Compte-rendu : Orange. Les Chorégies, le 12 juillet 2013. Wagner, Le Vaisseau Fantôme. Direction : Mikko Frank, Orchestre Philharmonique Radio France,Chœurs des Opéras de région ; mise en scène, Charles Roubaud.

mikko frank dirigeantVerdi, Puccini, sempre tutti ! Mais les Chorégies d’Orange placent aussi d’autres compositeurs sous le Mur : ainsi, en 2013 (200e anniversaire, happy birthday to you, Richard !), retour de Wagner. Le Vaisseau Fantôme est présenté dans une mise en scène classique, une très belle direction d’orchestre, servi par l’ interprétation vocale de solistes inspirés. 

 

Un slow sur le Pont d’Avignon

 

Il y a des moments de stabilité en Moyenne Vallée du Rhône : après quelques jours d’orages crépusculaires, le temps s’est remis au beau calme, certes désaccord avec le Sturm und Drang wagnérien du Vaisseau mais baume sur le cœur inquiet des Chorégies auxquelles foudre, pluie et trop grand vent (plutôt le mistral, ici) donnent des palpitations. Non, un vrai soir d’été, tiède mis non encore brûlant comme dans les canicules : Richard, en 1838, eût traversé le Skagerrak comme on danserait un slow sur le Pont d’Avignon, mais sans songer au Mal de Frénésie que les éléments vous font parfois contracter pour votre inspiration, et donc votre bien-malgré-vous, corps qui se révulse et âme qui se ravit. En 2013, deux cents ans après les premiers vagissements de Siegfried-Parsifal W., voici donc une version atmosphériquement détendue du Vaisseau, en ouverture d’un Festival d’Opéra qui sacrifie aux deux anniversariés, W.(en juillet) et V(E.R.D.I, en août)…

La ruine des Empires ?

Et d’ailleurs, sur scène et sous le Mur, rien n’incite à cette démesure que les Grecs nommaient non sans effroi Ubris, si ce n’est – mais bien placée aux deux-tiers du curseur horizontal – une proue de navire fracassé que les éclairages feront promontoire ou tête de mort, trophée « à l’envers » en ce Palais de Théâtre augustéen, préfigurant peut-être la ruine des Empires… Pas d’autre encombrement par gros objets entassés en vide-grenier qui souvent font parcours du combattant pour les groupes choraux ou même les solistes acteurs-chanteurs. Et un simple lancer d’énormes câbles à fracas sonore depuis la paroi gauche quand la dramaturgie l’exige pour le navire de Daland et ses matelots. Cette décantation sinon ce minimalisme sont de bon augure pour l’écoute d’une Ouverture que le Maître a voulue d’ancienne et nouvelle facture à la fois, et où en traditionnelle logique constructrice surgissent des thèmes – pas encore leitmotive savamment imbriqués dans la totalité – qui s’érigent d’abord en symphonie captivante et lisible à la fois.

Un grand chef finlandais

Cette « stereo » demeure souvent cosa mentale, ou au contraire transition avant « les choses sérieuses », on veut dire dans ce genre de lieu du culte lyrique les épisodes vocaux. Or le public est ici saisi par la qualité de ce prologue instrumental, l’écoute dans un silence religieux – 8.000 personnes, cela « s’entend » ! -, puis l’applaudit fortement, captivé par la qualité des interprètes. Et comme il a raison ! Le Philharmonique de Radio-France y est – et sera superbe, tout au long d’une représentation qui, d’une seule haleine (et donc en limitant les « hurrah ! » en fin d’airs ou d’ensembles) conduira vers son épilogue transcendantal. Car tout dans ce Vaisseau est « embarqué » par le chef finlandais Mikko Frank – déjà ici dans Puccini, en 2010 ; en 205, il sera le Patron du « Philhar de R.F. »-, inspiré, chercheur aussi de la syntaxe et du vocabulaire jeune-wagnérien. Certes un analyste de haut talent, mais surtout le porteur d’une synthèse qui s’étendra au « plateau » si vaste et dispersant quand on a tendance à « laisser aller », et fait du tout une dramaturgie musicalement fascinante. M.Frank ne sacrifie nullement le détail instrumental, il le sublime (ah : ce hautbois, seconde voix de Senta !), et en amoureux des sonorités, exalte par avance en Wagner un mélodiste de timbres, et fait du farouche Allemand un frère d’armes esthétique du Français « révolutionnaire » Berlioz, dans le combat contre la platitude des Philistins de toutes nationalités européennes.

Le respect de la musique

Il n’a donc plus qu’ « à laisser se gonfler les voiles » de l’opéra maritime, pourvu, bien sûr, qu’il ne soit pas contrarié ou contraint par une mise en scène trop débordante. Mais Charles Roubaud, « institutionnel » d’Orange, est bien trop courtois pour infliger des divagations hors normes : avec lui, qui ne risque certes pas la mise en examen pour délit de subversion esthétique, le travail solide est constamment visible ou sous-jacent, sans éparpillement dans les élucubrations ou même trop de rêverie « destructrice ». Il y a là aussi un respect des interprètes – chef, « collaborateurs scénographiques », orchestre, et surtout solistes vocaux mis devant leur dialogue et leur dramaturgie de solitaires dans l’âme – qui concourt à la saisie de l’ensemble – mouvements de foule bien chorégraphiés pour la rudesse des « damnés de la mer » et du navire – et à ses pouvoirs de « réalisme », fût-il de nature fantastique, donc ambiguë. Scénographie (Emmanuelle Favre), éclairages (J.Rouveyrolles), costumes (Katia Duflot), vidéo (M.Jeanne Gauthé) s’intègrent bien dans ce projet raisonnable mais non dénué d’allure.

Divinités du Septentrion

Certes le spectateur qui espérait une démiurgie romantique des éléments-symboles de l’Histoire (machine à broyer les humains) qui compte tant ici dans l’esprit de Wagner et son rattachement à la tradition germanique (la Baltique, l’orage, le tempête, le fracas sur les rocs ou les dunes, l’obscur de la forêt) n’est pas comblé. Eole déchaîné creusant la surface des abysses sur quoi règne Neptune, diraient les Antiques, ou quelque(s) divinité(s) du Septentrion dont Wagner ne va plus tarder à s’enticher, c’est fugitivement – les vidéos de tempête qui déferlent sur la verticale du Mur – leur prise de pouvoir ; mais aussi des moments apaisés – un clapotis récurrent d’impressionnisme normand souligne un peu…pesamment les embellies de « mer calme et heureux voyage »- font regretter un plus évident maintien en tension perpétuelle qui devrait rester la trame palpable de la tragédie. De même, quand le réalisme « sociétal » glisse vers l’évocation aimable, on bascule plutôt dans le dépliant touristique d’une croisière XIXe au pays des fjords : c’est d’ailleurs aussi le seul moment musicalement faible que ce Chœur de fileuses sans transparence, même si aussitôt le rire sec- très wagnérien lui ! – vient mieux ponctuer le propos contrastant des préposées au tissage.

Tragédies de la solitude

Oui, la tragédie de la solitude est bien au fond de ces êtres manipulés par quelque Dieu cruel qui se venge comme de coutume théologique de tout manquement de respect à son auguste pouvoir. Ou alors « ça échappe », comme pour un Daland, « patron-armateur » compétent mais qui s’égare dans le calcul prosaïque pour caser sa fille chérie au premier Hollandais Volant par là (Stephen Milling, très actif scéniquement et vocalement), à l’amusant Steuermann (pas un Grand Timonier, cet ensommeillé de Steve Davislim !) ou à la vigoureuse Nourrice Mary (Marie-Ange Todorovich). Endrik Wottrich assume en courageuse dignité et ardeur vocale le rôle du promis-sacrifié, tentant inlassablement son examen de rattrapage amoureux à l’avance invalidé. Restent donc en cette dramaturgie de personnages affrontés –finalement bien sobre, ce sextuor que Wagner fera plus tard « amplifier » en technologie ravageuse ! – les deux Amants Impossibles. La Senta de Ann Petersen « commence » à bas bruit, mais c’est pour mieux « sortir » de la timidité, s’affirmer bientôt tragédienne murée dans son rêve fou, ses visions dont elle imagine qu’elles la vouent à incarner, quoi qu’il lui en coûte , une rédemptrice condamnée. La chanteuse danoise, lit-on dans sa biographie, « fréquente » aussi bien Wagner que Strauss ou Tchaikovski et Britten, et sa dimension de belle, de touchante humanité, de douceur compatissante rayonne parmi l’idéale blancheur et blondeur de son personnage sacrificiel : voix sans faiblesse qui « remplit » le Théâtre, mais ne cède jamais à l’effet et privilégie la dimension spirituelle.

Le malheur en Europe

En face, un Hollandais lui aussi… Danois, Egils Silins, dont l’apparition – on dirait un Révolutionnaire français de 1793, quelque beau Saint-Just venu annoncer que…le malheur est encore une idée neuve en Europe – déjà impressionne, et qui ne va cesser de « grandir », tenant vocalement les promesses de son art scénique, « dominant » jusqu’à la fin (en image magnifique de haute proue même si discutable selon la philosophie de la coda) un destin sans pitié. «Qu’aimes-tu mieux, homme énigmatique ? », demandera le futur adorateur français de Wagner. Et celui qui pense : « Je me hais, comme vous haïssez Dieu », répond logiquement : « Les merveilleux nuages, là-bas ». C’est ce lointain (le die ferne des Romantiques Allemands) qu’on imagine avec intuition et générosité…

Un blasphème tardif, pour voir

Au fait, risquons un blasphème : et si Wagner, rejouant perversement son destin dans le Skagerrak au retour de France, y avait cette fois laissé la vie ? S’il était donc disparu corps et biens, ne laissant que « le Hollandais » et « Rienzi » ? No Tétralogy, Tannaüser nein, Lohengrin niente, et Parsifal : niet. Un grand manque, certes ! Mais nul ne l’eût su, non ?

Bon, si vous entendez votre internaute-journaliste, pris dans un naufrage (sur mer, sur terre, dans les airs), appeler : « en quel état (sans rédemption) j’erre ? »,
tapez : quelegrandcricwotanmecroque@walhala.de
mais ne vous étonnez pas : la malédiction, fût-elle esthétique, a de ces retours de flamme ou de vagues !

Chorégies d’Orange. Vendredi 10 juillet 2013. R.Wagner (1813-1883), Le Vaisseau Fantôme. Direction musicale : Mikko Frank., OPRF, Chœurs de région. Solistes : A.Petersen, E.Silins, M.A.Todorovitch, S.Milling, E.Wottrich, S.Davislim.

Illustration : l’excellent chef Mikko Franck qui prendra en 2015 la direction musicale du Philharmonique de Radio France (DR)

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