COMPTE-RENDU, opéra. NEW YORK, Met, le 1er fév 2020. GERSHWIN : Porgy and Bess.David Robertson / James Robinson


COMPTE-RENDU, opéra. NEW YORK, Met, le 1er fév 2020. GERSHWIN : Porgy and Bess.David Robertson / James Robinson
. Avec Wozzeck, dirigĂ© par Yannck NĂ©zet-SĂ©guin, voici l’autre production Ă©vĂ©nement qui atteste de l’excellente santĂ© artistique du Met
 Porgy and Bess (1935) fait un retour remarquĂ© et rĂ©ussi sur la scĂšne du Met aprĂšs plus de 30 annĂ©es d’absence, avec retransmission en direct en bonus, – trĂšs apprĂ©ciĂ©. L’opĂ©ra black que Georg Gershwin Ă©crit avec son frĂšre Ira (pour le livret) doit ĂȘtre chantĂ© par une distribution uniquement black : clause respectĂ©e ici Ă  la lettre
 La mise en scĂšne de James Robinson ressuscite ainsi le village de Catfish Row et ses habitants si attachants. Pour dĂ©cor unique, une vaste rĂ©sidence d’un Ă©tat du sud amĂ©ricain, oĂč l’action prend place dans chaque piĂšce ; sa mobilitĂ© puisque le dispositif tourne sur lui-mĂȘme dynamise tous les ensembles, en particulier les danses et les chƓurs dont le souffle collectif si essentiel au sujet est assurĂ© par le chƓur du Met trĂšs bien chauffĂ© (trĂšs rĂ©ussi, solide et prenant, choeur « Gone, gone, gone »). La ferveur en Dieu relĂšve toujours cette humanitĂ© tant de fois mise Ă  terre


 

 

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Dans la fosse, le chef David Robertson rend grĂące Ă  une partition qui Ă©lĂšve le jazz au genre opĂ©ra, soulignant l’éclat de l’orchestration qui fait la part belle aux cuivres. C’est carrĂ©, solide, percutant, incisif car certains protagonistes ne font rien dans la dentelle
 s’ils ne tirent un profit concret et immĂ©diat. Rien Ă  dire Ă  l’ensemble des chanteurs dont l’égal investissement renforce les dĂ©tails de cette fresque humaine trĂšs prenante.

Voir le plateau général :

https://www.youtube.com/watch?v=NghjBMn6ZJM&feature=emb_logo

 

 

Le couple Jake / Clara (Donovan Singletary et Golda Schultz) offrent des profils puissants et sensuels de leur personnage (convaincant Summertime du dĂ©but par Golda Schultz). Belle Ă©nergie aussi pour Denyce Grave aux graves sirupeux et assurĂ©s (Maria), capables de faire face aux manipulations du dealer sans scrupules et venimeux Sportin’life (trĂšs juste et mĂȘme mordant comme un serpent, Frederik Ballentine, au trĂšs sensuel lui aussi It ain’t necessarily so). Troublante et touchante, saluons la Serena trĂšs humaine de Latonia Moore dans son air de femme trahie, abandonnĂ©e (My man’s gone now) ; comme le presque mystĂ©rieux et fin Crown de Alfred Walker (acte II surtout) : on comprend que Bess un temps se soit entichĂ©e de lui, pour revenir vers Porgy. D’autant que le Porgy de Eric Owens s’inscrit lui aussi dans une humanitĂ© sobre et caractĂ©risĂ©e, voire naĂŻve et candide, dont la vĂ©ritĂ© fait relief (beau duo avec la Bess d’Angel Blue).

 
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VIDEO, extrait, duo Porgy / Bess :

Eric Owens et Angel Blue dans le duo de Porgy and Bess’s (Acte I) – avec citation du motif de Summertime
 FilmĂ© lors de la gĂ©nĂ©rale – Production: James Robinson. Conductor: David Robertson. 2019–20 season.

 

 

https://www.youtube.com/watch?v=dQb3FxyKw-c&feature=emb_logo

 

 

 

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A l’affiche du METROPOLITAN OPERA NEW YORK : Porgy and Bess
Direction : David Robertson. Mise en scĂšne : James Robinson. Angel Blue (Bess), Eric Owens (Porgy), Golda Schultz (Clara), Latonia Moore (Serena), Denyce Graves (Maria), Frederick Ballentine (Sportin’ Life), Alfred Walker (Crown), Donovan Singletary (Jake)
 Le 1er fĂ©vrier 2020. Reprise : 28 mars, 30 mars, 1er et 5 avril 2020. Illustration : © K Howard / Metropolitan Opera NY

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Compte rendu, opĂ©ra. Bordeaux. OpĂ©ra National de Bordeaux (Grand ThĂ©Ăątre), le 16 janvier 2014. Gershwin : Porgy and Bess. Xolela Sixaba, Nonhlanhla Yende, Lukhanyo Moyake… Orchestre National Bordeaux Aquitaine. Albert Horne, direction. Christine Crouse, mise en scĂšne.

L’OpĂ©ra National de Bordeaux accueille le Cape Town Opera pour leur superbe production du grand classique amĂ©ricain et chef d’Ɠuvre lyrique de Gershwin, Porgy and Bess (1935), ici mis en scĂšne par la directrice artistique de la compagnie, Christine Crouse. Pour la premiĂšre, la direction musicale de l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine est assurĂ©e par le chef sud-africain Albert Horne, Ă©galement chef de chƓur et assistant musical du Cape Town Opera.

 

Porgy and Bess, Bordeaux, Gershwin, Cape Town

 

 

 

Porgy and Bess, une révélation

 

Porgy and Bess est une Ɠuvre riche en controverses. Beaucoup d’encre coule encore sur des questions comme la forme de l’oeuvre, son genre, les intentions des auteurs, etc… Sans alimenter les petites histoires, il reste important d’Ă©claircir certains points. Avec Porgy and Bess, George Gershwin (1989-1937) a voulu faire un vĂ©ritable opĂ©ra avec tout le sĂ©rieux que ceci implique, et avec toutes les exigences formelles requises. Il est  incontestablement arrivĂ© Ă  son but dans une Ɠuvre d’ampleur dramatique, un grand opĂ©ra Ă  morceaux distincts, mĂ©langeant plusieurs styles certes, mais avec une cohĂ©rence indĂ©niable et une cohĂ©sion assurĂ©e par les spĂ©cificitĂ©s de la plume du compositeur. Il a aussi voulu crĂ©er un opĂ©ra AmĂ©ricain.

Et il a rĂ©ussi avec un langage musical nourri des sonoritĂ©s propres Ă  son pays, notamment le jazz, le gospel, les spirituals, le blues. Mais pas seulement. Le livret, une adaptation du roman Porgy de DuBose Heyward, est crĂ©e par le frĂšre du compositeur Ira Gershwin avec le romancier. Son histoire tragique brille pourtant avec un optimiste inĂ©puisable et triomphal, trait de caractĂšre terriblement amĂ©ricain. Mais pas seulement. Un Ă©lĂ©ment souvent oubliĂ© ou ignorĂ© est que George Gershwin, juif amĂ©ricain Ă  la belle carriĂšre, a mandatĂ© que son Ɠuvre soit reprĂ©sentĂ©e et mise en scĂšne exclusivement avec des chanteurs noirs. Nous sommes alors dans les annĂ©es 30, et la sĂ©grĂ©gation raciale aux États-Unis est brĂ»lante (on est loin du mouvement des droits civils des annĂ©es 50). Les noirs amĂ©ricains sont alors victimes des nombreuses politiques incapacitantes de la part des Ă©tats. Mais voilĂ  un blanc New-yorkais en train de bouleverser l’ordre social, en embauchant des noirs, en faisant un art inspirĂ© des talents musicaux d’un peuple discriminĂ©… cela dĂ©range.

Nous n’avons aucun doute du mĂ©rite de la dĂ©marche artistique et sociale de Gershwin, ni de la grande dignitĂ© et valeur musicale de Porgy and Bess. Cette production du Cape Town Opera, compagnie auto-gĂ©rĂ©e avec des fonds venant exclusivement du privĂ©, ne fait que prouver l’Ă©vident. L’histoire de Porgy, un noir estropiĂ© de la Caroline du nord vivant dans un bĂątiment dĂ©laissĂ©, est celle avant tout d’un amoureux. Il est Ă©pris de Bess, la femme de Crown, un criminel, un « drogué » du quartier. Il veut la sauver, la libĂ©rer aussi de la glauque influence de Sportin’ Life, le dealer. La transposition dans le Soweto sud-africain des annĂ©es 70 par la metteure en scĂšne est trĂšs cohĂ©rente, tenant en compte l’affligeante rĂ©alitĂ© de l’apartheid. L’universalitĂ© de l’Ɠuvre ne se voit jamais compromise, et nous remarquons Ă  peine qu’il s’agĂźt de l’Afrique du Sud. La direction des acteurs/chanteurs est consistante et singuliĂšre dans sa sincĂ©ritĂ©, l’engagement de la distribution frappe en tous points de vue confondus, dĂ©gageant une Ă©nergie extraordinaire certainement aidĂ© par les nombreuses chorĂ©graphies Ă©lectrisantes de Sbo Ndaba.

 

 

Une distribution enflammée

 

La distribution vibre avec la force et le brio propre Ă  la jeunesse des chanteurs. Mais la performance est en gĂ©nĂ©ral rĂ©ussie et les nombreux personnages captivent en permanence, que ce soit pendant une ariette isolĂ©e ou dans les chƓurs. Le couple Ă©ponyme est interprĂ©tĂ© avec panache par Xolela Sixaba (Porgy) et Nonhlanhla Yende (Bess). Lui Ă  la voix large et chaleureuse, avec un timbre d’une beautĂ© touchante. Elle, une vĂ©ritable amazone, toujours ravissante, aux dons de comĂ©dienne Ă©vidents, avec une voix ronde et sĂ©duisante. Leur duo d’amour sans dĂ©veloppement au dĂ©but du deuxiĂšme acte est un des nombreux moments forts pour ces deux artistes rayonnant.  Ce soir Crown est incarnĂ© par Mandisinde Mbuyazwe aussi trĂšs investi d’un point de vue thĂ©Ăątral, mais Ă  la performance vocale progressive, quelque peu reservĂ©e au premier acte, puis trĂšs en forme et plutĂŽt imposant au deuxiĂšme.
De mĂȘme pour le Sportin’ Life de Lukhanyo Moyake, excellent acteur, avec une voix d’une certaine fraĂźcheur et un sens du rythme indĂ©niable. Les nombreux personnages secondaires sont Ă©galement trĂšs engagĂ©s et engageants. Le Jake d’Aubrey Lodewyk avec une suavitĂ© dans la vocalisation et une certaine finesse dans l’expression, offre au dĂ©but du deuxiĂšme acte un chant de pĂȘcheur oĂč il met ses talents d’acteur et de chanteur au service de l’oeuvre, un moment trĂšs jazzy, lui aussi captivant. Sa femme Clara est interprĂ©tĂ© par Siphamandla Yakupa, qui chante aussi la vendeuse de fraises au deuxiĂšme acte. C’est elle qui ouvre l’oeuvre avec l’archicĂ©lĂšbre « Summertime », en l’occurrence chantĂ© de façon spiritosa, avec cƓur. Elle est une vendeuse de fraises charmante et une Clara Ă  la fois pĂ©tillante et sentimentale. Remarquons aussi la Serena d’Arline Jaftha, sa lamentation Ă  la fin du premier acte, – l’air « My man is gone now », un des moments les plus puissants de la partition, donne des frissons.

Un personnage important de l’opĂ©ra est le choeur. C’est une facette fondamentale, et complĂštement intĂ©grĂ©e dans le drame. Il commente l’action, pose des questions, rĂ©pond, mais aussi dĂ©veloppe des idĂ©es musicales originales. Le Choeur du Cape Town Opera dirigĂ© par Albert Horne est exemplaire. Il est omniprĂ©sent et compte avec des belles voix et personnalitĂ©s. La façon avec laquelle ses chanteurs s’attaquent Ă  la musique traditionnelle amĂ©ricaine (spirituals, gospels), est caractĂ©risĂ©e et en termes gĂ©nĂ©raux… fabuleuse ! Ils sont superbement investis, leur complicitĂ© sur scĂšne, ravissante.

Quoi dire enfin de l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine ? Sous la direction d’Albert Horne, les musiciens jouent l’immense partition avec autant de complicitĂ© et d’investissement que les chanteurs. Le chef sud-africain a une maĂźtrise du rythme incontestable. Il exploite les cuivres et les sonoritĂ©s jazzy avec aisance, et maintient la tension en permanence tout en diffĂ©renciant avec Ă©nergie les diffĂ©rents styles qui se cĂŽtoient. Belle dĂ©marche ! Nos plus sincĂšres fĂ©licitations au Cape Town Opera et Choeur pour un Porgy and Bess de qualitĂ©. C’est la premiĂšre fois que cette production se prĂ©sente en France et nous souhaitons de tous nos cƓurs qu’elle ne soit pas la derniĂšre. Nous avons pu Ă©couter le Choeur du Cape Town Opera interprĂ©ter un rĂ©pertoire choral divers Ă  l’Auditorium de l’OpĂ©ra National de Bordeaux, mĂ©langeant chants traditionnels sud-africains et amĂ©ricains avec Verdi ou encore Gounod, et il n’a fait que confirmer ce qu’on a vu et entendu dans Porgy and Bess : la qualitĂ© des voix, leur tempĂ©rament collectif, un investissement sur scĂšne Ă©difiant et contagieux ! Bravo !