jeudi 15 octobre 2026

CRITIQUE CD événement. Andrè SCHUEN : Lieder de MAHLER (Fahrenden Gesellen, Rückert,Kindertotenlieder / Daniel Heide, piano (1 cd DG / CAvi-music, 2024)

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Enregistré au Markus Sittikus Hall à Hohenems, site bien connu du Schubertiade Festival, en avril 2024, ce cycle qui vaut récital, souligne les affinités indiscutables du baryton italien Andrè SCHUEN avec les textes graves et tendres de Mahler. Le chanteur, actuel vedette célébrée (à juste litre) du label DG Deutsche Grammophon (qui a gravé ses lieder de Schubert), est d’autant plus convaincant qu’il est accompagné par le pianiste Daniel Heide dont la carrure et l’engagement millimétré renforcent l’impact émotionnel et poétique de chaque lied. Au final, les 3 cycles choisis composent un résumé saisissant de la lyre à la fois tragique et rêveuse mahlérienne : d’abord les 4 lieder « Eines fahrenden gesellen » de 1884-1885 ; les 5 lieder d’après Friedrich Rückert de 1902 : enfin, sommet de la douleur, les 5 Kinder totenlieder d’après le même Rückert (1904).

 

 

 

Les deux complices ont abordé maintes fois la langue âpre, mordante, crépusculaire ou éperdue des lieder de Mahler, sans jamais fermer l’interprétation ni la réduire d’aucune façon : la suggestion et la subtilité étant leur idiome partagé. Le mélomane dispose dans ce cd unique d’une approche particulièrement aboutie du lied mahlérien. La version chant / piano de chacun des 3 cycles éclaire le texte d’une intensité intimiste que la version orchestrale ne réalise pas du fait des effectifs. Plus proche du verbe enchanteur ou déchirant, la voix d’autant plus directe qu’elle est juste et ciselée dans le cas de Schuen, offre une exploration psychologique spécifiquement franche, riche : les nuances, les accents concertés entre les deux interprètes opérant dans une compréhension intérieure qui s’avère exceptionnellement éloquente.

Contemporaine des premières esquisses de sa Symphonie 1 « Titan », celle qui caresse les étoiles et le cosmos, la composition des lieder Eines fahrenden Gesellen (1885) fixe le thème « wagnérien » du solitaire errant, voyageur maudit, perdu dans l’infini du monde… ;

Les premiers lieder de Mahler où le compositeur mêle avec sa pâte si personnelle naïveté, parodie, douleur, et pourtant espérance sont ici superbement articulés dans le sens d’une errance amoureuse (Mahler, alors chef en second à Kassel, sort essoré de sa rencontre avec la jeune cantatrice Johanna Richter dans l’hiver 1884 pour laquelle il écrit un poème utilisant pour la première fois l’expression « fahrenden gesellen » / « compagnon de voyage »). Andrè Schuen exprime l’envoûtement de la quête, un questionnement sans fin, ce poison de l’incertitude qui submerge l’impuissance du solitaire (auquel est refusé l’amour de celle qui est adorée).

Le cycle ouvre ce somptueux récital entre épure et intensité. Diseur né, adepte d’un chant économe sans aucun artifice, sauf celui d’un dépouillement volubile, Andrè Schuen excelle dans l’expression des champs expressifs contrastés : de la langueur blessée (1), à l’espoir (2) , de l’extase enchantée, dramatique et plus âpre du 3, sans omettre le chant éperdu, tragique et sombre du 4, chant le plus investi, recueilli, donc le plus emblématique de cette épure où enflent et se contractent lamentation et ampleur du souffle : triomphe ainsi le duo du chanteur et du pianiste, leur accord complice murmuré jubilatoire, leur somptueuse rondeur sonore, enivrée et empoisonnée, avec le changement de tonalité pus heureuse, où l’angoisse cède enfin à l’enchantement et à l’expérience du rêve (« Auf der Straße steht Mal im shlaf gerhut / Sur la route »)…

 

Même indiscutable profondeur dans les Rückert, et dans les Kinder totenlieder, sommet de douleur sublimée qui s’exprime de manière inédite dans le choix des harmonies si spécifiques, mêlant amertume, désespoir, mais aussi prière et renoncement. Des 5 lieder, distinguons le n°4 (8) «  Um Mitternacht », proclamation à pleine voix – déclaration lumineuse et triomphale, puis enfin, dernière marche émotionnelle, le n°5 « Ich bin der welt… »,(9) qui est sous la forme d’une prière enchantée, l’indice de l’acceptation finale (et aussi comme un adieu au monde).
Enfin les 5 Kinder totenlieder / Chant des enfants morts, fixent l’indicible deuil des parents dont Rückert et Mahler eux-mêmes, foudroyés par le parte de leur enfant.
La dignité au cœur de la douleur (10) ; ce torrent dévastateur et cette lave insidieuse et amère qui projettent l’âme au bord du gouffre (14 / n°5 « In diesem Wetter / Braus… »), ponctués d’ assauts incontrôlés, d’implacable dénuement, ces visions infernales, … proposent l’expression de l’inéluctable, où après les meurtrissures s’annonce et se déploient l’apaisement, la paix recouvrée. La ductilité nuancée produite par les deux interpètes fait tout le miel et la profondeur de leur approche : approche dépouillée et économe (11) ; enlacement superlatif des deux voix fusionnés, extatiques, compulsionnelles (12) ; souplesse et onctuosité du piano comme enivré, spécialement dans le 13 (n°4 « Oft denk’ich… »).

Il fallait bien comme un baume et l’indice d’une grâce enfin accordée, le miracle de l’ »Urlicht » (1892), prière inespérée et sublime sur le thème de la lumière originelle (et qui fait l’accomplissement de la spectaculaire symphonie n°2 « Résurrection »). Récital de deux immenses diseurs. Magistral. CLIC de CLASSIQUENEWS automne 2026

 

 

 

vidéo

Andrè Schuen, baryton / Daniel Heide, piano – Gustav Mahler : « Lieder eines fahrenden Gesellen », 1885) : « Ging heut’ morgen übers Feld »

PLUS D’INFOS sur le site de Deutsche Grammophon : https://www.deutschegrammophon.com/en/catalogue/products/mahler-lieder-andre-schuen-daniel-heide-14555?utm_source=multiple+sources&utm_medium=multiple+mediums&utm_campaign=Schuen+Heide+-+generic

 

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