Les Grands Interprètes ont fait preuve de détermination. Ce concert prévu en octobre de l’année dernière n’avait pas pu avoir lieu ; reprogrammé ce soir, il en acquiert une force incroyable. Résister aux aléas de la vie fait sens en cette période troublée. Jérémie Rohrer ne cesse de développer une carrière impressionnante. Avec son ensemble Le Cercle de l’Harmonie, il aborde tous les répertoires avec un sens aigu du style et de la recréation des ambiances orchestrales dites d’époque. Ainsi son orchestre pour le Requiem de Verdi n’est pas pléthorique, le chœur non plus, que l’on a connu ici et là beaucoup plus fourni. L’équilibre ainsi obtenu, en évitant la surenchère, produit une émotion musicale extraordinaire. Nous entendons des détails comme rarement. Le quatuor de solistes est au diapason, extrêmement engagé à incarner le texte qui prend un relief particulier.
D’emblée, la beauté grave de l’orchestre, la délicatesse des violons puis l’entrée pianissimo du chœur créent une magie qui ne va plus nous quitter. D’ailleurs, le public toulousain, qui n’est pas un exemple de silence évitera toux et bruits durant toute la durée du Requiem. Ce soir avec des moyens musicaux suprêmes, la dramaturgie de mort est d’une efficacité redoutable. Le caractère religieux est amplifié pour atteindre une spiritualité universelle. Après ce début recueilli, le chant se développe et les nuances gagnent en puissance. Les nuances et les contrastes seront tout le temps magnifiés par la direction expressive de Jérémie Rohrer. L’entrée des solistes fait grande impression en raison de qualités vocales égales, et de détermination à magnifier le texte. La fusion solistes, orchestre, chœur fonctionne magnifiquement dès cet extraordinaire Kyrie. L’efficacité des Dies Irae est sidérante. L’emportement affolé est admirablement exprimé par un chœur magnifique, un orchestre sensationnel avec un duo timbale-grosse caisse imbattable. C’est d’une puissance incroyable avec un nombre de musiciens proche de la moitié de ce qu’utilisait Tugan Sokhiev avec le même chœur. En ces lieux, les trompettes du jugement dernier sont terrifiantes.
Les Mors stupendit de la basse William Thomas sont variés et provoquent une émotion forte. Ce très jeune chanteur britannique a une voix de basse magnifique, et un sens du théâtre complet. Sa manière de dire et de chanter est admirable. Puis la mezzo-soprano Agneszka Rehlis ouvre le grand livre avec angoisse et partage sa peur avec émotion. Vocalement, quand tant de chanteurs magnifient leur voix dans une puissance constante, les belles nuances de la mezzo-soprano polonaise sont un émerveillement constant. Son timbre ambré et sa voix ductile sont un enchantement tout au long de la soirée. Le déroulement de cette dramaturgie de la mort va ensuite nous entraîner à travers toutes les splendeurs de la partition qu’il serait fastidieux de développer. Certains moments sont restés plus imprimés.
Par exemple la magie de cet orchestre. Le Cercle de l’harmonie joue sur « instruments d’époque » et semble ce soir mêler des flûtes en bois, des cuivres avec piston et des cordes ne semblent ni tout à fait baroques et pas forcément modernes. Le résultat est une fraîcheur de timbres, des couleurs plus franches et des accents très aiguisés. La direction de Jérémie Rohrer, précise et comment, sait laisser la place aux chanteurs afin de phraser et au chœur de respirer. Il obtient des nuances très creusées et sait mettre en valeur les couleurs de son superbe orchestre. Le drame de l’âme face à la mort ainsi théâtralisé par Verdi est magnifiquement figuré par ces interprètes tous à l’unisson.
Le choeur basque Orfeon Donostarria que nous connaissons bien à Toulouse, est ce soir en formation moins pléthorique. Les pupitres sont parfaitement équilibrés alors qu’ils ne le sont pas en nombre. L’écart le plus considérable se trouve entre les ténors (9) et les soprano (21). La réactivité de ce chœur est bien connue, son engagement également. Ce soir, la précision est sa qualité la plus marquante, ainsi dans le double chœur du Sanctus, il est parfait. Très dramatique dans toutes ses interventions, le ténor Andreï Danilov a une fine musicalité qui n’est pas habituelle chez les ténors russes. La voix mixte est parfaitement utilisée dans l’Hostias avec des effets impressionnants. Puis, il nuance son Ingemisco de manière très inhabituelle, c’est magnifique ! La soprano Eleanor Lyons est originaire d’Australie. Elle nuance aussi très subtilement sa partie. Ses nombreux aigus planants sont d’une pureté rare. Dans son Libera me, elle offre des pianissimi sublimes et des forte telluriques. Toute la tessiture est sonore jusque dans les extrêmes graves. Elle semble habiter cette partition, suivant tout le Requiem en respirant avec le chœur et les instrumentistes. Ce qui frappe dans ce quatuor de solistes, c’est leur connivence musicale. Ne se reposant pas sur la beauté des voix ou leur ampleur, ils savent ce qu’ils chantent et sont très concernés.
Cette superbe version du Requiem de Verdi apporte beaucoup au chef-d’œuvre lui offrant, avec l’équilibre exact entre forme et fond, sa dimension spirituelle au-delà du simple texte latin de la doxa catholique. Jérémie Rhorer a su avec son Cercle de l’Harmonie trouver les partenaires parfaits pour offrir cette dimension spirituelle sans rien abandonner sur la beauté des voix. Un grand Requiem avec de tels interprètes ! On se plaît à imaginer Verdi satisfait, lui qui a été si intransigeant à la création durant les répétitions. Un enregistrement de cette interprétation paraît indispensable. Le public toulousain, qui aime particulièrement cette œuvre, a plébiscité les artistes comme rarement. Après une telle concentration, les applaudissements ont libéré une incroyable énergie.
_________________________________
CRITIQUE, concert. TOULOUSE, La Halle aux Grains, le 12 octobre 2026. VERDI : Requiem. Orfeon Donostiarra, Le Cercle de l’Harmonie, Jérémie Rohrer (direction). Crédit photo (c) droits réservés





