mercredi 17 avril 2024

CRITIQUE, opéra. BRUXELLES, Théâtre Royal de La Monnaie, les 21 et 22 mars 2023. DONIZETTI : Bastarda! F. Lanzillotta / O. Fredj

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique et à l’opéra - et notamment avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.

 

 

 

CRITIQUE, opéra. BRUXELLES, Théâtre Royal de La Monnaie, les 21&22 mars 2023. DONIZETTI : Bastarda! – pastiche à partir de sa Trilogie Tudor + Elisabetta al Castello di Kenilworth. F. Sassu, S. Jicia, L. Ruiten, R. Lupinacci, E. Scala, S. Romanovsky, L. Tittoto… F. Lanzillotta / O. Fredj.

Quel ambitieux projet que celui de « Bastarda! », au Théâtre Royal de La Monnaie de Bruxelles, visant à raconter la vie de la reine Elizabeth 1ère à partir de la « Tétralogie » Tudor de Gaetano Donizetti (comprenant ses opéras Elisabetta al castello di Kenilworth (1828), Anna Bolena (1830), Maria Stuarda (1835) et Roberto Devereux (1837)), étalé sur deux soirées. Les maîtres d’œuvre de cette production (6h de spectacle en tout !) sont le chef italien Francesco Lanzillotta et le metteur en scène français Olivier Fredj, qui avaient déjà signé in loco en 2021 deux autres projets similaires, « The King and his favorite » (basé sur La Favorite de Donizetti et « The Queen and her favorite » (basé sur Elisabetta, Regina d’Inghilterra de Rossini), en lieu et place de ce même « Bastarda! », qualifié de « Conte existentiel en deux soirées » par le duo, et qui n’avait pu voir le jour à cause des nombreuses contraintes liées à la pandémie.

 

 

Comme pour leurs deux premiers spectacles, c’est une jeune adolescente de 12 ans, la stupéfiante et renversante Nehir Hasret (la même qui servait de fil conducteur en 2021, âgée alors de 10 !), qui en est le pivot, omniprésente ici, et qui incarne la jeune Elizabeth, personnage complexe déjà conscient de son futur rôle de souveraine, et bientôt traumatisée par la décapitation de sa mère Anne Boleyn sur ordre de son propre père Henri VIII (ce qui en fait d’elle une « « bâtarde, illégitime aux yeux de sa rivale de toujours, Mary Stuart, dont Elizabeth finira par obtenir la tête…). Elle apparaîtra même en la présence de l’Elizabeth adulte (en évident alter-ego), ce rôle étant confié à la soprano Francesca Sassu (en remplacement de Myrto Papatanasiu, souffrante), les deux parlant d’une même voix, commentant ou explicitant parfois l’action (en anglais), à l’instar de deux autres personnages, Smeton incarné ici par le contre-ténor australien David Hansen et le ténor irlandais Gavan Ring Cecil, qui ouvrent tous deux la soirée en ayant la tâche (souvent avec ironie et humour) de contextualiser l’action, avec ses ressorts / enjeux politiques et amoureux : une introduction d’une durée de 20 mn, avant que ne résonnent les premières notes de musique et de chant, qui a pu paraître un peu « longuet » à une certaine partie de l’audience… Car une nouvelle trame narrative et musicale a été écrite par le duo Fredj/Lanzillotta (avec la collaboration de Yann Apperry pour le texte), qui se surajoute et se mêle aux extraits de la tétralogie de Donizetti, ici donnés sans ordre chronologique, mais selon les besoins de la nouvelle dramaturgie, avec des arrangements musicaux composés par Lanzillotta dans le but de lier les moments-clés, une musique essentiellement atonale, proches des sons électroniques largement utilisés par les compositeurs de notre temps contemporain.

La soirée est aussi le prétexte à une fastueuse reconstitution historique, moins à travers une scénographie plutôt spartiate conçue par Urs Schönbaum (remplacée par de plus économiques et tout aussi efficaces – autant que superbes – images vidéo, signées par Sarah Derendiger) qu’une débauche de somptueux costumes dessinés par Petra Reinhardt, plus d’une centaine en tout, des jupons en crinoline d’Elizabeth aux chaussons de Henry VIII ; auxquels il faut rajouter les incroyables perruques associées au 17e siècle. C’est dans tout son faste protocolaire qu’apparaît pour la première fois sous les yeux ébahis du public, Elizabeth adulte, avec tout l’apanage de son rang, arrivant depuis la salle pour monter sur un pont dressé au-dessus de la fosse d’orchestre, tandis que le public est invité à se lever en l’honneur de sa Majesté ! L’omniprésence de douze danseurs silencieux, aux gestes saccadés comme des automates (chorégraphies d’Avshalom Pollak), très présents sur le plateau pendant les deux soirées, et se mélangeant au public en salle mais aussi dans toutes les annexes du théâtre, demeure assez énigmatique (suggérant le caractère intrigant de la Cour ?), et finit par lasser (c’est le seul bémol que nous formulerons sur le spectacle…).

C’est à la soprano sarde Francesca Sassu qu’est confiée l’écrasante partie de la « Reine vierge », autour de laquelle tout tourne, et qui relève le défi (déjà de remplacer sa consœur grecque…) avec brio. Dès son entrée en scène, de la manière dont nous avons décrite, la soprano chanteuse italienne, par sa démarche comme par son chant, capte toute l’attention et brosse un portrait d’Elisabeth particulièrement intense Des gestes impérieux, voire disgracieux servent une émission longue et fluide, pénétrante et sûre, et une technique exemplaire. Tout est admirable : le legato dans l’aria « L’amor suo mi fè beata », la maîtrise et le parfait contrôle des écarts dans les invectives, et surtout la criante vérité d’un air final « Vivi, ingrato ! » (dans Roberto Devereux) délivré avec une grande intensité dramatique. Dans cette scène ultime, où le personnage se débarrasse de tous ses oripeaux de Reine, en même temps que de son maquillage (à l’image de Mme de Merteuil dans l’ultime scène des Liaisons dangereuses selon Stephen Frears), elle offre un bouleversant portrait d’une souveraine qui fut toute puissante, mais sombrant finalement dans la folie, bafouée dans son amour-propre, déçue dans ses amours avec Robert Dudley puis Robert Devereux, et souffrant les affres du martyre autant physiques (atteinte par la variole) que psychologiques (elle finit quasi démente). En Mary Stuart, la soprano hollandaise Lenneke Ruiten subjugue également, réservant à l’auditoire très international de La Monnaie de sublimes moments d’émotion dans les passages élégiaques, distillés avec une ferveur et un raffinement à couper le souffle. Les messe di voce désincarnées de sa prière finale et l’ultime « Ah ! se un giorno da questa ritorte » fait fondre les cœurs, lui valant un beau triomphe personnel au moment des saluts. Avec sa voix ronde et corsée, à la fois opulente et agile, avec des aigus glorieux, la soprano géorgienne Salomé Jicia affirme d’emblée une qualité exceptionnelle dans le rôle d’Anne Boleyn. Chanteuse belcantiste d’exception, souvent entendue à Liège dans ce même répertoire, elle suscite l’admiration par la coloration du phrasé et la projection des mots, sachant également mettre l’accent sur le sens du texte. Bravo à elle ! Dans les parties de Giovanna et Sara, la mezzo italienne Raffaella Lupinacci – qui incarnait Leonora dans La Favorite il y a deux ans – renouvelle notre enthousiasme avec sa technique aguerrie, son timbre flamboyant, ses talents de tragédienne et son absolue honnêteté stylistique. De son côté, la jeune soprano italienne Valentina Mastrangelo est une belle découverte en Amy Robsart, qui fait entendre une voix saine et fruitée, et une belle présence scénique.

 

 

 

 

Côté Messieurs, la palme revient à l’extraordinaire voix de ténor héroïque d’Enea Scala, grand habitué de la scène bruxelloise où il a encore brillé en juin dernier dans le rôle de Raoul dans Les Huguenots de Meyerbeer, et qui époustoufle un fois de plus, dans le rôle de Leicester cette fois. D’une puissance et d’une largeur phénoménales, la voix paraît sans limite, tandis que les qualités nécessaires pour interpréter ce répertoire – facilité d’émission, vibration du phrasé et ligne de chant – ne sont pour autant pas négligées. Son confrère russe Sergey Romanovsky ne fait également qu’une bouchée du rôle de Roberto Devereux, avec une voix plus claire et moins claironnante, mais un chant toujours aussi attentif aux nuances ainsi qu’au contrôle de la ligne de chant ; il impose sans peine un comte d’Essex d’une grande prestance, notamment dans l’air « Come un spirto angelico »… qu’il chante en duo avec Scala pour un effet saisissant, quand bien même peu « orthodoxe » ! Henri VIII trouve dans la basse italienne Luca Tittoto un interprète de haut vol. Doté d’une voix de basse impressionnante, homogène sur toute la tessiture, il campe un roi despotique, sans pour autant oublier les règles du chant belcantiste. Contre-ténor parmi les plus en vue de notre temps, l’australien David Hansen incarne un Smeton passionné, même si certains aigus s’avèrent malheureux ce soir… à contrario de son collègue irlandais Gavan Ring, au registre aigu solide, et à l’excellent jeu de scène. Enfin, le baryton italien Bruno Taddia campe un solide Nottingham, au timbre riche et ductile.

En fosse enfin, Francesco Lanzillotta excelle à rendre la délicatesse de l’accompagnement, sans jamais sacrifier le nerf ou la vitalité du rythme, et ce dans les quatre opus donizettiens, qu’il défend avec une ferveur communicative à laquelle les Chœurs et l’Orchestre Symphonique de La Monnaie ne se montrent pas indifférents. Deux grandes soirées de belcanto au terme desquelles le public de La Monnaie ne boude pas son plaisir, offrant une interminable ovation à l’ensemble de l’équipe artistique… alors que tombent encore quelques confettis dorés qui ont inondé le plateau pendant la magnifique scène finale, dans laquelle il avait été demandé à nouveau au public de se lever, en hommage à la reine agonisante sous ses yeux… Spectaculaire !

 

 

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CRITIQUE, opéra. BRUXELLES, Théâtre Royal de La Monnaie, les 21&22 mars 2023. DONIZETTI : Bastarda ! – pastiche à partir de la Trilogie Tudor + Elisabetta al Castello di Kenilworth. F. Sassu, S. Jicia, L. Ruiten, R. Lupinacci, E. Scala, S. Romanovsky, L. Tittoto… F. Lanzillotta / O. Fredj. Photos © (Bernd Uhlig)

 

 

TEASER Vidéo :  « Bastarda! » au Théâtre Royal de La Monnaie

 

 

 

 

 

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