Compte-rendu : Nantes. Angers Nantes Opéra (Théâtre Graslin), le 28 mai 2013. Verdi : la Traviata. Mirella Buonaica… Roberto Rizzi Brignoli, direction. Emmanuelle Bastet, mise en scène.

La traviata emmanuelle bastet nantesLe Théâtre Graslin de Nantes accueille la nouvelle production d’Angers Nantes Opéra de La Traviata de Verdi. La production très attendue, clôt l’extraordinaire saison 2012-2013. Quelle pertinence de la part de la maison pour l’année Verdi, mais surtout quelle équipe incroyable réunie pour la création d’un grand classique du répertoire. La distribution est jeune et enflammée. Elle est sous la direction théâtrale d’une sincérité ravissante, sous l’oeil expert de la metteur en scène Emmanuelle Bastet. La direction de l’Orchestre National des Pays de la Loire est assurée par le chef Roberto Rizzi Brignoli et celle du Choeur d’Angers Nantes Opéra par Sandrine Abello.

 

 

Une Traviata d’une beauté universelle

 

La Traviata est certainement l’un des opéras les plus célèbres et les plus joués dans le monde. Le livret de Francesco Maria Piave d’après La Dame aux camélias d’Alexandre Dumas fils n’y est pour rien. Le grand Verdi a su donner davantage de consistance et d’humanité aux personnages mis en musique. L’invention mélodique et le sens aigu du drame du compositeur font des sentiments exprimés lors des trois actes, une véritable et prenante expérience esthétique. Une telle richesse est, certes, difficile à nuire, mais il est aussi difficile d’être à la hauteur du drame tout en gardant le sens de l’individualité, requis.

Nous remarquons que la distribution des chanteurs est arrivée à garder cette humanité, sans que cela affecte leur engagement vis-à-vis de l’oeuvre. La jeune soprano roumaine Mirella Buonaica incarne le rôle de Violetta avec un heureux mélange de brio et de fragilité. Du point de vue vocal, elle interprète sa scène et air du premier acte “E strano… … Sempre libera” avec une progression exquise, de l’abandon sentimental initial au climax extatique de la dernière partie avec une coloratura enragée qui cache derrière elle, un poignant désespoir. Elle prend très peu de temps à se chauffer et nous ne pouvons que saluer sa prise de rôle.

Dès lors, ses interventions avec l’Alfredo d’Edgaras Montvidas sont très crédibles. Pour les coeurs et oreilles habitués à une Sutherland et à un Pavarotti, le jeune couple peut bouleverser. C’est en l’occurrence un bouleversement qui nous ravit, et dans le plus pur esprit de l’oeuvre musicale et littéraire. Comme la soprano, le ténor s’impose lui aussi immédiatement. Il devient très vite l’incarnation d’un jeune amoureux, insolent mais à fleur de peau. Son chant est beau, nuancé ; il a une qualité sonore quelque peu juvénile qui le fait rayonner. S’il ose embellir légèrement la ligne vocale lors de la célèbre chanson à boire du premier au 1er air “Libbiamo libbiamo“, sa prestation n’est pas du tout interventionniste et il ne se sert pas du tout d’un expressionnisme quelconque. Sa performance paraît, au contraire, impulsée par un désir brulant de véracité.

De même pour le baryton Tassis Christoyannis dans le rôle du père d’Alfredo, Giorgio Germont. Nous sommes, d’ailleurs, fortement touchés par son incarnation sensible et complexe du personnage. Son investissement se traduit en un chant immaculé et nous ne pouvons qu’être admiratifs de la belle couleur et de la touchante chaleur de sa voix.

Les rôles secondaires sont tout à fait corrects. Une remarque spéciale pour le Marquis d’Obigny de Pierre Doyen et la Flora Bervoix de Leah-Marian Jones, tous les deux charismatiques. Comme d’habitude le choeur d’Angers Nantes Opéra sous la direction engagée de Sandrine Abello impressionne par son investissement. Dans ce sens, les chanteurs sont presque plus brillants dans la chanson à boire du 1er acte que les solistes eux-mêmes! Leur engagement est stable au cours des trois actes et la performance surprend par sa fraîcheur.

L’Orchestre National des Pays de la Loire peint avec excellence les différents visages de la joie, de l’amour et de la douleur. Si la cohésion avec les chanteurs paraît parfois peu évidente sous la baguette de Roberto Rizzi Brignoli, le chef exploite à merveille les bontés de l’orchestre, qui semble aussi investi dans le drame et ses nuances que l’excellente distribution des chanteurs. Il est brillantissime lors du fameux Brindisi, d’une réactivité surprenante lors de la scène et de l’air de Violetta au premier acte et  d’un son d’une beauté saisissante au dernier. Le sommet est avant la fin du 2ème acte lors de l’interaction émouvante entre Violetta et Germont. La tension est palpable. Le coeur de la courtisane bat de plus en plus fort et l’orchestre bat avec elle, il est prêt à se rompre …

Inoubliable performance d’acteurs … comme reste mémorable, la magnifique mise en scène d’Emmanuelle Bastet. Voulant prendre distance des conventions, la vision est d’une étonnante actualité, d’une franchise dramatique, d’une esthétique élégante et distinguée, surtout d’une universalité philosophique que nous ne saurions jamais assez saluer. Son équipe a, comme elle, un souci stylistique qui se marie brillamment avec l’intimité réaliste de l’oeuvre.

La noble simplicité du plateau, avec des miroirs omniprésents qui reflètent de façon surprenante les sentiments des personnages, tout comme les paillettes et l’étincelle de la société mondaine. Mais ces mêmes miroirs révèlent aussi le fardeau de l’or, et nous montrent ainsi que Violetta est en effet une jeune étoile brillante et …  mourante.
Le génie créatif d’Emmanuelle Bastet nous montre avec des moyens superficiels, un drame d’une bouleversante profondeur. Dans ce sens les fantastiques costumes modernes, et pour la plupart bichromatiques, de Véronique Seymat, ajoutent davantage à la stimulation sensorielle, comme les décors de Barbara de Limburg excitent eux, l’intellect. L’élégante économie du plateau n’est pourtant pas dépourvue de symboles … les camélias roses omniprésents qui comme Violetta se fanent progressivement. Des escarpins d’une beauté fatale. Des chanteurs-acteurs qui adhèrent complètement à la vision de Bastet. Le tout d’une immense subtilité qui permet à la musique, et surtout au drame d’être au premier plan. Nous n’avons que des bravos pour cette formidable production d’Angers Nantes Opéra, clôturant la saison avec prestance et beauté. Spectacle à voir et revoir sans modération encore à Nantes le 5 juin, puis à Angers les 16 et 18 juin 2013 au Quai.

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