Compte rendu, opéra. Bordeaux. Opéra National de Bordeaux (Grand Théâtre), le 16 janvier 2014. Gershwin : Porgy and Bess. Xolela Sixaba, Nonhlanhla Yende, Lukhanyo Moyake… Orchestre National Bordeaux Aquitaine. Albert Horne, direction. Christine Crouse, mise en scène.

L’Opéra National de Bordeaux accueille le Cape Town Opera pour leur superbe production du grand classique américain et chef d’œuvre lyrique de Gershwin, Porgy and Bess (1935), ici mis en scène par la directrice artistique de la compagnie, Christine Crouse. Pour la première, la direction musicale de l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine est assurée par le chef sud-africain Albert Horne, également chef de chœur et assistant musical du Cape Town Opera.

 

Porgy and Bess, Bordeaux, Gershwin, Cape Town

 

 

 

Porgy and Bess, une révélation

 

Porgy and Bess est une œuvre riche en controverses. Beaucoup d’encre coule encore sur des questions comme la forme de l’oeuvre, son genre, les intentions des auteurs, etc… Sans alimenter les petites histoires, il reste important d’éclaircir certains points. Avec Porgy and Bess, George Gershwin (1989-1937) a voulu faire un véritable opéra avec tout le sérieux que ceci implique, et avec toutes les exigences formelles requises. Il est  incontestablement arrivé à son but dans une œuvre d’ampleur dramatique, un grand opéra à morceaux distincts, mélangeant plusieurs styles certes, mais avec une cohérence indéniable et une cohésion assurée par les spécificités de la plume du compositeur. Il a aussi voulu créer un opéra Américain.

Et il a réussi avec un langage musical nourri des sonorités propres à son pays, notamment le jazz, le gospel, les spirituals, le blues. Mais pas seulement. Le livret, une adaptation du roman Porgy de DuBose Heyward, est crée par le frère du compositeur Ira Gershwin avec le romancier. Son histoire tragique brille pourtant avec un optimiste inépuisable et triomphal, trait de caractère terriblement américain. Mais pas seulement. Un élément souvent oublié ou ignoré est que George Gershwin, juif américain à la belle carrière, a mandaté que son œuvre soit représentée et mise en scène exclusivement avec des chanteurs noirs. Nous sommes alors dans les années 30, et la ségrégation raciale aux États-Unis est brûlante (on est loin du mouvement des droits civils des années 50). Les noirs américains sont alors victimes des nombreuses politiques incapacitantes de la part des états. Mais voilà un blanc New-yorkais en train de bouleverser l’ordre social, en embauchant des noirs, en faisant un art inspiré des talents musicaux d’un peuple discriminé… cela dérange.

Nous n’avons aucun doute du mérite de la démarche artistique et sociale de Gershwin, ni de la grande dignité et valeur musicale de Porgy and Bess. Cette production du Cape Town Opera, compagnie auto-gérée avec des fonds venant exclusivement du privé, ne fait que prouver l’évident. L’histoire de Porgy, un noir estropié de la Caroline du nord vivant dans un bâtiment délaissé, est celle avant tout d’un amoureux. Il est épris de Bess, la femme de Crown, un criminel, un « drogué » du quartier. Il veut la sauver, la libérer aussi de la glauque influence de Sportin’ Life, le dealer. La transposition dans le Soweto sud-africain des années 70 par la metteure en scène est très cohérente, tenant en compte l’affligeante réalité de l’apartheid. L’universalité de l’œuvre ne se voit jamais compromise, et nous remarquons à peine qu’il s’agît de l’Afrique du Sud. La direction des acteurs/chanteurs est consistante et singulière dans sa sincérité, l’engagement de la distribution frappe en tous points de vue confondus, dégageant une énergie extraordinaire certainement aidé par les nombreuses chorégraphies électrisantes de Sbo Ndaba.

 

 

Une distribution enflammée

 

La distribution vibre avec la force et le brio propre à la jeunesse des chanteurs. Mais la performance est en général réussie et les nombreux personnages captivent en permanence, que ce soit pendant une ariette isolée ou dans les chœurs. Le couple éponyme est interprété avec panache par Xolela Sixaba (Porgy) et Nonhlanhla Yende (Bess). Lui à la voix large et chaleureuse, avec un timbre d’une beauté touchante. Elle, une véritable amazone, toujours ravissante, aux dons de comédienne évidents, avec une voix ronde et séduisante. Leur duo d’amour sans développement au début du deuxième acte est un des nombreux moments forts pour ces deux artistes rayonnant.  Ce soir Crown est incarné par Mandisinde Mbuyazwe aussi très investi d’un point de vue théâtral, mais à la performance vocale progressive, quelque peu reservée au premier acte, puis très en forme et plutôt imposant au deuxième.
De même pour le Sportin’ Life de Lukhanyo Moyake, excellent acteur, avec une voix d’une certaine fraîcheur et un sens du rythme indéniable. Les nombreux personnages secondaires sont également très engagés et engageants. Le Jake d’Aubrey Lodewyk avec une suavité dans la vocalisation et une certaine finesse dans l’expression, offre au début du deuxième acte un chant de pêcheur où il met ses talents d’acteur et de chanteur au service de l’oeuvre, un moment très jazzy, lui aussi captivant. Sa femme Clara est interprété par Siphamandla Yakupa, qui chante aussi la vendeuse de fraises au deuxième acte. C’est elle qui ouvre l’oeuvre avec l’archicélèbre « Summertime », en l’occurrence chanté de façon spiritosa, avec cœur. Elle est une vendeuse de fraises charmante et une Clara à la fois pétillante et sentimentale. Remarquons aussi la Serena d’Arline Jaftha, sa lamentation à la fin du premier acte, – l’air « My man is gone now », un des moments les plus puissants de la partition, donne des frissons.

Un personnage important de l’opéra est le choeur. C’est une facette fondamentale, et complètement intégrée dans le drame. Il commente l’action, pose des questions, répond, mais aussi développe des idées musicales originales. Le Choeur du Cape Town Opera dirigé par Albert Horne est exemplaire. Il est omniprésent et compte avec des belles voix et personnalités. La façon avec laquelle ses chanteurs s’attaquent à la musique traditionnelle américaine (spirituals, gospels), est caractérisée et en termes généraux… fabuleuse ! Ils sont superbement investis, leur complicité sur scène, ravissante.

Quoi dire enfin de l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine ? Sous la direction d’Albert Horne, les musiciens jouent l’immense partition avec autant de complicité et d’investissement que les chanteurs. Le chef sud-africain a une maîtrise du rythme incontestable. Il exploite les cuivres et les sonorités jazzy avec aisance, et maintient la tension en permanence tout en différenciant avec énergie les différents styles qui se côtoient. Belle démarche ! Nos plus sincères félicitations au Cape Town Opera et Choeur pour un Porgy and Bess de qualité. C’est la première fois que cette production se présente en France et nous souhaitons de tous nos cœurs qu’elle ne soit pas la dernière. Nous avons pu écouter le Choeur du Cape Town Opera interpréter un répertoire choral divers à l’Auditorium de l’Opéra National de Bordeaux, mélangeant chants traditionnels sud-africains et américains avec Verdi ou encore Gounod, et il n’a fait que confirmer ce qu’on a vu et entendu dans Porgy and Bess : la qualité des voix, leur tempérament collectif, un investissement sur scène édifiant et contagieux ! Bravo !

 

 

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