dimanche 23 juin 2024

CRITIQUE, concert. FONTEVRAUD, le 14 avril 2023. « Destins de Reine ». Création de  » Tombeau pour Aliénor « (Thierry Escaich / Olivier Py). Patricia Petibon, Héloïse Gaillard (Amarillis)

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Soirée mémorable à Fontevraud. Pour lancer la 1ère édition de leur prometteuse Académie (Les Chants d’Ulysse, entre le Dôme de Saumur et l’Abbaye royal de Fontevraud pour les conférences et cette création), Patricia Petibon et Héloïse Gaillard présentent un programme inédit « Destins de Reine » dont la pièce maîtresse est en liaison avec l’histoire du lieu, la création de « Tombeau pour Aliénor ».

D’emblée, le texte d’Olivier Py, admirable à plus d’un titre, très riche et troublant, à la fois déclamatoire et hallucinatoire, pose un immense défi d’incarnation, d’articulation, de suggestion à l’interprète ; mais Patricia Petibon n’en est pas à son premier exploit ; comme par son sujet, il convoque le fantastique et le surnaturel du fait de la figure spectaculaire qu’il célèbre, âme et muse de Fontevraud : Aliénor d’Aquitaine dont le gisant occupe l’église. Tel un spectre toujours vivace, Aliénor, auguste souveraine fut au XIIè siècle, souveraine trois fois : d’Aquitaine, de France, d’Angleterre. Illustre personnalité qui méritait bien ce « Tombeau » musical, composé par Thierry Escaich.

A travers l’ombre célébrée d’Aliénor, Olivier Py écrit pour Patricia Petibon, un texte somptueusement inspiré, visionnaire, prophétique ; dont le monde si lointain – à 8 siècles de distance, convoque les manes de l’Histoire ; comme un appel rétrospectif, le chant de Patricia Petibon absorbe l’infini poétique d’un texte fleuve et labyrinthique ; elle en exprime surtout la vibration primitive comme si à travers elle, Aliénor, devenue vivante, après son mutisme froid si minéral, ressuscitait le temps du concert. Une incarnation qui puise sa densité aussi dans l’expérience que la cantatrice a vécu, éprouvé dans sa chair, par son chant, au contact du fabuleux metteur en scène et homme de théâtre, – lequel d’ailleurs, au moment de la préparation de la création à Fontevraud, est occupé à Bruxelles à la nouvelle production de l’opéra Henry VIII de Camille Saint-Saëns (spectacle créé en mai 2023 à Bruxelles).

A Fontevraud, l’incantation poétique qu’incarne et porte Patricia Petibon revêt une dimension spectaculaire au sens propre du terme, – dévoilement soudain, où l’effigie de pierre (et son livre ouvert emblématique taillé comme elle dans le marbre de sa sépulture) s’active sur scène ; un modèle de tempérament à la fois murmuré, furieux, halluciné, suractif… marathon étourdissant et inouï pour la diva comme pour le public. De surcroît sous la voûte ample du vaste Réfectoire de Fontevraud, la création au sujet sépulcral gagne une résonance fantomatique qui sied parfaitement à la performance. Rien de tel dans une salle de concert lambda. La hauteur de la voûte amplifie davantage la résonance comme le surnaturel de l’évocation.

Le chant et les déplacements de Patricia Petibon lui donnent des allures de pythie et de prophétesse, étrange et familière, tour à tour légère, fantasque, audacieuse, toujours passionnément habitée par l’ombre de la Reine légendaire, mais aussi la femme admirable, à la fois autorité politique et morale, femme de caractère et de beauté, surtout mécène des arts (danse, musique, littérature illustrant ce « fin’amour », autre nom pour l’amour courtois quand les aimés partaient en croisade)… tous ces thèmes sont évoqués par Olivier Py.

Thierry Escaich met en musique chaque séquence de cette « cantate » contemporaine qui laisse peu de répit au chant quasi permanent ; c’est un polyptique aux contrastes assumés ; chacun exigeant de la chanteuse une attention à chaque mot ; chaque accent fait sens ; il brise l’écran de pierre d’un gisant qui nous oppose toujours le secret de son mutisme immobile. Au talent des interprètes, du texte, du compositeur, revient la réussite d’une évocation particulièrement investie qui fait se mouvoir le marbre et palpiter le cœur d’Aliénor. Défi auguste, relevé ô combien, … privilège des grands auteurs.

Le texte et la musique (qui l’enserre et le commente), foudroie littéralement par son intimisme franc ; comme un épanchement mesuré, le cœur d’Aliénor se dévoile, rompt le froid silence du marbre ; il s’anime dans sa fragilité bouleversante. C’est la mère endeuillée qui pleure son cher fils Richard… (« Stabat Mater »), et aussi dans un mouvement universel, C’est la mère endeuillée aussi qui pleure l’absence « hémisphérique » (« Stabat Mater »). Ce n’est plus la reine qui siège et s’impose, mais la femme qui s’inquiète, espère, et prie (« Soupirs »)… ou renonce et regrette, pour accepter.
Py glisse sa propre relation à la mort, à la perte, au travail du temps et de l’oubli ; mais aussi il évoque la vie d’Aliénor comme un théâtre, y inscrit aussi l’expérience personnelle de la scène comme celle d’un exutoire ; une voie autre qui apaise, renonce, repose (« Théâtre »).

 

 

TOMBEAU POUR ALIENOR,
création sublime et sépulcrale à Fontevraud

Patricia Petibon et Héloïse Gaillard (Amarillis)
célèbrent Aliénor d’Aquitaine
dans une cantate conçue
par Olivier Py (texte) et Thierry Escaich (musique)

 

Héloïse Gaillard, Patricia Petibon, Alice Pierrot © classiquenews / PHI

 

La partition s’ouvre d’abord sur la vibration (sépulcrale, d’outre-tombe) du tambour résonant depuis le cloître voisin, déroulant un formidable tapis funèbre et majestueux sur lequel Amarillis amorce le déroulé instrumental.

« Dans le silence, entendez vous, ma voix de marbre ? » : la voix seule déchire le silence ; elle entonne le premier vers qui interpelle chaque spectateur, fait surgir l’ombre de la Reine, comme une ressuscitée ; une imprécation d’abord saisissante et presque terrifiante, puis de plus en plus incarnée et tendre, qui fait chanter la mort dans « le silence pur ». La musique elle-même s’inquiète et panique puis s’organise, suave, mystérieuse ; se précipite et s’agite (« Soupirs »), syncope au rythme du cœur (toujours « vert », avec flûtes obligées) – en longues phrases éperdues, aux aigus implorants, Aliénor questionne ensuite ; elle dit son apaisement et son renoncement en un songe éveillé où Py communique aussi allusivement son amour des planches (« Théâtre ») tandis qu’Héloïse Gaillard étire le sens de cette confession, au traverso suspendu, interrogatif. Tout au long de la partition, la musicienne en complicité avec Patricia Petibon, change d’instruments, apportant sa juste couleur au texte très évocatoire.

Un intermède instrumental marque une courte pause, introduction à « Dimanche », temps détendu où Aliénor, comme enivrée, évoque bienheureuse, la richesse de sa vie intérieure. C’est une vision, riche et stable, qui associent musique et lumière ;

« Carpe diem » est une séquence dramatique, plus sombre, où le tambour préalable scande sa marche fatiguée ; le texte, plus parlé que chanté (hommage au théâtre pur) exprime le bénéfice de la vie nocturne en visions expressionnistes : Escaich déploie un spectre sonore saturé, scintillant, à la fois délirant et entêtant. Olivier Py se livre ; il confesse avec justesse que le (plus grand) défi est de s’aimer soi-même, « victoire et grâce suprême ». Comment ne pas adhérer à telle clairvoyance ?

Puis Aliénor souligne l’attachement à son fils Richard (le fameux « Cœur de Lion ») ; sa douleur profonde (« Stabat Mater », référence à la Vierge douloureuse au pied de la Croix) comme une mère endeuillée dont la couleur doloriste et plaintive est inscrite par le hautbois (aux irisations mélodiques néobaroques).

Dans la dernière séquence « AZUR », – l’azur de la Reine recluse à Fontevraud dont l’imaginaire foudroie la clôture des murs-, Aliénor se dévoile ; c’est une mise à nu sur les vers les plus inspirés d’Olivier Py ; la musique de Thierry Escaich renoue avec l’esprit des regrets et du renoncement des Vanités et Natures mortes du XVIIè. L’instrumentarium est riche, l’écriture puissante, souvent bouillonnante ; à l’image d’une Reine suractive, son autorité politique étant l’égale de sa sensibilité artistique. Amarillis et Patricia Petibon réalisent un splendide portrait d’Aliénor, figure majeure de Fontevraud. La conclusion referme la boucle poétique de ce sublime sépulcral ; « Azur » synthétise ce qui s’est passé alors, dans et par le chant : malgré la froideur du gisant, malgré « la note blanche du silence », Patricia Petibon a fait « s’épancher » la pierre, et troubler nos esprits enivrés. Le marbre vit et palpite, comme il est dit alors en purs alexandrins, métrique parfaitement maîtrisée par le poète inspiré :

« et partout le silence étend sa note blanche
quand sous le gisant froid mon pauvre coeur s’épanche »

Après le concert et cette création majeure, les spectateurs peuvent (re)découvrir à quelques pas du réfectoire, dans l’église de Fontevraud, les gisants des deux couples : Aliénor et Henri Plantagenêt, Richard et son épouse… quatuor invoqué et que Py restitue au silence de la nuit, au secret (célébré, préservé) de leur vie intérieure. On ne peut imaginer meilleure invocation. Et interprétation plus juste. On ne saurait trop recommander d’écouter ce texte saisissant et cette musique ciselée par de telles interprètes, à nouveau au Festival d’Ambronay (30 septembre 2023).

 

 

 

 

 

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CRITIQUE, concert. FONTEVRAUD, Réfectoire, le 14 avril 2023. « Destins de Reine ». Tombeau pour Aliénor, création. Patricia Petibon, soprano. Amarillis, Héloïse Gaillard (flûtes, hautbois). Photos le gisant d’Aliénor d’Aquitaine DR

 

 

 

VIDÉO

 

 

 

LIRE aussi notre ARTICLE ANNONCE 1ère Académie Les Chants d’Ulysse / Patricia Petibon / Héloïse Gaillard – 14 – 24 avril 2023

https://www.classiquenews.com/saumur-fontevraud-1ere-academie-les-chants-dulysse-conferences-et-concert-final-jusquau-22-avril-2023/

SAUMUR, FONTEVRAUD. 1ère Académie Les Chants d’Ulysse, conférences et concert final, jusqu’au 22 avril 2023

 

 

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