vendredi 9 octobre 2026

CRITIQUE, opéra. LAUSANNE, Opéra de Lausanne, le 4 octobre 2026. GOUNOD : Mireille. V. Santoni, T. Bettinger, G. Chauvet… Bruno Ravella / Jean-Marie ZETOUNI

A lire aussi
Praskova Praskovaa
Praskova Praskovaa
Journaliste culture, spécialisée en musique classique, opéra, et parfois théâtre. Indépendante sur différents Webzines depuis 2007, en partenariat avec le Blog du Monde, France Culture, Radio France etc. Après une carrière d’artiste lyrique, de metteuse en scène, et de direction musicale, je travaille en parallèle comme professeur de chant donnant à ma vision du spectacle vivant celle de l’acteur et du spectateur. Dans cette optique, il est de mon devoir de soutenir le milieu musical actuel, car il puise sa légitimité dans le soutien de ses pairs, d’où mon engagement d’écriture. Encenser, défendre ou accuser la création artistique. Malgré cela, l’artiste n’est pas là pour plaire, ni pour être flatté. Il est là pour créer. A preuve, le rêve universel perdure et, de toute évidence, un théâtre aussi grand soit-il, ne contient pas les songes qui le dépassent… Site bilingue : www.praskovaa.com
image_pdfTélécharger (.pdf)

« La belle eut envie d’un joli panier ». C’est avec audace, dans une atmosphère douce d’été indien, que l’Opéra de Lausanne accueille pour son début de saison, Mireille, le drame lyrique en cinq actes de Charles Gounod, adapté du livret de Michel Carré. Longtemps au box-office de la Salle Favart, peu joué de nos jours, cette tragédie pastorale pittoresque tirée du poème épique provençal de Frédéric Mistral, Mireio, nous invite à un voyage solaire sur les terres de Camargue.

 

Créé en 1864, ce bijou poétique a subi nombre de coupures jusqu’en 1939, date d’une première version restaurée d’Henri Büsser ayant fait autorité jusqu’en 1880. Depuis, la découverte tardive des passages orchestraux originaux de la Scène de la Crau et du final, a permis de reconstituer l’œuvre intégrale de Gounod. Proposée ici par le chef québécois Jean Marie Zeitouni, cette partition dont la musique a gardé toute sa saveur, offre pourtant des enjeux divers à ne pas négliger : contexte folklorique marqué, nature du texte en vers suranné, solistes disposés au français et au style franc et naturel de la prosodie, longueur excessive, rôle-titre écrasant à pourvoir.

 

 

C’est dans cette approche d’adaptation et de modernité que Bruno Ravella (Metteur en scène) et Barbara Limburg (Décoratrice), ont repensé l’œuvre afin de ne pas basculer dans le trop conventionnel, ou le cliché régional. Chaque tableau est présenté ici, dans une scénographie épurée et puissante, comportant un décor imposant d’osier tressé qui dynamise l’espace et happe le public. Dès l’ouverture du rideau, cet impact visuel symbolique en amont du drame, nous percute tel un sort inéluctable : dans une impression de chaleur intense et visionnaire, Mireille se tient seule sous un grand soleil d’épis d’or. Cette mise en valeur immédiate d’un climat, d’une région et du métier de vannier affilié au personnage de Vincent (le vannier), s’expose ici en manifeste d’une tradition ancestrale à caractère écologique, voire plus contemporaine et publicitaire, par l’emploi des symboles visuels marquants de ce territoire singulier : taureau, panier, porche d’église, gerbes de blé, couronne d’épis, épouvantail, guirlande de pompons colorés de féria etc. Les costumes simples du terroir arlésien, chapeau de paille inclus, confirment au gré des lumières ce climat méditerranéen dans cette mise en abîme vibrante aux Reflets de Provence. A ce propos, alors que les décors et costumes ont été fabriqués dans les ateliers de l’Opéra de Lausanne, la mise en œuvre globale du projet en collaboration avec le Palazzetto Bru Zane, est en coproduction avec l’Opéra de Marseille. Ceci expliquant cela, puisque cette œuvre du cru y fera halte du 22 avril au 2 mai 2027 pour un public d’aficionados.

 

 

Pour cette première, l’ouverture flamboyante de l’excellent Orchestre de Chambre Lausanne galvanisé par la baguette enjouée et convaincante de Jean-Marie Zeitouni, a donné vie à la fête des moissons. Intimant une ardeur communicative au chœur des Magnanarelles et au déroulement de l’action, Il a déployé une énergie réjouissante sur la partition. Optant pour une rythmique entraînante et flexible des différents thèmes d’intonation traditionnelle (Farandole. Valse-ariette, Marche, etc.), il a également entretenu le flux musical coloré et exotique du compositeur, en obtenant des pupitres un panel de couleurs scintillantes, chaudes veloutées, notamment aux archets dans les ombres bleutées chatoyantes du Val d’enfer. Attentif aux solistes, il a élevé son art de direction à une symbiose musicale en cherchant à honorer l’œuvre et la performance des artistes dans un soutien optimal.

 

 

Écrit pour un lyrique léger, le rôle titanesque de Mireille est assez proche d’un emploi pour jeune dramatique : une constante chez Gounod avec cette même ambivalence vocale pour le rôle de Marguerite dans Faust. La soprano corse Vannina Santoni, artiste confirmée et solaire qui incarne le rôle-titre pour la première fois, connaît parfaitement les écueils de cet ouvrage dont elle parle en avant-scène : telle une marche vocale physique épuisante des Saintes Maries, jusqu’au redoutable air de la Crau, qu’elle qualifie de climax. Hormis sa vaillance et la détermination de sa prestation, son allure frêle, distille un charme particulier et une grâce avérée à son personnage. Très à l’aise dans les passages calmes et aériens, elle surfe sur une palette de couleurs vocales subtiles, agrémentée de sons filés, pleins ou déliés et de pianissimi divins qui la rendent parfaitement crédible et émouvante. Néanmoins, sa diction pourvue d’un legato italianisant un peu trop couvert dans le médium, alourdit la prosodie de la première partie de ses deux airs. Cette couleur enveloppée, plus dramatique, est un piège vocal : il ralentit son débit et l’épuise jusqu’à appesantir la projection de ses aigus, arrachés à la ligne dans un élan tragique. Seuls accros inquiétants de ce cataclysme vocal ! C’est d’ailleurs dans la scène finale, transfigurée par son jeu, qu’elle semble le plus à l’aise et inspirée, en adoptant une position vocale translucide, beaucoup plus haute. Titubant sous l’astre solaire, elle se révèle alors grande tragédienne. A propos de Vincent, son amoureux, Thomas Bettinger, on regrette un peu le choix de ce ténor lyrique dans cette distribution. Placé ici dans une tessiture trop élevée, il peine à stabiliser son émission. Ses attaques sont brusques et instables, ce qui ne favorise en rien, ni son duo avec Mireille « O Magali ma bien aimée », ni vraiment la rondeur mélancolique de son air « Ange du paradis… ». Seules les lignes plus dramatiques lui permettent de libérer l’ampleur de sa vraie nature, retrouvant alors une homogénéité qui lui est propre.

 

 

Trois autres solistes font dans ce répertoire français des merveilles. Jean-Kristof Bouton (Ourrias) est un baryton franco-canadien au timbre lumineux. Son allure virile convient parfaitement à ce bouvier de Camargue à l’aiguillon prétentieux dont le premier air « Si les filles d’Arles sont belles » est chanté avec suffisance et aplomb dans un timbre rond, puissant presque menaçant. Plus loin, lors de sa malédiction « Tu veux donc que ma main te ploie », il affiche sa couardise dans un mixte d’intentions vocales allant de la morgue à l’effroi. Sa jalousie maladive accentue le pathétisme de son destin misérable, qui l’engloutit dans les gerbes mouvantes du marais de l’enfer. Matthieu Lécroart (Ramon) baryton-basse, est le père type d’un clan camarguais. Implacable, un rien misogyne, il est pourvu d’une diction sans failles qui rehausse ses sermons. Cet artiste convainc aussi par la richesse de sa musicalité et la beauté pleine de son chant. Malgré son air frustre et ce rôle ingrat de moralisme pesant, il reste une figure attachante de cette distribution. Géraldine Chauvet (Taven) campe une bonne sorcière, magnétique et sage. Son timbre ambré se pare d’une diction exemplaire qui donne du relief à son discours. Son duo avec Mireille d’une expressivité allègre « Voici la saison mignonne », est un des coups de cœur de cette soirée pleine d’élégance. A ce propos, je repense à un des moments suspendus de perfection auditive, lorsque le timbre cristallin de Maxence Billiemaz, a produit, par l’émission pure sans effets de son chant de berger, un élan de grâce, également ressenti au timbre ravissant d’une jeune choriste Lily Blanchard effectuant avec spontanéité, ce soir-là, le rôle de Clémence au pied levé. 

Bien que certains dialogues de cet ouvrage fassent sourire par leur parfum de lavande désuet, la musique de Gounod et l’atmosphère prenante du drame focalisent notre écoute sur un parcours initiatique captivant. J’y vois de la part de Gounod un élan avant-gardiste à conquérir. Son emprunt exagéré aux dogmes, bigotisme et autres superstitions est la marque d’un rebelle. Celle, d’un influenceur du XIX siècle guidant et éveillant un public d’opéra parisien pétrit d’éducation bourgeoise, grâce à une héroïne féministe en jupon, bravant les convenances.

C’est aussi, pour l’époque et pour un livret d’opéra, une vitrine étonnante et poétique de la Camargue. Ici et là, à l’aube des moissons, les champs d’or dans la moiteur incandescente de juillet, la vie des abeilles dans une lumière crue sans arbres, les éclats de mercure des marais, et plus loin, le désert de feu où rampent les griffes de sorcières, la terre sèche et salée qui exhale. « Et là-bas, là-bas, dans l’azur transparent des cieux, la terre promise, l’église des Saintes, le porche du Saint-Lieu ».

 

 

_______________________________________
CRITIQUE, opéra. LAUSANNE, Opéra de Lausanne, le 4 octobre 2026. GOUNOD : Mireille. V. Santoni, T. Bettinger, G. Chauvet… Bruno Ravella / Jean-Marie ZETOUNI. Crédit photographique (c) Carole Parodi

 

 

image_pdfTélécharger (.pdf)
Derniers articles

CRITIQUE, opéra. OPÉRA DE RENNES, le 7 octobre 2026. MASSENET : Werther. Julien Behr, Lucie Peyramaure… Orchestre National de Bretagne, Chloé Durfresne / Ted...

La plus grande réussite de cette production de Werther de Jules Massenet est sa conception éminemment théâtrale qui rappelle...

Découvrez d'autres articles similaires

- Espace publicitaire -spot_img