COMPTE-RENDU, opéra. BORDEAUX, le 11 fév 2019. ROSSINI : Il Barbiere di Siviglia. Pelly / Leroy-Calatayud

rossini-portrait-gioachino-rossini-bigCOMPTE-RENDU, opéra. BORDEAUX, le 11 fév 2019. ROSSINI : Il Barbiere di Siviglia. Pelly / Leroy-Calatayud. Il est des œuvres que l’on ne présente pas, que l’on se plairait presque à dire que c’est inutile de les revoir ou les retrouver du fait qu’elles sont les fondations du répertoire lyrique universel. L’inévitable Barbiere di Siviglia / Le Barbier de Séville de Rossini, qui a réussi le pari de la postérité face à son illustre prédécesseur signé Paisiello, et que dire ce celui de Morlacchi hélas voué à l’oubli. Mais si un tel poncif opératique semble ne garder aucune surprise pour nous, il est stupéfiant quand l’on redécouvre une œuvre telle, grâce au travail d’une équipe artistique !

 

 
 
 

Nouveau Barbier à Bordeaux par un Pelly le plus inspiré
LAURENT il magnifico !

 
 
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Coproduction impressionnante entre le Théâtre des Champs-Elysées, l’Opéra National de Bordeaux, les Opéras de Marseille et de Tours, les Théâtres de la ville de Luxembourg et le Stadttheater de Klagenfurt, cette réalisation réussie voyage d’un bout à l’autre de la France et offre à son cast souvent des prises de rôle. Si bien le premier cast a offert au public Le Figaro puissant de Florian Sempey et le Bartolo idéal de Carlo Lepore, le deuxième cast possède une énergie et une fraîcheur qui convient plus à Rossini et à son Barbier.

Dépoussiérer un “classique” est une affaire délicate, il suffit d’avoir l’imagination débordante de Laurent Pelly. Finis les décors débordant d’ocres style pizzeria du Port d’Hyeres, les personnages telles des noires ou des blanches évoluent sur d’immenses feuillets de papier à musique et la portée devient tour à tour balcon, prison et rideau, une magnifique idée pour présenter l’ambiguïté des situations. Laurent Pelly développe dans ce Barbiere, le meilleur de son talent.

 

 

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Face à cette mise en scène, en fosse l’extraordinaire Orchestre National de Bordeaux-Aquitaine allie une richesse fabuleuse de couleurs et des timbres d’une justesse fascinante. Il faut reconnaître que c’est l’un des meilleurs orchestres de France. Grâce à l’aplomb des musiciens, on redécouvre des bijoux dans la partition de Rossini que l’on croyait connaître. Évidemment c’est aussi la direction vive et spirituelle de Marc Leroy-Calatayud qui imprime une belle énergie dans les tempi et une battue claire et raffinée. Son enthousiasme communicatif nous séduit, un talent à suivre absolument. Si Marc Leroy-Calatayud réussit avec simplicité à polir une des partitions les plus jouées au monde, vite qu’on lui donne des raretés pour qu’il leur donne un souffle nouveau !

Cependant, la fosse surélevée n’aide aucunement à la balance entre les chanteurs et la salle. Souvent on entend davantage l’orchestre et c’est bien dommage, surtout pour un cast de jeunes solistes.

Or, nous retrouvons une belle équipe, dont certains profils se détachent nettement. Adele Charvet est une Rosine idéale. Tour à tour garçon manqué et femme de poigne, elle sait jouer son rôle à merveille avec une voix dont les graves de velours nous enveloppent dans une ravissante pelisse d’une musicalité inégalable.
De la même sorte, Anas Seguin campe un Figaro tout en finesse et avec l’énergie picaresque qui sied à merveille au rôle. Sa voix au timbre riche et brillant nous offre un « Largo al factotum » d’anthologie. Un immense artiste à suivre.
Le Basilio de Dimitri Timoshenko a un timbre aux beaux graves mais reste quelque peu timide notamment dans l’inénarrable air de la calomnie.
Nous retrouvons au début de l’opéra le Fiorello de Romain Dayez, qui a la voix et l’énergie pour être un Basilio d’exception. Souhaitons l’entendre bientôt dans un rôle qui nous offre toute l’entendue de sa musicalité.
Dans le petit rôle de Berta, Julie Pasturaud est incroyable. Le seul air du personnage, qui, habituellement est anecdotique, est une petite merveille dans son interprétation. La voix est belle, colorée dans toute son étendue. Vivement une prochaine rencontre avec ce talent.
Dans les rôles de pantomime d’Ambrogio et du Notaire, le comédien Aubert Fenoy excelle dans l’art de faire rire sans artifices. Ses interventions sont remarquées, notamment à l’entracte. La subtilité de son jeu nous rappelle dans la précision de son geste, le comique naturel de Charles Chaplin.

Hélas, nous ne pouvions pas passer outre Elgan Llyr Thomas qui offre à Almaviva une incarnation tout juste physique. Si certaines couleurs semblent belles, l’émission est très diminuée par un souffle inégal. Ce qui est dommage c’est que toutes les vocalises manquent de naturel et de légèreté. C’est bien dommage pour un rôle aussi important. De même, le Bartolo de Thibault de Damas reste vocalement assez peu investi alors que théâtralement il se révèle un interprète intéressant.

En somme nous saluons la belle scénographie imaginée par Laurent Pelly et son équipe et les étoiles montantes de cette distribution, gageons que leur avenir est pavé de productions qui nous offriront leur éclat et l’étendue de leur talent.

 

 

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COMPTE-RENDU, opéra. BORDEAUX, Grand Théâtre, le 11 fév 2019. ROSSINI : Il Barbier di Siviglia. Pelly / Leroy-Calatayud.
Gioachino Rossini РIl Barbiere di Siviglia / Le Barbier de S̩ville
 
Conte Almaviva – Elgan Llyr Thomas
Rosina РAd̬le Charvet
Figaro – Anas Seguin
Don Bartolo – Thibault de Damas
Don Basilio – Mikhail Timoshenko
Berta – Julie Pasturaud
Fiorello – Romain Dayez
Ambrogio / Notario – Aubert Fenoy
Un Ufficiale – Loïck Cassin

Choeur de l’Opéra National de Bordeaux
Orchestre National Bordeaux-Aquitaine
Direction: Marc Leroy-Calatayud
Mise en scène: Laurent Pelly

 
 
Illustrations : © Maitetxu Etchevarria / Opéra National de Bordeaux 2019

 
 

Nouvelle ANNA BOLENA par Marina Rebeka

REBEKA marina soprano bel canto cd critique review cd par classiquenewsBORDEAUX, Opéra. DONIZETTI : ANNA BOLENA, 5>18 nov 18. Anne Boleyn (1500-1536), seconde épouse d’Henri VIII d’Angleterre, finit sa courte ascension politique et amoureuse, décapitée pour des actes qu’elle n’avait pas commis : ainsi se réalise la cruauté et le bon vouloir du prince le plus volage de son époque, collectionneurs de jupons, trop obsédé par l’idée, l’urgence d’une descendance mâle. Cynisme de l’histoire, c’est la fille de Boleyn, Elisabeth qui règnera à la succession de son père. Devenant à l’époque de Shakespeare, la souveraine la plus impressionnante de la fin du XVIè.
Gaetano Donizetti demande au librettiste Felice Romani (partenaire de Bellini avant lui), un nouveau texte lyrique, capable de suggérer (bel canto) et d’incarner la passion tragique et funèbre de la reine assassinée. C’est avant Marie-Antoinette au XVIIIè, la figure royale digne et sacrifiée, la plus troublante dans l’histoire des Reines massacrées… martyrs de l’Histoire européenne.

La création d’Anna Bolena, en 1830 à Milan, remporte un succès important ; pourtant il faut attendre le XXè pour que l’ouvrage qui nécessite une soprano coloratoure dramatique, actrice autant que cantatrice, ne s’impose sur les planches, grâce à l’incarnation qu’en donne Maria Callas, en 1957 : immense tragédienne et grande belcantiste.

REBEKA marina soprano bel canto cd critique review cd par classiquenewsAprès avoir chanté Norma au Met et Traviata à Paris, la soprano lettone Marina Rebeka effectue à Bordeaux ses débuts dans le rôle-titre. Un événement en soi attendu par le monde lyrique, et qui est déjà préfiguré dans son récent album discographique, édité par la cantatrice elle-même (elle a créé son propre label PRIMA classics) : le programme enregistré intitulé SPIRITO rend hommage à la passion des héroînes tragiques du bel canto italien, dont justement une scène d’Anna Bolena, vivante, habitée, voire hallucinée et bien sûr, hautement tragique. LIRE le compte rendu du cd SPIRITO par classiquenews.com («  CLIC » de CLASSIQUENEWS de novembre 2018)

La metteure en scène Marie-Louise Bischofberger, épouse et collaboratrice du regretté Luc Bondy réalise la nouvelle production présentée à Bordeaux.

 

 

 

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DONIZETTI : ANNA BOLENA
Nouvelle production à l’Opéra de BORDEAUX
Du 5 au 18 novembre 2018
Avec Marina REBEKA dans le rôle-titre
RESERVEZ ICI VOTRE PLACE
https://www.opera-bordeaux.com/opera-anna-bolena-10887

Production Opéra National de Bordeaux
Musique de Gaetano Donizetti
Livret de Felice Romani, d’après Anna Bolena d’Ippolito Pindemonte (1816), traduction de l’Henry VIII de Marie-Joseph Chénier (1791)
Opéra en 2 actes créé au Teatro Carcano à Milan le 20 décembre 1830

 

 

 

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REBEKA marina soprano bel canto cd critique review cd par classiquenewsCLIC D'OR macaron 200LIRE aussi notre compte rendu complet du cd SPIRITO de MARINA REBEKA (1 cd PRIMA classics, novembre 2018)…  Extase tragique et mort inéluctable… : toutes les héroïnes incarnées par Marina Rebeka sont des âmes sacrificielles…. vouées à l’amour, à la mort. Le programme est ambitieux, enchaînant quelques unes des héroïnes les plus exigeantes vocalement : Norma évidemment la source bellinienne (lignes claires, harmonies onctueuses de la voix ciselée, enivrante et implorante, et pourtant âpre et mordante) ; Imogène dans Il Pirata, – d’une totale séduction par sa dignité et son intensité, sa sincérité et sa violence rentrée ; surtout les souveraines de Donizetti : Maria Stuarda (belle coloration tragique), Anna Bolena (que la diva chante à Bordeaux en novembre 2018, au moment où sort le présent album). Aucun doute, le cd souligne l’émergence d’une voix solide, au caractère riche qui le naisse pas indifférent. Les aigus sont aussi clairs et tranchants, comme à vif, que le medium et la couleur du timbre, large et singulière.

 

 

 

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GRAND ENTRETIEN d’Alain Juppé pour CLASSIQUENEWS. La Culture, un enjeu national et même européen

GRAND ENTRETIEN avec Alain Juppé pour CLASSIQUENEWS. La Culture, un enjeu national et même européen. Les Grands entretiens de « politicS », le magazine politique de classiquenews…  Quelle politique culturelle pour la France par Alain Juppé?

 

 

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La Culture, un enjeu national et européen

La Culture est au coeur du projet politique d’Alain Juppé. Le Maire de Bordeaux présente et commente quelques uns des points clés de son programme pour la culture en France et en Europe : nouveau plan Patrimoine, renforcement de l’enseignement culturel à l’Ecole, nouvelles lois pour le mécénat, coopération renforcée entre les Etats européens, parce que demain l’Europe doit reprendre la parole sur le plan culturel pour restaurer son identité et favoriser sa cohésion…. Visiblement le lecteur de Montaigne et de Proust est inspiré par la question culturelle et il s’en explique pour classiquenews.

 

Dans le cadre de la Primaire à Droite, classiquenews poursuit son grand tour auprès des candidats en lice. Cette semaine, tribune est offerte à l’actuel Maire de Bordeaux, capitale économique et surtout culturelle du grand Sud Ouest français. Quelle culture demain en France ? Quels missions et enjeux des projets à réaliser sur le plan national ? Quelles réformes d’urgence à accomplir ?… Autant de questions auxquelles Alain Juppé a accepté de répondre et qui résonnent comme son programme culturel. Grand entretien piloté par notre correspondant politique Julien Vallet.  Coordination pour classiquenews : Pedro Octavio Diaz, directeur de la rédaction politique de classiquenews. Retrouvez tous les points phares du programme pour la culture d’Alain Juppé, dans son discours sur la culture présenté au Forum d’Avignon (Bordeaux, mars 2016).

 

 

 

PREMIERE PARTIE

 

Quelles valeurs, selon vous, la culture doit-elle préserver et transmettre ?
La culture est pour moi un espace de liberté, de création, d’imagination personnelle, mais elle est aussi ce que nous avons reçu en partage et qui nous unit. C’est, je pense, la définition qu’aurait pu en donner un Montaigne. Ce que doit préserver et transmettre la culture, c’est donc cette capacité et cette envie  – sans cesse renouvelée  – de penser, de rêver, de ressentir des émotions, et au besoin de s’insurger. Dans une société où il est assez tentant de céder au « prêt à penser », les œuvres de l’esprit doivent plus que jamais être des aiguiseurs de conscience. Elles jouent un rôle fondamental dans la construction du jugement libre qui est au fondement de la citoyenneté, mais aussi de la sensibilité sans laquelle notre monde serait déshumanisé. C’est en cela qu’il existe un lien fort, qui mérite, à mon sens, d’être encore resserré, entre la culture et l’éducation.

En quoi la culture peut-elle avoir un rôle sociétal ?
Depuis plusieurs années, nous faisons face à un climat de défiance généralisée dans lequel de multiples fractures érodent l’unité de notre pays. Nous regardons peu à peu disparaître notre capacité à nous projeter et à espérer ensemble. Or, je suis intimement convaincu que nous ne parviendrons pas à combler ce manque de sens, à redonner corps à notre destin collectif sans replacer la culture au cœur de notre projet de société. Nous avons besoin d’un nouvel élan partagé qui, pour réussir, ne pourra, loin de là, être seulement économique. Je crois à la culture comme antidote au désenchantement et à la fragmentation de notre société. L’année, aussi terrible qu’éprouvante, que nous venons de traverser nous a montré combien la culture était source de réconfort individuel et collectif mais également puissant ferment de rassemblement, de résistance face à la barbarie et d’espoir.

Un exemple concret d’une politique culturelle exemplaire pour vous ?
Les exemples sont nombreux et je crois que, dans ce climat de dénigrement permanent, il faut le dire et être fiers de ces belles réussites. Si je suis contraint de n’en choisir qu’un exemple, je retiendrais peut-être la politique de soutien au cinéma. Même si des améliorations sont toujours possibles, la France, dans un partenariat exemplaire entre les professionnels et les pouvoirs publics, a su se doter, avec le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), d’d’une institution remarquable, qui a permis de développer des instruments variés de soutien, de l’écriture à l’exploitation, en passant par la production et la distribution des films. Alors que les productions nationales ont quasi disparu chez certains de nos grands voisins, notre pays dispose d’une industrie cinématographique d’une vitalité exceptionnelle. Notre cinéma est une référence dans le monde entier. Nous disposons de formations reconnues pour leur sérieux, d’un maillage territorial de salles dense et d’équipements de bonne qualité. Notre pays est aujourd’hui le deuxième exportateur de cinéma, derrière les États-Unis. Nous avons également su inventer mais surtout préserver et renouveler des évènements internationalement reconnus : je pense à Cannes. Exemplaire par l’étendue du public auquel elle s’adresse, cette politique a su promouvoir l’exigence et la diversité des œuvres, sans exclure et sans ériger des barrières esthétiques infranchissables entre les spectateurs.

 

Y a-t-il un projet culturel, un type d’événement culturel qui n’existe pas encore auquel vous pensez et que vous aimeriez demain défendre ?
Je crois que la culture a beaucoup souffert depuis plusieurs décennies d’une course effrénée à l’évènementiel, à une certaine surenchère médiatique plutôt qu’à la valorisation de l’existant ou à la promotion des actions de fond, moins immédiatement visibles La politique culturelle que j’entends proposer sera ambitieuse mais pas capricieuse ni superficielle. Si vous me demandez si je compte me lancer dans un nouveau grand chantier culturel  à la manière des années 80, je vous réponds que la France dispose déjà de superbes équipements. Souvent construits sans en anticiper le coût de fonctionnement et de maintenance ; ce sont eux qui aujourd’hui, dans un contexte budgétaire contraint, doivent être soutenus en priorité afin d’en assurer la transmission aux générations futures.
Si une initiative nouvelle doit aujourd’hui être prise, elle devra, à mon sens, être européenne, car l’Union, en proie à une grave crise d’identité, a besoin de montrer qu’elle défend la culture. Ma première initiative en la matière sera de réunir les grands créateurs européens pour réfléchir avec eux à la définition et au lancement d’un « Erasmus culturel ». La France, qui a toujours mené ces combats dans le passé, a vocation à prendre la tête d’une coalition pour rappeler qu’il existe une « Culture de l’Europe » et faire émerger une « Europe de la culture ». Un « agenda culturel européen » devrait prendre de nouvelles initiatives, grâce à une relation franco-allemande renforcée, en matière de création, d’échanges et de formation, de valorisation du patrimoine européen. La chaîne Arte nous donne en la matière un magnifique exemple de ce qu’une coopération européenne peut offrir de meilleur.

DEUXIEME PARTIE

 

Y a-t-il une politique culturelle de gauche et une politique culturelle de droite selon vous ?
Faut-il être de droite pour aimer Chateaubriand ou Céline, faut-il être de gauche pour aimer Zola ou Rimbaud ? La vraie culture ignore le sectarisme politique. Pour autant, il existe des nuances ou même des oppositions. Ainsi la droite est-elle portée à manifester un plus grand souci du patrimoine, tandis que la gauche met davantage l’accent sur la démocratisation de la culture ou le multiculturalisme. Pour moi, j’entends dépasser ces clivages : une politique culturelle réussie est une politique qui veut toucher le plus grand nombre tout en visant au plus haut et en s’adaptant aux enjeux de notre temps. Une politique culturelle intelligente au XXIème siècle doit être une politique capable de fédérer les énergies entre un État stratège, des collectivités territoriales dynamiques, et l’initiative privée que, loin de redouter, nous devons au contraire mobiliser en faveur de ce bien commun qu’est la culture. À ce titre, je souhaite mettre en place un acte II du mécénat et de l’initiative privée afin de renforcer la législation de 2003, mise en œuvre à l’initiative de Jacques Chirac et Jean-Jacques Aillagon, reconnue comme l’une des meilleures au monde et d’en accentuer les effets d’entraînement.

 

Quelles sont vos propositions pour la politique culturelle en France ?
Avant tout, il me semble important que la politique culturelle de la France retrouve un sens et un cap afin de rompre avec cinq années de discours convenus et de lois fourre-tout. Je ne pourrai pas dans le cadre de cette interview développer l’ensemble des mes propositions pour la culture. Je renvoie donc vos lecteurs intéressés à la brochure que nous venons de publier dans ce domaine. Comme je l’ai dit publiquement lors du forum d’Avignon qui s’est tenu à Bordeaux, je veux mettre la culture au cœur de mon projet politique national et européen. Outre la remise à niveau du budget du ministère de la culture, mon programme s’articule autour de trois enjeux essentiels : un enjeu de transmission et de partage ; un enjeu de création et un enjeu de rayonnement.
En matière de transmission et de partage, je veux, dans le cadre de ma priorité à l’éducation, placer l’éducation artistique et culturelle (EAC) au centre de mon projet. En dépit des grandes proclamations, les progrès réalisés ces dernières années restent insuffisants. Il faut aller au-delà de quelques expériences ponctuelles proposées aux élèves. Je souhaite que l’histoire des arts soit mieux intégrée dans les cours d’arts plastiques au collège et dans les programmes d’histoire au lycée. Il faut pour cela engager un plan de formation des enseignants en matière d’EAC, associé à la création d’un CAPES et d’une agrégation d’histoire des arts. Il est également important d’accompagner les établissements scolaires, qui se verront confier l’organisation de la dotation horaire globale des enseignements, afin qu’ils disposent d’outils pour mieux assurer la présence de l’éducation artistique et culturelle à l’école et dans le champ des activités périscolaires. Je souhaite également favoriser les échanges et les partenariats avec les orchestres, les formations musicales, les lieux de théâtre dans toute leur diversité afin que les artistes interviennent au sein des établissements scolaires. Bien entendu, cette politique s’inscrit dans ma vision globale de l’éducation qu’elle vise à compléter et à enrichir : la culture que devraient partager tous les jeunes Français, dans mon projet pour l’Ecole, c’est bien sûr aussi la familiarité avec les grands textes de notre littérature, la connaissance des grands moments de notre histoire et de notre géographie, l’ouverture aux sciences et à leurs questionnements les plus actuels
En matière de création, il me semble primordial de faire contribuer les acteurs transnationaux de l’Internet au financement de la production des contenus culturels et à la modernisation des réseaux numériques, en fiscalisant d’abord leurs activités en France. Je souhaite également renforcer et moderniser les dispositifs d’insertion professionnelle grâce à un meilleur partenariat entre les structures existantes, les écoles de formation et les entreprises culturelles. J’entends aussi soutenir l’entrepreneuriat culturel, en créant par exemple un outil consacré à l’amorçage des entreprises du secteur destiné à financer des projets ou produits culturels innovants.
Enfin, en matière de rayonnement, nous devons conforter l’attractivité culturelle dont jouit notre pays. Pour cela, je propose, entre autres, de construire un partenariat stratégique pour la promotion de la langue française associant acteurs publics et privés (notamment du secteur audiovisuel et des télécommunications), ainsi qu’une politique audiovisuelle extérieure française adaptée à la forte demande de programmes français en Afrique. Il nous faudra aussi poursuivre nos combats historiques au service d’une Europe de la création et de la diversité : la défense du droit d’auteur aujourd’hui menacé ; la lutte contre le piratage et la contrefaçon ; l’harmonisation de la fiscalité sur les biens culturels et la presse et la sauvegarde de notre diversité dans les accords commerciaux internationaux et dans la négociation du TAFTA.
Ce ne sont là que quelques pistes parmi les propositions que je souhaite mettre en œuvre pour redonner un nouvel élan à notre politique culturelle.

 

Quels sont les domaines qui doivent être impérativement réformés ?
Je ne citerai qu’un exemple ici. Depuis 2012, les moyens consacrés à la politique du patrimoine ont supporté l’essentiel des baisses de crédit du ministère de la Culture. Ce domaine a dû faire face à des à-coups dévastateurs pour les chantiers comme pour les entreprises. Or, notre patrimoine est non seulement un enjeu de civilisation mais également un formidable levier de croissance pour notre économie. Il me semble indispensable d’engager un Plan Patrimoine sur dix ans, qui comprendra une remise à niveau des crédits dédiés aux monuments historiques, un partenariat renouvelé avec les propriétaires privés et les collectivités territoriales ainsi qu’un important volet de formation de main-d’œuvre spécialisée dans le bâtiment et la restauration afin d’encourager la création d’emplois dans ces métiers de tradition.
Parallèlement, nous organiserons dans chaque région des assises régionales du patrimoine, associant tous les acteurs publics et privés concernés, afin de mieux articuler politique du patrimoine, politique de l’urbanisme et politique de la ville et mettre ainsi en œuvre un développement véritablement durable.
Enfin, nous veillerons à ce que la Fondation du patrimoine dispose effectivement des ressources qui lui sont affectées (fraction du produit des successions laissées en déshérence) afin d’augmenter le nombre de projets de restauration du patrimoine local.

TROISIEME PARTIE

 

Vous avez proposé en 2009 avec Michel Rocard la numérisation massive du « patrimoine culturel français ». Qu’en reste-t-il aujourd’hui ?
Je reste intimement persuadé que le numérique est une chance sans précédent de transmission et de partage de notre culture, comme le prouve par exemple le succès de Gallica, avec ses 3,5 millions de documents et d’œuvres en ligne issus de la BnF et de 270 autres bibliothèques françaises. Les potentialités offertes par le numérique restent cependant insuffisamment exploitées en France. C’est pourquoi je propose un programme de numérisation massive et de référencement méthodique de notre patrimoine culturel dans le cadre du Programme d’investissements d’avenir. Parallèlement, la France devra être à l’initiative de la création de champions numériques culturels qui ne pourront exister qu’au niveau européen (développement de plateformes françaises et européennes). Or, il n’y a aujourd’hui aucune stratégie européenne organisée et offensive en la matière, coordonnant effort public et initiative privée et capitalisant sur les succès, notamment français comme Deezer et Dailymotion.
Bordeaux est une ville laboratoire dans le domaine des industries créatives et des arts numériques. En témoigne la vitalité de la récente « Semaine digitale », qui a croisé des univers artistiques singuliers (mapping, installations sonores, concerts, expositions) avec le monde des entreprises digitales. Pour ce qui relève de la numérisation patrimoniale, je citerai volontiers l’exemple des “Essais” de Montaigne dont l’édition originale a fait l’objet d’un traitement numérique, rendant accessible sa lecture au plus grand nombre, autour de l’exposition “Montaigne superstar” organisée par le réseau des bibliothèques et des médiathèques de Bordeaux à l’automne prochain.

 

Comment expliquer l’échec de Bordeaux à devenir capitale européenne de la culture, à l’inverse de Lille ou de Marseille ?
Les critères de sélection des capitales européennes de la culture ont considérablement évolué après Lille 2004. Aujourd’hui, de nombreuses villes se portent candidates, lors des années désignées pour leur pays (toujours croisées avec un pays nouvellement entré dans l’Union). A l’époque de la candidature pour 2013, le jury s’était clairement exprimé sur le fait que Marseille semblait en avoir plus « besoin » que Bordeaux puisque présentant un moindre degré de structuration du réseau culturel. La dimension méditerranéenne du projet porté par Marseille a certainement joué également, dans un contexte où le frémissement des printemps arabes commençait à se faire sentir. Pour autant, le travail de préparation déployé à Bordeaux au moment de la candidature a porté ses fruits et a permis d’identifier de nouveaux projets, tels la Cité du Vin qui vient d’ouvrir.
Sur le fond, je me demande si, comme le suggèrent certains, le concept ne devrait pas évoluer. Pourquoi ne pas désigner chaque année une capitale nationale de la culture, comme le fait déjà l’Italie ?

 

Les différents jumelages de Bordeaux avec d’autres grandes villes (Munich, Québec, Cracovie, etc.) remplissent-ils une fonction culturelle ?
Bordeaux entretient un rapport actif sur le plan culturel avec un certain nombre de ses villes jumelles. Je citerai ainsi le projet Bordeaux-Los Angeles, qui a fédéré nos établissements culturels, Musée des Beaux Arts, CAPC etc. et qui a permis l’accueil d’artistes en résidence croisée entre les deux villes en 2013. Un jumelage très vivant est également en place avec la Ville de Fukuoka au Japon avec laquelle nous sommes en train de construire un programme autour de la musique contemporaine et de l’enseignement musical, qui devrait déboucher sur l’organisation d’un concours international de composition.

 

Le festival d’art contemporain Evento présente un bilan en demi-teinte, il a même connu une fréquentation en baisse en 2011 pour la deuxième édition. Comment expliquer ces mauvais résultats ? Y aura-t-il une troisième édition d’Evento ?

Evento a été une étape qui avait justement  pour objet de créer une dynamique sur notre territoire et d’être la partie émergée d’un travail poursuivi à l’année. Le coût d’une manifestation de ce type reste élevé. Il était peu compatible avec les contraintes budgétaires auxquelles il faut faire face aujourd’hui. Néanmoins, les résultats artistiques et les propositions se révèlent au fil des années pertinents et en parfaite harmonie avec le territoire : Anri Sala à la Salle des Fêtes du Grand Parc en 2009 ou Jeanne van Hesswijk à la Halle des Douves en 2011 ont contribué au renouveau de chacun de ces quartiers et ont préfiguré ces équipements aujourd’hui rénovés ou en cours de rénovation. En ce sens, l’apport d’Evento ne se mesure pas seulement en termes de fréquentation mais aussi à la ré-interprétation de notre territoire et à la rencontre artistique. La passerelle de Tadasho Kawamata reste ainsi dans tous les esprits, évoquant déjà l’ensemble des ponts qui vont rapprocher les deux rives de la Garonne. Aujourd’hui l’enjeu n’est pas de faire ou non un troisième Evento mais de faire vivre le territoire.
Outre la préservation du budget culturel de Bordeaux, j’ai souhaité que la Ville imagine une saison culturelle autour du thème « Paysages », qui verra le jour entre le 25 juin et le 25 octobre 2017, à l’occasion de l’arrivée de la LGV sur le territoire de Bordeaux et de sa métropole. C’est un exemple atypique et créatif de fédération d’acteurs culturels, dans tous les champs disciplinaires, rassemblés autour d’un thème partagé, celui des « Paysages ». Ainsi, expositions, installations dans l’espace public, balades sonores, concerts, lectures, spectacles, objets culturels circulants composeront un vaste programme invitant le public à la découverte culturelle du territoire.

 

En tant que maire de Bordeaux depuis 1995, quelle est votre plus grande réussite ? Votre plus grand regret s’il y en a un ?
Sans aucun doute la métamorphose des quais de la Garonne et leur réappropriation par les Bordelais. Ce défi a changé le visage de la ville. Il  a rendu sa fierté à ses habitants. Je dis souvent que c’est notre Guggenheim à nous, tant ce succès impressionne et attire les visiteurs du monde entier. Plus récemment c’est l’ouverture de la Cité du Vin -produit de haute culture s’il en est et à tous les sens du terme ! – qui va marquer les esprits et renforcer la dynamique dont bénéficie notre ville. Il n’y a pas de regret car je n’ai pas encore épuisé mes rêves, en particulier celui d’un grand musée des beaux-arts, reliant les deux ailes du musée actuel. Nous n’avons pas encore trouvé le montage idéal et de nombreux autres projets sont en cours (notamment la rénovation du Museum, la construction d’une nouvelle médiathèque à Caudéran, la rénovation de la salle des fêtes du Grand Parc, etc.). Mais cela viendra sans doute un jour prochain.

 

Vous êtes parfois accusé de prôner une conception élitiste de la culture en favorisant par exemple le Grand Théâtre avec 20 millions d’euros de subventions, au détriment du Centre d’art plastique contemporain (CAPC). Que répondez-vous à ces critiques ?
D’abord, il ne s’agit pas de 20 millions d’euros. La Régie personnalisée de l’Opéra de Bordeaux (qui regroupe 2 salles, l’Auditorium et le Grand Théâtre, pour 3 forces artistiques, l’orchestre, le chÅ“ur et le ballet) reçoit une subvention d’environ 15 millions d’euros de la Ville de Bordeaux (un peu plus de 16 M€ en intégrant les transferts de charges). Ensuite, nous avons sur notre territoire un de 5 opéras nationaux français qui emploie donc plus de 450 personnes et son budget reste dans la moyenne des opéras de même taille gérant qui plus est deux grandes salles.
Ensuite, l’Opéra de Bordeaux fait partie de l’ADN culturel de notre Ville comme le CAPC, mais aussi comme les musiques actuelles. Bordeaux est une ville « Rock », qui a vu naître Noir Désir et aujourd’hui Odezenne ou la BD. Les efforts restent importants pour tous les établissements culturels qui participent au rayonnement de la Ville de Bordeaux. Nous poursuivons également toute une politique orientée vers le soutien à la création, vers des champs artistiques spécifiques comme le Street Art, dont nous lançons une première grande saison dès cet été. Au total, la subvention à notre Opéra ne représente que 20 % du budget culturel de la ville.

 

Quelle vision de la culture portez-vous sur le long terme à Bordeaux ?
Depuis deux ans, la Ville de Bordeaux s’attache à mettre en œuvre les 3 nouvelles orientations culturelles, débattues et partagées par le Conseil Municipal : « Donner l’envie de Culture à tous », « Favoriser la création et l’innovation », « La Culture facteur d’attractivité et de rayonnement ». Cette ambition, si elle s’appuie sur les artistes, est destinée à tous les bordelais, et peut-être davantage encore à ceux qui s’en sentent éloignés. La tâche est immense, particulièrement dans un contexte financier incertain.
Les grandes villes sont les premiers financeurs de la Culture en France. Comme elle s’y était engagée, la Ville développe ses ressources propres (notamment grâce aux nouveaux tarifs de location des espaces culturels), le mécénat et le financement participatif (avec la reconduction et le développement du Ticket Mécène).
C’est notamment du dialogue entre l’impulsion politique et la totale liberté de création laissée aux acteurs que naît la politique culturelle. La Ville s’attache à généraliser des réflexes devenus indispensables, pour elle-même et pour les opérateurs de son territoire, afin de continuer à faire mieux, avec parfois moins ou autant : mutualisations, partenariats, changement d’échelle territoriale et décloisonnement en sont les maîtres-mots.

Est-ce que Bordeaux a été pour vous un laboratoire pour la politique culturelle au niveau national ?
Un Maire est un élu de proximité, apprécié de nos concitoyens. Il dispose de nombreux leviers pour agir. Dans le domaine culturel, je me suis toujours attaché à faire vivre la culture, 365 jours par an, en donnant une forte priorité à l’éducation artistique et culturelle. La Ville s’est dotée d’un fonds d’aide à la création artistique qui est passé de 150 000 € en 2013 à 650 000 € en 2016 pour soutenir toutes les formes d’art.
J’ai récemment lancé un plan en faveur de l’équité culturelle pour agir, à mon niveau, à la suite des cruels évènements qui ont endeuillé le France en 2015. 17 actions qui nous permettront de renforcer nos actions culturelles dans les quartiers. Ne l’oublions jamais : la culture est une réponse essentielle en ces temps troublés.
Enfin, depuis 1995, j’ai souhaité donné une priorité forte à la lecture publique : Bordeaux dispose d’un remarquable réseau de 10 bibliothèques de quartier, premier maillage culturel de la ville. Mais aussi au Patrimoine : Bordeaux est la ville de France qui dispose du plus grand nombre de monuments classés ou inscrits au titre des monuments historiques après Paris.
Ces axes sont bien sûr des politiques que je défendrai demain au niveau national, comme je l’ai rappelé lors de mon discours d’ouverture du Forum d’Avignon à Bordeaux.

 

Vous avez reçu le soutien de Christine Albanel, elle-même ancienne ministre de la Culture et membre de la famille chiraquienne, pour la primaire de 2016. Est-ce que ce type de soutien compte pour vous ?
Je connais Christine Albanel depuis longtemps. Non seulement c’est une amie, de longue date mais c’est aussi une personnalité dont j’apprécie la vaste culture, la finesse des analyses et l’acuité du regard sur le temps et sur le monde. Elle dispose d’une solide expérience acquise dans la sphère publique et aujourd’hui dans l’entreprise. C’est une chance de l’avoir à mes côtés.

 

Pourquoi parlez-vous si peu finalement des livres que vous avez lus et des films que vous avez vus, à l’inverse d’un Nicolas Sarkozy par exemple ?
Dans le Temps retrouvé, Marcel Proust dit que l’art véritable s’accomplit dans le silence. Il en va de même de la pratique… Plus sérieusement, dans un monde politique très corseté, je m’accorde encore une petite liberté, celle de soustraire à tout impératif médiatique mes choix culturels, mes coup-de cœur et parfois aussi… mes irritations. Je vous rassure, ils sont nombreux. Et il m’arrive quand même parfois, non seulement d’écrire et de publier, mais aussi d’exprimer mes passions. J’ai ainsi beaucoup apprécié tout récemment Britannicus à la Comédie-Française, belle réflexion sur le pouvoir, ses enjeux et ses tensions.

 

Propos recueillis par notre correspondant Julien Vallet en juin 2016

 

RÉSUMÉ

PREMIERE PARTIE. Adepte du jugement libre pour une culture réhumanisée, Alain Jupé défend la culture comme idéal pour s’insurger contre le prêt à penser ou la pensée unique… Réconcilier culture et éducation, transmettre les valeurs fondamentales, encourager la capacité à se projeter ensemble, restaurer l’unité et la cohésion national à l’heure où tout les menace… La politique en faveur du cinéma restent exemplaires en France, et si demain l’Europe devait se redéfinir, elle aurait grand intérêt à le faire sur le plan culturel : fonder le concept d’un “Erasmus culturel” serait intéressant quand le modèle de la chaîne culturelle ARTE reste elle aussi une preuve éloquente de ce que peut produire la coopération entre les nations.
DEUXIEME PARTIE. Plus concrètement, Alain Juppé entend réfléchir à un acte II de la politique du mécénat pour faire évoluer encore la loi 2003 ; si la Culture est bien au centre de son programme national et européen, il s’agit de développer pratiquement les projets en faveur de l’éducation, la création et le rayonnement de la culture française partout dans le monde. Un nouveau plan patrimoine sur 10 ans doit aussi être lancer
TROISIEME PARTIE. Bilan sur la numérisation du patrimoine culturel lancé avec Michel Rocard en 2009… En souhaitant faire de Bordeaux, une capitale internationale des industries créatives et des arts numériques, Alain Juppé entend développer considérablement le numérique sur le plan culturel car c’est un media de transmission au potentiel exceptionnel. Quels sont à Bordeaux les chantiers porteurs d’enseignement et d’avenir ? Jumelage avec des villes étrangères, bilan sur Evento, place de l’Opéra dans le budget municipal, orientations stratégiques culturelles pour Bordeaux dans les années futures…

 

 

VISITEZ le site officiel d’Alain Jupé : www.alainjuppe2017.com

 

 

Samson et Dalila à Bordeaux

saint-saens_582_home_barbaresBordeaux, Auditorium. St-Saëns: Samson et Dalila: les 27 et 30 octobre 2015. En version de concert avec une Dalila prometteuse (Aude Estrémo, découverte dans le rôle de Concepcion à l’Opéra de Tours récemment : VOIR nore reportage vidéo L’heure Espagnole de Ravel avec Aude Estrémo), le chef d’Å“uvre lyrique de Saint-Saëns, d’une sensualité inouïe à son époque, investit sans décors l’Auditorium de Bordeaux pour 2 soirées événements. Familier de la douceur algérienne, découverte après l’éblouissement de Gide, Saint-Saëns parachève enfin son grand Å“uvre postwagnérien, Samson et Dalila courant 1873 : il est vrai que la partition regorge de sensualité orientale, très finement calibrée ; Pauline Viardot organise à sa plus grande et agréable surprise une première audition dans son salon parisien, – elle y chante évidemment le rôle de Dalila, taillé pour sa voix ample et charnelle, en présence d’Halanzier, le directeur de l’Opéra de Paris qui va bientôt être inauguré dans ses nouvelles proportions et son faste dessiné par Charles Garnier… Hélas, malgré l’engagement et le talent des chanteurs, l’indigne Halanzier jugea médiocre ce Samson pourtant fabuleusement dramatique, de sorte que la création se fera grâce à Liszt hors de France, à Weimar : pourtant on rêve à ce que put être Samson de Saint-Saëns sous les ors et velours de l’Opéra Garnier flambant neuf…
Du premier projet de Saint-Saëns, l’acte I conserve un certain statisme très oratorio biblique (moins opéra : Saint-Saëns avait d’abord conçu son ouvrage comme un oratorio dans le sillon de Haendel et de Mendelssohn…) ; les actes II (ses duos amoureux embrasés irrésistibles) et III (sa Bacchanales) sont nettement plus dramatiques.
CSaint-SaensInspiré du Livre des juges de l’Ancien Testament, le livret de Ferdinand Lemaire (cousin du compositeur) met en lumière la soumission des Hébreux sous la joug des Philistins ; leur héros Samson exhorte à la résistance et à la rebellion ; mais les dominateurs lui adresse la belle et sulfureuse Dalila qui manipulée par le Grand Prêtre de Dagon, séduit immédiatement Samson. Or investi par le pouvoir divin, Samson ébranle les colonnes du temple… Saint-Saëns ne ménage pas ses effets : empruntant à la Saint-Jean de Bach, sa formidable ouverture ; dessinant pour l’entrée de Samson (ténor), une fabuleuse apparition (la plus belle première scène pour un ténor avec celle d’Enée dans Les Troyens de Berlioz) ; et quand paraît la souveraine Dalila (après la danse des jeunes Philistines), dans son air ” Printemps qui commence”, Saint-Saëns dévoile une facette dont on ne parle pas et qui pourtant perce dans son opéra : sa furieuse volupté, insufflant à l’écriture des choeurs, des solistes, de l’orchestre, une progression extatique qui prépare évidemment à la très lascive Bacchanale du IIIè acte. N’omettons pas la sublime duo d’amour entre Samson et Dalila du II (“Mon cÅ“ur s’ouvre à ta voix”, immortalisé par l’ineffable Maria Callas) où Saint-Saëns redouble de subtilité amoureuse pour mieux exprimer l’enchantement des sens que la sirène impose au cÅ“ur du pauvre Samson. Avant Massenet et Puccini, Saint-Saëns réussit l’une des scènes d’envoûtement et d’ivresse amoureuse les plus mémorables de toute l’histoire de l’Opéra.
saint-saens-camille-portrait-carre-classiquenewsHeureusement pour Saint-Saëns et Pauline Viardot, le pianiste danois ami de Liszt, Edward Lassen assistait lui aussi à l’audition privée parisienne organisée par la cantatrice : il parla immédiatement à Liszt de la partition ; Liszt de fait, se passionna pour l’opéra de son ami : il créa l’ouvrage à Weimar le 2 décembre 1877. Paris et la France avaient perdu l’occasion de favoriser un génie français et l’un des sommets de l’opéra romantique français. La création française de Samson sera réalisée à Rouen en 1890, puis Paris en 1892…

 

 

 

bordeaux samson et dalila aude estremo saint saens operaBordeaux, Auditorium
Saint-Saëns : Samson et Dalila
Les 27 et 30 octobre 2015
Paul Daniel, direction
Avec Extrémo, Skelton…

Prochaine production lyrique à ne pas manquer à l’Opéra de Bordeaux : Hervé : Les chevaliers de la table ronde, recréation
Les 22, 25, 26 et 27 novembre 2015
Grapperon / Weitz
Distribution : Arnaud Marzorati, Gabrielle Philippot, Chantal Santon…

CD. Compte rendu critique. Sibelius : 2ème symphonie, Lemminkaïnen (ONBA, Paul Daniel, 2015, 1 cd ONBA Live, Actes Sud)

sibelius symphonie 2 retour de Lemminkainen onba bordeaux paul daniel direction actes sud musicales_cd_review_critique_compte rendu CLASSIQUENEWS cd review critique cd octobre 2015CD. Compte rendu critique. Sibelius : 2ème symphonie, Lemminkaïnen (ONBA, Paul Daniel, 2015, 1 cd ONBA Live, Actes Sud). Suite de la collection initiée par l’Orchestre de Bordeaux et Actes Sud : un cycle de live dévoilant la performance de la phalange bordelaise souvent à l’Auditorium local dans des programmes destinés à rassembler l’audience des mélomanes locaux ou célébrer des anniversaires incontournables. Evidemment pour les 150 ans de la naissance du plus grand symphoniste européen au XIXème avec Mahler s’entend, et pour la première moitié du XXè, l’ONBA et son chef Paul Daniel (depuis septembre 2013) se devaient de lire l’ardente vivacité de Sibelius dans un programme de fait très accessible : les milles séductions de la Symphonie n°2, composé en 1902 au moment où Mahler rédige sa 5ème, amoureuse et si sensuelle- ; la Symphonie n°2 de Sibelius est une vaste fresque panthéiste, d’un souffle irrépressible et irrésistible, ont été auparavant compris et magnifiquement servis par Bernstein le bacchique, ou Karajan l’Olympien. Ce dernier servi lui-même par une prise de son exemplaire (voir chez ses enregistrements chez DG récemment réédités dans le coffret Edition Sibelius 2015, CLIC de classiquenews d’octobre 2015), écrase la discographie d’autant qu’ici l’ingénieur du son préfère lisser et fusionner toutes les aspérités de la partition, propre à la recherche de couleurs d’un Sibélius en communion étroite avec les moindres frémissements de la nature, nature matricielle, nature irréductible à toute expression qui la caricaturerait : entre l’organique débridé de Bernstein, et le contrôle hédoniste et si détaillé, -palpitant- d’un Karajan, Paul Daniel s’appuie sur l’équilibre et la grande cohérence d’une sonorité solaire, avec un souci permanent des équilibres au point de gommer (comme la prise de son) les étagements sonores, la vitalité des contrastes entres les séquences et malgré la très grande caractérisation de chaque pupitre.

 

 

Pourtant en verve et détaillé, le chef Paul Daniel n’est pas un sibélien

Sibelius solennel, clinquant, dénaturé

ONBA_Paul-Daniel-Nicolas-Joubard-4--708x350Cependant, son Sibelius sonne solennel et pafois grandiose, quant les plus grands chefs sibéliens sont restés organiques et frémissants. C’est un Sibelius plus wagnérisé que proche de Tchaikovski (référence très présente dans cette seconde symphonie). Le Sibelius de Daniel est ressenti et restituée comme une ascèse nettoyée de ses doutes, vertiges, gouffres pourtant inscrits et présents dans la partition. Classique dans ses développements et sa compréhension, Daniel s’entend à gommer les écarts qui contredise son souci d’équilibre, or la Symphonie n°2 (Allegretto) est un condensé de toute la démarche esthétique de Sibelius, tiraillé dans la croissance organique de la forme, entre organisation et déstructuration, implosion et reconstruction : tout l’édifice se nourrit de ses deux forces antinomiques mais indissociables et complémentaires. Le second mouvement tempo andante soufre d’une asthénie foncière, atténuation qui finit par lisser tous les plans et réduire les séquences pourtant nettement contrastées en une continuité dévitalisée : c’est le mouvement le plus contestable de cette approche certes originale mais qui frôle le contresens. L’aspiration finale de ce 2è mouvement est comme dévitalisée, son effet irrépressible et viscéral d’aspiration (11’34), totalement gommé, quel dommage. Trop lisse, trop conforme, trop rond dans son approche, nous voulons citer le désir de rugosité et de force primitive d’un Sibelius qui s’adressant à son élève Bengt von Törne, et désignant comme illustration de sa démonstration des rochers de granit : “Quand nous les voyons, nous savons pourquoi nous capables de traiter l’orchestre comme nous le faisons”. Déclaration qui vaut intention esthétique pour toutes ses symphonies et qui est justement cité dans la notice du livre cd. Epars, éclaté, fractionné, dilué, la chef ne parvient pas à maintenir un fil centralisateur dans le déroulement confus et pour le coup désorganisé du 3ème mouvement vivacissimo, pour le coup totalement décousu. Ici le chef hors sujet semble assembler les épisodes sans en comprendre l’enchaînement ni la structure inhérente et souterraine : la logique sibélienne, organique, à la fois éclatée mais unitaire, lui échappe définitivement. Le cycle est réduit à une succession polie, plutôt terne, où le sens profond qui naît des contrastes enchaînés est absent. La formidable continuité avec le dernier mouvement et sa fanfare incandescente sont tout autant amollis, sans nerf, atténué, et sur un tempo dépressif : quel manque de passion (au sens où l’entendait Benrstein : écoutez en urgence ce que le chef américain, éperdu, ivre, échevelé fait autrement entendre). Que ce Sibelius sonne mesuré, assagi, dévitalisé. Paul Daniel n’est pas sibélien. Le geste est clair, articulé, équilibré mais tellement timoré : l’assemblage ne prend pas. Manque de vision globale de souffle prenant, incandescent, fulgurant. Le chef passe manifestement à côté, dans un finale rien que démonstratif et grandiloquent, en définitive lourd et presque racoleur, sans aucune fièvre. Quelle déception et quelle incompréhension profonde de l’écriture sibélienne.

 

 

Bon couplage que d’associer ici à la Symphonie n°2, Le retour de Lemminkaïnen (1896) opus 22 de plus de 7mn, lui-même épisode final de son cycle Lemminkaïnen, qui est une partition passionnante en ce qu’elle permet d’entendre l’assemblage progressif en une totalité organique à partir d’éléments épars exposés au préalable comme présupposés. La construction du drame et son déroulement évitent toute redite, le point culminant sur le plan de l’expression correspond au final : ici doit se réaliser la reconstruction salvatrice du héros qui a échappé à la mort et la réunification de son propre corps dit sa résurrection et sa victoire finale (à la manière du mythe égyptien d’Osiris, dieu des morts qui ayant ressuscité comme le Christ est aussi dieu de la Résurrection). Saisi comme le chant d’une chevauchée, ou comme l’éveil d’un printemps, frémissant grâce à l’acuité des instrumentistes, Daniel semble trouver une plus juste vision ici, mais hélas, l’enchaînement des épisodes confine à la fraction : tout est magnifiquement détaillé et caractérisé comme une mosaïque de séquences éparses. Mais la vision unitaire et fédératrice qui fusionne les éléments en une totalité mouvante et indivisible… ? Dans l’énoncé détaillé, le geste est séducteur.Mais dans la continuité, la vision ne laisse pas de nous laisser dubitatif, dans une prise de son qui noie les étagements des pupitres. Etrange vision où Sibelius sort plus dénaturé que grandi. Et ces tutti conclusifs rien que ronflants et démonstratifs. A bannir malheureusement. Préférez nettement les approches autrement plus captivantes et justes de Bernstein et Karajan, toutes rééditées à prix compétitif pour l’anniversaire Sibelius 2015.

 

 

 

sibelius symphonie 2 retour de Lemminkainen onba bordeaux paul daniel direction actes sud musicales_cd_review_critique_compte rendu CLASSIQUENEWS cd review critique cd octobre 2015CD. Compte rendu critique. Sibelius : 2ème symphonie, Le retour de Lemminkaïnen. Orchestre national de Bordeaux. Paul Daniel, direction. Live enregsitrement réalisé à Bordeaux en avril 2015. Collection ONBA Live, Musicales Actes Sud, parution : octobre, 2015 / 13,0 x 18,0 / 56 pages. ISBN 314-9-02807-012-5. Prix indicatif : 18, 62€

 

 

Compte rendu, opéra. Bordeaux. Auditorium de l’Opéra National de Bordeaux, le 24 septembre 2015. Verdi : Don Carlo (version milanaise de 1884). Leonardo Caimi, Tassis Christoyannis, Elza van den Heever, Keri Alkema… Ensemble Aedes, choeur. Le Cercle de l’Harmonie, orchestre. Paul Daniel, direction.

Vague verdienne en juin 2014L’ouverture de la saison lyrique de l’Opéra National de Bordeaux a lieu dans le nouvel Auditorium de la maison en cette soirée d’automne. Le début de la fin du mandat de Thierry Fouquet, directeur sortant, commence avec le Don Carlo de Verdi, dans une nouvelle production signée Charles Roubaud. Après quelques annulations, souffrances et remplacements, la direction musicale des deux premières présentations est tenue admirablement par le directeur de l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine, Paul Daniel. La distribution tourne autour de la fabuleuse Elsa van den Heever dans le rôle d’Elisabeth de Valois et compte avec des personnalités frappantes même si inégales. Un retour à Bordeaux pour la soprano citée, après Anna Bolena et Norma les deux années précédentes, retour de facto, à ne pas manquer !

Don Carlo ou le grand-opéra revisité

La nouvelle production frappe immédiatement par l’absence presque totale de décors (il y a quand même une croix quelque part, à un moment). Remarquons d’ores et déjà la fabuleuse création vidéo de Virgile Koering ; ses projections sur la scène ingrate (sans cintres ni coulisses), habillent le plateau en costumes espagnols, de façon plus qu’habile. Une très belle excuse pour faire une mise en scène qui est plutôt mise en espace. Les costumes d’époque de Katia Duflot sont très beaux et donnent davantage de caractère et d’élégance à la mise en scène dépouillée. Les chanteurs rentrent et sortent du plateau (mais pas les chÅ“urs, aux sièges derrière la scène), certes. Le directeur scénique laisse donc, «parler la musique ». Soit. Une idée non dépourvue de poésie, surtout en ce qui concerne la partition de Verdi, des plus réussies d’un point de vue orchestral, mais trop souvent la chose qu’on dit quand on n’a vraiment rien à dire. Matière à réflexion pour la prochaine direction de la maison.

verdi don carlo bordeaux paul danielAprès l’excellente performance de l’orchestre sous la baguette de Paul Daniel, malgré un répertoire auquel ne va pas sa prédilection, le maestro a des choses à dire. Intéressantes en plus. Sa direction est à la fois passionnante et raffinée, avec des belles subtilités au cours des quatre actes. Les contrastes sont privilégiés, sans pourtant offenser l’ouïe par des procédés faciles (rappelons qu’il s’agît d’un grand opéra à la française sous la plume de Verdi). Le choix de produire la quatrième version de l’opus (Milan,1884), à la base Don Carlos, en français, créé pour l’Opéra de Paris en 1867, non sans d’innombrables péripéties culturelles et stylistiques-, s’avère très juste. La dernière version de Modena étant en vérité la version Milanaise + le premier acte de la version de Paris, donc avec une certaine discordance stylistique, puisque le compositeur remania l’orchestration et parties vocales pour Milan. Cette version, plus concise, raconte toujours l’histoire très librement inspirée de la vie de l’Infant Don Carlos, petit-fils de Charles-Quint, devenu personnage romantique sous la plume de Schiller, modèle des librettistes de Verdi, Joseph Méry et Camille du Locle. Amoureux d’Elisabeth de Valois, nouvelle femme de son père Philippe II, Carlo termine dans les mains de l’Inquisition à cause de cet amour impossible.

L’Elisabeth d’Elsa van den Heever est remarquable par son interprétation d’une Reine tourmentée, aux motivations sincères et dont la noblesse de caractère ne la quitte jamais. La voix large de la jeune cantatrice s’adapte à souhait aux besoins expressifs de la partition et elle campe une performance fantastique, en dépit d’une certaine froideur. Le Don Carlo de Leonardo Caimi (remplaçant de Carlos Ventre) touche par la beauté du timbre et par le charme et la candeur juvéniles qu’il imprime au rôle, mais le chanteur se trouve très souvent dépassé par celui-ci. Seulement l’intensité douloureuse de son jeu et vocal et théâtral (et ce dans une mise en scène, disons, économe) touche l’auditoire. Le Marquis de Posa de Tassis Christoyannis quant à lui, touche le public de plusieurs façons. Une belle et bonne projection, une articulation distinguée mais chaleureuse, et le jeu d’acteur remarquable qui lui est propre, font partie des qualités de son interprétation des plus réussies. Le Philippe II d’Adrian Sâmpetrean, prise de rôle, peine à convaincre de son statut. Si ses qualités vocales sont toujours là, et nous sommes contents de le découvrir dans ce répertoire, son attribution paraît un contresens. Ainsi dans le très beau quatuor vocal du III : « Giustizia, Sire! » avec Elisabeth, Eboli, Posa et Philippe, il est le maillon faible comparé à ses partenaires qui y excellent. De la Princesse Eboli de Keri Alkema, dans une prise de rôle, nous retenons également l’intensité mais aussi l’agilité, étonnamment. La chanson mauresque qu’elle interprète au II : « Nel giardin del bello saracin ostello » est tout à fait délicieuse. Remarquons aussi l’Inquisiteur de la basse Wenwei Zhang à la profondeur sinistre à souhait, et les choeurs de la maison avec le choeur Intermezzo, en bonne forme, avec un dynamisme de grand ferveur.

Enfin, un début de saison plein de qualités et plutôt gagnant en dépit des péripéties et incompréhensions… Une distribution inégale mais engageante, une mise en scène très belle mais absente. Surtout un orchestre fabuleux et un moment d’intensité lyrique comme on les aime. Encore à l’affiche le 30 septembre puis le 2 octobre 2015 à l’Opéra National de Bordeaux.

Compte rendu, opéra. Bordeaux. Auditorium de l’Opéra National de Bordeaux, le 24 septembre 2015. Verdi : Don Carlo (version Milanaise 1884). Leonardo Caimi, Tassis Christoyannis, Elza van den Heever, Keri Alkema… Ensemble Aedes, choeur. Le Cercle de l’Harmonie, orchestre. Paul Daniel, direction.

Nouveau Dardanus de Rameau par Michel Fau à Bordeaux

RAMEAU 2014 : sélection cdBordeaux, Opéra. Rameau : Dardanus. 18>26 avril 2015. 5 représentations pour un chef d’oeuvre musical que le génie de Rameau porte au sommet de l’inspiration baroque française. L’intrigue pose les jalons d’un huit clos amoureux composé de trois protagonistes : Iphise est aimée par deux prétendants : Anténor et Dardanus. Ce dernier ennemi de son père Teucer, est le seul aimé par la princesse. Comme toujours le surnaturel et le fantastique font la valeur des héros et révèlent leurs talents : Dardanus sauve des griffes du monstre Anténor qui laisse son rival épouser Iphise.

Depuis son premier opéra Hippolyte et Aricie en 1733, Rameau ne cesse d’attiser la haine des lullistes. .. avec le succès des Indes galantes puis des Fêtes d’Hebe, Dardanus propose un nouveau regard sur la tragédie lyrique,  combinaison stimulante de l’amour,  du merveilleux,  du surnaturel fantastique et spectaculaire. En bien des points, Rameau d’ouvrage tragique en ballet enchanteur va toujours plus loin. Formellement, harmoniquement.

Pierre_Jelyotte Dardanus Rameau jeliotteLe livret de Leclerc de la Bruère,  jeune auteur à la mode, un temps favorisé par Voltaire,  est plus digne d’un Opéra ballet que d’une tragédie. .. Son manque d’unité et de progression dramatique, son caractère décousu affaiblissent en vérité un ouvrage que seul le traitement musical élève au rang de chef d’oeuvre : fils de Jupiter,  Dardanus fait basculer le prétexte mythologique vers le merveilleux et le pouvoir des enchantements. Mais la prose et la construction poétique de La Bruère n’a pas l’intensité ni la tension des livrets de Pirrhus (Royer, 1730), ou de Jephté de Montéclair (1732).

Les deux amants Iphise et Dardanus s’aiment contre la volonté des hommes : les obstacles inventés par La Bruère manquent de nécessité dramatique, ils tombent souvent à plat dans le flux du drame : autorité du père d’Iphise (Teucer), rivalité du guerrier Antenor (qui aime aussi Iphise), formidable monstre destiné à révéler la valeur de chacun. .. pire, les épisodes dansés et les tableaux merveilleux sont mal intégrés à l’action.  Superposition plutôt que fusion. .. malheureuse.

 

 

 

Le merveilleux dans Dardanus

 

piranese prisons dardanus RameauD’emblée, pourtant, ce qui frappe dans Dardanus, c’est la place du merveilleux et de la magie : présence du magicien Isménor dont le pouvoir accompagne Dardanus,  et dévoile à ce dernier les vrais sentiments d’Iphise à son égard ; puis sommeil de Dardanus et songe du héros (avec divertissement dansé) soudainement libéré d’une prison où il était tenu prisonnier (superbes décors de Piranèse pour la reprise de l’opéra après sa création),  enfin monstre affreux qui révèle Dardanus à sa vraie nature : un héros vainqueur promis à l’amour. .. Qu’il s’agisse de la version initiale de 1739 ou de celle de 1744, la partition captive par sa caractérisation musicale : le compositeur sait à l’inverse des divertissements dansés au prétexte totalement invraisemblable,  approfondir la psychologie des protagonistes,  concevoir des situations aux couleurs harmoniques inédites qui forcent l’admiration : le mode lugubre de la prière de Dardanus (Lieux funestes où tout respire la honte et la douleur) dans sa prison, reste un moment inoubliable dont la profondeur et la justesse émotionnelle égale la prière de Telaïre dans Castor et Pollux (Tristes apprêts,  pâles flambeaux. ..). Si les vers de La Bruère sont indiscutablement bien trempés,  le livret dans sa totalité n’a pas la même cohérence : le poète était bon pour la séquence non pour le drame dans sa continuité. Mais pour la création, Rameau a pu compter sur le tempérament virtuose du ténor Jéliotte, dont il fait son chanteur favori…

Le jeune ensemble Pygmalion et son chef Raphael Pichon ont fait de Rameau leur fond de commerce mais avec un verdeur encore perfectible : en témoigne encore leur récent enregistrement de Castor et Pollux, réalisé à Versailles : pas assez cohérent, poétiquement instable. En avril 2015, leur escale bordelaise pourrait indiquer une nouvelle maturité dans leur approche… A suivre donc.

Rameau : Dardanus à l’Opéra de Bordeaux

Mise en scène, Michel Fau
Décors, Emmanuel Charles
Costumes, David Belugou
Lumières, Joël Fabing
Maquillages et masques, Pascale Fau
Chorégraphe, Christopher Williams
Vénus, Karina Gauvin
Iphise, Gaëlle Arquez
Dardanus, Frédéric Antoun
Anténor, Florian Sempey
Teucer, Isménor, Nahuel di Pierro
Un songe, l’Amour, une phrygienne,
Katherine Watson
Un Phrygien, Etienne Bazola
Un Songe, Virgile Ancely
Un Songe, Guillaume Gutiérrez
Ensemble Pygmalion Chœur et Orchestre
Direction musicale, Raphaël Pichon

Les 18, 20, 22, 24 et 26 avril 2015, 20h (le 26 à 15h)

 

 

Illustrations : Rameau, Pierre Jéliotte / Jélyotte, les prisons de Piranèse (DR)

 

 

Cinéma. La Bohème en direct de Bordeaux, le 26 septembre 2014, 20h

boheme bordeaux dirct cinema 2014Cinéma. La Bohème en direct de Bordeaux, le 26 septembre 2014, 20h. Pour souligner l’ouverture de sa nouvelle saison 14-15, l’Opéra de Bordeaux diffuse en direct dans les salles de cinéma, la première soirée de La Bohème de Puccini, ce vendredi 26 septembre 2014, à 20h. A l’affiche jusqu’au 7 octobre, La Bohème s’inspire du roman de Burger et narre les amours fragiles et tragiques de la couturière Mimi et du poète Rodolfo : Puccini y brosse le portait du Paris romantique à l’époque de Louis Philippe où une colonie de jeunes artistes s’enivre au Café Momus pour rompre avec la sinistre existence de leur vie misérable. Pour contrepointer les rôles réalistes et sensibles de Mimi et de Rodolfo, le couple du peintre Marcello et de la chanteuse légère Musetta incarne des amours piquantes, contrastées, mais constantes. La mise en scène  déjà présentée à Bordeaux en 2006 privilégie un retour au Sixties… Dans la fosse, le directeur musical de l’orchestre maison, Paul Daniel dirige son premier opéra.

 

 

informations pratiques

La Bohème de Puccini au cinéma en direct de l’Opéra de Bordeaux

Dur̩e environ 2h РEntracte de 15 minutes

Vendredi 26 septembre 2014, 20h

A l’affiche à Bordeaux jusqu’au 7 octobre 2014

 

distribution

Direction : Paul Daniel

Mise en scène : Laurent Laffargue

Décors : Philipe Casaban & Eric Charbeau

Costumes : Hervé Poeydomenge

Lumières : Patrice Trottier

 

Rodolpho : Sébastien Guèze

Mimi : Nathalie Manfrino

Marcello : Dimitri Pittas

Musetta : Georgia Jaman

Colline : Nahuel di Pierro

 

Orchestre National Bordeaux Aquitaine ChÅ“ur de l’Opéra National de Bordeaux Jeune Académie Vocale d’Aquitaine

 

 

Consulter le site de l’Opéra de Bordeaux :

http://www.opera-bordeaux.com/dactail-spectacle/opera-1/la-boheme-824/14-15-11.html

 

Lire aussi notre précédente dépêche :

http://www.classiquenews.com/la-boheme-de-puccini-au-cinema/

Compte rendu, opéra. Bordeaux. Opéra National de Bordeaux, le 27 mai 2014. Donizetti : Anna Bolena. Elza van der Heever, Keri Alkema, Sasha Cooke… Orchestre National Bordeaux Aquitaine. Leonardo Vordoni, direction. Marie-Louise Bischofberger, mise en scène.

annabolena0Bordeaux, Opéra. Touchante Anna Bolena… Fin de saison lyrique belcantiste à l’Opéra National de Bordeaux avec la nouvelle production d’Anna Bolena de Donizetti, dans une mise en scène de Marie-Louise Bischofberger. La distribution réunit de jeunes chanteurs, plutôt investis, dont en première place la soprano Elza van der Heever dans le rôle-titre. L’Orchestre National Bordeaux Aquitaine est à son tour dirigé par le chef italien invité Leonardo Vordoni. Donizetti, grand improvisateur italien de l’époque romantique, compose Anna Bolena en 1830, à l’âge de 33 ans. L’opéra seria sur le livret de Felice Romani inspiré de l’histoire d’Anne Boleyn, Reine d’Angleterre, sinspire en réalité en fait de deux pièces de théâtre : l’Anna Bolena de Pepoli et l’Enrico VIII de Marie-Joseph de Chénier (dans une traduction italienne d’Ippolito Pindemonte). Comme souvent dans les opéras belcanto, le texte n’est que prétexte pour les envolées lyriques.

 

Beauté touchante d’un destin tragique 

L’histoire est celle d’Anne Boleyn, deuxième femme du Roi d’Angleterre Henri VIII, auparavant favorite du Roi. C’est grâce à leur mariage, après l’annulation du précédent avec Catherine d’Aragon, que le Royaume Uni réalise le schisme de l’Église d’Angleterre avec le Vatican. Sa fortune durera peu, puisqu’elle est condamnée à la guillotine et remplacée par l’une de ces dames de compagnie, Jeanne Seymour. Le succès glorieux de l’oeuvre dans toute l’Europe fait de Donizetti une véritable célébrité, il s’agît en effet de son premier opéra de maturité, qui, tout en étant moins personnel que Lucia di Lamermoor, demeure une tragédie lyrique flamboyante. La performance des interprètes s’inscrit ainsi parfaitement dans la nature de l’ouvrage. Ils ont tous un bel investissement qui est remarquable dès le début de la présentation. Le trio des femmes est extraordinaire.

Elza van der Heever dans le rôle-titre fait penser et fait songer à … Giuditta Pasta (cantatrice créatrice du rôle), par sa prestance sur scène, par la force dramatique de ces gestes, par l’humanité imposante et altière qu’elle dégage. C’est une Anna Bolena troublée, belle, appassionata, sincère. Elle déploie ses talents vocaux et théâtraux d’une façon captivante. Son duo avec Giovanna Seymour au deuxième acte : « Dal moi cor punita io sono » est un sommet dramatique et musical. La rivale Seymour est interprétée par Keri Alkema, soprano au chant plaisant et souvent dramatique. Sa complicité avec van der Heever est évidente, elle est d’ailleurs beaucoup plus touchante et mémorable dans ses échanges avec Anna Bolena qu’avec le Roi Enrico VIII. Avant d’aborder la performance des hommes, moins heureuse, remarquons également la fabuleuse prestation de la mezzo-soprano Sasha Cooke dans le rôle travesti de Smeaton, page et musicien de la Reine : belle agilité vocale tout à fait belcantiste et timbre corsé très séduisant. Sa prestation est un mélange de mélancolie et de bravoure, sans prétention : excellente.

Nous sommes plus partagés face aux solistes masculins. Le ténor Bruce Sledge dans le rôle de Percy fait de son mieux avec sa partie, d’une difficulté redoutable. Il reste pourtant affecté par une mise en scène plutôt superficielle et ne dépasse pas vraiment les difficultés du rôle. Matthew Rose dans le rôle du Roi Enrico VIII, réussit, lui, à captiver la salle. Certes, la musique est flatteuse pour sa voix sans être particulièrement sophistiquée ni difficile, mais c’est surtout au niveau dramatique où il excelle. Sa caractérisation du monarque a quelque chose de grossier, de rustique ; sa méchanceté ne laisse pas le public insensible.

Sur le plan artistique, les créations de l’Atelier de costumes de l’Opéra de Bordeaux sont ravissantes. Les habits sont d’inspiration historique et les matériaux paraissent très riches rehaussés par la noblesse des interprètes qui les portent. L’opéra étant axé sur les destins de ses personnages féminins, nous trouvons la mise en scène de Marie-Louise Bischofberger entièrement pertinente mais avec une grande réserve. Elle arrive à faire d’Enrico VIII un enragé crédible, et d’Anna Bolena, l’incarnation de la classe et de la véracité émotionnelle. Son travail est beau et efficace, mais paraît peu profond et manquant de caractère. L’Orchestre National Bordeaux Aquitaine est, quant à lui, en grande forme. Le chef Leonardo Vordoni offre une ouverture pleine de pompe et d’héroïsme. La partition est souvent martiale, parfois monotone. Si la direction aurait pu gagner en dynamisme, nous avons aimé cependant les nombreux effets spéciaux de la baguette de Vordoni, avec le frémissement des cordes, la candeur pétillante des bois, la sonorité idyllique de la harpe. Remarquons également la performance du ChÅ“ur de l’Opéra, très sollicité, dirigé avec intelligence par Alexander Martin.

Ouvrage extraordinaire à l’Opéra National de Bordeaux ! Il s’agît aussi presque d’un avant-goût des moments forts de la saison prochaine, qui se terminera aussi avec un bijoux du belcanto italien romantique, la Norma de Bellini, avec Elza van der Heever également dans le rôle-titre. Vous pouvez encore voir Anna Bolena de Donizetti à l’affiche les 2, 5 et 8 juin 2014.

Illustration : Elsa van den Heever, Anna Bolena à Bordeaux en 2014 © Frédéric Desmesure

 

Rendez-vous musicaux au jardin à Malagar (33) par le PESMD de Bordeaux Aquitaine

Malagar 2014Malagar (33) : 2 journées musicales en accès libre. Samedi 31 mai et dimanche 1er juin à 15h et 17h, le Centre François Mauriac de Malagar (33) invite le Pôle d’Enseignement Supérieur de la Musique et de la Danse (PESMD) de Bordeaux Aquitaine pour le premier temps musical des “Rendez-vous au jardin”, une déambulation printanière sur le thème de l’enfance, voyage pluridisciplinaire, dépaysant et mystérieux, où se mêlent musique, danse et poésie… Pour l’occasion, les étudiants danseurs et musiciens du Pôle d’Enseignement Supérieur de la Musique et de la Danse (PESMD) de Bordeaux Aquitaine partagent la scène avec l’Ensemble de cuivres Epsilon, phalange d’instrumentistes à fort tempérament composée de Jean-Pierre Cénédèse, cor solo de l’orchestre de l’Opéra de Marseille, Bruno Flahou, trombone solo de l’Orchestre National de l’Opéra de Paris, Franck Pulcini, trompette solo à l’Orchestre de la SWR en Allemagne et Thierry Thibault, tubiste et directeur du Conservatoire à Rayonnement Départemental de Valenciennes, tous formateurs au PESMD Bordeaux Aquitaine.

Toutes les infos, les modalités pratiques sur le site du Pôle d’Enseignement Supérieur de la Musique et de la Danse (PESMD) de Bordeaux Aquitaine.

Entrée gratuite, accès libre dans la limite des places disponibles.
Possibilité de réserver sur le site Malagar.aquitaine.fr

Bordeaux, Opéra. Création : Christian Lauba : La Lettre des sables, 25>30 avril 2014

UnknownBordeaux, Opéra. Création : Christian Lauba : La Lettre des sables, 25>30 avril 2014. A Bordeaux, Christian Lauba partage ce même souci de l’intelligibilité naturelle du chant : pas de gros effectif orchestral donc pour La Lettre des sables, afin de laisser s’épanouir les voix sur/dans l’orchestre. Le livret de Daniel Mesguish s’inspire de La Machine à explorer le temps de H.G. Wells. La musique d’essence onirique interroge la réalité des êtres dans ce labyrinthe spatiotemporel, entre passé et futur, qui permet réapparition ou multiplication. Qui est qui, et où est-il réellement, au moment où il chante ? Sans rien dévoiler ce son nouvel opéra, Christian Lauba souhaite cultiver cette part de mystère et d’envoûtement premier qui fait la magie de l’opéra : perte des repères… se perdre pour mieux se retrouver ? Christian Lauba : La Lettre des sables. Opéra de Bordeaux, les 25, 27, 29 et 30 avril 2014. 

 

 

 

 

Donizetti : Anna Bolena à Bordeaux

donizettiDonizetti: Anna Bolena à Bordeaux (27mai>8juin 2014). heureux hasard du calendrier lyrique de mai et juin. Contemporain de Bellini, sous-estimé en comparaison à Rossini auquel il succède et à Verdi qu’il préfigure, Donizetti incarne cependant un style redoutablement efficace, comme en témoigne ses deux ouvrages inspirés de l’histoire des Tudor (Anna Bolena, 1830 et Maria Stuarda, 1834). Les deux opéras, célèbres parce qu’ils osent confronter chacun deux portraits de femmes héroïques et pathétiques (Anna Bolena, Giovanna Seymour – Maria Stuarda, Elisabetta), se révèlent convaincants par la violence des situations comme le profil psychologique qu’ils convoquent sur la scène. Liège accueille Maria Stuarda et Bordeaux, Anna Bolena.

Nommé directeur musical des théâtre royaux de Naples, Gaetano Donizetti profite avant l’avènement irrépressible de Verdi, de l’absence de Rossini en Italie (au profit de la France). Anna Bolena est son premier grand succès en 1830 au Teatro Carcano avec le concours des vedettes du chant, Giuditta Pasta et Giovanni Battista Rubini. Son inspiration ne semble plus connaître de limites, produisant ouvrages sur ouvrages avec une frénésie diabolique, malgré ses ennuis de santé liés à la syphilis contractée peu auparavant… Suivent de nouveaux jalons de sa carrière lyrique dont surtout dans la veine comique pathétique, L’Elixir d’amorce (Milan, 1832 : le premier joyau annonçant dix années avant l’autre sommet qui demeure Don Pasquale de 1843 pour le Théâtre-Italien de Paris), puis Lucrezia Borgia (sur le livre de Felice Romani, l’ex librettiste de Bellini)… Comme un nouvel avatar de ce drame gothique anglais qu’il semble aimer illustrer, Donizetti compose après Anna Bolena, Maria Stuarda créé à Naples en 1834. Marino Faliero triomphe ensuite en 1835 sur la scène parisienne, la même année où il produit aussi Lucia di Lammermoor, alors que son confrère Bellini meurt après avoir livré I Puritani. Donizetti souffre toujours d’une évaluation suspecte sur son œuvre : moins poète que Bellini, moins virtuose et délirant que Rossini, moins dramatique et efficace que Verdi… l’artisan inspiré synthétise en vérité toutes ses tendances de l’art lyrique, proposant de puissant portraits lyriques à ses interprètes. Car il ne manque ni de finesse psychologique ni de sens théâtral propice aux situations prenantes.

 

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Donizetti : Anna Bolena
Opéra de Bordeaux
Du 27 mai au 8 juin 2014

boleyn_anne_tour_londres-anne-boleyn-portraitOpera seria, (tragédie lyrique en deux actes-), Anna Bolena profite de la coupe dramatique très efficace du librettiste Felice Romani (habituel complice de Bellini). Giuditta Pasta crée le rôle immense lyrique et dramatique d’Anna Bolena (soprano dramatique ample), en particulier exigeant pendant la scène de la folie (Al dolce guidami castel natio) au III (dans la tour de Londres où est retenue prisonnière l’ancienne idole royale suspectée de tromper le Roi avec son ancien amant Percy), une intensité vocale et dramatique égale. C’est le sommet de l’opéra et pour la diva requise, l’obligation de se dépasser comme tragédienne, pour convaincre. L’opéra tient aussi sa force voire sa violence de l’opposition des deux femmes, Anna Bolena et Giovanna Seymour (Jane Seymour), la nouvelle favorite d’Henry VIII. En 1957, à la Scala de Milan, Maria Callas et Giuletta Simionato, soprano et mezzo dramatique, défendait la rivalité des deux favorites d’Henry avec une flamme inédite. Plus proche de nous (Opéra de Vienne, avril 2011), le duo Elina Garanca et Anna Netrebko ont vaillamment incarné l’une et l’autre héroïnes (Giovanna, Anna) avec le même aplomb vocal, la même force dramatique (DVD Deutsche Grammophon).

Donizetti : Anna Bolena à l’Opéra de Bordeaux. Nouvelle production
Opera seria en 2 actes de Donizetti ; livret de Felice Romani.
Créé à Milan, au teatro Carcano, le 26 décembre 1830

A Bordeaux, le rôle-titre est interprété par Elza van den Heever, récemment applaudie à Bordeaux dans Ariane à Naxos (le Compositeur) et Alcina (rôle-titre).
Direction musicale, Leonardo Vordoni
Mise en scène, Marie-Louise Bischofberger

Enrico VIII, Matthew Rose
Anna Bolena, Elza van den Heever
Giovanna Seymour, Keri Alkema
Lord Rochefort, Patrick Bolleire
Lord Riccardo Percy, David Lomeli (les 27, 30 mai et 5 et 8 juin), Bruce Sledge (2 juin)
Smeton, Sasha Cooke
Sir Hervey, Christophe Berry
Orchestre National Bordeaux Aquitaine
Chœur de l’Opéra National de Bordeaux

Bordeaux, Opéra
Les 27, 30 mai, puis 2,5 et 8 juin 2014

 

Compte rendu, opéra. Bordeaux. Opéra National de Bordeaux, le 16 février 2014. Belá Bartók : Le Château de Barbe-Bleue. Paul Gay, Christine Rice. Orchestre National Bordeaux Aquitaine. Julia Jones, direction. Juliette Deschamps, mise en scène.

Voici un Bartók puissant et spectaculaire à l’Opéra National de Bordeaux avec la nouvelle production du Château de Barbe-Bleue ! Au couple des solistes Paul Gay et Christine Rice s’associe l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine, collectif prodigieux sous la direction de Julia Jones et dans une mise en scène de Juliette Deschamps.

Les pulsations salvatrices de la musique

Le seul opéra du compositeur hongrois Belá Bartók (1881 – 1945) est aussi le premier opéra en langue hongroise dans l’histoire de la musique. Le livret de Béla Balázs est inspiré du conte de Charles Perrault « La Barbe Bleue » paru dans Les Contes de Ma Mère l’Oye. L’œuvre est à la fois symboliste et expressionniste. Ici sont mis en musique Barbe-Bleue et Judith, sa nouvelle épouse, pour une durée approximative d’une heure. Ils viennent d’arriver au Château de Barbe-Bleue et Judith désire ouvrir toutes les portes du château pour faire entrer la lumière. Le duc cède par amour mais contre son gré; la septième porte reste interdite mais Judith oblige Barbe-Bleue à la lui ouvrir ; elle y découvre ses femmes disparues encore en vie. Riche en strates, l’opéra se prête à plusieurs lectures, la musique très dramatique toujours accompagne, augmente, colore et sublime la prosodie expressive du chant.

barbe bleue de bartok à bordeauxJuliette Deschamps opte pour la modestie. Dans sa mise en scène, trône un grand escalier au milieu du décor unique ; les personnages déforment la réalité pour inspirer des réactions émotionnelles au public. Le duc Barbe-Bleue se voit contraint de tripoter et violenter Judith quand ils rentrent aux jardins parfumés par la 4ème porte ; du sang bleu pétillant coule du ventre de Judith quand elle regarde les eaux paisibles dans la 6e, des paillettes tombant du ciel dans la dernière. Au symbole prévisible, s’ajoute un expressionnisme incongru et facile. Les chanteurs/acteurs honorent l’ouvrage avec tous leurs talents et dans les limites du possible. Paul Gay annoncé souffrant décide de se présenter quand même; ses possibilités respiratoires sont clairement affectées, mais il fait un excellent travail. Son chant est un arioso expressif, fortement touchant. Sa fragilité physique rend le personnage davantage humain et complexe. Christine Rice au chant d’une grande intensité, est dramatiquement Compte-rendu, opéra. Saint-Etienne, le 16 fév 2014.Saint-Saëns: Les Barbares. Laurent Campellone, direction musicale. La direction musicale de Julia Jones est sans doute le point fort du spectacle. Les musiciens de la maison bordelaise maîtrisent les couleurs et le rythme singulier de la partition avec une grande aisance. Julia Jones exploite les timbres inouïs d’un opéra miroitant entre merveilleux et fantastique. La puissance évocatrice de l’ensemble est immense. Dès la première porte, le groupe des vents se distingue. La deuxième voit la harpe et le cor dialoguer de façon surprenante, planant au-dessus de la voix grave de Paul Gay. La performance musicale est d’une telle qualité que nous acceptons (presque) de voir Barbe-Bleue tuer Judith à la fin et de lui retirer l’anneau… comme la fosse enivrante nous fait oublier tous les nombreux contresens de la mise en scène.

Compte rendu, opéra. Bordeaux. Opéra National de Bordeaux, le 16 février 2014. Belá Bartók : Le Château de Barbe-Bleue. Paul Gay, Christine Rice. Orchestre National Bordeaux Aquitaine. Julia Jones, direction. Juliette Deschamps, mise en scène.

Compte rendu, opéra. Bordeaux. Opéra National de Bordeaux (Grand Théâtre), le 16 janvier 2014. Gershwin : Porgy and Bess. Xolela Sixaba, Nonhlanhla Yende, Lukhanyo Moyake… Orchestre National Bordeaux Aquitaine. Albert Horne, direction. Christine Crouse, mise en scène.

L’Opéra National de Bordeaux accueille le Cape Town Opera pour leur superbe production du grand classique américain et chef d’œuvre lyrique de Gershwin, Porgy and Bess (1935), ici mis en scène par la directrice artistique de la compagnie, Christine Crouse. Pour la première, la direction musicale de l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine est assurée par le chef sud-africain Albert Horne, également chef de chÅ“ur et assistant musical du Cape Town Opera.

 

Porgy and Bess, Bordeaux, Gershwin, Cape Town

 

 

 

Porgy and Bess, une révélation

 

Porgy and Bess est une Å“uvre riche en controverses. Beaucoup d’encre coule encore sur des questions comme la forme de l’oeuvre, son genre, les intentions des auteurs, etc… Sans alimenter les petites histoires, il reste important d’éclaircir certains points. Avec Porgy and Bess, George Gershwin (1989-1937) a voulu faire un véritable opéra avec tout le sérieux que ceci implique, et avec toutes les exigences formelles requises. Il est  incontestablement arrivé à son but dans une Å“uvre d’ampleur dramatique, un grand opéra à morceaux distincts, mélangeant plusieurs styles certes, mais avec une cohérence indéniable et une cohésion assurée par les spécificités de la plume du compositeur. Il a aussi voulu créer un opéra Américain.

Et il a réussi avec un langage musical nourri des sonorités propres à son pays, notamment le jazz, le gospel, les spirituals, le blues. Mais pas seulement. Le livret, une adaptation du roman Porgy de DuBose Heyward, est crée par le frère du compositeur Ira Gershwin avec le romancier. Son histoire tragique brille pourtant avec un optimiste inépuisable et triomphal, trait de caractère terriblement américain. Mais pas seulement. Un élément souvent oublié ou ignoré est que George Gershwin, juif américain à la belle carrière, a mandaté que son Å“uvre soit représentée et mise en scène exclusivement avec des chanteurs noirs. Nous sommes alors dans les années 30, et la ségrégation raciale aux États-Unis est brûlante (on est loin du mouvement des droits civils des années 50). Les noirs américains sont alors victimes des nombreuses politiques incapacitantes de la part des états. Mais voilà un blanc New-yorkais en train de bouleverser l’ordre social, en embauchant des noirs, en faisant un art inspiré des talents musicaux d’un peuple discriminé… cela dérange.

Nous n’avons aucun doute du mérite de la démarche artistique et sociale de Gershwin, ni de la grande dignité et valeur musicale de Porgy and Bess. Cette production du Cape Town Opera, compagnie auto-gérée avec des fonds venant exclusivement du privé, ne fait que prouver l’évident. L’histoire de Porgy, un noir estropié de la Caroline du nord vivant dans un bâtiment délaissé, est celle avant tout d’un amoureux. Il est épris de Bess, la femme de Crown, un criminel, un « drogué » du quartier. Il veut la sauver, la libérer aussi de la glauque influence de Sportin’ Life, le dealer. La transposition dans le Soweto sud-africain des années 70 par la metteure en scène est très cohérente, tenant en compte l’affligeante réalité de l’apartheid. L’universalité de l’œuvre ne se voit jamais compromise, et nous remarquons à peine qu’il s’agît de l’Afrique du Sud. La direction des acteurs/chanteurs est consistante et singulière dans sa sincérité, l’engagement de la distribution frappe en tous points de vue confondus, dégageant une énergie extraordinaire certainement aidé par les nombreuses chorégraphies électrisantes de Sbo Ndaba.

 

 

Une distribution enflammée

 

La distribution vibre avec la force et le brio propre à la jeunesse des chanteurs. Mais la performance est en général réussie et les nombreux personnages captivent en permanence, que ce soit pendant une ariette isolée ou dans les chÅ“urs. Le couple éponyme est interprété avec panache par Xolela Sixaba (Porgy) et Nonhlanhla Yende (Bess). Lui à la voix large et chaleureuse, avec un timbre d’une beauté touchante. Elle, une véritable amazone, toujours ravissante, aux dons de comédienne évidents, avec une voix ronde et séduisante. Leur duo d’amour sans développement au début du deuxième acte est un des nombreux moments forts pour ces deux artistes rayonnant.  Ce soir Crown est incarné par Mandisinde Mbuyazwe aussi très investi d’un point de vue théâtral, mais à la performance vocale progressive, quelque peu reservée au premier acte, puis très en forme et plutôt imposant au deuxième.
De même pour le Sportin’ Life de Lukhanyo Moyake, excellent acteur, avec une voix d’une certaine fraîcheur et un sens du rythme indéniable. Les nombreux personnages secondaires sont également très engagés et engageants. Le Jake d’Aubrey Lodewyk avec une suavité dans la vocalisation et une certaine finesse dans l’expression, offre au début du deuxième acte un chant de pêcheur où il met ses talents d’acteur et de chanteur au service de l’oeuvre, un moment très jazzy, lui aussi captivant. Sa femme Clara est interprété par Siphamandla Yakupa, qui chante aussi la vendeuse de fraises au deuxième acte. C’est elle qui ouvre l’oeuvre avec l’archicélèbre « Summertime », en l’occurrence chanté de façon spiritosa, avec cÅ“ur. Elle est une vendeuse de fraises charmante et une Clara à la fois pétillante et sentimentale. Remarquons aussi la Serena d’Arline Jaftha, sa lamentation à la fin du premier acte, – l’air « My man is gone now », un des moments les plus puissants de la partition, donne des frissons.

Un personnage important de l’opéra est le choeur. C’est une facette fondamentale, et complètement intégrée dans le drame. Il commente l’action, pose des questions, répond, mais aussi développe des idées musicales originales. Le Choeur du Cape Town Opera dirigé par Albert Horne est exemplaire. Il est omniprésent et compte avec des belles voix et personnalités. La façon avec laquelle ses chanteurs s’attaquent à la musique traditionnelle américaine (spirituals, gospels), est caractérisée et en termes généraux… fabuleuse ! Ils sont superbement investis, leur complicité sur scène, ravissante.

Quoi dire enfin de l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine ? Sous la direction d’Albert Horne, les musiciens jouent l’immense partition avec autant de complicité et d’investissement que les chanteurs. Le chef sud-africain a une maîtrise du rythme incontestable. Il exploite les cuivres et les sonorités jazzy avec aisance, et maintient la tension en permanence tout en différenciant avec énergie les différents styles qui se côtoient. Belle démarche ! Nos plus sincères félicitations au Cape Town Opera et Choeur pour un Porgy and Bess de qualité. C’est la première fois que cette production se présente en France et nous souhaitons de tous nos cÅ“urs qu’elle ne soit pas la dernière. Nous avons pu écouter le Choeur du Cape Town Opera interpréter un répertoire choral divers à l’Auditorium de l’Opéra National de Bordeaux, mélangeant chants traditionnels sud-africains et américains avec Verdi ou encore Gounod, et il n’a fait que confirmer ce qu’on a vu et entendu dans Porgy and Bess : la qualité des voix, leur tempérament collectif, un investissement sur scène édifiant et contagieux ! Bravo !