Compte rendu, opéra. Marseille, Opéra, le 15 juin 2016. Verdi : Macbeth. Steinberg / Bélier-Garcia

Compte rendu, opéra. Marseille, Opéra, le 15 juin 2016. Verdi : Macbeth. Steinberg / Bélier-Garcia. Triomphale fin de saison à l’Opéra de Marseille. L’OEUVRE. Contexte théâtral : théâtre de l’horreur. Tout en s’en démarquant quelque peu, la tragédie de William Shakespeare (1564-1616), Macbeth (entre 1603 et 1607), demeure, par sa brutalité, les scènes de meurtre, dans la veine d’un théâtre européen de l’horreur à cheval sur les XVIe et XVIIe siècles dont, en France, Les Juives de Robert Garnier (1583), par leur violence imprégnée de celle des Guerres de religion, demeurent un exemple. Shakespeare, avec son Titus Andronicus (vers 1590/1594), ne déroge pas à cette inspiration barbare des pièces élisabéthaines de la fin des années 1580, prodigues en scènes atroces (cannibalisme, mutilation, viol, folie). Il y renchérit même sur les Å“uvres plus que violentes de ses rivaux, tels Christopher Marlowe qui porte à la scène avec crudité la Saint-Barthélemy (Massacre de Paris, 1593) et la cuve d’huile bouillante de son Juif de Malte (1589) ou Thomas Kyd et sa Tragédie espagnole. Macbeth fut le plus grand succès public de Shakespeare, longtemps rejouée, traduite en allemand par des compagnies itinérantes. Mais ce mélange d’horreur et de pathétique, dérogeant aux règles de la bienséance classique s’imposant au milieu du XVIIe siècle, la pièce sera reléguée après avoir régalé le grand public.

 
 
 

MACBETH, un théâtre de l’horreur

 
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Le dramaturge anglais s’inspire librement d’une chronique médiévale relatant des événements historiques, la vie de Macbeth, roi des Pictes, qui régna en Écosse de 1040 à 1057 ; il monte sur le trône en assassinant Duncan, le roi légitime. Mais de cet événement, un régicide, le meurtre d’un roi, somme toute banal dans l’histoire, Shakespeare tire la peinture, le portrait d’un assassin ambitieux certes, mais timoré, freiné puis tourmenté par des scrupules moraux. Cependant, il est incité par sa machiavélique femme, Lady Macbeth, qui le pousse dans la marche au pouvoir qui ne se soutient que par l’enchaînement inexorable de crime en crime. Le couple maudit, rongé par la crainte d’être découvert et le remords, acculé à la surenchère criminelle pour se maintenir au sommet de la puissance, dans son escalade criminelle, trouve son expiation, son châtiment, lui, saisi d’abord d’hallucinations croyant voir même dans un banquet, au milieu des courtisans, le fantôme de Banquo, l’ami qu’il a fait assassiner, elle, Lady Macbeth, son âme damnée, sombrant dans le somnambulisme qui la trahit, dans la folie, lavant sans cesse des mains tachées du sang du régicide, avant de périr.
Shakespeare ajoute au drame historique une dimension surnaturelle : ce sont des sorcières, qui, après une glorieuse bataille, saluant Macbeth, seigneur de Glamis, du titre supéarieur de seigneur de Cawdor, seront les agents de sa fulgurante ascension politique et de sa chute. En prophétisant ce titre inattendu de seigneur de Cawdor, que lui décerne sur le champ le roi Duncan pour prix de sa victoire sur les Norvégiens envahisseurs, et en lui prédisant qu’il sera également roi d’Écosse, les sorcières enclenchent la mécanique de l’ambition, qui déclenche la tragédie. Elles sont peut-être la manifestation de son inconscient. À son ami, l’autre général, Banquo, elles prédisent également que, sans régner lui-même, il sera l’origine d’une lignée de roi. Quoiqu’il en soit, Macbeth écrit ces prédictions à sa femme et met en route en elle l’ambition fatale qui les perdra tous deux.
Sentences célèbres de Macbeth : « Ce qui est fait, est fait… », « Qui aurait dit que le corps de ce vieillard pouvait contenir autant de sang ? », dit la femme fatale, « Notre vie est une pièce de théâtre pleine de bruit et de fureur racontée par un idiot, et qui n’a pas de sens » , conclut le héros maudit.
Le livret de Francesco Maria Piave est remarquable de concision, supprimant des scènes qui s’éloignent du noyau du drame qu’il resserre, notamment celle, comique, du portier ivre, contraste nécessaire du drame baroque anti-aristotélicien qui mêle les registres. Le massacre de la femme et des enfants de Macduff est réduit à la plainte déchirante de l’époux et père, qui se dressera en vengeur valeureux. De la première version de Florence en 1847 à celle de de Paris en 1865, Verdi a aussi resserré et intensifié la musique d’un opéra qui, dérogeant aux conventions de l’opéra romantique qui exalte l’amour, en fait un drame lyrique nouveau où règne seul l’amour du pouvoir ou la volupté dans le crime et le vertige du remords dans un couple maudit.

Réalisation et interprétation
Théâtre baroque du monde, mais une scène au fond d’une salle classique livide aux rigidités linéaires de froid édifice d’architecture fasciste, éclairée de deux suspensions Arts Déco. Pilastres engagés, rainurés, accentuant l’angoisse des raides verticales, trumeaux aveugles au-dessus des portes latérales (scénographie, Jacques Gabel). Découpées en carreaux égaux  impénétrables, les mystérieuses portes frontales seront celles par où se glisse insidieusement à tour de rôle le couple meurtrier, lui, pour tuer le roi, elle, plus froidement, pour assassiner les serviteurs et leur faire porter le poids du régicide. La lumière glaciale (Roberto Venturi) tombe d’entrée, progressivement, d’une verrière géométrique aux vitres brisées sur l’ombre des murs : quelque chose de pourri, sinon dans le royaume du Danemark d’Hamlet, dans celui d’Écosse de Macbeth. Ombre et lumière comme clair-obscur de la lucidité trouant les ténèbres de l’âme, indécise pénombre de la conscience morale assoupie comme le sommeil goyesque de la raison qui engendre des monstres. Les éclairages seront ensuite plus généraux qu’individuels, comme à l’époque baroque,  avec ces fonds opaques et glauques de cloaque où grouille un cauchemar de choses inconnues, les sorcières consultées par Macbeth, incarnation objective d’une conscience subjective gagnée par le mal, mais ici surgies en nombre de l’ombre, scène intérieure extériorisée, démons intimes matérialisés, pour peupler une sorte d’asile d’aliénés à la Michel Foucault, théâtre où figure aussi, avec un poussah misérable, le Pape et le Roi près du gueux, image encore d’une vanité baroque de l’inanité des richesses, de la puissance face à l’égalité de tous devant la mort. Peuple « idiot » qui, s’il ne raconte pas cette « histoire de bruit et de fureur » qu’il a mise en branle, sera, tout au long, l’implacable spectateur, témoin de la farce tragique du pouvoir qui se joue devant lui. Lueurs de l’abondance du sang du meurtre et sa fatale multiplication.
Une colossale colonne gagnée de mousse ou de pourriture, descendra lourdement des cintres pour s’encastrer, au centre, reliant ciel et terre, objet lascif d’enlacements de Lady Macbeth, phallique symbole de la puissance du mâle dont s’empare cette virile femme face à un époux veule et vil, peut-être impuissant, copulation monstrueuse à l’échelle de son ambition et de la volupté du pouvoir qui la hante et qu’elle chante, ou anticipation de l’écrasement du couple monstrueux sans descendance.
Les sombres costumes (Catherine et Sarah Leterrier), hors de longs manteaux en général d’époque et les intemporelles robes des sorcières, pourpoints, hauts de chausses et bottes pour les hommes, s’ourlent au col d’une frise de fraises à la Greco de l’Enterrement du Comte d’Orgaz, et, élargis en délicate collerette au cou des enfants, progéniture sauve de Banquo mais promise au massacre de Macduff, en dit d’avance la fragilité de papillons épinglés plus tard par les poignards des sbires de Macbeth : têtes comme sur le plateau des larges cols à godrons de futurs décapités. Les robes des dames éclaireront de gaies couleurs les scènes de cour mais jamais éclairer la teinte obscure générale du drame. Les insolites fauteuils Louis XV sont-ils une métaphore de raffinement pervers dans la brutalité du reste du mobilier, d’intemporalité ou une coquetterie à la mode usée de mêler les époques? La table, un piano, renversés sont des signes connus de décadence et chute, de révolution, chez Frédéric Bélier-Garcia qui signe cette mise en scène.
On admire la qualité plastique, l’agencement pictural des groupes, de ce chÅ“ur pratiquement omniprésent et admirablement préparé par Emmanuel Trenque, notamment les sorcières qui, sous la baguette nuancée et puissante de Pinchas Steinberg, passent du murmure sardonique au ricanement sarcastique, d’autant plus inquiétantes d’être traitées scéniquement en femmes banales, presque en voisines : le mal est parmi nous. Le chef, dès le prélude, donne aux cordes un frémissement de vol effaré d’effroi d’oiseaux de mauvais augure, trilles angoissants, pincements aigus de flûtes affutées et claquement effrayant de cuivres, un éclair, un éveil de cauchemar, glisse l’angoissante onirique et désolée de la scène du somnambulisme. Tout au long de l’Å“uvre, il nous fera goûter les mêmes qualités de relief délicat pour les détails des divers pupitres et de violence déchaînée sans jamais brouiller les lignes, les volumes d’une Å“uvre polie par Verdi pendant près de vingt ans.

 
 
 

PLATEAU ADMIRABLE

 

Le plateau est admirable. Tour à tour valet  servile de Macbeth, assassin à gages asservi aux noirs desseins du maître, une apparition puis médecin de Lady Macbeth, Jean-Marie Delpas, multiplie en peu de phrases une grande présence dramatique et vocale, sombre en timbre mais limpide en diction. Fils du roi Duncan assassiné, menacé lui-même, fuyant le danger et ne revenant que pour hériter de la couronne que lui ont conquise ses partisans, Malcolm est un personnage épisodique et falot, encore réduit par le librettiste, et l’on ne reprochera pas au ténor Xin Wang, timbre soyeux, un manque de présence que le rôle ne lui accorde pas. Beaucoup plus présente par le travail scénique que lyrique, Vanessa Le Charlès, suivante de Lady Macbeth est traitée, cheveux courts et habits masculins, comme son obsédante ombre portée virile, dont les attouchements furtifs de mains avec sa maîtresse laissent supposer une intimité plus grande que celle d’une simple femme (homme) de chambre. Lorsque on entend enfin les quelques phrases de son joli soprano le contraste est frappant.

 
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En époux et père douloureux, d’autant qu’on l’avait vu tendrement en scène avec son enfant, émouvante trouvaille, découvrant au milieu de la masse persécutée l’horreur du massacre de sa famille, Stanislas de Barbeyrac est bouleversant, déchirant son timbre lumineux de ténor de la déchirure de sa chair, retrouvant en jeune héros des accents vengeurs superbes pour terrasser le monstre. Autre père attentif, veillant sur sa progéniture, son fils, et réussissant à la sauver dans la forêt du piège, Banquo, auquel les sorcières ont prédit que, sans régner, il aurait une lignée de rois, est incarné par la noble allure de Wojtek Smilek. Dans son grand air assailli de noirs pressentiments sur la mort qui le guette, il déploie le sombre tissu de sa voix de basse, passant du murmure oppressé à son fils à l’éclat terrible de la révélation lucide du complot jusqu’à un éclatant mi aigu final.
On sait que Verdi, toujours soucieux de vérité dramatique, voulait, pour sa Lady Macbeth, un timbre laid mais expressif, ce qui fut la chance de Callas selon son propre aveu quand elle fut choisie à la Scala par Toscanini soucieux de respecter le vÅ“u du compositeur. On ne dira pas que la soprano dramatique hongroise Csilla Boross remplit le réquisit verdien de laideur vocale en revanche, même si l’expression dramatique dans la scène du somnambulisme semble paradoxalement trop sommeiller, sa voix charnue, immense, remplit pleinement toutes les exigences du rôle : largeur et couleur égale du timbre, passant avec aisance des notes les plus corsées de la tessiture terrible du rôle aux sauts d’aigus pleins et triomphants. Un triomphe assurément. À ses côtés, en Macbeth, scéniquement et vocalement, le baryton Juan Jesús Rodríguez, triomphe pareillement : égale aussi sur tout le registre, sa voix d’airain aux teintes bronzées se joue de la difficulté de ce rôle écrasant sans en être écrasé. Homme du doute, à peine entré dans le premier degré du crime, poussé par sa femme, il traduit si sensiblement ses remords qu’il en deviendrait humain et touchant. Un grand artiste que l’on découvre.  Triomphale fin de saison à l’Opéra de Marseille.

Opéra de Marseille,
Macbeth de Verdi
Livret de Francesco Maria Piave  d’après la tragédie de Shakespeare
Coproduction Opéra Grand Avignon
7, 10, 12, 15 juin 2016

Orchestre et chÅ“ur (Emmanuel Trenque) de l’Opéra de Marseille sous la direction de
Pinchas Steinberg. Mise en scène : Frédéric Bélier-Garcia. Scénographie : Jacques Gabel ; costumes : Catherine et Sarah Leterrier.  Lumières : Roberto Venturi.

Distribution
Macbeth : Juan Jesús Rodriguez ; Lady Macbeth : Csilla Boross ; Banquo : Wojtek Smilek : Macduff : Stanislas de Barbeyrac ; suivante de Lady Macbeth :   Vanessa Le Charlès ; Malcolm : Xin Wang ; serviteur de Macbeth, un sicaire, une apparition, le médecin : Jean-Marie Delpas ; un hérault : Frédéric Leroy.

Photo : © Christian Dresse / Opéra de Marseille 2016

 
 

Macbeth barbare de Brett Bailey à POITIERS

Brett Bailey Macbeth 2 DR Opéra de RotterdamPoitiers, TAP. Macbeth, les 17 et 18 février 2016. D’après l’opéra de Verdi, sommet fantastique et halluciné (lui même inspiré du drame de Shakespeare), Macbeth est un spectacle d’opéra réalisé par le metteur en scène sud-africain Brett Bailey qui avait marqué les esprits de Poitiers au TAP également l’année dernière avec le splendide Exhibit B (dédié à la dénonciation des crimes racistes commis dans l’Afrique coloniale et dans l’Europe actuelle). Dans ce nouveau spectacle fort qui tourne depuis 2013 en Europe, une étape est franchie : celle d’un geste antiraciste et de l’opéra romantique. En février 2016 pour le TAP, Brett Bailey propose de relire le drame lyrique de Verdi (avec cette ivresse mélodique et âpre propre au grand opéra romantique italien), mais dans une transposition au Congo (précisément au Congo-Kinshasa pendant la guerre du Kivu), et sous un prisme satirique : l’homme de théâtre développe un message anticolonialiste saisissant.
Pour fournir au monde développé, les ressources naturelles dont il dispose, le pays est ainsi en proie à la guerre entre seigneurs de guerre et société d’exploitation minière : un seul but les motivent jusqu’à la mort, l’argent et le pouvoir. La troupe sud africaine s’investit sur la scène (soit 24 chanteurs et musiciens), exprimant dans une exaltation physique millimétrée la passion dévorante du pouvoir : ici, le couple Macbeth mène les jeux de l’arène, jusqu’à la mort et la folie. On reste souvent dubitatif face aux adaptations prétendument digestes, rythmées, véhémentes… plus accessibles qu’un opéra original, souvent d’une durée impressionnante de plus de 3h de musique et de chant.
Mais le spectacle imaginé par Brett Bailey – né en 1967, heureux défenseur d’une réappropriation flamboyante (grâce à son scénario d’une précision extrême, donc d’un impact calibré irrésistible), a été minutieusement pensé, réduit à l’essentiel, visant le relief spectaculaire des passions humaines et aussi l’éclat moderne voire polémique de l’action qui s’y déroule : tout cela nous renvoie à des situations politiques et sociétales très réelles.. Témoin du racisme organisé, étatifié (par l’apartheid), Bailey qui est né et a été élevé dans la haine de l’autre, dénonce toutes les formes d’oppression et de violence ; exit les airs de Macduff et plusieurs scènes originelles, ce Macbeth a la force expressive des films inspirés par le thème, et dans un arrangement musical (aux cordes frissonnantes et terrifiantes) inspiré de l’opéra verdien, conçu par Fabrizio Cassol pour son excellent ensemble de 12 instrumentistes, les musiciens transbalkaniques du No Borders Orchestra. Une version de chambre, intimiste et mordante qui régénère le sens de la fulgurance dramatique du grand Giuseppe Verdi.

Macbeth de Verdi, satire barbare de Brett Bailey

04.JPGMacbeth est alors le commandant d’une armée de mercenaires au Congo, rongé par la superstition, la corruption, la vénalité, la lâcheté collective… Très inspiré (manipulée?) par sa femme d’une rare cruauté déguisée, le général magnifique devient tyran psychotique, potentat terrorisant une armée d’esclaves qu’il fait travailler dans les mines d’or… Le drame intimiste se concentre sur les 3 personnages clés de ce huit-clos grinçant et magnifique : Macbeth et sa femme, monstre dévoré par le pouvoir et le crime, leur ami puis rival Banquo. Toute la conception visuelle et dramaturgique (nombreuses projections en fond de scène) dénonce plusieurs régimes politique de l’Afrique noire subsaharienne, un terrain miné et sulfureux, politiquement explosif que le scénographe blanc sud-africain a choisi d’interroger tout au long de ses spectacles. La production a été montrée auparavant à Avignon et à Paris (Centquatre) en 2013, dans le cadre du festival d’Automne 2014 à Montreuil et à la Ferme du Buisson… Récemment, en Barbican Center de Londres, – preuve que la question coloniale et le racisme souterrain continuent d’agir, – septembre 2014-, le spectacle a été déprogrammé sous la pression d’une partie du public qui s’était offusquée que les spectacles de Brett Bailey s’identifiaient aux “zoos humains” du XIXème siècle… comme on pouvait le lire sous la plume d’un critique anglais. Pourtant quand on connaît l’oeuvre du Sud-Africain, pas haineux pour un sou, force est de constater son profond humanisme, et sa volonté de dénoncer la haine et le racisme… Aux spectateurs du TAP de Poitiers de juger sur pièces, les 17 et 18 février prochains.

Opéra
Macbeth de Verdi, adapté par Brett Bailey
Poitiers, TAP. Les 17 et 18 février 2016
Mercredi 17 février 2016, 20h30
Jeudi 18 février 2016, 19h30

musique : Fabrizio Cassol
d’après Macbeth de Verdi
direction : Premil Petrovic

avec Owen Metsileng, Nobulumko Mngxekeza, Otto Maidi et les chanteurs d’opéra Sandile Kamle, Jacqueline Manciya, Monde Masimini, Siphesihle Mdena, Bulelani Madondile, Philisa Sibeko, Thomakazi Holland avec le No Borders Orchestra.
Durée : 1h40

Concert sandwich avec les chanteurs d’opéra de Macbeth
Airs d’opéra, lundi 15 février 2016, 12h30
Entrée libre.

POITIERS. Le Macbeth de Verdi, version Brett Bailey

Brett Bailey Macbeth 2 DR Opéra de RotterdamPoitiers, TAP. Macbeth, les 17 et 18 février 2016. D’après l’opéra de Verdi, sommet fantastique et halluciné (lui même inspiré du drame de Shakespeare), Macbeth est un spectacle d’opéra réalisé par le metteur en scène sud-africain Brett Bailey qui avait marqué les esprits de Poitiers au TAP également l’année dernière avec le splendide Exhibit B (dédié à la dénonciation des crimes racistes commis dans l’Afrique coloniale et dans l’Europe actuelle). Dans ce nouveau spectacle fort qui tourne depuis 2013 en Europe, une étape est franchie : celle d’un geste antiraciste et de l’opéra romantique. En février 2016 pour le TAP, Brett Bailey propose de relire le drame lyrique de Verdi (avec cette ivresse mélodique et âpre propre au grand opéra romantique italien), mais dans une transposition au Congo (précisément au Congo-Kinshasa pendant la guerre du Kivu), et sous un prisme satirique : l’homme de théâtre développe un message anticolonialiste saisissant.
Pour fournir au monde développé, les ressources naturelles dont il dispose, le pays est ainsi en proie à la guerre entre seigneurs de guerre et société d’exploitation minière : un seul but les motivent jusqu’à la mort, l’argent et le pouvoir. La troupe sud africaine s’investit sur la scène (soit 24 chanteurs et musiciens), exprimant dans une exaltation physique millimétrée la passion dévorante du pouvoir : ici, le couple Macbeth mène les jeux de l’arène, jusqu’à la mort et la folie. On reste souvent dubitatif face aux adaptations prétendument digestes, rythmées, véhémentes… plus accessibles qu’un opéra original, souvent d’une durée impressionnante de plus de 3h de musique et de chant.
Mais le spectacle imaginé par Brett Bailey – né en 1967, heureux défenseur d’une réappropriation flamboyante (grâce à son scénario d’une précision extrême, donc d’un impact calibré irrésistible), a été minutieusement pensé, réduit à l’essentiel, visant le relief spectaculaire des passions humaines et aussi l’éclat moderne voire polémique de l’action qui s’y déroule : tout cela nous renvoie à des situations politiques et sociétales très réelles.. Témoin du racisme organisé, étatifié (par l’apartheid), Bailey qui est né et a été élevé dans la haine de l’autre, dénonce toutes les formes d’oppression et de violence ; exit les airs de Macduff et plusieurs scènes originelles, ce Macbeth a la force expressive des films inspirés par le thème, et dans un arrangement musical (aux cordes frissonnantes et terrifiantes) inspiré de l’opéra verdien, conçu par Fabrizio Cassol pour son excellent ensemble de 12 instrumentistes, les musiciens transbalkaniques du No Borders Orchestra. Une version de chambre, intimiste et mordante qui régénère le sens de la fulgurance dramatique du grand Giuseppe Verdi.

Macbeth de Verdi, satire barbare de Brett Bailey

04.JPGMacbeth est alors le commandant d’une armée de mercenaires au Congo, rongé par la superstition, la corruption, la vénalité, la lâcheté collective… Très inspiré (manipulée?) par sa femme d’une rare cruauté déguisée, le général magnifique devient tyran psychotique, potentat terrorisant une armée d’esclaves qu’il fait travailler dans les mines d’or… Le drame intimiste se concentre sur les 3 personnages clés de ce huit-clos grinçant et magnifique : Macbeth et sa femme, monstre dévoré par le pouvoir et le crime, leur ami puis rival Banquo. Toute la conception visuelle et dramaturgique (nombreuses projections en fond de scène) dénonce plusieurs régimes politique de l’Afrique noire subsaharienne, un terrain miné et sulfureux, politiquement explosif que le scénographe blanc sud-africain a choisi d’interroger tout au long de ses spectacles. La production a été montrée auparavant à Avignon et à Paris (Centquatre) en 2013, dans le cadre du festival d’Automne 2014 à Montreuil et à la Ferme du Buisson… Récemment, en Barbican Center de Londres, – preuve que la question coloniale et le racisme souterrain continuent d’agir, – septembre 2014-, le spectacle a été déprogrammé sous la pression d’une partie du public qui s’était offusquée que les spectacles de Brett Bailey s’identifiaient aux “zoos humains” du XIXème siècle… comme on pouvait le lire sous la plume d’un critique anglais. Pourtant quand on connaît l’oeuvre du Sud-Africain, pas haineux pour un sou, force est de constater son profond humanisme, et sa volonté de dénoncer la haine et le racisme… Aux spectateurs du TAP de Poitiers de juger sur pièces, les 17 et 18 février prochains.

Opéra
Macbeth de Verdi, adapté par Brett Bailey
Poitiers, TAP. Les 17 et 18 février 2016
Mercredi 17 février 2016, 20h30
Jeudi 18 février 2016, 19h30

musique : Fabrizio Cassol
d’après Macbeth de Verdi
direction : Premil Petrovic

avec Owen Metsileng, Nobulumko Mngxekeza, Otto Maidi et les chanteurs d’opéra Sandile Kamle, Jacqueline Manciya, Monde Masimini, Siphesihle Mdena, Bulelani Madondile, Philisa Sibeko, Thomakazi Holland avec le No Borders Orchestra.
Durée : 1h40

Concert sandwich avec les chanteurs d’opéra de Macbeth
Airs d’opéra, lundi 15 février 2016, 12h30
Entrée libre.

DVD, compte rendu critique. Verdi : Macbeth. Anna Netrebko (DG, 2014)

verdi macbeth anna netrebko rene pape fabio luisi metropolitan opera deutsche grammophon review critique dvd CLASSIQUENEWS presentation and account of review dvd classiquenewsDVD, compte rendu critique. Verdi : Macbeth. Anna Netrebko (DG, 2014). Anna Netrebko incarne une Lady Macbeth très convaincante. Dans son album Deutsche Grammophon édité en 2013 (Verdi album), Anna Netrebko chantait les tiraillements amoureux (Leonora) et les ambitions meurtrières (Lady Mabeth) des héroïnes qu’elle allait ensuite incarner sur scène. Programme prémonitoire en réalité, le cd événement faisait donc office de feuille de route pour la cantatrice actrice.  De fait elle a chanté dans la foulée de cet album important Leonora du Trouvère (à Berlin et Salzbourg), puis Lady Macbeth … Voici la fameuse production shakespearienne captée en 2014 au Metropolitan Opera de New York. Les grands événements lyriques de la planète savent faire un tapage médiatique d’autant plus légitime quand il s’agit de prises de rôle attendues et réussies. Dans le cas de la soprano incandescente Anna Netrebko, contre l’avis de certains qui annonçaient une débâcle car elle n’avait pas la voix suffisante, le pari est relevé ; les attentes, couronnées de délices.

Signée par le britannique Adrian Noble, grand connaisseur du théâtre élisabethain,  la mise en scène permet surtout de découvrir Anna Netrebko en icône blonde décorée par l’ambition fut-elle  sanguinaire rappellant… en plus calculatrice et plus prédatrice, Marylin Monroe. Verdi souhaitait une cantatrice expressive capable avec le baryton chantant son époux, de réussir et l’amplitude vocale et le sentiment de la ligne sans oublier l’esprit londonien qui inscrit le drame dans un fantastique médiéval, psychologique et halluciné, des plus noirs. Le vrai sujet de Macbeth reste la descente aux enfers d’un couple d’ambitieux, prêts à tout y compris au crime en série pour assoir son pouvoir. On retrouve aux côtés de la soprano vedette, le ténor maltais Joseph Calleja (Macduff), la basse René Pape (Banco), et le baryton Zeljko Lucie, qui fait un Macbeth transformé peu à peu en criminel fou, sous l’emprise du pouvoir. L’ambition irrationnelle rend fou et criminel.

netrebko anna macbeth classiquenews review account ofDès les premières représentations (mi ocotobre 2014) et malgré les mises engarde de ses proches, Anna Netrebko s’empare du rôle dont elle exprime toutes les facettes avec cette intelligence émotionnelle qui a fait la réussite de ses rôles antérieurs : Leonora chez Verdi  (princesse amoureuse enivrée éperdue et finalement sacrifiée) ou tout autant aboutie avec le diamant complémentaire de sa langue natale (Iolantha de Tchaikovski : ardente énergie tournée vers le miracle d’une résurrection individuelle ; inspiré par le Moyen âge français, le dernier ouvrage du Russe, trouve en Anna Netrebko une icône troublante qui rend palpitant les modalités de l’émancipation d’une jeune fille hors du joug paternel): aucun doute outre la beauté d’une voix corsée et suprêmement sensuelle, la chanteuse sait aussi construire un personnage sur la durée, révélant dans leur finesse singulière, chaque portrait de femme, dévoilant une intelligence psychologique qui se révèle passionnante au disque comme sur scène. Avec des moyens vocaux moins impressionnants que certaines autres cantatrice familières du personnage verdien, Netrebko éclaire  la noirceur de Lady Macbeth avec une épaisseur rare, finement caractérisée. Sa plasticité naturelle tend à basculer la réalisation new yorkaise vers le cinéma ; mais un format que la réalisation en dvd ne renforce pas hélas. Pourtant sous l’oeil des caméras, la formidable photogénie de l’actrice chanteuse perce l’écran.

En fosse, Fabio Luisi défend avec clarté l’avancée du drame : un drame qui s’affirme à grands coups de tableaux visuellement mémorables mais qui sacrifient parfois la précision et le détail des profils et des mouvements (McVicar en cela est plus perfectionniste).

Tout autant convaincants sont ses partenaires hommes, surtour René Pape en Banquo et Joseph Calleja en Macduff. Le Macbeth de Zeljko Lucic aux moyens certes évidents, mais il n’a pas le charme de sa consÅ“ur ni son intelligence ni sa fragilité émotionnelles dans la caractérisation progressive du caractère ; comme Netrebko, on aurait souhaité plus d’ambivalence,  plus de trouble plutôt que ce chant uniteinte et monocorde, dépourvu de toutes les nuances requises. Verdi en shakespearien inspiré a pourtant écrit deux portraits de criminels particulièrement profonds et captivants, les rendant même d’une certaine façon sympathiques et touchants par leurs tiraillements incessants, leur sincérité noire, leur faiblesse barbare. La production compte dans la carrière de la diva planétaire : la voix féminine de l’heure comme est incontournable aujourd’hui, le ténor irrésistible Jonas Kaufmann (hélas passé de Decca chez Sony).

Prochains grands rôles pour Anna Netrebko : Manon Lescaut de Puccini (Munich, novembre 2015) puis  surtout Elsa, dans Lohengrin de Wagner à Bayreuth (juillet 2016 : mais alors qui sera son chevalier : Klaus Florian Voigt ou justement Jonas Kaufmann, les deux champions actuels de ce rôle idéal ?…

DVD, compte rendu critique. Verdi : Macbeth.  Anna Netrebko · Zeljko Lucic. René Pape · Joseph Calleja. The Metropolitan Opera Orchestra, Chorus and Ballet. Fabio Luisi, direction. Adrian Noble, mise en scène.

VOIR. Bande annonce video Lady Macbeth par Anna Netrebko

 

 

Berlin : Domingo chante son premier Macbeth (février 2015)

domingo placido verdi macbeth staatsoper berlinBerlin, Staatsoper. Domingo chante Macbeth: 7>28 février 2015. Prise de rôle pour Placido Domingo : né en 1941, à 73 ans, le ténor légendaire devenu baryton poursuit dans sa nouvelle tessiture une carrière captivante, avec l’énergie et l’audace d’un jeune premier. De Verdi, il aura tout chanté, d’autant que le théâtre de Shakespeare lui permet toujours de nuancer encore une prise de rôle.  Macbeth est surtout un être qui suit les annonces des trois sorcières comme l’ambition de son épouse, Lady Macbeth : un monstre d’orgueil et d’arrogance comme rarement sur la scène lyrique ; puis, personnage shakespearien, Macbeth parvenu roi doute, s’effondre sous le poids de la culpabilité ; le ténor madrilène apporte l’épaisseur de son expérience : une vérité scénique et une présence émotionnelle naturelle qui font aussi la valeur de ses Simon Boccanegra, Rigoletto, Amonasro, Germont père : autant de rôles de barytons verdiers qui s’offrent ainsi à lui avec une aisance et même une … évidence. On l’a vu encore cet été à Salzbourg dans Le Trouvère qui voyait l’incandescent angélisme de La Netrebko dans le rôle de Leonora : à ses côtés, Domingo faisait un comte de Luna ardent, habité par son désir non partagé, un soupirant encore vert mais écarté : une personnalité bouillonnante. La profondeur de l’acteur, le chant ciselé toujours proche du verbe accomplissent de rôle en rôle une carrière exemplaire. Pour son premier Macbeth à Berlin sous la direction de Daniel Barenboim, Placido Domingo entend éclairer la part humaine de ce bourreau malgré lui : son duo avec Banco (Due vaticini), le cri déchirant du solitaire rongé (Pieta, rispetto) au dernier acte compose une métamorphose progressive qui est une chute et une déchéance bouleversante. A voir et à écouter sur la scène du Staatsoper de Berlin, du 7 au 28 février 2015 (18h,19h30).

A Berlin, aux côtés du premier Macbeth de Domingo, les autres chanteurs promettent tout autant : René Pape (Banquo), Rolando Villazon (Macduff), Liudmyla Monastyrska (Lady Macbeth)… Daniel Barenboim (direction).

Visiter le page dédiée à Macbeth avec Placido Domino sur le site du Sataatsoper de Berlin.

 

 

 

 

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Compte rendu, opéra. Toulon. Opéra, le 25 avril 2014. Verdi : Macbeth. Giuliano Carella, direction.

Passion Verdi sur ArteL’œuvre originelle. Contexte théâtral : théâtre de l’horreur. Tout en s’en démarquant quelque peu, la tragédie de William Shakespeare (1564-1616), Macbeth (entre 1603 et 1607), demeure, par sa brutalité, les scènes de meurtre, dans la veine d’un théâtre européen de l’horreur à cheval sur les XVIe et XVIIe siècles dont, en France, Les Juives de Robert Garnier (1583), par leur violence imprégnée de celle des Guerres de religion, demeurent un exemple. Shakespeare, avec son Titus Andronicus (vers 1590/1594), ne déroge pas à cette inspiration barbare des pièces élisabéthaines de la fin des années 1580, prodigues en scènes atroces (cannibalisme, mutilation, viol, folie). Il y renchérit même sur les Å“uvres plus que violentes de ses rivaux, tels Christopher Marlowe qui porte à la scène avec crudité la Saint-Barthélemy (Massacre de Paris, 1593) et la cuve d’huile bouillante son Juif de Malte (1589) ou Thomas Kyd et sa Tragédie espagnole. Macbeth fut le plus grand succès public de Shakespeare, longtemps rejouée, traduite en allemand par des compagnies itinérantes. Mais ce mélange d’horreur et de pathétique, dérogeant aux règles de la bienséance classique, la pièce sera reléguée après avoir régalé le grand public.
Le dramaturge anglais s’inspire librement d’une chronique médiévale relatant des événements historiques, la vie de Macbeth, roi des Pictes, qui régna en Écosse de 1040 à 1057 ; il monte sur le trône en assassinant Duncan, le roi légitime. Mais de cet événement, un régicide, le meurtre d’un roi, somme toute banal dans l’histoire, Shakespeare tire la peinture, le portrait d’un assassin ambitieux certes, mais timoré, freiné puis tourmenté par des scrupules moraux. Cependant, il est incité par sa machiavélique femme, Lady Macbeth, qui le pousse dans la marche au pouvoir qui ne se soutient que par l’enchaînement inexorable de crime en crime. Le couple maudit, rongé par la crainte d’être découvert et le remords, acculé à la surenchère criminelle pour se maintenir au sommet de la puissance, dans son escalade criminelle, trouve son expiation, son châtiment, lui, saisi d’abord d’hallucinations croyant voir même dans un banquet, au milieu des courtisans, le fantôme de Banco, l’ami qu’il a fait assassiner, elle, Lady Macbeth, son âme damnée, sombrant dans le somnambulisme qui la trahit, dans la folie, lavant sans cesse des mains tachées du sang du régicide.
Shakespeare ajoute au drame historique une dimension surnaturelle : ce sont des sorcières, qui, après une glorieuse bataille, saluant Macbeth, seigneur de Glamis, du titre de seigneur de Cawdor, seront les agents de sa fulgurante ascension politique et de sa chute. En prophétisant ce titre inattendu de seigneur de Cawdor, que lui décerne sur le champ le roi Duncan pour prix de sa victoire sur les Norvégiens envahisseurs, et en lui prédisant qu’il sera également roi d’Écosse, les sorcières enclenchent la mécanique de l’ambition, qui déclenche la tragédie. Elles sont peut-être la manifestation de son inconscient. À son ami, l’autre général, Banquo, elles prédisent également que, sans régner lui-même, il sera l’origine d’une lignée de roi. Quoiqu’il en soit, Macbeth écrit ces prédictions à sa femme et met en route en elle l’ambition fatale qui les perdra tous deux.

Réalisation
L’opéra de Toulon présentait la magnifique production venue de Bordeaux et de Lorraine de l’opéra Macbeth de Verdi (1813-1901) sur un livret de Francesco Maria Piave (1810-1876). Première représentation eut lieu avec un grand succès à Florence en 1847. En 1865, Verdi remania son œuvre pour la version française de Paris, qui, retraduite en italien, s’imposa dans le monde.
On saluera d’entrée la mise en scène efficace et effectiste de Jean-Louis Martinoty qui rend à cette œuvre, parfois édulcorée, toute la violence visuelle à la fois de la pièce de Shakespeare et de l’opéra de Verdi dont on connaît le soin maniaque, tout moderne, qu’il portait à la réalisation théâtrale : d’un si grand mélodiste et musicien, on peut s’étonner du primat qu’il donnait à l’action scénique sur la musique. Par souci de théâtralité, il voulait une Lady Macbeth à la voix laide mais expressive et l’on sait, de son propre aveu, que Maria Callas dut son premier rôle à la Scala grâce à Toscanini qui voulait, pour ce rôle, une soprano au timbre ingrat selon le vœu du compositeur. Ainsi, rien n’est déguisé de l’horreur des crimes, du massacre même des enfants de Macduff mais poétisé par un expressionnisme impressionnant et l’estompe onirique des lumières obscures, à peine livides parfois, de François Thouret, qui font hésiter, comme dans un rêve entre veille et sommeil, de la réalité de ce que nous entrevoyons plus que nous ne voyons : des images mentales d’un chaotique cauchemar impossible à quitter.
Ce décor de Bernard Arnould, autant que les personnages, enferme le spectateur dans ce confus et pourtant géométrique dédale, une minérale et angoissante forêt de colonnes rigides mais toujours mouvantes, aux pâles reflets de miroirs, où toute action, où tout groupe se démultiplie, telles les sorcières, omniprésentes, instigatrices et spectatrices du drame, vagues nonnes blanches de face, images de la mort de dos, revers devenant avers dans le miroir, dans un univers baroque à l’envers comme l’arbre humain pendant des cintres, où tout est réversible, le vrai et le faux, où la vérité est le plus grand des mensonges. Les vidéos Gilles Papain, celle de Jacques Brissot de la confuse bataille, le magmas glapissant des sorcières, l’amas de corps désarticulés des morbides poupées de Bellmer, comme issu d’un charnier concentrationnaire dont notre temps est prodigue, tissent, entassent un grouillement fantasmagorique grandguignolesque, gore et mandragore maléfique pesant du ciel comme une épée de Damoclès : résidus fatal de la scène sanglante. Dans cette pénombre des consciences rayées par les éclairs obscurs des miroirs pivotants, les costumes somptueux de Daniel Ogier, rouge foncé, aux éclats satinés d’acier et de bronze, semblent les sombres et vains vêtements évanouis d’un funèbres carnaval. Le bliaut, le fourreau de Lady Macbeth est d’un vert acide vénéneux pour la reine venimeuse, déteignant sur d’autres.
Les rideaux de scène projetés de Ronan Barrot sont beaux mais d’une esthétique coloriste tendant vers l’abstrait, où l’on devine, parfois, des ombres goyesques car l’œil, pour bien les percevoir, est trop sollicité par le clair-obscur des citations en anglais, puis en français, de quelques sentences de la pièce : « Ce qui est fait est fait et ne peut être défait » de Lady Macbeth et, de sopn royal et régicide époux : «  [La vie] est un récit conté par un idiot, plein de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien. »

Interprétation
Pas une faiblesse à déplorer dans, ni dans la fosse ni dans ce plateau homogène. Des chœurs très engagés, maîtrisés par Christophe Bernollin, des comparses bien en place, des rôles épisodiques bien choisis, Aurélie Ligerot en dame d’honneur qu’on aimerait réentendre, Antoine Abello, bon soliste et choriste.
Dans cet opéra qui rompt avec la convention de son temps, avec un rôle muet, le roi Duncan, pas d’histoire d’amour entre soprano et ténor, mais pacte haineux de mort entre les deux maléfiques héros, elle soprano dramatique d’agilité, lui baryton Verdi, voix corsées et sombres. À leur noirceur s’ajoute celle, vocale de Banco, la basse géorgienne Mikhail Kolelishvili, profonde et immense voix  dont on craint un peu, au début l’instabilité slave de la ligne mais qui, dans son air avant son assassinat, plein de tendresse angoissée pour son fils et de sombres pressentiments, il est impressionnant dans des graves nourris et un mi aigu pleinfort sans perte de couleur.
Cependant, deux voix claires masculines illuminent la partition, essentiellement au dernier acte, comme un horizon qui s’éclaire dans l’éclair de la douleur pour Macduff dont la femme et les enfants ont été assassinés, interprété avec une vérité et une force touchantes par le ténor russe Roman Shulackoff, et dans le ciel dégagé de Malcolm, qui regagnera le trône d’Écosse de son père, chanté par l’Italien lumineux Giorgio Trucco.
Le couple maudit est formé de deux chanteurs de trempe exceptionnelle eu égard à ce qu’exige d’eux Verdi. Notamment pour sa Lady Macbeth, à laquelle il impose une tessiture infernale du si grave au ré bémol aigu avec un médium corsé, dramatique, et l’obligation de coloratures agiles, notamment dans la scène du banquet. La soprano suédoise Ingela Brimberg n’est certes pas une voix méditerranéenne mais, si la musique de Verdi l’est assurément, son héroïne, écossaise, ne l’est pas et l’on sait que le compositeur était davantage attaché à la crédibilité de ses personnages, à l’émotion du rôle qu’ils dégageaient qu’à la simple beauté de l’émission vocale. En cela, cette grande artiste se tire avec honneur de cette partition terrible, passant avec aisance et puissance du grave aux aigus enchaînés en sauts périlleux (où l’on peut encore voir filmés les ratages sublimes de Callas qui affrontait sans tricher cette tessiture diabolique). Physiquement, elle a de l’allure, une belle figure, un jeu crédible, elle est émouvante même de l’arrogante voracité de sa première apparition en rousse qui sent le roussi, à la dégradation progressive, cheveux courts et noirs, implacable, écharpe et gant rouges du sang versé, puis cette somnambule hagarde regardant ses mains, pitoyable, aux longs cheveux gris : subtile marque du passage du temps, de la chronologie, par le corps de la femme.
À ses côtés, avec une voix sonore, chaude, large, égale sur toute le tessiture, d’une rondeur humaine prête à arrondir tous les angles, le Macbeth de Giovanni Meoni, velléitaire sinon veule, sans avoir la grandeur farouche de sa femme, a la dimension tragique su criminel d’emblée conscient de son crime. Il murmure ses scrupules, ses craintes, de façon très dramatique, avec une vocalité d’une conduite exemplaire tant dans la force brutale que dans la confidence finalement humaine.
À la tête de l’Orchestre et Chœur de l’Opéra de Toulon, son chef et directeur Giuliano Carella, comme chez lui, joue à plein des contrastes et des couleurs de cette partition : des murmures aux flots déchaînés d’une musique expressive, oppressante dans les scènes intimistes, déchaînée dans le bruit et la fureur qui, ici, font sens.
À quelques broutilles près d’un soir de première, une réussite à la hauteur de Shakespeare et Verdi.

Macbeth, de G. Verdi. Livret de Francesco Maria Piave d’après la tragédie de Shakespeare. Opéra de Toulon, 25, 27 et 29 avril, Coproduction de l’Opéra National de Bordeaux et de l’Opéra National de Lorraine. Orchestre et Chœur de l’Opéra de Toulon. Direction musicale : Giuliano Carella. Mise en scène : Jean-Louis Martinoty. Décors : Bernard Arnould. Costumes : Daniel Ogier. Lumières François Thouret.Vidéos : Gilles Papain.
Distribution : Lady Macbeth : Ingela Brimberg ; Macbeth : Giovanni Meoni ; Banco : Mikhail Kolelishvili ; Une dame d’honneur Aurélie Ligerot ; Macduff : Roman Shulackoff ; Malcolm : Giorgio Trucco.

Tours. Grand Théâtre Opéra, le 11 mai 2012. Verdi: Macbeth. Avec Enrico Marrucci, … Choeurs de l’Opéra de Tours, Orchestre symphonique Région Centre Tours. Jean-Yves Ossonce, direction. Gilles Bouillon, mise enscène

“Laide”,”méchante”, avec une voix “âpre”, “voilée”, “sombre”, “diabolique”... Quand Verdi évoque ce que doit être le personnage de Lady Macbeth (fameuse lettre écrite à Paris en novembre 1848 à l’adresse de Salvatore Cammarano, quand la cantatrice trop angélique Mademoiselle Tadolini reprend le rôle), le compositeur insiste sur le caractère théâtral de l’opéra, soulignant dans ce sens les deux scènes capitales dans le déroulement de l’action, le grand duo de Macbeth et de son épouse au II, puis la scène de somnambulisme de Lady Macbeth, qui doivent être jouées et déclamées, en rien chantées… C’est à ce jeu scénique particulier que l’opéra verdien captive depuis don début, s’inscrit idéalement dans l’univers dont il prolonge la couleur fantastique et tragique: le drame shakespearien.

La production tourangelle réussit tout cela, avec une force et une cohérence…
exceptionnelles. Qui en font l’un des meilleurs spectacles vus au Grand théâtre Opéra de Tours. La vision du metteur en scène local, 
Gilles Bouillon (directeur du Centre dramatique régional de Tours) y aide grandement: sans dilution décorative sans surexplication codée lourde mais avec un rare sens de l’efficacité scénique; les solos de Macbeth et de son épouse, ceux périphériques de Banco puis Macduff, les duos hallucinés, les scènes collectives comme le banquet qui ferme le II, avec l’exposition de Duncan mort assassiné… s’imposent en clarté terrible, en expression héroïque, en nuance de l’inéluctable et du sublime tragique; ici chaque option scénique, chaque mouvement des acteurs et du choeur (un choeur magnifiques en chanteurs parfaitement impliqués!) éclairent les nÅ“uds de l’action; en particulier la relation du roi d’Ecosse Macbeth avec les sorcières; de même, l’obsession du roi criminel et usurpateur dévoré par son impuissance foncière: ne pas avoir de fils donc de descendance (ceci nous vaut un tableau fantastique et héroïque où alors qu’il a tué le père : Banco, Macbeth en un délire halluciné voit chacun de ses 5 enfants régner en … souverains légitimes. Tableau fort et puissant qui rétablit avec quel à propos ces ténèbres permanents qui dévorent un Macbeth de plus en plus ébranlé et détruit.


L’impuissance suprême
L’unité et la cohérence visuelles de la production renforcent davantage cette singulière descente aux enfers ; et l’on comprend dès lors toute la justesse de la vision de Gilles Bouillon qui en homme de théâtre, maître de sa vision, défend un point de vue passionnant; quoi de plus insupportable et de plus honteux pour un homme rongé par l’ambition et le pouvoir, – en cela poussé jusqu’à l’extrême par son épouse démoniaque comme il a été dit par Verdi soi-”même,- de ne pas avoir d’enfants? Impuissance suprême et jamais dite explicitement mais qui scelle bel et bien la crise spirituelle d’un homme maudit/foudroyé dans sa destinée.
A l’intelligence de la mise en scène répond la cohérence du plateau vocal, en particulier chez les hommes: grâce à une projection naturelle et fluide, une intonation franche et sans affectation, en cela idéalement proche du texte, le Macbeth d’Enrico Marrucci convainc et captive.
Le baryton italo-américain déploie une aisance scénique assez exceptionnelle; son jeu économe, superbement simple rétablit l’essence du rôle qui est une figure surtout théâtrale, avant d’être vocale: il incarne cette évidence dramatique que Verdi évoque dans ses lettres; le travail de l’acteur est exemplaire; son italien déclamé avec nuances et virilité, est articulé dans de somptueuses couleurs toujours justes et musicales. L’arrogance, la fierté puis les doutes et la folie hullulée : le chanteur éclaire tout ce qu’à de terriblement humain, la figure du roi criminel et maudit, grâce à un style tout en finesse; Jean Teitgen est un Banco puissant et mâle dont l’autorité rend tout leur poids à son air avec son fils ; puis à son apparition comme spectre titillant l’esprit déjà dérangé de Macbeth au banquet du II; puis, quel luxe d’écouter le timbre clair et vaillant de Luca Lombardo (chanteur familier de la scène tourangelle) en Macduff … pour le seul véritable grand air de ténor de tout l’opéra: un air endeuillé (l’époux et le père pleurent leurs proches massacrés par le couple Macbeth), et fougueux appelant et avec quel aplomb le peuple écossais à la révolte!
Les chÅ“urs sont fabuleux, eux aussi en présence et jeu scénique; du reste tous les finaux sont saisissants de vérité et de justesse. Les sorcières s’affirment visuellement ; leur apparition récurrente au début du I puis du III pour activité la machination criminelle des Macbeth, offre des tableaux graphiquement réussis où les couleurs, les costumes, dans cette boite fermée et sombre citent l’enfermement, l’inéluctable, la course à l’abîme … La rouille qui ronge tout le décor dit aussi cette dégradation générale (très belle réalisation de la décoratrice Nathalie Holt… qui n’en est pas a son premier travail avec Gilles Bouillon). Reste la Lady Macbeth de Jana Dolezilkova: si la voix n’a ni la puissance imprécatrice du rôle ni le soutien dans les aigus, le chant s’accorde en fusion chambriste, avec son partenaire, avec l’orchestre: son médium est souple, riche, onctueux; son air de somnambulisme est stylistiquement irréprochable, vocalement tendu et habité; il offre avec le Macbeth d’Enrico Marrucci, un portrait bouleversant de barbarie coupable et finalement bouleversante

Dans la fosse, Jean-Yves Ossonce montre une passion verdienne exemplaire, sachant enflammer les chÅ“urs comme ciseler en couleurs chambristes chaque scène où le couple Macbeth exprime la passion sanguinaire, l’ambition politique, la solitude crépusculaire qui les rongent peu à peu. Les nuances défendues par la direction respectent idéalement ce théâtre millimétré où chaque accent, chaque inflexion restituée produit un miracle de dramatisme musical.

 

Tours. Grand Théâtre Opéra, le 11 mai 2012. Verdi: Macbeth, version 1865. Avec Enrico Marrucci, … Choeurs de l’Opéra de Tours, Orchestre symphonique Région Centre Tours. Jean-Yves Ossonce, direction. Gilles Bouillon, mise en scène. Illustration: Macbeth et Lady Macbeth: Enrico Marrucci, Jana Dolezilkova © F.Berthon.

vidéo

 

 

En mai 2012, pour 3 dates, l’Opéra de Tours et Jean-Yves Ossonce, son directeur, présente un nouveau Macbeth, d’autant plus prometteur qu’il sollicite la vision du metteur en scène Gilles Bouillon… Production événement: 3 dates incontournables, les 11, 13 et 15 mai 2012.