Compte rendu : Paris. Salle Pleyel, le 14 mai 2013. Haendel : Agrippina. Alex Penda, Sunhae Im, Bejun Mehta… René Jacobs, direction.

haendelRené Jacobs est de retour à la Salle Pleyel après son glorieux Trionfo de février dernier. Il dirige ce soir l’Akademie für Alte Musik Berlin pour une version de concert d’Agrippina de Haendel. La distribution de choc compte le contre-ténor Bejun Mehta dans le rôle d’Ottone et les sopranos Alex Penda et Sunhae Im, incarnant respectivement Agrippina et Poppea. Agrippina de Haendel est une œuvre caractéristique. Crée en 1709 à Venise, il est le seul opéra de Haendel à avoir un livret original. Il est écrit par le commandeur de la musique et propriétaire du théâtre où il sera crée, le cardinal Vincenzo Grimani. Le récit profondément amoral dépasse la tradition classique de l’opera seria théorisée par Metastasio et Zeno. C’est une comédie douce-amère plus proche du théâtre vénitien. Un autre trait particulier est l’abondance d’airs (plus de 30!) et le traitement parodique et allégorique des très nombreux morceaux empruntés. La profondeur et les complexités derrière la fructueuse collaboration entre le compositeur et le librettiste sont évidentes sur le plan musical ; René Jacobs donne de claires explications musicologiques dans le riche livret reproduit ce soir et qui vaut le programme de la soirée.

 

 

La baguette magique de René Jacobs

 

Comme d’habitude la direction de René Jacobs instaure une mise en espace des chanteurs (et même des trompettes!). Le chef exploite au maximum tout le potentiel expressif de l’orchestre. Les musiciens de l’Akademie für Alte musique sont clairement investis et leur jeu est tout à fait maestoso. Sous la baguette stricte de Jacobs, ils s’expriment avec maestria ; tranchants et touchants dans le seul récitatif accompagné, d’une vivacité rafraîchissante lors des chœurs, parfois agités, parfois brillants, toujours plaisants. Le continuo particulièrement réussi. La cohésion et la complicité de l’ensemble est à saluer. Il s’accorde tranquillement, mais avec personnalité, aux chanteurs, véritables protagonistes de l’œuvre de Haendel.

Dans ce sens, René Jacobs réunit un plateau remarquable, presqu’identique à la distribution de son enregistrement studio. Tous sont complètement engagés, jusqu’au plus secondaire des rôles ; ils orbitent autour d’Alex Penda dans le rôle-titre, Sunhae Im en Poppea et Bejun Mehta en Ottone. Les sopranos aux caractères contrastants chantent exactement la même quantité de musique ; elles ont les morceaux les plus redoutables et virtuoses.

Une Agrippina pas comme les autres…

Alex Penda est une Agrippina incroyable. Son personnage complexe souvent détestable, prend vie dans son interprétation qui bouleverse. Sa présence sur scène est imposante et son excellent jeu d’actrice rehausse l’attrait de sa prestation. La cantatrice réussit à se démarquer de l’orchestre dans les airs dansants, maîtrise parfaitement une ligne vocale très tendue, a une agilité et une dynamique impressionnantes. Saluons en particulier l’aria di lamento au 2e acte « Pensieri », monologue dramatique et véritable tour de force pour la soprano qui fait preuve d’un souffle incroyable, d’une expression à la fois héroïque et tourmentée.

Sunhae Im incarne le rôle de Poppea. Seule revenante du Trionfo de février dernier, c’est la chanteuse fétiche de Jacobs, avec raisons. Si son rôle est moins complexe dramatiquement que celui d’Agrippina, il est plus virtuose et démonstratif. Sunhae Im est tellement investie et ravissante dans le personnage qu’il nous est impossible de ne pas être complètement séduits ni de sympathiser avec Poppea, même s’il s’agît en vérité d’une femme dangereuse et voluptueuse. Dès son air d’entrée, « Vaghe perle, eletti fiori » elle impressionne par sa large tessiture et ses dons respiratoires. Dans tous ses morceaux qui suivent, la soprano est l’incarnation d’une virtuosité pétillante et savoureuse. Elle est coquette, charmante, éblouissante, et ce pendant qu’elle visite la stratosphère avec ses vocalises et arpèges balsamiques. Son aria di furore à la fin du premier acte « Se giunge un dispetto » est sans doute un sommet de virtuosité de l’œuvre. Dans un style concertant, Sunhae Im démontre le contrôle exquis et la longueur surprenante de son souffle : la performance est inoubliable.

Le contre-ténor Bejun Behta est Ottone, le plus élégiaque et sympathique des personnages. Son chant, d’une beauté veloutée confirme sa prestance. Il paraît habité par son rôle et le représente ainsi avec une sincérité et un investissement émotionnel très touchant. Il chante le seul récitatif accompagné pathétique et saisissant à l’extrême, et puis son aria di lamento « Voi che udite il moi lamento », d’une beauté douloureuse et angoissante.
Le rôle de Nerone est assuré par la mezzo-soprano Jennifer Rivera. Si elle fait preuve d’agilité, son Nerone reste fatigué. Sa performance va crescendo et notamment vers la fin de la présentation nous la trouvons plus gaiement impliquée. Marcos Fink dans le rôle de Claudio est, lui, très engagé depuis son entrée. Excellent comédien, il fait preuve aussi d’une voix puissante, à la belle couleur. Il a une tessiture ample comme sa voix et passe facilement, de la séduction au ridicule comme le requiert son personnage. Son air du 2e acte « Cade il mondo » est impressionnant par la virtuosité comme par la caractérisation.

Les rôles secondaires, requérant moins de virtuosité interprétative, sont pourtant chantés avec brio. Christian Senn est un Pallante à la voix puissante qui se projette très bien dans la salle. Il gère aisément le canto di sbalzo difficile qu’exige son rôle. Dominique Visse est, quant à lui, un Narciso agile, avec des dons de comédien toujours irrésistibles. Le jeune baryton Gyula Orendt dans le rôle de Lesbo ne chante qu’une ariette mais nous le trouvons prometteur, sa performance étant plein d’esprit et sa voix virile.

Nous sortons de la Salle Pleyel émerveillés par le travail de René Jacobs. Portés par l’énergie du maestro, les musiciens de l’Akademie für Alte Musik Berlin comme les chanteurs mettent leurs talents au service de l’art lyrique pour notre plus grand bonheur. Ils montrent ensemble comment l’opéra de Haendel, créé il y a plus de 300 ans est toujours d’actualité. Superbe réussite collective.

Paris. Salle Pleyel, le 14 mai 2013. Agrippina, dramma per musica de Georg Friedrich Haendel (version de concert). Alex Penda, Sunhae Im, Bejun Mehta… Akademie für Alte Musik Berlin. René Jacobs, direction.

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