CRITIQUE, opĂ©ra. OpĂ©ra-Comique (Paris), le 10 juin 2021. MONTEVERDI : L’Orfeo. Marc Mauillon, P. Bayle / J. Savall.

ORFEO-marc-mauillon-monteverdi-opera-comique-critique-opera-classiquenewsCRITIQUE, opĂ©ra. OpĂ©ra-Comique (Paris), le 10 juin 2021. MONTEVERDI : L’Orfeo. Marc Mauillon (Orfeo), Luciana Mancini (La Musica/Euridice), Sara Mingardo (La Messagera), Furio Zanasi (Apollo)
 P. Bayle / J. Savall. Si l’on part du principe selon lequel L’Orfeo de Monteverdi est le premier opĂ©ra digne de ce nom, le premier ouvrage qui fasse jouer de concert la musique, la fable et le drame, alors la profession de foi de la metteure en scĂšne du spectacle Pauline Bayle – « Tout s’est jouĂ©, en 1607, dans un salon avec deux tapisseries » – pourrait prendre tout son sens. Sauf que le compte n’y est pas, et que le minimalisme ici affichĂ© et assumĂ©, ne nous a pas convaincu. Entre la naĂŻvetĂ© de l’acte I (tout le monde s’embrasse sur un plateau parsemĂ© de fleurs), le black-out total du III ou une simple porte qui s’ouvre Ă  la fin du V, les enjeux du livret et ses ressorts dramatiques passent Ă  la trappe, et l’on s’ennuie vite pour ce qui est de l’aspect visuel, mais aussi ce qui touche Ă  la direction d’acteurs, ici rĂ©duite a minima


 

 

 

MARC MAUILLON
Meilleur Orfeo du moment


 

 

 

L’émotion est Ă  chercher ailleurs, et avant tout dans le chant souverain du rĂŽle-titre incarnĂ© par le baryton français Marc Mauillon, certainement le meilleur Orfeo du moment. Il ravit d’emblĂ©e par cette maniĂšre particuliĂšre qu’il a d’incarner ce personnage mythique sans prendre la pose, ni tomber dans l’emphase. Il rĂ©pond Ă  la spontanĂ©itĂ© timide et pĂąle du spectacle par un chant concentrĂ©, qui ne tĂ©moigne d’aucune raideur ni pathos. Avec sa voix en or et son naturel scĂ©nique, il apporte une mĂ©lancolie et un hĂ©roĂŻsme naissant qui captent autant les yeux que les oreilles des spectateurs, qui lui font un juste triomphe personnel au moment des saluts. Face Ă  lui, les autres personnages parviennent Ă  exister quand mĂȘme, Ă  commencer par la Messagiera de la mezzo italienne Sara Mingardo dont le timbre gĂ©nĂ©reux, la diction fine et fluide, et le charisme tranquille libĂšrent une Ă©motion palpable. De son cĂŽtĂ©, Luciana Mancini convainc dans son double rĂŽle de victime (Euridice) et de prophĂ©tesse (La Musica), tandis que la double partie de Speranza / Proserpina est assurĂ©e par la mezzo norvĂ©gienne Marianne Beate Kielland, qui s’avĂšre cependant plus en retrait que ses deux consƓurs. Ce n’est certes pas le reproche que l’on fera au Pluton (et Caronte) tonitruant (mais stylĂ© !) de Salvo Vitale, alors que le charme opĂšre toujours avec l’Apollo de Furio Zanassi, dix-neuf ans aprĂšs l’avoir entendu dans le rĂŽle-titre, dĂ©jĂ  sous la battue de Savall, au Gran Teatre del Liceu de Barcelone. Enfin, les comprimari n’appellent aucun reproche, avec une mention pour le Pastor au timbre solaire et rayonnant de Victor Sordo Vicente.

On pouvait enfin faire confiance au chef catalan Jordi Savall – Ă  la tĂȘte de son ensemble du Concert des Nations et de son chƓur La Capella Reial de Catalunya – pour faire surgir le thĂ©Ăątre absent de la scĂšne. De fait, sa formation baroque se surpasse littĂ©ralement et dĂ©livre une exĂ©cution d’une perfection instrumentale absolue, doublĂ©e d’une variĂ©tĂ© infinie dans les couleurs. Autant dire qu’il prend le contre-pied de la mise en scĂšne ; il n’y a rien de « dĂ©coratif » dans sa direction, mais simplement du drame, de l’émotion, du rire, des larmes !

 

 

 

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CRITIQUE, opĂ©ra. OpĂ©ra-Comique (Paris), le 10 juin 2021. Claudio Monteverdi : L’Orfeo. Marc Mauillon (Orfeo), Luciana Mancini (La Musica/Euridice), Sara Mingardo (La Messagera), Furio Zanasi (Apollo)
 P. Bayle / J. Savall.

 

 

 

 

 

EN LIRE PLUS… sur Marc Mauillon

Marc Mauillon chante PellĂ©e dans ALCIONE par Jordi Savall : Cd Ă©vĂ©nement, critique. MARAIS : Alcione – Jordi Savall (3cd Alia Vox, 2017). En 1706, Marin Marais, chef d’orchestre Ă  l’AcadĂ©mie royale, adulĂ© pour ses dons de violiste et depuis toujours favorisĂ© par le Roi, livre Alcione, ultime tragĂ©die en musique du rĂšgne de Louis XIV. Il y a peu d’effusion amoureuse et heureuse…

 

 

 

 

 

 

Marc Mauillon chante les DEUX ORFEI : Caccini / Peri :

caccini peri li due orfei marc mauillon arcana baryton review presentation account of critique cd classiquenews clic de classsiquenews 517HSXhxs8L._SS280Compte rendu critique cd. Li Due Orfei / Les deux OrphĂ©e. Giulio Caccini et Jacopo Peri. Marc Mauillon, baryton. AngĂ©lique Mauillon, harpe double (1 cd Arcana 2015). Voici un rĂ©cital lyrique des plus aboutis : non seulement le baryton Marc Mauillon affirme sa maĂźtrise dans l’un des rĂ©pertoires qui exposent le chanteur, mais portĂ© par une belle complicitĂ© cultivĂ©e avec sa soeur harpiste AngĂ©lique, le baryton francais trouve le style et l’intonation les plus justes pour exprimer ce chant si subtil qui se prĂ©cise Ă  Florence Ă  la fin du XVI  Ăšme  siĂšcle. Le chanteur excelle Ă  ciseler ce premier bel canto qui exige souffle, parfaite intelligibilitĂ©, finesse expressive, Ă©lĂ©gance intĂ©rieure et affirmation dramatique
 Chez Peri, l’éloquence du diseur enchante, sĂ©duit, envoĂ»te. Son chant est d’un trĂšs beau relief  linguistique qui cisĂšle et sculpte chaque mot et relance l’acuitĂ© de chaque image et jeu linguistique qui lui sont liĂ©s. Caccini, l’aĂźnĂ© des deux compositeurs, impose un verbe plus viril et nerveux, puissant, dĂ©clamĂ©e mais non moins virtuose.

 

COMPTE-RENDU, critique, opĂ©ra. TOULOUSE, le 5 dĂ©c 2019. MONTEVERDI : Orfeo. Gonzales Toro, I Gemelli.‹‹‹

COMPTE-RENDU. OPERA. TOULOUSE. Le 5 dĂ©c 2019 C. MONTEVERDI : ORFEO. E. GONZALES TORRO. I . GEMELLI. T. DUNFORD. Pour seulement deux soirĂ©es, Emiliano Gonzales Torro et ses amis ont vĂ©ritablement enchantĂ© le ThĂ©Ăątre du Capitole. En une incarnation totale, le tĂ©nor a su faire revivre la magie de cet opĂ©ra des origines. Oui il est commode de dire que l’opĂ©ra est nĂ© en 1607 avec cet Orfeo mĂȘme si l’Eurydice de Caccini en un joli hors d’Ɠuvre prĂ©pare en 1600 la naissance de ce genre si prolixe. Nous avons donc pu dĂ©guster une reprĂ©sentation absolument idĂ©ale de beautĂ© et d’émotion mĂȘlĂ©es du premier chef d’Ɠuvre lyrique. Un voyage dans le temps, l’espace et la profondeur des sentiments humains. La scĂ©nographie toute de grĂące et d’élĂ©gance permet aux Ă©motions musicales de se dĂ©velopper en une continuitĂ© bouleversante. L’orchestre, socle de vie comme d’intelligence, est disposĂ© de part et d’autre de la scĂšne dans les angles comme cela Ă©tait le cas lors de la crĂ©ation. L’effet visuel est admirable mais surtout les musiciens se regardent Ă  travers la scĂšne et peuvent en mĂȘme temps suivre les chanteurs et leurs collĂšgues musiciens en un seul coup d’Ɠil. L’effet est sidĂ©rant d’évidence et de naturel ; certes on devine bien que le luthiste Thomas Dunford est un moteur puissant mais en fait c’est tout le continuo qui dans un tactus parfait fait avancer le drame. Ce tactus souple et dĂ©terminĂ© donne Ă  l’enchaĂźnement de tous les Ă©lĂ©ments : madrigaux, airs, rĂ©citatifs, parlar-cantando, leur naturelle force de vie, s’appuyant sur une rhĂ©torique toujours renouvelĂ©e.

 

 

 

A Toulouse, un thĂ©Ăątre du naturel
 oĂč rĂšgne
l’idĂ©al ORFEO d’Emiliano Gonzales Torro

 

 

 

 orfeo monteverdi toulouse critique opera dunford

 

 

 

VoilĂ  donc un « orchestre » organique, rĂ©actif et d’une superbe beautĂ© de pĂąte sonore qui rĂ©gale l’auditeur comme rarement. Musicalement cela rĂ©alise une sorte de synthĂšse des versions connues au disque allant vers toutes les subtilitĂ©s relevĂ©es par le regrettĂ© Philippe Beaussant dans son superbe essai : « Le chant d’OrphĂ©e selon Monteverdi ». Le naturel qui se dĂ©gage de ce spectacle est bien l’idĂ©al qui a prĂ©sidĂ© Ă  la naissance de l’OpĂ©ra, art total. Les chanteurs Ă©voluent avec le mĂȘme naturel, la mĂȘme Ă©lĂ©gance devant nous. Ils portent des costumes dans lesquelles ils se meuvent avec facilitĂ©. Le blanc, le noir et l’or sont les couleurs principales et la superbe robe verte de l’espĂ©rance qui Ă©claire un moment les tĂ©nĂšbres des enfers est une idĂ©e gĂ©niale. La mise en espace est plus aboutie que bien des prĂ©tendues mises en scĂšne d’opĂ©ra. Les personnages vivent, s’expriment et nous paraissent proches. Les Ă©clairages sont Ă  la fois sobres et suggĂšrent le fabuleux voyage d’OrphĂ©e, entre lumiĂšre et ombre.

Onze chanteurs se partagent les rĂŽles, les madrigaux et les chƓurs. LĂ  aussi le choix est idĂ©al, tous artistes aussi habiles acteurs que chanteurs Ă©panouis. Les voix sont toutes fraĂźches et belles, sonores et bien timbrĂ©es ; les voix de sopranos sont chaudes et lumineuses sans aciditĂ©, les basses abyssales et terribles, les tĂ©nors Ă©lĂ©gants et sensibles. Impossible de dĂ©tailler : chacun et chacune mĂ©rite une tresse de lauriers. Emiliano Gonzales Torro a la voix d’OrphĂ©e, l’aisance scĂ©nique et le port noble du demi-dieu. Dans ce dispositif si intelligent le drame se dĂ©ploie et les Ă©motions sont portĂ©es Ă  leur sommet. Ne serait-ce que la douloureuse sympathie du premier berger qui arrache des larmes aprĂšs la terrible annonce de la mort d’Eurydice.
Premier nƓud du drame, la messagĂšre trĂšs impliquĂ©e d’Anthea Pichanick, la sidĂ©ration d’Emiliano Gonzales Torro en Orfeo et ce dĂ©sespoir amical de Zachary Wilder. DeuxiĂšme nƓud, la priĂšre si expressive de Mathilde Etienne en Proserpine aprĂšs la scĂšne si impressionnante avec le Caronte de JĂ©rĂŽme Varnier. Et pour finir ce terrible renoncement d’OrphĂ©e Ă  tout bonheur humain avant son dĂ©part vers le sĂ©jour de fĂ©licitĂ© des dieux. Tout s’enchaĂźne avec une Ă©vidence prĂ©cieuse. La beautĂ© est partout, les yeux, les oreilles et l’ñme elle-mĂȘme s’en trouvent transportĂ©s hors du monde. Un vĂ©ritable moment fĂ©Ă©rique.

Certainement la version la plus complĂšte d’Orfeo Ă  ce jour rĂ©alisĂ©e.  La tournĂ©e de cette production le confirmera par son succĂšs et l’enregistrement annoncĂ© en 2020 sera certainement une rĂ©fĂ©rence incontournable. Bravo Ă  une Ă©quipe si soudĂ©e et au gĂ©nie d’Emiliano Gonzalez Toro qui semble ĂȘtre une incarnation orphique inĂ©galĂ©e.

 

 

 
 

 

 

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Compte-rendu OpĂ©ra. Toulouse. ThĂ©Ăątre du Capitole, le 5 XII 2019 ; Claudio Monteverdi (1567-1643) : L’ Orfeo, OpĂ©ra (Fable en musique) en cinq actes avec prologue ;  Livret d’Alessandro Striggio ; CrĂ©ation le 24 fĂ©vrier 1607 au Palais ducal de Mantoue ; OpĂ©ra mis en espace ; Mathilde Étienne :  mise en espace ;  SĂ©bastien Blondin et Karine Godier , costumes ; Boris Bourdet, mise en lumiĂšres ; Avec : Emiliano Gonzalez Toro , Orfeo ; Emöke BarĂĄth, Euridice et La Musica ; JĂ©rĂŽme Varnier, Caronte ; Anthea Pichanick,  Messaggiera ; Alix Le Saux,  Speranza ; Fulvio Bettini , Apollo ; Zachary Wilder, Pastore ; Baltazar Zuniga, Pastore ; Mathilde Étienne, Proserpina ; Nicolas Brooymans, Plutone ; Maud Gnidzaz, Ninfa ; Ensemble I Gemelli ; Thomas Dunford luth et direction ; Violaine Cochard assistante direction musicale ; Emiliano Gonzalez Toro : direction musicale. Photo : © P NIN

 

 

 
 

 

 

Baroque italien : aux origines de l’opĂ©ra, le mythe d’OrphĂ©e

Monteverdi 2017 claudio monteverdi dossier biographie 2017 510_claudio-monteverdi-peint-par-bernardo-strozzi-vers-1640.jpg.pagespeed.ce.FhMczcVnmyARTE, dim 2 juin 2019, 18h. Baroque italien Ă  Versailles. La naissance de l’opĂ©ra italien, au XVIIĂš (Seicento) dans les cours de Florence et de Mantoue, sous les ors de la Galerie des Glaces. ƒuvres de Monteverdi, Caccini, Malvezzi
 En 1607 est crĂ©Ă© le premier opĂ©ra « moderne » de l’histoire musicale, L’Orfeo de Claudio Monteverdi pour l’ouverture du carnaval Ă  Mantoue, une Ɠuvre pionniĂšre, ovni lyrique, entre Renaissance et recitar cantando, dont la puissance ne cesse de fasciner musiciens et mĂ©lomanes plus de quatre cents ans plus tard.

Dans quel contexte un tel chef-d’Ɠuvre a-t-il pu naĂźtre ? La question et la rĂ©ponse qu’elle appelle, est Ă  l’origine de ce concert. PrĂ©sentation par ARTE : « L’Italie du XVIĂšme siĂšcle est un vĂ©ritable laboratoire de recherche musicale : recherche sur l’espace sonore et la spatialisation du son, travail en commun des poĂštes et des compositeurs! L’époque est follement libre, et tout est fait pour provoquer la stupĂ©faction et l’émerveillement sur l’auditoire. Les cours rivalisent en inventant des fĂȘtes toujours plus luxueuses, oĂč tous les arts sont rĂ©unis. Pour les compositeurs, ces Ă©vĂ©nements reprĂ©sentent l’occasion unique de faire entendre leurs derniĂšres innovations musicales.C’est ainsi que tous les ingrĂ©dients sont en place pour la naissance d’un nouveau genre, l’opĂ©ra ! ».

dossier spĂ©cial OrphĂ©e / OrfeoLe spectacle pluridisciplinaire “Stravaganza d’Amore!” Ă©voque les splendeurs et le raffinement du spectacle de cour entourant les prĂ©mices de l’opĂ©ra italien : y dialoguent Monteverdi et ses contemporains oubliĂ©s Malvezzi, Da Gagliano, et tous les autres
 Le programme trĂšs variĂ© mĂȘle les formes diverses (intermĂšdes lyriques, Sinfonia et Toccata, madrigaux, opĂ©ras) recomposĂ©es tel un nouvel opĂ©ra imaginaire autour de la fable d’OrphĂ©e : le poĂšte de Thrace qui s’accompagnait de sa lyre, dĂ©clamait avec une telle sĂ©duction
 qu’il rĂ©ussit Ă  Ă©mouvoir jusqu’au dieu des enfers Pluton (en rĂ©alitĂ© l’épouse de ce dernier, Proserpine). OrphĂ©e put ainsi rĂ©cupĂ©rer sa femme, Eurydice. Le mythe orphique est donc indissociable de la naissance de l’opĂ©ra. Dans le chant d’OrphĂ©e, sa plainte, dĂ©ploration et dĂ©claration,expose dĂ©sormais ses propres sentiments (affetti), au cƓur des recherches des compositeurs de la Renaissance et des premiers auteurs lyriques Ă  Florence


Dimanche 2 juin 2019
18h15 : SOIREE BAROQUE ITALIENNE A VERSAILLES STRAVAGANZA D’AMORE 

(2019-43’) Avec les jeunes espoirs du chant français baroque : Lea Desandre, Eva ZaĂŻcik, Lucile Richardot ,Davy Cornillot, Emiliano Gonzalez Toro, Zachary Wilder, Nicolas Brooymans / Pygmalion, direction RaphaĂ«l Pichon. FilmĂ© Ă  la Galerie des Glaces du ChĂąteau de Versailles, le 11 fĂ©vrier 2019 .

L’Orfeo de Rossi Ă  Londres

orfeo orphee lyre opera luigi rossi 1647 opera presentation announce CLASSIQUENEWSLondres. ROH : Rossi : L’Orfeo, 1647. 23 octobre > 15 novembre 2015. DĂ©jĂ  saluĂ©s pour leur Ormindo prĂ©sentĂ© sur les mĂȘmes planches, Christian Curnyn et The Early Opera Company abordent L’Orfeo de Luigi Rossi dans la rĂ©alisation scĂ©nique de Keith Warner. L’Orfeo de Rossi est bien connu dans l’histoire de l’opĂ©ra en France : c’est le premier opĂ©ra italien, dans l’esthĂ©tique lyrique romaine du XVIIĂš qui est reprĂ©sentĂ© Ă  Paris Ă  la fin des annĂ©es 1640, en 1647 prĂ©cisĂ©ment, nouveau jalon de l’apprentissage de l’opĂ©ra ultra-montain par les français, quand Mazarin, ex collaborateur des Barberini Ă  Rome, entendait importer le raffinement musical et artistique italien Ă  Paris. Luigi Rossi (1597-1653) Ă©tudie Ă  Naples, puis se rend Ă  Rome au service des Barberini. Sa cantate Ă©crite Ă  35 ans (1632) : Lamento della regina di Svetia, pour Gustave II de SuĂšde lui produre une immense notoriĂ©tĂ©. Ainsi peut-il rejoindre la cour du pape Urbain VIII en 1641 Ă  Rome : il crĂ©e son opĂ©ra Il Palazzo d’Atlante incantato (sur le livret du Cardinal Rospigliosi, futur ClĂ©ment IX).

mazarin-portrait-par-philipep-de-champaigne-presentation-gout-de-mazarin-classiquenews-le-ballet-royal-de-la-nuit-orfeo-de-luigi-rossi-ercole-amante-de-cavalliL’Orfeo est Ă©crit spĂ©cialement pour Paris Ă  la demande du cardinal Mazarin, crĂ©Ă© le 2 mars 1647 au Petit Bourbon avec les castrats vedettes de l’Ă©poque : l’alto Atto Melani (Orfeo) et le soprano Pasqualini (Aristeo). Le succĂšs est tel que l’ouvrage est repris 5 fois ! Un record pour une partition Ă©trangĂšre. Xerse de Cavalli reprĂ©sentĂ© pour le mariage de Louis XIV en novembre 1660 au Louvre, sera loin de connaĂźtre le mĂȘme accueil (et ce sont les ballets de Lulli qui alors au dĂ©but de sa carriĂšre, attirent a contrario des longues scĂšnes du VĂ©nitien Cavalli, tous les suffrages). Contemporain de Monteverdi, le gĂ©nie de Rossi est immense. Il aurait crĂ©Ă© le genre de la cantate et son oratorio Giuseppe reste aussi un ouvrage d’un raffinement expressif et d’une gravitĂ© poĂ©tique, irrĂ©sistibles.
Sur un livret de Francesco Buti (secrĂ©taire du Cardinal Barberini), L’Orfeo que dĂ©couvrent les parisiens est un spectacle total : Rossi a pu bĂ©nĂ©ficiĂ© des machineries de Torelli et des chorĂ©graphies de Baldi.
DĂ©jĂ  dans le prologue, la Victoire chante le triomphe des armĂ©es française menĂ©es par Anne d’Autriche. La victoire du poĂšte chanteur aux Enfers annoncent la victoire finale de la France sur le mal.
A l’Ă©poque de la composition de son Orfeo, Luigi Rossi perd son Ă©pouse : il restera en France jusqu’en 1649 puis repart pour Rome avec Antonio Barberini. Au sein d’une production qui dura 6 heures, les longs recitatifs italiens spĂ©cialitĂ© de l’opĂ©ra italien ont paru ennuyer parfois l’auditoire s’il n’Ă©tait la magie des machineries conçues par le magicien Torelli, l’un des plus grands crĂ©ateurs de son temps (dont outre les plaintes d’OrphĂ©e, l’apparition du char du soleil, une image clĂ© qui annonce dĂ©jĂ  le mythe solaire du futur souverain versaillais). Le jeune roi, Louis XIV, alors ĂągĂ© de 8 ans, assiste Ă  3 reprĂ©sentation sur les 8  au total. AprĂšs les 3 actes (prĂ©cĂ©dĂ©s par un prologue), Jupiter dĂ©crĂšte que OrphĂ©e et Eurydice sont changĂ©s en constellation et glorifiĂ©s. Mercure explique que la lyre immortelle et irrĂ©sistible d’OrphĂ©e est le Lys royal de la France triomphante. Belle assimilation qui fusionne puissance monarchique française et emblĂšme musical : l’Ă©poque est Ă  l’identification du souverain au hĂ©ros de la fable. Si l’ouvrage de Rossi tend Ă  identifier le Roi Ă  Orfeo, bientĂŽt ce dernier identifiĂ© Ă  Hercule ou Xerse (chez Cavalli) atteindra sa nature divine, devenant le soleil lui-mĂȘme selon le mythe solaire Ă©laborĂ© peu Ă  peu par Louis XIV Ă  Versailles.

La nouvelle production prĂ©sentĂ©e par l’OpĂ©ra royal de Londres Covent Garden est une coproduction partagĂ©e avec le ThĂ©Ăątre du Globe Shakespeare

Diffusion Ă  la radio : BBC Radio 3, le 28 novembre 2015 (18h30 GMT)

boutonreservationL’Orfeo de Rossi au Royal OpĂ©ra House
Covent Garden, Londres
Du 23 octobre au 15 novembre 2015

distribution

Orpheus: Mary Bevan
Eurydice: Louise Alder
Aristeus: Caitlin Hulcup
Charon/Endymion: Philip Smith
Cupid: Keri Fuge
Venus: Sky Ingram
Pluto: Graeme Broadbent
Satiro: Graeme Broadbent
Momus/Old Woman/Jupiter : Mark Milhofer
Aegea: Verena Gunz

Ensemble musical the Early Opera Company
Christian Curnyn, direction musicale

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CD. Compte rendu critique. Monteverdi : L’Orfeo (Savall, 2002. 2 cd Alia Vox)

CD. Compte rendu critique. Monteverdi : L’Orfeo (Savall, 2002. 2 cd Alia Vox). CrĂ©Ă© devant un parterre princier au chĂąteau ducal de Mantoue en fĂ©vrier 1607, “l’Orfeo” de Claudio Monteverdi est l’ouvrage premier et fondateur de la scĂšne lyrique. Combien de nouvelles productions qui attestent de sa modernitĂ© intacte, et le place aux cĂŽtĂ©s du “Don Giovanni” de Mozart, telle une partition incontournable. En interrogeant le mythe d’OrphĂ©e, Monteverdi cible les enjeux du genre lyrique : quel sens et quelle fonction rĂ©servĂ©s au texte et Ă  la musique : paroles et musique, forme et sujet, autant d’aspects et d’élĂ©ments de la machine lyrique, qui aujourd’hui encore, fondent sa spectaculaire rĂ©ussite auprĂšs des publics.

monteverdi orfeo l orfeo jordi savall presentation review critique compte rendu cd classiquenewsLe mythe d’OrphĂ©e. Monteverdi aborde Ă  son tour, aprĂšs ses contemporains Peri et Caccini, le mythe d’OrphĂ©e. Le sujet est d’autant plus fascinant pour les musiciens qu’il met en scĂšne le pouvoir de la musique. Si Orfeo chante tout en s’accompagnant de sa lyre, la violence des sentiments qui l’anime, il incarne aussi la fragilitĂ© de la condition humaine. Deux mouvements inverses fondent le mythe : puissance irrĂ©sistible de la musique et du chant ; faillibilitĂ© et impuissance du cƓur humain. Si le hĂ©ros inflĂ©chit dieux et destin, atteignant mĂȘme le cƓur de l’inflexible Pluton, il s’en montre indigne en Ă©tant possĂ©dĂ© par les passions qui dĂ©terminent sa destinĂ©e. Le chantre de Thrace triomphe des forces et des divinitĂ©s qui le dĂ©passent, tout en Ă©tant l’impuissante victime des forces psychiques qui l’habitent et le gouvernent. L’homme baroque ne s’appartient pas. C’est la folie et la dĂ©raison qui le pilotent. L’homme est-il condamnĂ© Ă  souffrir ? La musique n’est-elle prĂ©sente que pour lui permettre de mieux prendre conscience de cette dĂ©termination misĂ©rable ? Le thĂ©Ăątre lyrique n’a-t-il pas pour objet de portraiturer l’homme tragique ? Ainsi est posĂ©e l’équation d’OrphĂ©e. Dans l’histoire de la musique, Monteverdi en traitant un sujet qui est dĂ©battu par les Ă©lites, apprĂ©ciĂ© des princes, donne pour la premiĂšre fois, le visage de l’opĂ©ra moderne.

Construction. L’Orfeo se dĂ©roule en cinq actes. Chaque volet est l’occasion d’exposer une idĂ©e principale, parfaitement explicite. Musicalement caractĂ©risĂ©e selon l’idĂ©e motrice du livret de Striggio. A chaque acte, OrphĂ©e dĂ©voile un aspect de sa personnalitĂ©.

Le premier acte prĂ©cise la filiation d’OrphĂ©e avec Apollon. Ce sont les Noces Ă©clatantes d’OrphĂ©e et d’Eurydice que bergers et nymphes fĂȘtent en une Arcadie ressuscitĂ©e. Au deuxiĂšme acte, rupture de ton et de climat : au bonheur Ă©perdu succĂšde l’éclair tragique. L’annonce de la mort d’Eurydice par la MessagĂšre. OrphĂ©e dĂ©cide de retrouver aux Enfers son aimĂ©e. Le troisiĂšme acte, dĂ©crit la force morale du hĂ©ros : au bord du Styx, pourtant accablĂ© par l’EspĂ©rance, OrphĂ©e envoĂ»te Caron (Possente Spirto), emprunte sa barque, et pĂ©nĂštre aux Enfers. Au quatriĂšme acte, l’initiĂ© accomplit la traversĂ©e symbolique : il implore, supplie, inflĂ©chit par la puissance de son chant et par le pouvoir de la musique, le pouvoir des dieux (Pluton). Remontant aux eaux originelles (le fleuve Styx symboliquement traversĂ©), le hĂ©ros obtient le retour d’Eurydice. Tout s’inverse : pris de doute, il se retourne et dĂ©sobĂ©it Ă  l’injonction qui lui avait Ă©tĂ© faite (ne pas voir son aimĂ©e le temps de leur remontĂ©e vers la terre) : il perd dĂ©finitivement Eurydice. Au cinquiĂšme acte : OrphĂ©e s’épanche Ă  Echo. Il renonce aux femmes, pleure son aimĂ©e, devient fou. Il est dĂ©chirĂ©e par les Bacchantes dĂ©chaĂźnĂ©es ou accueilli en une apothĂ©ose solennelle par Apollon, son « pĂšre”. La fin diffĂšre selon les versions choisies, selon les conceptions esthĂ©tiques des rĂ©alisateurs et des chefs.

 

 

 

L’Orfeo de Monteverdi, version Savall 2002

 

SAVALL-582-390-jordi-savall-l-orfeo-reeditionSur la scĂšne du Liceu de Barcelone, maestro Savall en large manteau mantouan (comme celui que portait Claudio lui-mĂȘme) dirige ses troupes au geste souple, au chant affĂ»tĂ©. Affaire de famille: sa fille Arianna est Euridice; son Ă©pouse, Montserrat Figueras, une troublante et si humaine Musica. Lecture sage et mĂȘme classique, voire Ă©rudite, comme l’explique le metteur en scĂšne Gilbert Deflo dans le film documentaire complĂ©mentaire au dvd qui a Ă©tĂ© simultanĂ©ment Ă©ditĂ© (Opus Arte). Le fond de scĂšne parcouru de miroirs cite la salle des miroirs du Palais Ducal de Mantoue oĂč fut reprĂ©sentĂ© en 1607 l’opĂ©ra de Monteverdi. Le miroir invite Ă  interroger le sens des images, surtout pĂ©nĂ©trer le masque des apparences
 retrouver le fil d’un itinĂ©raire initiatique visant Ă  ressusciter la culture et le thĂ©Ăątre antique grec. La carriĂšre du poĂšte (un thĂšme cher plus tard Ă  Cocteau) synthĂ©tise les facettes de toute destinĂ©e humaine : abandon, amour puis perte, impuissance et folie. Sans possĂ©der la fureur latine de l’argentin Garrido (cf. cd Ă©ditĂ© chez K617: notre rĂ©fĂ©rence audio), Savall convainc par quelques tableaux idĂ©alement rĂ©ussis: Caron (inflexible Antonio Abete) et sa barque, Orfeo (fervent Furio Zanassi) implorant aux dieux. Certes on regrette parfois le manque de mordant, l’absence d’une expressivitĂ© plus dramatique dans la caractĂ©risation linguistique des situations : et aussi pour Orfeo et Apollo, des vocalises bien peu prĂ©cises et propres. Surtout, Sara Mingardo, inoubliable Messageria, annonçant la morsure du serpent et la mort d’Euridice (point de dĂ©part de l’acte tragique) reste forte et puissante, digne d’une imprĂ©cation solennelle et dĂ©clamatoire parfaitement sobre et hallucinĂ©e
 Une tragĂ©dienne Ă  la hauteur de la partition sombre et si profondĂ©ment humaine de Monteverdi.

CD. Compte rendu critique. Monteverdi : L’Orfeo, 1607 (rĂ©Ă©dition). M. Figueras (Musica), A. Savall (Euridice), F. Zanasi (Orfeo), S. Mingardo (Messaggiera), A. Abete (Pluton), A. FernĂĄndez (Proserpine),
 La Capella Reial de Catalunya. Continuo : A. Lawrence-King,  arpa doppia / L. Guglielmi  clavecin, organo di legno & regal, X. DĂ­az-Latorre,  thĂ©orbe & chitarrone. Le Concert des Nations. Jordi Savall, direction. Enregistrement rĂ©alisĂ© en janvier 2002 au Liceu de Barcelone. 2 sacd Alia Vox AVSA 9911.

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CD. Il Pianto d’Orfeo (Scherzi Musicali, Achten 2013 – 1 cd DHM)

orfeo-pianto-scherzi-musicali-nicolas-achten-dhm-deutsche-harmonia-mundi-critique-compte-rendu-cd-classiquenewsCD. Il Pianto d’Orfeo (Scherzi Musicali, Achten 2013 – 1 cd DHM). StructurĂ© comme un drame lyrique, le programme essentiellement dĂ©diĂ© au premier baroque (XVIIĂš italien, Seicento) se compose de quatre Ă©pisodes entre un prologue (magnifique sinfonia de Luigi Rossi) et son Ă©pilogue (Lasciate Averno du mĂȘme Rossi, auteur hier rĂ©vĂ©lĂ© par William Christie et dĂ©cidĂ©ment superlatif) : souhaitant dĂ©montrer que le genre opĂ©ra est nĂ© par le mythe d’OrphĂ©e et prĂ©cisĂ©ment dans le chant plaintif du berger thrace (il pianto d’Orfeo), instrumentistes et baryton directeur de Scherzi Musicali s’engagent ici pour l’articulation de la geste orphique illustrĂ©e par les intermĂšdes et premiers ouvrages composĂ©s par les premiers baroques : de Merula Ă  Cavalieri, de Caccini Ă  Monteverdi, de Rossi Ă  Peri, se prĂ©cise ainsi de l’un Ă  l’autre, ce chant mi dĂ©clamĂ© mi parlĂ©, parlar cantando qui s’inspirant du souffle naturel de la parole, perfectionne un nouvel art d’explication du texte. En tĂ©moigne cet art du chant dĂ©fendu avec plus de noblesse que de sensualitĂ© par le baryton et directeur de l’ensemble Nicolas Achten : la prĂ©cision linguistique, l’intelligibilitĂ©, la justesse de l’intonation permettent concrĂštement de se plonger dans un bain de vertiges passionnels dont les plus grands champions sont moins les florentins Caccini et Peri que le romain Rossi d’une sensualitĂ© flamboyante qui parfois dĂ©passe Monteverdi et annonce de facto Cavalli.

Aux origines de l’opĂ©ra : la priĂšre d’OrphĂ©e

HĂ©las le soprano de Deborah York a perdu de sa chair : voix blanche et droite qui contredit l’opulence languissante d’un Rossi par exemple (Mio ben, teco’l tormento…).
On suit ainsi les Ă©tapes du drame orphique : amours d’OrphĂ©e et d’Eurydice (I), puis mort d’Eurydice (II), lamentation et dĂ©ploration (III : c’est lĂ  que le chant du berger inflĂ©chit jusqu’au dieu des enfers : indiscutablement Achten maĂźtrise les registres de la langueur implorante, mĂȘme si l’on peut regretter parfois de la duretĂ© et un relĂąchement dans l’articulation. Les temps forts sont ici, la plainte confiĂ©e au seul cornet (la suave melodia) de Andrea Falconieri (scrupuleux, le cornet de Lambert Colosn reste linĂ©aire) et surtout la priĂšre d’OrphĂ©e Ă  l’adresse de Pluton : Possente spirto de l’Orfeo de Monteverdi : style resserrĂ© et puissant du grand Claudio, vĂ©ritable fondateur de l’opĂ©ra en 1607, avec ses effets d’Ă©chos entre violons et cornets, contrepoint lacrymaux du chant pur et agissant d’un OrphĂ©e, ardent, dĂ©sirant et finalement victorieux, aux portes des Enfers. La projection du chanteur reste intense mais son chant aurait infiniment gagnĂ© Ă  plus de simplicitĂ© et parfois d’attĂ©nuation, en servant davantage l’intelligibilitĂ© du texte (l’articulation est diluĂ©e au profit de la conduite vocale). Les instrumentistes se montrent plus inspirĂ©s encore dans l’intermĂšde non vocal de Luigi Rossi “Les pleurs d’OrphĂ©e aillant perdu sa femme”, sommet dĂ©ploratif d’un intensitĂ© et gravitĂ© expressive digne de Monteverdi (plage 24). Rossi composera bientĂŽt son Orfeo de 1647 pour ĂȘtre jouĂ© Ă  Paris Ă  la demande de Mazarin.
Manquant lĂ  encore de souffle hallucinĂ©, d’urgence expressive, de relief mordant, Nicolas Achten semble bien peu inspirĂ© dans le Landi final. Dommage mais on ne peut nier qu’il y manque encore une ferveur premiĂšre, une impatience suave, surtout dans les couleurs de la voix, une diversitĂ© d’intentions qui aurait pu animer et habiter le texte autrement ; qualitĂ©s ici manquantes qui font les grands OrphĂ©es Ă  l’opĂ©ra. Pas sĂ»r que le chanteur puisse demain supporter la tension permanente en chantant intĂ©gralement Orfeo de Monteverdi : il y faut de la subtilitĂ©, de l’imagination, de la profondeur…

Face Ă  un rĂ©pertoire qui s’affichait prometteur voire passionnant, les musiciens de Scherzi Musicali -pour leur premier cd chez DHM (le label baroque de Sony classical), sont encore un peu verts. Mansue de temps d’approfondissement, manque de vrai travail de comprĂ©hension des intentions des textes… le rĂ©sultat est encore trop superficiel, rendant plus que valable l’approche plus enfiĂ©vrĂ©e et visionnaire des Harnoncourt, Christie, Stubs d’hier. Nos rĂ©serves ici et lĂ  n’empĂȘchent pas de reconnaĂźtre un programme idĂ©alement conçu, dont les facettes si tĂ©nues et nuancĂ©es mĂ©ritaient une approche plus aboutie sur le plan vocal comme instrumental. Autre critique : pourquoi avoir mis sur le visuel de couverture les larmes d’une femme quand c’est bien le poĂšte OrphĂ©e qui en s’exprimant a su Ă©mouvoir et convaincre : la plainte et la priĂšre salvatrice dont il est question sont bien celles d’un homme, et non des moindres : l’inventeur du chant lyrique. Contresens et source de confusion pour le jeune public et les curieux non connaisseurs  (mais on y reconnait bien les promesses d’un marketing approximatif). En conclusion : voici un ensemble Ă  suivre avec l’espoir, inspirĂ© par un rĂ©pertoire si exigeant, qu’il se perfectionne encore et encore.

CD; compte rendu critique. Il Pianto d’Orfeo (or the birth of opera). Luigi Rossi, Caccini, Peri, Monteverdi, … Scherzi Musicali. Nicolas Achten, baryton. Deborah York, soprano. 1 cd DHM Deutsche harmonia mundi. EnregistrĂ© en novembre 2013 en Belgique.

Orfeo ed Euridice de Gluck, 1762

logo_francemusiqueGLUCKFrance Musique. Le 21 mars 2015, 19h. OrphĂ©e et Eurydice de Gluck en direct de Lyon. Il aurait fallu plutĂŽt intituler la production prĂ©sentĂ©e par Lyon, Orfeo ed Euridice car il s’agit de la premiĂšre version de l’opĂ©ra, crĂ©Ă© Ă  Vienne en 1762. Le rĂŽle titre est chantĂ© par un castrat (haute contre de nos jours: ici, Christopher Ainslie et Victor von Halem) tandis que parti pris lyonnais le rĂŽle miraculeux de l’amour est chantĂ© par le choeur. Gluck Ă©crit un rĂŽle dense et d’une grandeur tragique pour le poĂšte Thrace, accablĂ© par le deuil : il ne souhaite que sauver Eurydice des Enfers. Mais il Ă©choue car il n’a pas su respecter l’interdit divin : ne pas se retourner pour voir la jeune femme pendant leur ascension jusqu’à la terre et la vie. Au bord du suicide, sujet vouĂ© aux mille nuances de la dĂ©pression (dĂ©jĂ  romantique), OrphĂ©e est Ă  nouveau sauvĂ© par l’Amour compassionnel et gĂ©nĂ©reux : Eurydice lui est restituĂ©e. EpurĂ©e, presque ascĂ©tique, rĂ©duite Ă  un huis clos entre 3 personnages : OrphĂ©e, Eurydice, l’Amour, la partition laisse aussi une place essentielle Ă  l’orchestre qui affirme un style frĂ©nĂ©tique nouveau (l’air des furies), et aussi Ă©tonnamment nostalgique et rĂȘveur (les Ăąme bienheureuses aux Champs ElysĂ©es) qui saura lors du sĂ©jour de Gluck Ă  Paris, 10 annĂ©es plus tard, sous le rĂšgne de la jeune Marie-Antoinette (son ancienne Ă©lĂšve Ă  Vienne), rĂ©former en profondeur l’opĂ©ra français. La grandeur tragique de Gluck laisse alors un nouveau modĂšle lyrique, mais pour l’audience parisienne, OrphĂ©e est alors chantĂ© par un tĂ©nor


France Musique, le 21 Mars 2015, 19h30. En direct de Lyon.
Gluck : Orfeo ed Eurydice, créé à Vienne en 1762

David Marton, mise en scĂšne
Enrico Onofri, direction

Avec Christopher Ainslie et Victor von Halem (Orfeo), Elena Galitskaya (Euridice), MaĂźtrise de l’OpĂ©ra de Lyon (Amour).

A l’affiche de l’OpĂ©ra de Lyon, du 14 au 29 mars 2015

L’Orfeo de Monteverdi, 1607 sur France Musique

logo_francemusique1865 Machard Jules, OrphĂ©e aux EnfersFrance Musique. Monteverdi : Orfeo. Samedi 27 septembre 2014, 19h. OpĂ©ra douloureux, malgrĂ© son sujet central – le pouvoir de la musique et du chant : quand le poĂšte de Thrace inflĂ©chit Pluton et les enfers pour y pĂ©nĂ©trer afin d’en soustraire Eurydice-, Orfeo est bien sur le plan musical et dans l’histoire de l’opĂ©ra, ce laboratoire rĂ©volutionnaire oĂč Monteverdi, fort de son expĂ©rience comme madrigaliste Ă  CrĂ©mone puis Mantoue, rĂ©invente le langage du drame en musique et s’appuyant sur la suprĂ©matie du texte, articulĂ©, sublimĂ© par la musique, s’inspire des premiers ouvrages florentins, rĂ©alisĂ©s au dĂ©but du siĂšcle (autour de 1600) dans le style du recitar catando : un parlĂ© chantĂ© proche de la parole qui laisse le chant trĂšs intelligible. La sensualitĂ© nouvelle de la dĂ©clamation, le jeu des allitĂ©rations entre autre font de l’opĂ©ra chantĂ© un art poĂ©tique par excellence et Monteverdi le dĂ©montre aisĂ©ment dans son Orfeo de 1607. Monteverdi assure aussi le passage du madrigal polyphonique (encore trĂšs prĂ©sent dans les choeurs) au chant monodique accompagnĂ© pour la voix soliste.

 

 

Orpheus leading Eurydice from the Underworld by Jean-Baptiste-Camille Corot, 1861.via visionsofwhimsyLe madrigal polyphonique y est subtilement utilisĂ© pour les chƓurs de bergers et arcadiens ; le chant monodique permet a voce cola d’approfondir la psychologie des caractĂšres protagonistes. Le rĂ©citatif d’OrphĂ©e devant Caron, le passage en barque du fleuve infernal, sa priĂšre devant Pluton (ample lamento dramatique)
 suscitent autant d’airs oĂč la seule incantation souvent hallucinĂ©e (par la douleur et la volontĂ© de sauver Eurydice de la mort) du chanteur affirme dĂ©sormais la voix de l’opĂ©ra : une voix agile et intelligible qui exprime au plus juste la richesse et l’intensitĂ© des passions humaines. Selon les productions et les lectures des chefs et des metteurs en scĂšne, Orfeo est diversement abordĂ© comme pensĂ© sur la scĂšne.  Outre son Ă©clectisme formel entre Renaissance et Baroque, l’oeuvre est d’une diversitĂ© complexe : l’un des aspects saillants, en est le cynisme de l’action, cette Ă©preuve de la douleur, au cours de laquelle le chantre, OrphĂ©e, fait l’expĂ©rience de la perte, du renoncement, du dĂ©chirement car comme Apollon le lui rappelle en fin d’action: “Rien ici bas ne nous rĂ©jouit ni ne dure“.

 

 

l’opĂ©ra des origines

 

FranzVonStuck-Orpheus-1891 via visionsofwhimsyLa vision est terrifiante, et mĂȘme d’une glaçante ironie. D’autres prĂ©fĂšrent souligner sa tendresse caressante et sa langueur extatique car c’est l’amour d’OrphĂ©e pour Eurydice qui mĂšne l’action : mĂȘme si le PoĂšte de Thrace ne maĂźtrisant pas ses passions (il se retourne pour voir sa bien aimĂ©e malgrĂ© l’injonction de Pluton / HadĂšs), s’enfonce peu Ă  peu dans la solitude et l’échec : en se retournant pour voir la belle, OrphĂ©e se libĂšre des lois mais dĂ©truit tout espoir. Selon les versions (toutes deux originales car validĂ©es par Monteverdi) : l’homme blessĂ© et dĂ©chirĂ© par la perte dĂ©finitive rejoint Apollon son pĂšre au ciel en une apothĂ©ose finale spectaculaire ; ou alors il est dĂ©chirĂ© au sens strict du terme par les bacchantes, assassinĂ© car tout bonheur est vain sur la terre (une vision partagĂ© ensuite par Wagner Ă  l’extrĂ©mitĂ© de l’histoire lyrique : Monteverdi / Wagner seraient ils tous deux de grands cyniques dĂ©faitistes ?). Le poĂšte et l’homme tout court seraient-ils des ĂȘtres maudits ? L’amour tue ; le sentiment fait souffrir mais une vie sans amour est-ce imaginable ? Il nous reste au delĂ  du sujet bouleversant, la beautĂ© d’une musique et l’intelligence d’un drame parfaitement construit dont la pensĂ©e saisit par sa poĂ©sie et sa vĂ©ritĂ© profonde. Orfeo est l’opĂ©ra des origines : une conception de la reprĂ©sentation musicale qui ne laisse pas de nous captiver, 400 ans aprĂšs sa crĂ©ation en 1607 dans le cercle privĂ© et intime du Duc de Mantoue en son palais. Entre temps, le genre est devenu un rituel populaire auquel les publics de plus en plus variĂ©s et nombreux se laissent conduire avec toujours la mĂȘme espĂ©rance d’ĂȘtre enfin rĂ©enchantĂ©s…

 

 

 

France Musique. Monteverdi : Orfeo. Samedi 27 septembre 2014, 19h.
Opéra enregistré le 20 juillet 2014 au Bayerische Staatsoper de Munich.

 

 

 

ORFEO ORPHEE Gregorio_Lazzarini_-_Orpheus_and_the_Bacchantes_(detail) wiki

 

 

 

ORPHEE ORFEO Giovanni Antonio Burrini - Orfeo y EurĂ­dice 1697 Viena via www.lesdiagonalesdutemps.com

 

 

 

Illustration : Orphée au bras levé par Jules Machard, 1865.   Orphée guidant Eurydice, 1861 par Corot. Orphée séduit les animaux par Franz von Stuck, 1891. Orphée et les Bacchantes par Gregorio Lazzarini. Orphée et Eurydice par Giovanni Antonio Burini, 1697.(DR).

 

 

 

Claudio Monteverdi (1567-1643), l’Orfeo (1607)

Le 24 fĂ©vrier 2007 marque les 400 ans de la crĂ©ation mantouane du premier opĂ©ra de l’histoire, “l’Orfeo” de Claudio Monteverdi. Ouvrage premier et fondateur de la scĂšne lyrique, l’Orfeo malgrĂ© son historicitĂ©, affirme une santĂ© Ă©clatante. Combien de nouvelles productions qui attestent de sa modernitĂ© intacte, et le place aux cĂŽtĂ©s du “Don Giovanni” de Mozart, telle une partition incontournable. En interrogeant le mythe d’OrphĂ©e, Monteverdi cible les enjeux du genre lyrique : quel sens et quelle fonction rĂ©servĂ©s au texte et Ă  la musique : paroles et musique, forme et sujet, autant d’aspects et d’Ă©lĂ©ments de la machine lyrique, qui aujourd’hui encore, fondent sa spectaculaire rĂ©ussite auprĂšs des publics.

Le mythe d’OrphĂ©e. Monteverdi aborde Ă  son tour, aprĂšs ses contemporains Peri et Caccini, le mythe d’OrphĂ©e. Le sujet est d’autant plus fascinant pour les musiciens qu’il met en scĂšne le pouvoir de la musique. Si Orfeo chante tout en s’accompagnant de sa lyre, la violence des sentiments qui l’anime, il incarne aussi la fragilitĂ© de la condition humaine. Deux mouvements inverses fondent le mythe : puissance irrĂ©sistible de la musique et du chant ; faillibilitĂ© du cƓur humain. Si le hĂ©ros inflĂ©chit dieux et destin, atteignant mĂȘme le cƓur de l’inflexible Pluton, il s’en montre indigne en Ă©tant possĂ©dĂ© par les passions qui dĂ©terminent sa destinĂ©e. Le chantre de Thrace triomphe des forces et des divinitĂ©s qui le dĂ©passent, tout en Ă©tant l’impuissante victime des forces psychiques qui l’habitent et le gouvernent.
L’homme est-il condamnĂ© Ă  souffrir ? La musique n’est-elle prĂ©sente que pour lui permettre de mieux prendre conscience de cette dĂ©termination misĂ©rable ? Le thĂ©Ăątre lyrique n’a-t-il pas pour objet de portraiturer l’homme tragique ? Ainsi est posĂ©e l’équation d’OrphĂ©e. Dans l’histoire de la musique, Monteverdi en traitant un sujet qui est dĂ©battu par les Ă©lites, apprĂ©ciĂ© des princes, donne pour la premiĂšre fois, le visage de l’opĂ©ra moderne.

De Florence Ă  Mantoue : essor du thĂ©Ăątre musical. CrĂ©Ă© pour le Duc de Mantoue, le 24 fĂ©vrier 1607, l’Orfeo de Monteverdi est immĂ©diatement repris par d’autres cours, attestant d’un rayonnement europĂ©en. C’est l’avĂšnement du goĂ»t pour l’opĂ©ra italien. Le XVII Ăšme baroque confirme la suprĂ©matie du thĂ©Ăątre italien comme modĂšle.
Vincent de Gonzague avait Ă©tĂ© subjuguĂ© par l’Euridice de Jacopo Peri et du poĂšte Ottavio Rinuccini, reprĂ©sentĂ© pour les Noces de Marie de MĂ©dicis et d’Henri IV, Ă  Florence, en 1600. Cette favola in musica, la premiĂšre dont la partition nous est parvenue intĂ©gralement, fut un premier essai vers l’opĂ©ra baroque. Le Duc Vincent demande en 1607 Ă  son compositeur, Claudio Monteverdi, d’aborder le mĂȘme sujet, dans le style musical de l’époque, un style nouveau, celui de la monodie et du recitar cantando, mi parlĂ© mi dĂ©clamĂ© dont l’idĂ©al articule le texte. La musique Ă©pouse les accents dramatiques et psychologique du texte afin d’en offrir une reprĂ©sentation claire et Ă©loquente. Dans la prĂ©face de son Euridice, Peri explique les enjeux de la nouvelle maniĂšre. La musique est la fille obĂ©issante du texte.

La souveraine musique. Monteverdi et son librettiste, Alessandro Striggio, franchissent une nouvelle Ă©tape. La musique gagne un statut supĂ©rieur : pour exprimer la violence et la force exemplaire de la musique qui est le sujet central du mythe, ils mettent en avant la musique, ses effets expressifs pour insuffler au chant d’OrphĂ©e, sa puissance incantatoire. Le Prologue prĂ©cise le cadre de cette approche musicale : la musique personnifiĂ©e paraĂźt sur la scĂšne, quand il s’agissait surtout de privilĂ©gier la place de la tragĂ©die chez Rinuccini.
La Musica revendique la primautĂ© : elle insuffle vie et passion. Par elle, s’exprime la vitalitĂ© spectaculaire du drame. L’intelligence avec laquelle les auteurs exploitent les moyens mis Ă  leur disposition, les distinguent.
En tirant profit de toute la palette expressive de la musique, Monteverdi met en avant l’agitation du hĂ©ros, ses drames intĂ©rieurs, ses tourments, ses pulsions et ses contradictions souterraines. Il rompt avec l’idĂ©alisme pastoral de ses prĂ©dĂ©cesseurs. La vision philosophique et morale des artistes de Mantoue supplante par leur vĂ©ritĂ©, les dĂ©marches intellectuelles des Florentins, Peri et Caccini.
Ils ajoutent le nerf, le sang musical qui innervent le portrait dĂ©sormais rĂ©aliste des personnages de la fable musicale. OrphĂ©e paraĂźt de plus en plus seul. Au fur et Ă  mesure de l’opĂ©ra, il Ă©prouve chaque obstacle de la vie, non pas une expĂ©rience idĂ©alisĂ©e mais une traversĂ©e sensible, proche de la vie, marquĂ©e par la perte, le deuil, la mort, la solitude, l’angoisse et la peur, le doute et la transgression, mais aussi le dĂ©fi et selon la conclusion double de l’Ɠuvre, l’apothĂ©ose ou la lugubre destruction.

Un opĂ©ra, deux conclusions. Le livret de la crĂ©ation de 1607, prĂ©cise qu’ OrphĂ©e, veuf d’Eurydice, fuit les Bacchantes qui concluent l’ouvrage en une sĂ©rie de danses et d’hymnes Ă  Bacchus. La partition Ă©ditĂ©e en 1609, indique que touchĂ© lui aussi par le destin d’OrphĂ©e, Apollon paraĂźt et accueille le hĂ©ros par mi les dieux. Deux fins dont on ne sait prĂ©cisĂ©ment laquelle fut adoptĂ©e Ă  la crĂ©ation mantouane de 1607. La richesse des mythes offre Ă  l’imagination des options diverses quant Ă  leur interprĂ©tation. Qu’OrphĂ©e ait Ă©tĂ© in fine, victime des Bacchantes, ou qu’il soit divinisĂ©, donne Ă  nouveau les deux versants d’un drame fondateur : violence passionnelle insufflĂ©e par le chaos de Bacchus, ou gloire solaire affirmĂ©e par l’éclat appolinien, OrphĂ©e synthĂ©tise les deux tentations qui s’offrent au cƓur humain.

Construction. L’Orfeo se dĂ©roule en cinq actes. Chaque volet est l’occasion d’exposer une idĂ©e principale, parfaitement explicite. Musicalement caractĂ©risĂ©e selon l’idĂ©e motrice du livret de Striggio. A chaque acte, OrphĂ©e dĂ©voile un aspect de sa personnalitĂ©.
Le premier acte prĂ©cise la filiation d’OrphĂ©e avec Apollon. Ce sont les Noces Ă©clatantes d’OrphĂ©e et d’Eurydice que bergers et nymphes fĂȘtent en une Arcadie ressuscitĂ©e. Au deuxiĂšme acte, rupture de ton et de climat : au bonheur Ă©perdu succĂšde l’éclair tragique. L’annonce de la mort d’Eurydice par la MessagĂšre. OrphĂ©e dĂ©cide de retrouver aux Enfers son aimĂ©e. Le troisiĂšme acte, dĂ©crit la force morale du hĂ©ros : au bord du Styx, pourtant accablĂ© par l’EspĂ©rance, OrphĂ©e envoĂ»te Caron (Possente Spirto), emprunte sa barque, et pĂ©nĂštre aux Enfers. Au quatriĂšme acte, l’initiĂ© accomplit la traversĂ©e symbolique : il implore, supplie, inflĂ©chit par la puissance de son chant et par le pouvoir de la musique, le pouvoir des dieux (Pluton), et obtient le retour d’Eurydice. Tout s’inverse : pris de doute, il se retourne et dĂ©sobĂ©it Ă  l’injonction qui lui avait Ă©tĂ© faite : il perd dĂ©finitivement Eurydice. Au cinquiĂšme acte : OrphĂ©e s’épanche Ă  Echo. Il renonce aux femmes, pleure son aimĂ©e, devient fou. Il est dĂ©chirĂ©e par les Bacchantes dĂ©chaĂźnĂ©es ou accueilli en une apothĂ©ose solennelle par Apollon, son “pĂšre”.

Langue d’OrphĂ©e. Dans les deux priĂšres adressĂ©es Ă  Caron puis Ă  Pluton, chacune rĂ©ussissant un tour de force, OrphĂ©e exprime un point culminant du chant. Monteverdi y dĂ©ploie des trĂ©sors d’invention et de maĂźtrise, donnant ici, les prototypes du rĂ©citatif,- accompagnĂ© ou non-, et de l’air, qui seront les deux formes emblĂ©matiques de l’opĂ©ra Ă  venir. La lyre du poĂšte chanteur y atteint des sommets expressifs, confĂ©rant Ă  l’Orfeo de Monteverdi, son statut d’ouvrage fondateur. L’art du compositeur est d’autant plus Ă©levĂ© qu’aucune forme musicale choisie n’est superflue ; chacune au moment oĂč elle se dĂ©veloppe, occupe une fonction dramatique cohĂ©rente.

Discographie

Gabriel Garrido, 1996. A la tĂȘte de ses effectifs familiers, ensemble Elyma et choristes du Studio Antonio il Verso de Palerme, le chef argentin a gravĂ© sous Ă©tiquette K617, “la” version indĂ©trĂŽnable de l’opĂ©ra monteverdien. LatinitĂ© Ă©ruptive, continuo foisonnant et dramatique, cohĂ©rence des chanteurs, et version complĂšte, fusionnant les options dramatiques du livret de la crĂ©ation (1607) avec les complĂ©ments de la partition Ă©ditĂ©e en 1609. Avec Victor Torres (Orfeo), Adriana Fernandez (Eurydice), Gloria Banditelli (la messagĂšre), Maria Cristina Kiehr (La Musica)… 2 cd K617.

Emmanuelle HaĂŻm, 2003. Continuiste des Arts Florissants, la claveciniste Emmanuelle HaĂŻm qui a dirigĂ© rĂ©cemment Ă  l’OpĂ©ra du Rhin, une intĂ©grale des opĂ©ras de Monteverdi dont l’Orfeo, n’a guĂšre convaincu. Certes le sens de l’articulation ici dĂ©montre une attention dĂ©cuplĂ©e (excessive) Ă  l’accentuation (qui frise souvent l’ornementation) : l’Orfeo de Ian Bostridge ourle jusqu’Ă  la convulsion et la maniĂšrisme hors sujet, un texte qui ne demande qu’Ă  ĂȘtre projetĂ© avec naturel. Et si cette version regardait davantage du cĂŽtĂ© des Florentins, Peri et Caccini, fidĂšles serviteurs du texte et de la prosodie? HaĂŻm manque de nerf et de progression d’ensemble. La vision des auteurs mantouans lui Ă©chappe. En soignant le dĂ©tail au dĂ©triment de la tension gĂ©nĂ©rale, son Orfeo paraĂźt plus sophistiquĂ© que vrai. L’emploi des chanteurs d’opĂ©ra, telle Natalie Dessay dans le rĂŽle de La Musica Ă©tonne mais il sert la mĂȘme vision : plus vocale que vraiment dramatique. 2 cd Virgin Veritas.

Nikolaus Harnoncourt, 1968. Cathy Berberian (Messaggeria et Speranza), Max van Egmond (Apollon), Lajos Kosma (Orfeo), Jacques Villisech (Plutone) insufflent Ă  la partition de Monteverdi une vocalitĂ  qui reste continument humaine. Le regard incisif du maestro Harnoncourt dĂ©coupe avec un trait acĂ©rĂ© chaque tableau de la tragĂ©die d’OrphĂ©e. L’attention portĂ©e Ă  la caractĂ©risation du continuo reste exemplaire. Cett version est inclassable, en dĂ©voilant la modernitĂ© originelle de la partition, elle appartient Ă  l’histoire du mouvement baroqueux et de l’histoire du disque. 2 cd Teldec.

DVD
Jordi Savall, 2002
Sur la scĂšne du Liceu de Barcelone, maestro Savall en manteau mantouan (comme celui que portait Claudio lui-mĂȘme) dirige ses troupes au geste souple, au chant affĂ»tĂ©. Affaire de famille: sa fille Arianna est Euridice; son Ă©pouse, Montserrat Figueras, Musica. Lecture sage et mĂȘme classique, voire Ă©rudite, comme l’explique le metteur en scĂšne Gilbert Deflo dans le film documentaire complĂ©mentaire. Le fond de scĂšne parcouru de miroirs cite la salle des miroirs du Palais Ducal de Mantoue oĂč fut reprĂ©sentĂ© en 1607 l’opĂ©ra de Monteverdi. Le miroir invite Ă  interroger le sens des images, surtout pĂ©nĂ©trer le masque des apparences… retrouver le fil d’un itinĂ©raire initiatique visant Ă  ressusciter la culture et le thĂ©Ăątre antique grec. Sans possĂ©der la fureur latine de l’argentin Garrido (cf. cd Ă©ditĂ© chez K617: notre rĂ©fĂ©rence audio), Savall convainc pas quelques tableaux idĂ©alement rĂ©ussis: Caron (inflexible Antonio Abete) et sa barque, Orfeo (fervent Furio Zanassi) implorant aux dieux. Surtout, Sara Mingardo, inoubliable Messageria, annonçant la morsure du serpent et la mot d’Euridice… En outre, la captation filmique est soignĂ©e, rompant l’ennuyeuse frontalitĂ© des plans, serrant le cadrage quand l’expression l’impose (1 dvd Opus Arte).

Illustrations
Alexandre SĂ©on (1855-1917), Lamentation d’OrphĂ©e (Paris, MusĂ©e d’Orsay)
François PĂ©rrier : Apolon musicien charme les divinitĂ©s de l’Olympe (DR)