toute destinĂ©e humaine : abandon, amour puis perte, impuissance et folie. Sans possĂ©der la fureur latine de l’argentin Garrido (cf. cd Ă©ditĂ© chez K617: notre rĂ©fĂ©rence audio), Savall convainc par quelques tableaux idĂ©alement rĂ©ussis: Caron (inflexible Antonio Abete) et sa barque, Orfeo (fervent Furio Zanassi) implorant aux dieux. Certes on regrette parfois le manque de mordant, l’absence d’une expressivitĂ© plus dramatique dans la caractĂ©risation linguistique des situations : et aussi pour Orfeo et Apollo, des vocalises bien peu prĂ©cises et propres. Surtout, Sara Mingardo, inoubliable Messageria, annonçant la morsure du serpent et la mort d’Euridice (point de dĂ©part de l’acte tragique) reste forte et puissante, digne d’une imprĂ©cation solennelle et dĂ©clamatoire parfaitement sobre et hallucinĂ©e… Une tragĂ©dienne Ă  la hauteur de la partition sombre et si profondĂ©ment humaine de Monteverdi.

CD. Compte rendu critique. Monteverdi : L’Orfeo, 1607 (réédition). M. Figueras (Musica), A. Savall (Euridice), F. Zanasi (Orfeo), S. Mingardo (Messaggiera), A. Abete (Pluton), A. Fernández (Proserpine),… La Capella Reial de Catalunya. Continuo : A. Lawrence-King,  arpa doppia / L. Guglielmi  clavecin, organo di legno & regal, X. Díaz-Latorre,  théorbe & chitarrone. Le Concert des Nations. Jordi Savall, direction. Enregistrement réalisé en janvier 2002 au Liceu de Barcelone. 2 sacd Alia Vox AVSA 9911.

LIRE aussi notre dossier Orfeo de Monteverdi

CD. Il Pianto d’Orfeo (Scherzi Musicali, Achten 2013 – 1 cd DHM)

orfeo-pianto-scherzi-musicali-nicolas-achten-dhm-deutsche-harmonia-mundi-critique-compte-rendu-cd-classiquenewsCD. Il Pianto d’Orfeo (Scherzi Musicali, Achten 2013 – 1 cd DHM). StructurĂ© comme un drame lyrique, le programme essentiellement dĂ©diĂ© au premier baroque (XVIIè italien, Seicento) se compose de quatre Ă©pisodes entre un prologue (magnifique sinfonia de Luigi Rossi) et son Ă©pilogue (Lasciate Averno du mĂŞme Rossi, auteur hier rĂ©vĂ©lĂ© par William Christie et dĂ©cidĂ©ment superlatif) : souhaitant dĂ©montrer que le genre opĂ©ra est nĂ© par le mythe d’OrphĂ©e et prĂ©cisĂ©ment dans le chant plaintif du berger thrace (il pianto d’Orfeo), instrumentistes et baryton directeur de Scherzi Musicali s’engagent ici pour l’articulation de la geste orphique illustrĂ©e par les intermèdes et premiers ouvrages composĂ©s par les premiers baroques : de Merula Ă  Cavalieri, de Caccini Ă  Monteverdi, de Rossi Ă  Peri, se prĂ©cise ainsi de l’un Ă  l’autre, ce chant mi dĂ©clamĂ© mi parlĂ©, parlar cantando qui s’inspirant du souffle naturel de la parole, perfectionne un nouvel art d’explication du texte. En tĂ©moigne cet art du chant dĂ©fendu avec plus de noblesse que de sensualitĂ© par le baryton et directeur de l’ensemble Nicolas Achten : la prĂ©cision linguistique, l’intelligibilitĂ©, la justesse de l’intonation permettent concrètement de se plonger dans un bain de vertiges passionnels dont les plus grands champions sont moins les florentins Caccini et Peri que le romain Rossi d’une sensualitĂ© flamboyante qui parfois dĂ©passe Monteverdi et annonce de facto Cavalli.

Aux origines de l’opĂ©ra : la prière d’OrphĂ©e

HĂ©las le soprano de Deborah York a perdu de sa chair : voix blanche et droite qui contredit l’opulence languissante d’un Rossi par exemple (Mio ben, teco’l tormento…).
On suit ainsi les Ă©tapes du drame orphique : amours d’OrphĂ©e et d’Eurydice (I), puis mort d’Eurydice (II), lamentation et dĂ©ploration (III : c’est lĂ  que le chant du berger inflĂ©chit jusqu’au dieu des enfers : indiscutablement Achten maĂ®trise les registres de la langueur implorante, mĂŞme si l’on peut regretter parfois de la duretĂ© et un relâchement dans l’articulation. Les temps forts sont ici, la plainte confiĂ©e au seul cornet (la suave melodia) de Andrea Falconieri (scrupuleux, le cornet de Lambert Colosn reste linĂ©aire) et surtout la prière d’OrphĂ©e Ă  l’adresse de Pluton : Possente spirto de l’Orfeo de Monteverdi : style resserrĂ© et puissant du grand Claudio, vĂ©ritable fondateur de l’opĂ©ra en 1607, avec ses effets d’Ă©chos entre violons et cornets, contrepoint lacrymaux du chant pur et agissant d’un OrphĂ©e, ardent, dĂ©sirant et finalement victorieux, aux portes des Enfers. La projection du chanteur reste intense mais son chant aurait infiniment gagnĂ© Ă  plus de simplicitĂ© et parfois d’attĂ©nuation, en servant davantage l’intelligibilitĂ© du texte (l’articulation est diluĂ©e au profit de la conduite vocale). Les instrumentistes se montrent plus inspirĂ©s encore dans l’intermède non vocal de Luigi Rossi “Les pleurs d’OrphĂ©e aillant perdu sa femme”, sommet dĂ©ploratif d’un intensitĂ© et gravitĂ© expressive digne de Monteverdi (plage 24). Rossi composera bientĂ´t son Orfeo de 1647 pour ĂŞtre jouĂ© Ă  Paris Ă  la demande de Mazarin.
Manquant lĂ  encore de souffle hallucinĂ©, d’urgence expressive, de relief mordant, Nicolas Achten semble bien peu inspirĂ© dans le Landi final. Dommage mais on ne peut nier qu’il y manque encore une ferveur première, une impatience suave, surtout dans les couleurs de la voix, une diversitĂ© d’intentions qui aurait pu animer et habiter le texte autrement ; qualitĂ©s ici manquantes qui font les grands OrphĂ©es Ă  l’opĂ©ra. Pas sĂ»r que le chanteur puisse demain supporter la tension permanente en chantant intĂ©gralement Orfeo de Monteverdi : il y faut de la subtilitĂ©, de l’imagination, de la profondeur…

Face Ă  un rĂ©pertoire qui s’affichait prometteur voire passionnant, les musiciens de Scherzi Musicali -pour leur premier cd chez DHM (le label baroque de Sony classical), sont encore un peu verts. Mansue de temps d’approfondissement, manque de vrai travail de comprĂ©hension des intentions des textes… le rĂ©sultat est encore trop superficiel, rendant plus que valable l’approche plus enfiĂ©vrĂ©e et visionnaire des Harnoncourt, Christie, Stubs d’hier. Nos rĂ©serves ici et lĂ  n’empĂŞchent pas de reconnaĂ®tre un programme idĂ©alement conçu, dont les facettes si tĂ©nues et nuancĂ©es mĂ©ritaient une approche plus aboutie sur le plan vocal comme instrumental. Autre critique : pourquoi avoir mis sur le visuel de couverture les larmes d’une femme quand c’est bien le poète OrphĂ©e qui en s’exprimant a su Ă©mouvoir et convaincre : la plainte et la prière salvatrice dont il est question sont bien celles d’un homme, et non des moindres : l’inventeur du chant lyrique. Contresens et source de confusion pour le jeune public et les curieux non connaisseurs  (mais on y reconnait bien les promesses d’un marketing approximatif). En conclusion : voici un ensemble Ă  suivre avec l’espoir, inspirĂ© par un rĂ©pertoire si exigeant, qu’il se perfectionne encore et encore.

CD; compte rendu critique. Il Pianto d’Orfeo (or the birth of opera). Luigi Rossi, Caccini, Peri, Monteverdi, … Scherzi Musicali. Nicolas Achten, baryton. Deborah York, soprano. 1 cd DHM Deutsche harmonia mundi. EnregistrĂ© en novembre 2013 en Belgique.

Orfeo ed Euridice de Gluck, 1762

logo_francemusiqueGLUCKFrance Musique. Le 21 mars 2015, 19h. Orphée et Eurydice de Gluck en direct de Lyon. Il aurait fallu plutôt intituler la production présentée par Lyon, Orfeo ed Euridice car il s’agit de la première version de l’opéra, créé à Vienne en 1762. Le rôle titre est chanté par un castrat (haute contre de nos jours: ici, Christopher Ainslie et Victor von Halem) tandis que parti pris lyonnais le rôle miraculeux de l’amour est chanté par le choeur. Gluck écrit un rôle dense et d’une grandeur tragique pour le poète Thrace, accablé par le deuil : il ne souhaite que sauver Eurydice des Enfers. Mais il échoue car il n’a pas su respecter l’interdit divin : ne pas se retourner pour voir la jeune femme pendant leur ascension jusqu’à la terre et la vie. Au bord du suicide, sujet voué aux mille nuances de la dépression (déjà romantique), Orphée est à nouveau sauvé par l’Amour compassionnel et généreux : Eurydice lui est restituée. Epurée, presque ascétique, réduite à un huis clos entre 3 personnages : Orphée, Eurydice, l’Amour, la partition laisse aussi une place essentielle à l’orchestre qui affirme un style frénétique nouveau (l’air des furies), et aussi étonnamment nostalgique et rêveur (les âme bienheureuses aux Champs Elysées) qui saura lors du séjour de Gluck à Paris, 10 années plus tard, sous le règne de la jeune Marie-Antoinette (son ancienne élève à Vienne), réformer en profondeur l’opéra français. La grandeur tragique de Gluck laisse alors un nouveau modèle lyrique, mais pour l’audience parisienne, Orphée est alors chanté par un ténor…

France Musique, le 21 Mars 2015, 19h30. En direct de Lyon.
Gluck : Orfeo ed Eurydice, créé à Vienne en 1762

David Marton, mise en scène
Enrico Onofri, direction

Avec Christopher Ainslie et Victor von Halem (Orfeo), Elena Galitskaya (Euridice), Maîtrise de l’Opéra de Lyon (Amour).

A l’affiche de l’Opéra de Lyon, du 14 au 29 mars 2015

L’Orfeo de Monteverdi, 1607 sur France Musique

logo_francemusique1865 Machard Jules, OrphĂ©e aux EnfersFrance Musique. Monteverdi : Orfeo. Samedi 27 septembre 2014, 19h. OpĂ©ra douloureux, malgrĂ© son sujet central – le pouvoir de la musique et du chant : quand le poète de Thrace inflĂ©chit Pluton et les enfers pour y pĂ©nĂ©trer afin d’en soustraire Eurydice-, Orfeo est bien sur le plan musical et dans l’histoire de l’opĂ©ra, ce laboratoire rĂ©volutionnaire oĂą Monteverdi, fort de son expĂ©rience comme madrigaliste Ă  CrĂ©mone puis Mantoue, rĂ©invente le langage du drame en musique et s’appuyant sur la suprĂ©matie du texte, articulĂ©, sublimĂ© par la musique, s’inspire des premiers ouvrages florentins, rĂ©alisĂ©s au dĂ©but du siècle (autour de 1600) dans le style du recitar catando : un parlĂ© chantĂ© proche de la parole qui laisse le chant très intelligible. La sensualitĂ© nouvelle de la dĂ©clamation, le jeu des allitĂ©rations entre autre font de l’opĂ©ra chantĂ© un art poĂ©tique par excellence et Monteverdi le dĂ©montre aisĂ©ment dans son Orfeo de 1607. Monteverdi assure aussi le passage du madrigal polyphonique (encore très prĂ©sent dans les choeurs) au chant monodique accompagnĂ© pour la voix soliste.

 

 

Orpheus leading Eurydice from the Underworld by Jean-Baptiste-Camille Corot, 1861.via visionsofwhimsyLe madrigal polyphonique y est subtilement utilisé pour les chœurs de bergers et arcadiens ; le chant monodique permet a voce cola d’approfondir la psychologie des caractères protagonistes. Le récitatif d’Orphée devant Caron, le passage en barque du fleuve infernal, sa prière devant Pluton (ample lamento dramatique)… suscitent autant d’airs où la seule incantation souvent hallucinée (par la douleur et la volonté de sauver Eurydice de la mort) du chanteur affirme désormais la voix de l’opéra : une voix agile et intelligible qui exprime au plus juste la richesse et l’intensité des passions humaines. Selon les productions et les lectures des chefs et des metteurs en scène, Orfeo est diversement abordé comme pensé sur la scène.  Outre son éclectisme formel entre Renaissance et Baroque, l’oeuvre est d’une diversité complexe : l’un des aspects saillants, en est le cynisme de l’action, cette épreuve de la douleur, au cours de laquelle le chantre, Orphée, fait l’expérience de la perte, du renoncement, du déchirement car comme Apollon le lui rappelle en fin d’action: “Rien ici bas ne nous réjouit ni ne dure“.

 

 

l’opĂ©ra des origines

 

FranzVonStuck-Orpheus-1891 via visionsofwhimsyLa vision est terrifiante, et mĂŞme d’une glaçante ironie. D’autres prĂ©fèrent souligner sa tendresse caressante et sa langueur extatique car c’est l’amour d’OrphĂ©e pour Eurydice qui mène l’action : mĂŞme si le Poète de Thrace ne maĂ®trisant pas ses passions (il se retourne pour voir sa bien aimĂ©e malgrĂ© l’injonction de Pluton / Hadès), s’enfonce peu Ă  peu dans la solitude et l’échec : en se retournant pour voir la belle, OrphĂ©e se libère des lois mais dĂ©truit tout espoir. Selon les versions (toutes deux originales car validĂ©es par Monteverdi) : l’homme blessĂ© et dĂ©chirĂ© par la perte dĂ©finitive rejoint Apollon son père au ciel en une apothĂ©ose finale spectaculaire ; ou alors il est dĂ©chirĂ© au sens strict du terme par les bacchantes, assassinĂ© car tout bonheur est vain sur la terre (une vision partagĂ© ensuite par Wagner Ă  l’extrĂ©mitĂ© de l’histoire lyrique : Monteverdi / Wagner seraient ils tous deux de grands cyniques dĂ©faitistes ?). Le poète et l’homme tout court seraient-ils des ĂŞtres maudits ? L’amour tue ; le sentiment fait souffrir mais une vie sans amour est-ce imaginable ? Il nous reste au delĂ  du sujet bouleversant, la beautĂ© d’une musique et l’intelligence d’un drame parfaitement construit dont la pensĂ©e saisit par sa poĂ©sie et sa vĂ©ritĂ© profonde. Orfeo est l’opĂ©ra des origines : une conception de la reprĂ©sentation musicale qui ne laisse pas de nous captiver, 400 ans après sa crĂ©ation en 1607 dans le cercle privĂ© et intime du Duc de Mantoue en son palais. Entre temps, le genre est devenu un rituel populaire auquel les publics de plus en plus variĂ©s et nombreux se laissent conduire avec toujours la mĂŞme espĂ©rance d’ĂŞtre enfin rĂ©enchantĂ©s…

 

 

 

France Musique. Monteverdi : Orfeo. Samedi 27 septembre 2014, 19h.
Opéra enregistré le 20 juillet 2014 au Bayerische Staatsoper de Munich.

 

 

 

ORFEO ORPHEE Gregorio_Lazzarini_-_Orpheus_and_the_Bacchantes_(detail) wiki

 

 

 

ORPHEE ORFEO Giovanni Antonio Burrini - Orfeo y EurĂ­dice 1697 Viena via www.lesdiagonalesdutemps.com

 

 

 

Illustration : Orphée au bras levé par Jules Machard, 1865.   Orphée guidant Eurydice, 1861 par Corot. Orphée séduit les animaux par Franz von Stuck, 1891. Orphée et les Bacchantes par Gregorio Lazzarini. Orphée et Eurydice par Giovanni Antonio Burini, 1697.(DR).

 

 

 

Claudio Monteverdi (1567-1643), l’Orfeo (1607)

Le 24 fĂ©vrier 2007 marque les 400 ans de la crĂ©ation mantouane du premier opĂ©ra de l’histoire, “l’Orfeo” de Claudio Monteverdi. Ouvrage premier et fondateur de la scène lyrique, l’Orfeo malgrĂ© son historicitĂ©, affirme une santĂ© Ă©clatante. Combien de nouvelles productions qui attestent de sa modernitĂ© intacte, et le place aux cĂ´tĂ©s du “Don Giovanni” de Mozart, telle une partition incontournable. En interrogeant le mythe d’OrphĂ©e, Monteverdi cible les enjeux du genre lyrique : quel sens et quelle fonction rĂ©servĂ©s au texte et Ă  la musique : paroles et musique, forme et sujet, autant d’aspects et d’Ă©lĂ©ments de la machine lyrique, qui aujourd’hui encore, fondent sa spectaculaire rĂ©ussite auprès des publics.

Le mythe d’OrphĂ©e. Monteverdi aborde Ă  son tour, après ses contemporains Peri et Caccini, le mythe d’OrphĂ©e. Le sujet est d’autant plus fascinant pour les musiciens qu’il met en scène le pouvoir de la musique. Si Orfeo chante tout en s’accompagnant de sa lyre, la violence des sentiments qui l’anime, il incarne aussi la fragilitĂ© de la condition humaine. Deux mouvements inverses fondent le mythe : puissance irrĂ©sistible de la musique et du chant ; faillibilitĂ© du cĹ“ur humain. Si le hĂ©ros inflĂ©chit dieux et destin, atteignant mĂŞme le cĹ“ur de l’inflexible Pluton, il s’en montre indigne en Ă©tant possĂ©dĂ© par les passions qui dĂ©terminent sa destinĂ©e. Le chantre de Thrace triomphe des forces et des divinitĂ©s qui le dĂ©passent, tout en Ă©tant l’impuissante victime des forces psychiques qui l’habitent et le gouvernent.
L’homme est-il condamnĂ© Ă  souffrir ? La musique n’est-elle prĂ©sente que pour lui permettre de mieux prendre conscience de cette dĂ©termination misĂ©rable ? Le théâtre lyrique n’a-t-il pas pour objet de portraiturer l’homme tragique ? Ainsi est posĂ©e l’équation d’OrphĂ©e. Dans l’histoire de la musique, Monteverdi en traitant un sujet qui est dĂ©battu par les Ă©lites, apprĂ©ciĂ© des princes, donne pour la première fois, le visage de l’opĂ©ra moderne.

De Florence à Mantoue : essor du théâtre musical. Créé pour le Duc de Mantoue, le 24 février 1607, l’Orfeo de Monteverdi est immédiatement repris par d’autres cours, attestant d’un rayonnement européen. C’est l’avènement du goût pour l’opéra italien. Le XVII ème baroque confirme la suprématie du théâtre italien comme modèle.
Vincent de Gonzague avait été subjugué par l’Euridice de Jacopo Peri et du poète Ottavio Rinuccini, représenté pour les Noces de Marie de Médicis et d’Henri IV, à Florence, en 1600. Cette favola in musica, la première dont la partition nous est parvenue intégralement, fut un premier essai vers l’opéra baroque. Le Duc Vincent demande en 1607 à son compositeur, Claudio Monteverdi, d’aborder le même sujet, dans le style musical de l’époque, un style nouveau, celui de la monodie et du recitar cantando, mi parlé mi déclamé dont l’idéal articule le texte. La musique épouse les accents dramatiques et psychologique du texte afin d’en offrir une représentation claire et éloquente. Dans la préface de son Euridice, Peri explique les enjeux de la nouvelle manière. La musique est la fille obéissante du texte.

La souveraine musique. Monteverdi et son librettiste, Alessandro Striggio, franchissent une nouvelle étape. La musique gagne un statut supérieur : pour exprimer la violence et la force exemplaire de la musique qui est le sujet central du mythe, ils mettent en avant la musique, ses effets expressifs pour insuffler au chant d’Orphée, sa puissance incantatoire. Le Prologue précise le cadre de cette approche musicale : la musique personnifiée paraît sur la scène, quand il s’agissait surtout de privilégier la place de la tragédie chez Rinuccini.
La Musica revendique la primauté : elle insuffle vie et passion. Par elle, s’exprime la vitalité spectaculaire du drame. L’intelligence avec laquelle les auteurs exploitent les moyens mis à leur disposition, les distinguent.
En tirant profit de toute la palette expressive de la musique, Monteverdi met en avant l’agitation du héros, ses drames intérieurs, ses tourments, ses pulsions et ses contradictions souterraines. Il rompt avec l’idéalisme pastoral de ses prédécesseurs. La vision philosophique et morale des artistes de Mantoue supplante par leur vérité, les démarches intellectuelles des Florentins, Peri et Caccini.
Ils ajoutent le nerf, le sang musical qui innervent le portrait désormais réaliste des personnages de la fable musicale. Orphée paraît de plus en plus seul. Au fur et à mesure de l’opéra, il éprouve chaque obstacle de la vie, non pas une expérience idéalisée mais une traversée sensible, proche de la vie, marquée par la perte, le deuil, la mort, la solitude, l’angoisse et la peur, le doute et la transgression, mais aussi le défi et selon la conclusion double de l’œuvre, l’apothéose ou la lugubre destruction.

Un opéra, deux conclusions. Le livret de la création de 1607, précise qu’ Orphée, veuf d’Eurydice, fuit les Bacchantes qui concluent l’ouvrage en une série de danses et d’hymnes à Bacchus. La partition éditée en 1609, indique que touché lui aussi par le destin d’Orphée, Apollon paraît et accueille le héros par mi les dieux. Deux fins dont on ne sait précisément laquelle fut adoptée à la création mantouane de 1607. La richesse des mythes offre à l’imagination des options diverses quant à leur interprétation. Qu’Orphée ait été in fine, victime des Bacchantes, ou qu’il soit divinisé, donne à nouveau les deux versants d’un drame fondateur : violence passionnelle insufflée par le chaos de Bacchus, ou gloire solaire affirmée par l’éclat appolinien, Orphée synthétise les deux tentations qui s’offrent au cœur humain.

Construction. L’Orfeo se déroule en cinq actes. Chaque volet est l’occasion d’exposer une idée principale, parfaitement explicite. Musicalement caractérisée selon l’idée motrice du livret de Striggio. A chaque acte, Orphée dévoile un aspect de sa personnalité.
Le premier acte prĂ©cise la filiation d’OrphĂ©e avec Apollon. Ce sont les Noces Ă©clatantes d’OrphĂ©e et d’Eurydice que bergers et nymphes fĂŞtent en une Arcadie ressuscitĂ©e. Au deuxième acte, rupture de ton et de climat : au bonheur Ă©perdu succède l’éclair tragique. L’annonce de la mort d’Eurydice par la Messagère. OrphĂ©e dĂ©cide de retrouver aux Enfers son aimĂ©e. Le troisième acte, dĂ©crit la force morale du hĂ©ros : au bord du Styx, pourtant accablĂ© par l’EspĂ©rance, OrphĂ©e envoĂ»te Caron (Possente Spirto), emprunte sa barque, et pĂ©nètre aux Enfers. Au quatrième acte, l’initiĂ© accomplit la traversĂ©e symbolique : il implore, supplie, inflĂ©chit par la puissance de son chant et par le pouvoir de la musique, le pouvoir des dieux (Pluton), et obtient le retour d’Eurydice. Tout s’inverse : pris de doute, il se retourne et dĂ©sobĂ©it Ă  l’injonction qui lui avait Ă©tĂ© faite : il perd dĂ©finitivement Eurydice. Au cinquième acte : OrphĂ©e s’épanche Ă  Echo. Il renonce aux femmes, pleure son aimĂ©e, devient fou. Il est dĂ©chirĂ©e par les Bacchantes dĂ©chaĂ®nĂ©es ou accueilli en une apothĂ©ose solennelle par Apollon, son “père”.

Langue d’Orphée. Dans les deux prières adressées à Caron puis à Pluton, chacune réussissant un tour de force, Orphée exprime un point culminant du chant. Monteverdi y déploie des trésors d’invention et de maîtrise, donnant ici, les prototypes du récitatif,- accompagné ou non-, et de l’air, qui seront les deux formes emblématiques de l’opéra à venir. La lyre du poète chanteur y atteint des sommets expressifs, conférant à l’Orfeo de Monteverdi, son statut d’ouvrage fondateur. L’art du compositeur est d’autant plus élevé qu’aucune forme musicale choisie n’est superflue ; chacune au moment où elle se développe, occupe une fonction dramatique cohérente.

Discographie

Gabriel Garrido, 1996. A la tĂŞte de ses effectifs familiers, ensemble Elyma et choristes du Studio Antonio il Verso de Palerme, le chef argentin a gravĂ© sous Ă©tiquette K617, “la” version indĂ©trĂ´nable de l’opĂ©ra monteverdien. LatinitĂ© Ă©ruptive, continuo foisonnant et dramatique, cohĂ©rence des chanteurs, et version complète, fusionnant les options dramatiques du livret de la crĂ©ation (1607) avec les complĂ©ments de la partition Ă©ditĂ©e en 1609. Avec Victor Torres (Orfeo), Adriana Fernandez (Eurydice), Gloria Banditelli (la messagère), Maria Cristina Kiehr (La Musica)… 2 cd K617.

Emmanuelle HaĂŻm, 2003. Continuiste des Arts Florissants, la claveciniste Emmanuelle HaĂŻm qui a dirigĂ© rĂ©cemment Ă  l’OpĂ©ra du Rhin, une intĂ©grale des opĂ©ras de Monteverdi dont l’Orfeo, n’a guère convaincu. Certes le sens de l’articulation ici dĂ©montre une attention dĂ©cuplĂ©e (excessive) Ă  l’accentuation (qui frise souvent l’ornementation) : l’Orfeo de Ian Bostridge ourle jusqu’Ă  la convulsion et la manièrisme hors sujet, un texte qui ne demande qu’Ă  ĂŞtre projetĂ© avec naturel. Et si cette version regardait davantage du cĂ´tĂ© des Florentins, Peri et Caccini, fidèles serviteurs du texte et de la prosodie? HaĂŻm manque de nerf et de progression d’ensemble. La vision des auteurs mantouans lui Ă©chappe. En soignant le dĂ©tail au dĂ©triment de la tension gĂ©nĂ©rale, son Orfeo paraĂ®t plus sophistiquĂ© que vrai. L’emploi des chanteurs d’opĂ©ra, telle Natalie Dessay dans le rĂ´le de La Musica Ă©tonne mais il sert la mĂŞme vision : plus vocale que vraiment dramatique. 2 cd Virgin Veritas.

Nikolaus Harnoncourt, 1968. Cathy Berberian (Messaggeria et Speranza), Max van Egmond (Apollon), Lajos Kosma (Orfeo), Jacques Villisech (Plutone) insufflent Ă  la partition de Monteverdi une vocalitĂ  qui reste continument humaine. Le regard incisif du maestro Harnoncourt dĂ©coupe avec un trait acĂ©rĂ© chaque tableau de la tragĂ©die d’OrphĂ©e. L’attention portĂ©e Ă  la caractĂ©risation du continuo reste exemplaire. Cett version est inclassable, en dĂ©voilant la modernitĂ© originelle de la partition, elle appartient Ă  l’histoire du mouvement baroqueux et de l’histoire du disque. 2 cd Teldec.

DVD
Jordi Savall, 2002
Sur la scène du Liceu de Barcelone, maestro Savall en manteau mantouan (comme celui que portait Claudio lui-mĂŞme) dirige ses troupes au geste souple, au chant affĂ»tĂ©. Affaire de famille: sa fille Arianna est Euridice; son Ă©pouse, Montserrat Figueras, Musica. Lecture sage et mĂŞme classique, voire Ă©rudite, comme l’explique le metteur en scène Gilbert Deflo dans le film documentaire complĂ©mentaire. Le fond de scène parcouru de miroirs cite la salle des miroirs du Palais Ducal de Mantoue oĂą fut reprĂ©sentĂ© en 1607 l’opĂ©ra de Monteverdi. Le miroir invite Ă  interroger le sens des images, surtout pĂ©nĂ©trer le masque des apparences… retrouver le fil d’un itinĂ©raire initiatique visant Ă  ressusciter la culture et le théâtre antique grec. Sans possĂ©der la fureur latine de l’argentin Garrido (cf. cd Ă©ditĂ© chez K617: notre rĂ©fĂ©rence audio), Savall convainc pas quelques tableaux idĂ©alement rĂ©ussis: Caron (inflexible Antonio Abete) et sa barque, Orfeo (fervent Furio Zanassi) implorant aux dieux. Surtout, Sara Mingardo, inoubliable Messageria, annonçant la morsure du serpent et la mot d’Euridice… En outre, la captation filmique est soignĂ©e, rompant l’ennuyeuse frontalitĂ© des plans, serrant le cadrage quand l’expression l’impose (1 dvd Opus Arte).

Illustrations
Alexandre SĂ©on (1855-1917), Lamentation d’OrphĂ©e (Paris, MusĂ©e d’Orsay)
François PĂ©rrier : Apolon musicien charme les divinitĂ©s de l’Olympe (DR)