mercredi 17 avril 2024

CRITIQUE, opéra. MARSEILLE, Opéra municipal, le 10 octobre 2023. MEYERBEER : L’Africaine. K. Deshayes, F. Laconi, J. Boutillier, H. Carpentier… C. Roubaud / N. Abbassi.

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique et à l’opéra - et notamment avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.

Alors que l’on avait quitté, en juin dernier, l’Opéra de Marseille avec le chef d’oeuvre de Giacomo Meyerbeer que sont Les Huguenots, c’est avec l’ultime ouvrage lyrique du maître allemand que Maurice Xiberras a souhaité inaugurer sa saison 23/24 (sur laquelle il nous a fait de nombreuses confidences en interview) : L’Africaine” (1865). 

 

 

Commençons par le principal point négatif de la soirée, les nombreuses coupures effectuées par Roberto Rizzi-Brignoli (tout ça pour, au final, jeter l’éponge et tendre la baguette à son collègue égyptien Nader Abbassi…), réduisant une partition d’une durée de plus de 4h de musique… à moins de 3h ici – ce qui ne rend pas justice à ses nombreux mérites, en gommant une bonne partie de ses aspects novateurs (même si, soyons francs, l’ouvrage ne se hisse pas au même niveau de splendeur que Les Huguenots ou Le Prophète…). Cette grosse heure manquante, en plus de déséquilibrer l’œuvre, retire beaucoup de son intérêt à l’entreprise de réhabilitation d’une partition aussi rare que mal aimée. Et si les coupures sont ici trop nombreuses pour les nommer toutes, citons par exemple celles pratiquées dans le long Prélude orchestral du III, ou encore, au V, le second air d’Inès et la dernière intervention de Vasco de Gama. 

Et puis comment ne pas regretter aussi le côté “spartiate” de cette production confiée à Charles Roubaud, qui souffre du même “mal” que Les Huguenots réglés par Louis Désiré in loco en juin dernier, c’est à dire un manque de faste qu’appelle pourtant tout ouvrage se référant au style “Grand Opéra français”, genre auquel se rattache les trois ouvrages meyerbeeriens précités, et dont L’Africaine est l’un des fleurons. Certes, de magnifiques images vidéos (signées par Camille Lebourges) sont ici offertes à la rétine des spectateurs (en se substituant à l’indigente scénographie d’Emmanuelle Favre…), et la scène de l’orage qui clôt le troisième acte ou la dernière image du spectacle – avec ses corolles de fleurs qui s’agrandissent pour emplir tout l’espace de l’écran géant placé en fond de scène – font certes leur petit effet. Mais le bât blesse également dans la direction d’acteurs effectuée ici a minima par Charles Roubaud, qui s’est visiblement peu intéressé à la psychologie, aussi fruste soit-elle, des divers protagonistes. Ils restent ici des marionnettes aux réactions prévisibles, mais non motivées par un travail en profondeur sur leur comportement. 

 

Par bonheur, hors un emploi (Cyril Rovery, Grand-Prêtre de Brahma à la ligne de chant chaotique et aux aigus pénibles, violemment sanctionné par des huées au moment des saluts), la distribution réunie sur le Vieux-Port soulève l’enthousiasme. Après avoir illuminé le rôle de Valentine ici-même en juin, Karine Deshayes (qui nous a accordé une interview à l’occasion de cette prise de rôle) prouve à nouveau – avec le rôle de Sélika – qu’elle n’a pas de rivale aujourd’hui dans ce répertoire lié à jamais à Cornélie Falcon (bien que décédée à la création de ce dernier opus meyerbeerien), possédant les mêmes atouts que son illustre consoeur, à commencer par un phénoménal ambitus vocal, d’un grave sonore à un extrême aigu puissamment projeté et longuement tenu – venant ainsi sans le moindre encombre à bout d’un des rôles parmi les plus redoutables du répertoire. Sa cavatine du II, “Sur mes genoux”, est emplie de sensualité, d’abandon langoureux, avec des accents voluptueux, tandis que son air final “Je vois la mer immense”, scène à mi-chemin entre les adieux de Didon et la mort de Mélisande, lui permet de révéler son tempérament dramatique hors-normes, qui mérite que l’on parle de “La” Deshayes… comme on disait “La” Caballé !

Face à elle, Florian Laconi ne démérite absolument pas, le rôle de Vasco de Gama s’avérant idéal pour mettre en valeur les qualités vocales actuelles du ténor messin : l’éclat et même la flamboyance d’un timbre pourtant par essence peu flatteur, la longueur du souffle, l’élargissement de l’émission dans l’aigu sont autant d’atouts que le chanteur use avec adresse pour peindre le caractère finalement aussi égoïste que méprisable du héros portugais, qui fait ici passer la recherche de la gloire bien avant la fidélité à la parole donnée.

 

 

Autre bonne surprise, la soprano Hélène Carpentier – dont l’ardente Electre dans Idoménée de Campra à Lille il y a deux ans nous avait impressionnés – campe une parfaite Inès, avec son timbre lumineux et pur, qui traduit idéalement le caractère virginal de l’héroïne. Quel crève-coeur, dés lors, qu’on lui ait supprimé son second air au début du V, “Fleurs nouvelles, arbres nouveaux” ! Autre bonheur de la soirée, le Nélusko de Jérôme Boutillier qui possède l’exacte vocalité de son personnage, écrit sur mesure pour le célèbre baryton Jean-Baptiste Faure, interprète verdien par excellence – et l’on sait quel exceptionnel Posa a été Jérôme Boutillier, sur cette même scène, la saison dernière. Son magnifique phrasé rend justice, notamment dans son morceau de bravoure “Adamastor, roi des ondes profondes“, à un rôle encore inscrit aux règles du premier romantisme. Enfin, les nombreux comprimari (hors donc Rovery) remplissent tous dignement leur tâche, ainsi de Patrick Bolleire en Don Pedro, Christophe Berry en Don Alvaro ou encore François Lis en Don Diego, et avec une mention spéciale pour la basse Jean-Vincent Blot qui campe un impressionnant Grand Inquisiteur. 

 

En fosse, le chef égyptien Nader Abbassi, malgré des tempi parfois un peu lents, dirige avec beaucoup de scrupule la partition de Meyerbeer, mais aussi parfois une vraie richesse de nuances (comme dans l’envoûtant Prélude du III), tandis que les chanteurs sont efficacement soutenus. De leur côté, les Chœurs de l’Opéra de Marseille – préparés ici par Christophe Talmont (suite au départ d’Emmanuel Trenque pour La Monnaie de Bruxelles) – trébuchent parfois sur les nombreux ensembles qui leur sont dévolus, mais dans lesquels, il faut bien avouer, le compositeur accumule les difficultés techniques, autant que les attaques à découvert. 

 

Bien que clairsemé, en cette soirée de dernière, le public ne fait pas moins un triomphe aux artistes au moment des saluts, Karine Deshayes recevant notamment un surcroît de vivats mérités pour son incandescente Sélika !

 

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CRITIQUE, opéra. MARSEILLE, Opéra municipal, le 10 octobre 2023. MEYERBEER : L’Africaine. K. Deshayes, F. Laconi, J. Boutillier, H. Carpentier… C. Roubaud / N. Abbassi. Photos © Christian Dresse 

 

VIDEO : Trailer de « L’Africaine » de Giacomo Meyebeer à l’Opéra de Marseille

 

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