COMPTE-RENDU, opéra. NANCY, Opéra, 23 juin 2019. PUCCINI : Madame Butterfly. Seo, Montvidas. Emmanuelle Bastet / Pitrènas.

Nouvelle Tosca à l'Opéra de TOURSCOMPTE-RENDU, opéra. Nancy. Opéra National de Lorraine, 23 juin 2019. PUCCINI : Madame Butterfly. Sunyoung Seo, Edagaras Montvidas, Cornelia Oncioiu… Orchestre symphonique et lyrique de Nancy. Modestas Pitrènas, direction. Emmanuelle Bastet, mise en scène. Nouvelle production du chef-d’œuvre puccinien, Madame Butterfly, à l’affiche à l’Opéra National de Lorraine. La metteur en scène Emmanuelle Bastet signe un spectacle intimiste, d’une grande délicatesse et sensibilité et le chef Modestas Pitrènas assure la direction musicale de l’orchestre et des chanteurs superbement investis à tous niveaux!

Madame Butterfly était l’opéra préféré du compositeur, « le plus sincère et le plus évocateur que j’ai jamais conçu », disait-il. Il marque un retour au drame psychologique intimiste, à l’observation des sentiments, à la poésie du quotidien. Puccini pris par son sujet et son héroïne, s’est plongé dans l’étude de la musique, de la culture et des rites japonais, allant jusqu’à la rencontre de l’actrice Sada Jacco qui l’a permit de se familiariser avec le timbre des femmes japonaises !
L’histoire de Cio-Cio-San / Butterfly s’inspire largement du roman de Pierre Loti : Madame Chrysanthème. Le livret est conçu par les collaborateurs fétiches de Puccini, Giacosa et Illica, d’après la pièce de David Belasco, tirée d’un récit de John Luther Long, ce dernier inspiré de Loti. Il parle du lieutenant de la marine américaine B.F. Pinkerton qui se « marie » avec une jeune geisha nommé Cio-Cio San (« Butterfly »). Le tout est une farce mais Butterfly y croit. Elle se convertit au christianisme et a un enfant de cette union. Elle sera délaissée par le lieutenant qui reviendra avec une femme américaine, sa véritable épouse, pour récupérer son fils bâtard. Butterfly ne peut que se tuer avec le couteau hérité de son père, et qu’il avait utilisé pour son suicide rituel Hara-Kiri.

 

 

 

Nouvelle Butterfly à Nancy

Éblouissante simplicité
quand le mélodrame se soumet au drame

 

 

 

Madama-Butterfly nancy emmanuelle bastet Sunyoung Seo  critique opera par classiquenews la nouvelle Butterfly de Nancy opera critique classiquenews ©C2images-pour-l’Opéra-national-de-Lorraine-9-362x543La mise en scène élégante et épurée d’Emmanuelle Bastet, avec les sublimes décors de son collaborateur fétiche Tim Northon, représente une sorte de contrepoids sobre et délicat à la musique marquée par la sentimentalité exacerbée de Puccini. Les acteurs-chanteurs sont engagés et semblent tous portés par la vision théâtrale pointue et cohérente de Bastet. Dans ce sens, le couple protagoniste brille d’une lumière qui dépasse les clichés auxquels on assigne souvent les interprètes des deux rôles. La soprano sud-coréenne Sunyoung Seo est très en forme vocalement et incarne magistralement , âme et corps, le lustre de son aveuglement, derrière lequel se cachent illusion et désespoir. Elle est très fortement ovationnée après le célèbre air « Un bel di vedremo ». Le ténor Edgaras Montvidas est quant à lui un lieutenant Pinkerton tout à fait charmant et charmeur. Le Suzuki de la mezzo-soprano Cornelia Oncioiu se distingue par le gosier remarquable et sa voix à la superbe projection, ainsi que par un je ne sais quoi de mélancolique et touchant dans son jeu. Le Sharpless du baryton Dario Solaris séduit par la beauté du timbre et la maîtrise exquise de sa voix. Les nombreux rôles secondaires agrémentent ponctuellement la représentation par leurs excellentes performances, que ce soit le Goro vivace et réactif de Gregory Bonfatti ou le passage grave et intense de la basse Nika Guliashvili en oncle Bonze.

Madama-Butterfly nancy opera montvideas pinkerton critique opera classiquenews ©C2images-pour-l’Opéra-national-de-Lorraine-1-362x241Le choeur de l’Opéra National de Lorraine sous la direction de Merion Powell est à la hauteur des autres éléments de la production. La direction musicale de Modestas Pitrènas se présente presque comme une révélation. Il a réussi à maîtriser la rythmique de l’opus et à fait scintiller le coloris orchestral d’une façon totalement inattendue ! S’il y a eu des imprécisions dans l’exécution ponctuellement chez les vents, la direction du chef et l’interprétation de l’orchestre sont tout aussi poétiques que la mise en scène. Production heureuse d’un sujet malheureux, revisité subtilement par Emmanuelle Bastet et son équipe artistique.

 

 

PUccini-butterfly-opera-nancy-emmanelle-bastet-pimkerton-cio-cio-san-opera-orchestre-maestro-critique-annonce-classiquenews-critique-opera

________________________________________________________________________________________________

COMPTE-RENDU, opéra. Nancy. Opéra National de Lorraine, 23 juin 2019. PUCCINI : Madame Butterfly. Sunyoung Seo, Edagaras Montvidas, Cornelia Oncioiu… Orchestre symphonique et lyrique de Nancy. Modestas Pitrènas, direction. Emmanuelle Bastet, mise en scène. Illustrations : Sunyoung Seo (Cio-Cio-San) © C2images pour l’Opéra national de Lorraine
 

Compte rendu, opéra. Nantes, Théâtre Graslin, le 11 décembre 2015. Humperdinck : Hansel et Gretel. Jeannette Fischer, Marie Lenormand, Norma Nahoum, Dima Bawab… Emmanuelle Bastet, mise en scène. Thomas Rösner, direction.

Compte rendu, opéra. Nantes, Théâtre Graslin, le 11 décembre 2015. Humperdinck : Hansel et Gretel.  Dans l’affaire du russe Dimtri Tcherniakov au sujet de sa lecture  trop libre de Dialogues des Carmélites, le juge a tranché (en l’occurrence la Cour d’Appel de Paris): un metteur en scène trop décalé, dénaturant le sens d’un opéra, en réécrivant par exemple la fin d’une partition a contrario des intentions originelles du compositeur,  peut donc être condamné et l’enregistrement de son “forfait”, interdit à la vente. Effet de la malscène que certains ont fustigé depuis des décennies, fatigue des connaisseurs irrités, plutôt audace et ténacité des ayant droits portés par un combat légitime… c’est bien la première fois qu’une décision de justice s’attaque au dispositif d’une mise en scène contestable.

 

 

 

 Savoureuse et spirituelle féerie

 

 

Unknown-2Rien de tel avec Emmanuelle Bastet qui formée à l’école de Robert Carsen, ne cesse de nous dire combien elle aime les partitions abordées, combien elle les respecte. Mieux, la metteure en scène, familière d’Angers Nantes Opéra, avec un sens de l’image et cet oeil esthétique qui dépoussière les Å“uvres, sait construire un drame dans sa cohérence et sa profondeur émotionnelle. Comme on avait pu en apprécier la grande justesse poétique dans sa version d’Orphée et Eurydice de Gluck (tableau des âmes heureuses), Emmanuelle Bastet traite du thème de l’enfance, du courage et de l’innocence, avec une inspiration délirante aussi, au comique irrésistible, en particulier dans le tableau de la rencontre entre la sorcière Grignotte et les jeunes héros, Hansel et Gretel. En Reine mère so brittish et toute de rose vêtue (tasse de thé en mains), puis en blonde fatale, meneuse de revue, avec une référence à Cruella d’enfer des 101 dalmatiens de Disney, la sorcière est totalement revisitée, bénéficiant de la performance toute en finesse de l’excellente JeannetteFischer.

 

 

Hansel-gretel-une-582-390-angers-nantes-opera-homepage

 

 

Pourtant gênée par sa robe (traîne et coupe impossible), la soprano piquante et pétillante, insidieuse et déjantée fait une magicienne totalement hallucinée, vamp astucieuse au tempérament irrésistible. C’est évidement le pilier de la production. A ses côtés, les deux jeunes chanteuses, aux poses et style d’ados contemporains et parfaitement investies dans les rôles d’Hansel et de Gretel (Marie Lenormand et Norma Nahoum), ajoutent à la forte attraction de l’action. La première apparition de Dima Bawab (en marchand de sable) enchante ; fruit d’une vision mûre sur l’architecture du drame lyrique, le dernier tableau où les enfants se perdent dans la forêt, représente un immense pommier stylisé où comme une quête du Graal enfin réalisée, les affamés peuvent se rassasier : toute la recherche de la nourriture, depuis l’injonction de la mère au tout début de l’opéra, puis le départ précipité des héros pour la satisfaire, y gagne une grandeur et une profondeur poétique absolument justes : l’ouvrage de Humperdinck n’est pas qu’un divertissement pour jeune public, c’est surtout un conte féerique et philosophique (une manière de Flûte Enchantée) où évidemment l’orchestre à sa part – majeure.

Dans la fosse, comme il l’avait fait lors de la somptueuse production de La Ville Morte de Korngold, le jeune chef Thomas Rösner (habituel complice d’Emmanuelle Bastet ici aussi pour Lucio Silla de Mozart) prend la partition flamboyante, instrumentalement très ambitieuse dès l’ouverture et ses cuivres introductifs d’une puissante noblesse, à bras le corps. Généreux, un peu tendu en début de représentation, puis souple et réellement spirituel dans la séquence du pommier nourricier, puis du sommeil des enfants, le chef restitue l’ambition wagnérienne d’une partition souvent envoûtante (et qui fut immédiatement saluée par Richard Strauss entre autres…).

 

 

hansel-gretel-angers-nantes-opera-582-390-icono

 

 

Hansel et Gretel, l'opéra féerique d'HumperdinkLa présence des animaux familiers (et complices des deux jeunes protagonistes) ; le changement à vue des décors (immenses lampadaires de ville mobiles sur le plateau) ; le jeu des jeunes choristes de la Maîtrise de la Perverie, encore gauches certes dans certains gestes pour le chÅ“ur final, mais marquants quand ils sont enfin libérés ; l’exceptionnelle subtilité de la sorcière grâce à Jeannette Fischer font les délices de cette nouvelle production présentée pour les fêtes par Angers Nantes Opéra. A voir au Théâtre Graslin de Nantes jusqu’au 18 décembre 2015, puis au Quai à Angers, les 5 et 6 janvier 2016. Charme et rires garantis.

 

 

LIRE aussi notre dossier Hansel et Gretel d’Humperdink

France Musique diffuse l’opéra Hansel et Gretel à l’Opéra de Nantes le samedi 26 décembre 2015, 19h.

 

 

Illustrations : Hansel et Gretel d’Humperdinck par Emmanuelle Bastet pour Angers Nantes Opéra © Jef Rabillon 2015
 

Reportage vidéo (2/2). Angers Nantes Opéra. Pelléas et Mélisande de Debussy, jusqu’au 13 avril 2014

pelelas_melisande-ANO_kawkaReportage vidéo (2/2). Angers Nantes Opéra. Pelléas et Mélisande. Contrairement à bien des réalisations jouant sur le symbolisme ou l’abstraction (voyez l’épure atemporelle imaginée par Bob Wilson par exemple),  la mise en scène d’Emmanuelle Bastet joue a contrario sur le réalisme d’une intrigue étouffante, au temps psychologique resserré, aux références cinématographiques et picturales, efficaces, esthétiques. Ce retour du théâtre à l’opéra qui inscrit situations, confrontations, vagues extatiques dans la réalité d’une famille aristocratique à l’agonie apporte aux héros de Maeterlinck, une présence nouvelle dont la personnalité se révèle dans chaque détails ténus : regards, attitude,  mouvements. Autant d’éléments qui restituent à la partition sa chair et sa mémoire émotionnelle, d’où jaillit et prend corps chacun des tempéraments humains. A ce travail minutieux sur le direction des acteurs,  où chaque élément du décor pèse de tout son poids parce qu’il signifie plus qu’il n’occupe l’espace,  répond un esthétisme souvent éblouissant qui emprunte au langage cinématographique d’un Hitchcok … des images poétiques dont la puissance suggestive révise aussi les tableaux de l’américain Edouard Hopper : ainsi l’immense fenêtre,  rideaux dans le vent,  ciel d’azur. … qui fait souffler le grand vent extatique pour le premier duo de Pelléas et Melisande (scène de la tour), en un tableau qui restera mémorable ; échappée salutaire également à la fin de l’action qui signifie pour l’enfant et le jeune nourrisson qu’il porte fébrilement, l’espoir d’un monde condamné… Lire notre compte rendu critique de Pelléas et Mélisande présenté par Angers Nantes Opéra

VIDEO : visionner le reportage 1

Compte rendu, opéra. Nantes. Théâtre Graslin, le 27 mars 2014. Debussy: Pelléas et Mélisande. Stéphanie D’Oustrac, Armando Noguera, Jean-François Lapointe… Emmanuelle Bastet, direction. Daniel Kawka, direction

pelelas_melisande-ANO_kawkaCompte rendu, opéra. Debussy : Pelléas et Mélisande … Contrairement à bien des réalisations jouant sur le symbolisme ou l’abstraction (voyez l’épure atemporelle imaginée par Bob Wilson par exemple),  la mise en scène d’Emmanuelle Bastet joue a contrario sur le réalisme d’une intrigue étouffante, au temps psychologique resserré, aux références cinématographiques et picturales, efficaces, esthétiques. Ce retour du théâtre à l’opéra qui inscrit situations, confrontations, vagues extatiques dans la réalité d’une famille aristocratique à l’agonie apporte aux héros de Maeterlinck, une présence nouvelle dont la personnalité se révèle dans chaque détails ténus : regards, attitude,  mouvements. Autant d’éléments qui restituent à la partition sa chair et sa mémoire émotionnelle, d’où jaillit et prend corps chacun des tempéraments humains. A ce travail minutieux sur le direction des acteurs,  où chaque élément du décor pèse de tout son poids parce qu’il signifie plus qu’il n’occupe l’espace,  répond un esthétisme souvent éblouissant qui emprunte au langage cinématographique d’un Hitchcok … des images poétiques dont la puissance suggestive révise aussi les tableaux de l’américain Edouard Hopper : ainsi l’immense fenêtre,  rideaux dans le vent,  ciel d’azur. … qui fait souffler le grand vent extatique pour le premier duo de Pelléas et Melisande (scène de la tour), en un tableau qui restera mémorable ; échappée salutaire également à la fin de l’action qui signifie pour l’enfant et le jeune nourrisson qu’il porte fébrilement, l’espoir d’un monde condamné…
A cela s’invite l’éloquence millimétrée de l’orchestre qui sous la direction souple, évocatrice,  précise de Daniel Kawka diffuse un sensualisme irrésistible mis au diapason des innombrables images et références marines du livret. C’est peu dire que le chef, immense wagnérien et malhérien, élégantissime, nuancé, aborde la partition avec une économie, une mesure boulézienne,  sachant aussi éclairer avec une clarté exceptionnelle la continuité organique d’une texture orchestrale finement tressée (imbrication des thèmes, révélée ; accents instrumentaux, filigranés : bassons pour Golaud, hautbois et flûtes amoureux pour Mélisande et Pelléas…, sans omettre de somptueuses vagues de cordes au coloris parfois tristanesque : un régal). Le geste comme les options visuelles réchauffent un ouvrage qui souvent ailleurs, paraît distancié, froid, inaccessible. La réalisation scénographique perce l’énigme ciselée par Debussy en privilégiant la chair et le drame, exaltant salutairement le prodigieux chant de l’orchestre, flamboyant, chambriste, viscéralement psychique. A Daniel Kawka d’une hypersensibilité poétique, toujours magistralement suggestive, revient le mérite d’inscrire le mystère (si proche musicalement et ce dès l’ouverture, du Château de Barbe Bleue de Bartok, – une Å“uvre qu’il connaît tout aussi profondément pour l’avoir dirigée également pour Angers Nantes Opéra), de rétablir avec la même évidence musicale, le retour au début, comme  une boucle sans fin : les derniers accords renouant avec le climat énigmatique et suspendu de l’ouverture. Pelléas rejoint ainsi le Ring dans l’énoncé d’un recommencement cyclique. L’analyse et la vivacité qu’apporte le chef se révèlent essentielles aussi pour la réussite de la nouvelle production. On s’incline devant une telle vibration musicale qui sculpte chaque combinaison de timbres dans le respect d’un Debussy qui en plein orchestre, est le génie de la couleur et de la transparence.

 

 

 

PELLEAS-ANO-575

 

Pelléas éblouissant, théâtral, cinématographique

Le scintillement perpétuel accordé au format des voix, le balancement permanent de cette houle instrumentale…. ensorcèlent et hypnotisent l’auditeur;  l’orchestre telle une puissante machine  océane semble inéluctablement aspirer les personnages vers le fond… le nocturne angoissant et asphyxiant où Golaud et Pelléas s’enfoncent sous la scène par une trappe dévoilée est en cela emblématique… Tout au long des cinq actes, se sont 1001 nuances d’un miroitement éclatant dont le principe exprime l’ambiguïté des personnages,  leur mystère impénétrable à commencer par la Mélisande fauve et féline,  voluptueuse et innocente de Stéphanie d’Oustrac : véritable sirène fantasmatique,  la mezzo réussit sa prise de rôle. Déesse innocente et force érotique,  elle est ce mystère permanent qui détermine chaque homme croisant son chemin.
A commencer par le Golaud tour à tour amoureux,  protecteur puis dévasté et violent (scène terrifiante d’Absalon) de Jean François Lapointe;  hier Pelléas,  le baryton québécois habite un prince dépossédé de toute maîtrise,  jaloux, hanté jusqu’à la fin par le doute destructeur. La mise en scène souligne l’humanité saisissante du personnage, son embrasement permanent, sa lente course à l’abîme. Sa folie conduit les deux derniers actes : superbe prise de rôle là aussi.
Mais Emmanuelle Bastet rétablit également la place d’un autre personnage qui semble ailleurs confiné dans un rôle ajouté par contraste, sans réelle épaisseur : Yniold (épatante Chloé Briot), le fils de Golaud dont le spectacle fait un observateur permanent du monde des adultes, de l’attirance de plus en plus irrépressible des adolescents Pelléas et Melisande, de la névrose criminelle de son “petit” père Golaud. La jeune âme scrute dans l’ombre la tragédie silencieuse qui se déroule sous ses yeux… elle en absorbe les tensions implicites, tous les secrets confinés dans chaque tiroir de l’immense bibliothèque qui fait office de cadre unique. Le poids de ce destin familial affecte l’innocence du garçon manipulé malgré lui par son père dans l’une des scènes de voyeurisme les plus violentes de l’opéra. Comment Yniold se sortira d’un tel passif? La clé de son personnage est magistralement exprimée ainsi dans une vision qui rétablit aux côtés de l’érotisme et de la folie,  l’innocence d’un enfant certainement traumatisé qui doit dans le temps de l’opéra, réussir malgré tout, le passage dans le monde inquiétant et troublant des adultes. Son air des moutons prend alors un sens fulgurant renseignant sur ses terribles angoisses psychiques.  De part en part, la conception nous a fait pensé au superbe film de Losey,  Le messager où il est aussi question d’un enfant pris malgré lui dans les rets d’une liaison interdite entre deux êtres dont il est l’observateur et le messager.

pelleas melisande noguera doustrac angers nantes opera stephanie-d-oustrac_Dernier membre de ce quatuor nantais,  le Pelléas enivré d’Armando Noguera dont le chant incarné (Debussy lui réserve les airs les plus beaux, souvent d’un esprit très proche de ses mélodies) nourrit la claire volupté de chaque duo avec Mélisande.  Certes le timbre a sonné plus clair (ici même dans La Bohème, Le Viol de Lucrèce, surtout pour La rose blanche… ), mais la sensualité parcourt toutes ses apparitions avec toujours, cette précision dans l’articulation de la langue, elle, exemplaire. Chaque duo (la fontaine des aveugles, la tour, la grotte) marque un jalon dans l’immersion du rêve et de la féerie amoureuse,  l’accomplissement se produisant au IV où mûr et déterminé,  Pelléas affronte son destin, déclare ouvertement son amour quitte à en mourir (sous la dague de Golaud). Ce passage de l’adolescence à l’âge adulte se révèle passionnant (terrifiant aussi comme on l’a vu pour Yniold,  son neveu). Mais sa mise à mort ne l’aura pas empêcher de se sentir enfin libre, maître d’un amour qui le dépasse et l’accomplit tout autant.

Pictural (il y a  aussi du Balthus dans les poses alanguies, d’une félinité adolescente de la Mélisande animale d’Oustrac), psychologique, cinématographique, gageons que ce nouveau Pelléas restera comme l’événement lyrique de l’année 2014. Sa perfection visuelle, sa précision théâtrale (véritable huit clos sans choeur apparent), la puissance et l’envoûtement de l’orchestre (transfiguré par la direction du chef Daniel Kawka) renouvelle notre approche de l’ouvrage. Un choc à ne pas manquer… Angers Nantes Opéra. Debussy : Pelléas et Debussy. A l’affiche jusqu’au 13 avril 2014. A Nantes, les 30 mars, 1er avril. A Angers, les 11 et 13 avril 2014.

 

VOIR le clip vidéo de Pelléas et Mélisande de Debussy nouvelle création d’Angers Nantes Opéra.

Radio. Diffusion sur France Musique, samedi 5 avril 2014, 19h. 

Illustrations : Jef Rabillon © Angers Nantes Opéra 2014

Clip vidéo. L’éblouissant Pelléas d’Angers Nantes Opéra (jusqu’au 13 avril 2014)

PELLEAS_angers_nantes_opera_2014_HOME_582_453CLIP VIDEO. Angers Nantes Opéra. Debussy: Pelléas et Mélisande. 23 mars > 13 avril 2014. A l’affiche d’Angers Nantes Opéra, Pelléas et Mélisande de Debussy est l’objet d’une nouvelle production éblouissante, du 23 mars au 13 avril 2014. A la fois réaliste et onirique, la mise en scène d’Emmanuelle Bastet exprime les facettes multiples d’un ouvrage essentiellement poétique…
Pour ce nouveau Pelléas, la metteure en scène retrouve son complice Tim Northam, qui signe les costumes et la scénographie. Ni abstraite ni symboliste/lique, le Pelléas de Bastet rentre dans le concret. Rendre explicite l’onirisme et la part du rêve amoureux. Esthétiquement, le spectacle relève le défi : les références à Hitchcock, aux espaces énigmatiques et ouverts du peintre américain Edouard Hopper (superbe échappée présente sous la forme d’une immense fenêtre trop rarement ouverte) nourrissent ici une nouvelle lecture du chef d’oeuvre lyrique de Debussy. Tensions présentes mais silencieuses, violence aussi à peine cachée, omniprésence nouvelle d’un personnage jusque là tenu dans l’ombre… la nouvelle production de Pelléas présentée par Angers Nantes Opéra permet au théâtre de réinvestir la scène, aux chanteurs, d’y paraître tels les fabuleux acteurs d’un film à suspens de plus en plus prenant, au fil tragique aussi captivant qu’irrésolu.

CLIC_macaron_2014Au centre du travail, l’amour des jeunes adolescents qui se rencontrent et s’évadent dans un monde suspendu destiné à la mort : Pelléas et Mélisande dans Allemonde. Au réalisme du décor (immense bibliothèque qui rappellent par les volumes des rayonnages, autant d’histoires d’une saga familiale très présente encore avec ses mystères et ses filiations, ses intrigues oubliées et tues) s’oppose le rêve des deux amants… A chaque retrouvaille correspond un épanchement onirique et symboliste qui contraste avec le contexte réaliste. Cette présence du rêve et de l’harmonie avait déjà suscité dans la mise en scène d’Orphée et Eurydice des épisodes réussis dont pour le tableau des Champs Élysées, l’évocation de l’enfance des époux, brève et saisissante échappée dans l’innocence… Ici, la présence d’un corps étranger (Mélisande) dans une famille « bourgeoise « au passé mémoriel précipite le drame et rend visible ce qui était tenu caché ou silencieux.

 

 

Thriller hitchcockien

 

Pour les lieux divers et précisément décrits par Maeterlinck, – la fontaine, la tour, la grotte, les sous-terrains -, une décor unique pour exprimer le monde clos et asphyxiant d’Allemonde. Genneviève et même Pelléas qui en part sans être capable de le quitter, restent à demeure dans un château pourtant étouffant comme … un cercueil. Comme exténués avant d’avoir agi, chacun reste dans un aveuglement tragique et silencieux.

 

PELLEAS-ANO-575

 

 

Pour Emmanuelle Bastet, Mélisande reste une énigme, un être insaisissable qui renvoie comme un miroir fascinant l’image fantasmatique que les autres veulent voir d’elle. Fragile mais fatale, elle fait naître la curiosité, surtout le désir : le mariage pour Golaud, l’interdit pour Pelléas, avec la fameuse scène de la chevelure (emblème qui fixe l’attraction de Pelléas sur le corps de Mélisande). Ce pourrait être une préfiguration de Lulu, victime et bourreau, ingénue innocente mais aussi provocatrice sans être cependant manipulatrice… Le mystère qui enveloppe Mélisande comme Pelléas, c’est la présence implicite d’un traumatisme ancien qui au moment de l’action, laisse envisager toujours l’ombre et la menace de la catastrophe. Chacun d’eux a cette blessure présente où l’écoute et l’attention du spectateur tendent à s’enfoncer : la musique est là aussi pour les y encourager.

A travers les yeux d’Yniold … Rêve ou réalité ?
pelelas_melisande-ANO_kawkaVisuellement, Emmanuelle Bastet cite les tableaux de Hopper, les films de Hitchcok (En attendant Marnie particulièrement) dans une réalisation qui devrait évoquer le climat tendu et vénéneux des films du cinéaste britannique. Le seul être qui souffre vraiment ici serait le petit garçon Yniold (rôle travesti) qui assiste impuissant mais fortement impressionné au lent délitement de la famille, à la folie de son père Golaud, à la déroute des amants dévoilés… Le drame familial est ainsi représenté à travers ses yeux, ce qui est explicitement indiqué quand Golaud utilise l’enfant pour espionner Pelléas et Mélisande dans l’une des scènes les plus violentes de l’opéra … L’enfance contrepoint et révélateur de la sauvagerie et de la barbarie des adultes, est un élément moteur dans les mises en scène d’Emmanuelle Bastet. En réalité, la relation de Pelléas et de Mélisande ne serait-elle pas aussi le fruit de l’imagination du garçon troublé par les membres d’une famille qui l’interroge et déconcerte sa petite âme en mal d’évasion ?
Dans ce bouillonnement émotionnel qui fait naître la confusion et le trouble, l’essentiel n’est peut-être pas de rétablir la cohérence d’une œuvre dans son déroulement explicite, mais de suivre les images de la musique qui souvent exprime plus clairement ce que les mots du livret tentent toujours à cacher ou sans les dire précisément.
C’est donc un opéra d’atmosphère où la mémoire et le rêve submergent le réel, où l’inconscient surgit là où on ne l’attend pas, où les actes de la psyché se manifestent différemment et de façon imprévisible, dont les enjeux et l’activité souterraine pourront nous être enfin révélés à Nantes et à Angers à partir du 23 mars 2014.

 

 

 

Claude Debussy (1862-1918)
Pelléas et Mélisande

Drame lyrique en cinq actes.
Livret de Maurice Maeterlinck, d’après sa pièce éponyme.
Créé à l’Opéra-Comique de Paris, le 30 avril 1902.
nouvelle production

Direction musicale : Daniel Kawka
Mise en scène : Emmanuelle Bastet
Scénographie et costumes : Tim Northam
Lumière : François Thouret

avec
Armando Noguera, Pelléas
Stéphanie d’Oustrac, Mélisande
Jean-François Lapointe, Golaud
Wolfgang Schöne, Arkel
Cornelia Oncioiu, Geneviève
Chloé Briot, Yniold
Frédéric Caton, Le Docteur

Chœur d’Angers Nantes Opéra – Direction Xavier Ribes
Orchestre National des Pays de la Loire

[Opéra en français avec surtitres]

7 REPRESENTATIONS en semaine à 20h, le dimanche à 14h30

5 à NANTES Théâtre Graslin
dimanche 23, mardi 25, jeudi 27, dimanche 30 mars, mardi 1er avril 2014

2 à ANGERS Le Quai
vendredi 11, dimanche 13 avril 2014

Billetteries : Angers 02 41 22 20 20 / Nantes 02 40 69 77 18 – www.angers-nantes-opera.com
Tarifs : Plein : de 60 € à 30 € / Réduit : de 50€ à 20 € / Très réduit : de 30 € à 10 €. Places Premières : 160 €

boutonreservation

Illustrations : © Jef Rabillon 2014

Nouveau Pelléas et Mélisande par Emmanuelle Bastet à Angers Nantes Opéra

Angers Nantes Opéra : Pelléas idéalAngers Nantes Opéra. Debussy: Pelléas et Mélisande. 23 mars > 13 avril 2014. A l’affiche d’Angers Nantes Opéra, Pelléas et Mélisande de Debussy est l’objet d’une nouvelle production très attendue, du 23 mars au 13 avril 2014. A la fois réaliste et onirique, la mise en scène d’Emmanuelle Bastet devrait exprimer les facettes multiples d’un ouvrage essentiellement poétique… Elle a rencontré pour la première fois Pelléas au moment de la mise en scène de l’opéra par Yannis Kokkos (avec lequel elle travaillait) à Bordeaux et Montpellier en 2002. Depuis Emmanuelle Bastet rêvait de nourrir sa propre conception de l’ouvrage.
Pour ce nouveau Pelléas, la metteure en scène retrouve son complice Tim Northam, qui signe les costumes et la scénographie, et avait déjà été à ses côtés pour les productions précédemment réalisées pour Angers Nantes Opéra : Lucio Silla de Mozart et Orphée et Eurydice de Gluck. Ni abstraite ni trop symboliste/lique, le Pelléas de Bastet rentre dans le concret. Rendre explicite l’onirisme et la part du rêve amoureux. Esthétiquement, le spectacle relève le défi : les références à Hitchcock, aux espaces énigmatiques et ouverts du peintre américain Edouard Hopper nourrissent ici une nouvelle lecture du chef d’oeuvre lyrique de Debussy. Tensions présentes mais silencieuses, violence aussi à peine cachée, omniprésence nouvelle d’un personnage jusque là tenu dans l’ombre… la nouvelle production de Pelléas présentée par Angers Nantes Opéra permet au théâtre de réinvestir la scène, aux chanteurs, d’y paraître tels les fabuleux acteurs d’un film à suspens de plus en plus prenant, au fil tragique aussi captivant qu’irrésolu.

CLIC_macaron_2014Au centre du travail, l’amour des jeunes adolescents qui se rencontrent et s’évadent dans un monde suspendu destiné à la mort : Pelléas et Mélisande dans Allemonde. Au réalisme du décor (immense bibliothèque qui rappellent par les volumes des rayonnages, autant d’histoires d’une saga familiale très présente encore avec ses mystères et ses filiations, ses intrigues oubliées et tues) s’oppose le rêve des deux amants… A chaque retrouvaille correspond un épanchement onirique et symboliste qui contraste avec le contexte réaliste. Cette présence du rêve et de l’harmonie avait déjà suscité dans la mise en scène d’Orphée et Eurydice des épisodes réussis dont pour le tableau des Champs Élysées, l’évocation de l’enfance des époux, brève et saisissante échappée dans l’innocence… Ici, la présence d’un corps étranger (Mélisande) dans une famille « bourgeoise « au passé mémoriel précipite le drame et rend visible ce qui était tenu caché ou silencieux.

 

 

Thriller hitchcockien

 

Pour les lieux divers et précisément décrits par Maeterlinck, – la fontaine, la tour, la grotte, les sous-terrains -, une décor unique pour exprimer le monde clos et asphyxiant d’Allemonde. Genneviève et même Pelléas qui en part sans être capable de le quitter, restent à demeure dans un château pourtant étouffant comme … un cercueil. Comme exténués avant d’avoir agi, chacun reste dans un aveuglement tragique et silencieux.

 

PELLEAS-ANO-575

 

 

Pour Emmanuelle Bastet, Mélisande reste une énigme, un être insaisissable qui renvoie comme un miroir fascinant l’image fantasmatique que les autres veulent voir d’elle. Fragile mais fatale, elle fait naître la curiosité, surtout le désir : le mariage pour Golaud, l’interdit pour Pelléas, avec la fameuse scène de la chevelure (emblème qui fixe l’attraction de Pelléas sur le corps de Mélisande). Ce pourrait être une préfiguration de Lulu, victime et bourreau, ingénue innocente mais aussi provocatrice sans être cependant manipulatrice… Le mystère qui enveloppe Mélisande comme Pelléas, c’est la présence implicite d’un traumatisme ancien qui au moment de l’action, laisse envisager toujours l’ombre et la menace de la catastrophe. Chacun d’eux a cette blessure présente où l’écoute et l’attention du spectateur tendent à s’enfoncer : la musique est là aussi pour les y encourager.

A travers les yeux d’Yniold … Rêve ou réalité ?
Visuellement, Emmanuelle Bastet cite les tableaux de Hopper, les films de Hitchcok (En attendant Marnie particulièrement) dans une réalisation qui devrait évoquer le climat tendu et vénéneux des films du cinéaste britannique. Le seul être qui souffre vraiment ici serait le petit garçon Yniold (rôle travesti) qui assiste impuissant mais fortement impressionné au lent délitement de la famille, à la folie de son père Golaud, à la déroute des amants dévoilés… Le drame familial est ainsi représenté à travers ses yeux, ce qui est explicitement indiqué quand Golaud utilise l’enfant pour espionner Pelléas et Mélisande dans l’une des scènes les plus violentes de l’opéra … L’enfance contrepoint et révélateur de la sauvagerie et de la barbarie des adultes, est un élément moteur dans les mises en scène d’Emmanuelle Bastet. En réalité, la relation de Pelléas et de Mélisande ne serait-elle pas aussi le fruit de l’imagination du garçon troublé par les membres d’une famille qui l’interroge et déconcerte sa petite âme en mal d’évasion ?
Dans ce bouillonnement émotionnel qui fait naître la confusion et le trouble, l’essentiel n’est peut-être pas de rétablir la cohérence d’une œuvre dans son déroulement explicite, mais de suivre les images de la musique qui souvent exprime plus clairement ce que les mots du livret tentent toujours à cacher ou sans les dire précisément.
C’est donc un opéra d’atmosphère où la mémoire et le rêve submergent le réel, où l’inconscient surgit là où on ne l’attend pas, où les actes de la psyché se manifestent différemment et de façon imprévisible, dont les enjeux et l’activité souterraine pourront nous être enfin révélés à Nantes et à Angers à partir du 23 mars 2014.

 

 

 

Claude Debussy (1862-1918)
Pelléas et Mélisande

Drame lyrique en cinq actes.
Livret de Maurice Maeterlinck, d’après sa pièce éponyme.
Créé à l’Opéra-Comique de Paris, le 30 avril 1902.
nouvelle production

Direction musicale : Daniel Kawka
Mise en scène : Emmanuelle Bastet
Scénographie et costumes : Tim Northam
Lumière : François Thouret

avec
Armando Noguera, Pelléas
Stéphanie d’Oustrac, Mélisande
Jean-François Lapointe, Golaud
Wolfgang Schöne, Arkel
Cornelia Oncioiu, Geneviève
Chloé Briot, Yniold
Frédéric Caton, Le Docteur

ChÅ“ur d’Angers Nantes Opéra – Direction Xavier Ribes
Orchestre National des Pays de la Loire

[Opéra en français avec surtitres]

7 REPRESENTATIONS en semaine à 20h, le dimanche à 14h30

5 à NANTES Théâtre Graslin
dimanche 23, mardi 25, jeudi 27, dimanche 30 mars, mardi 1er avril 2014

2 à ANGERS Le Quai
vendredi 11, dimanche 13 avril 2014

Billetteries : Angers 02 41 22 20 20 / Nantes 02 40 69 77 18 – www.angers-nantes-opera.com
Tarifs : Plein : de 60 € à 30 € / Réduit : de 50€ à 20 € / Très réduit : de 30 € à 10 €. Places Premières : 160 €

boutonreservation

 

 

Illustrations : © Jef Rabillon 2014

Pelléas et Mélisande par Emmanuelle Bastet

Angers Nantes Opéra : Pelléas idéalAngers Nantes Opéra. Debussy: Pelléas et Mélisande. 23 mars > 13 avril 2014.  A l’affiche d’Angers Nantes Opéra, Pelléas et Mélisande de Debussy est l’objet d’une nouvelle production très attendue, du 23 mars au 13 avril 2014. A la fois réaliste et onirique, la mise en scène d’Emmanuelle Bastet devrait exprimer les facettes multiples d’un ouvrage essentiellement poétique… Elle a rencontré pour la première fois Pelléas au moment de la mise en scène de l’opéra par Yannis Kokkos (avec lequel elle travaillait) à Bordeaux et Montpellier en 2002. Depuis Emmanuelle Bastet rêvait de nourrir sa propre conception de l’ouvrage.
Pour ce nouveau Pelléas, la metteure en scène retrouve son complice Tim Northam, qui signe les costumes et la scénographie, et avait déjà été à ses côtés pour les productions précédemment réalisées pour Angers Nantes Opéra : Lucio Silla de Mozart et Orphée et Eurydice de Gluck. Ni abstraite ni trop symboliste/lique, le Pelléas de Bastet rentre dans le concret. Rendre explicite l’onirisme et la part du rêve amoureux. Au centre du travail, l’amour des jeunes adolescents qui se rencontrent et s’évadent dans un monde suspendu destiné à la mort : Pelléas et Mélisande dans Allemonde. Au réalisme du décor (immense bibliothèque qui rappellent par les volumes des rayonnages, autant d’histoires d’une saga familiale très présente encore avec ses mystères et ses filiations, ses intrigues oubliées) s’oppose le rêve des deux amants… A chaque retrouvaille correspond un épanchement onirique et symboliste qui contraste avec le contexte réaliste. Cette présence du rêve et de l’harmonie avait déjà suscité dans la mise en scène d’Orphée et Eurydice des épisodes réussis dont pour le tableau des Champs Élysées, l’évocation de l’enfance des époux, brève et saisissante échappée dans l’innocence… Ici, la présence d’un corps étranger (Mélisande) dans une famille « bourgeoise «  au passé mémoriel précipite le drame et rend visible ce qui était tenu caché ou silencieux.

 

 

Thriller hitchcockien

 

Pour les lieux divers et précisément décrits par Maeterlinck, – la fontaine, la tour, la grotte, les sous-terrains -, une décor unique pour exprimer le monde clos et asphyxiant d’Allemonde. Genneviève et même Pelléas qui en part sans être capable de le quitter, restent à demeure dans un château pourtant étouffant comme un cercueil. Comme exténués avant d’avoir agi, chacun reste dans un aveuglement tragique et silencieux.

 

PELLEAS-ANO-575

 

 

Pour Emmanuelle Bastet, Mélisande reste une énigme, un être insaisissable qui renvoie comme un miroir fascinant l’image fantasmatique que les autres veulent voir d’elle. Fragile mais fatale, elle fait naître la curiosité, surtout le désir : le mariage pour Golaud, l’interdit pour Pelléas, avec la fameuse scène de la chevelure (emblème qui fixe l’attraction de Pelléas sur le corps de Mélisande). Ce pourrait être une préfiguration de Lulu, victime et bourreau, ingénue innocente mais aussi provocatrice sans être cependant manipulatrice… Le mystère qui enveloppe Mélisande comme Pelléas, c’est la présence implicite d’un traumatisme ancien qui au moment de l’action, laisse envisager toujours l’ombre et la menace de la catastrophe. Chacun d’eux a cette blessure présente où l’écoute et l’attention du spectateur tendent à s’enfoncer : la musique est là aussi pour les y encourager.

A travers les yeux d’Yniold … Rêve ou réalité ?
Visuellement, Emmanuelle Bastet cite les tableaux de Hopper, les films de Hitchcok (En attendant Marnie particulièrement) dans une réalisation qui devrait évoquer le climat tendu et vénéneux des films du cinéaste britannique. Le seul être qui souffre vraiment ici serait le petit garçon Yniold (rôle travesti) qui assiste impuissant mais fortement impressionné au lent délitement de la famille, à la folie de son père Golaud et la déroute des amants dévoilés… Le drame familial est ainsi représenté à travers ses yeux, ce qui est explicitement indiqué quand Golaud utilise l’enfant pour espionner Pelléas et Mélisande dans l’une des scènes les plus violentes de l’opéra … L’enfance contrepoint et révélateur de la sauvagerie et de la barbarie des adultes, est un élément moteur dans les mises en scène d’Emmanuelle Bastet. En réalité, la relation de Pelléas et de Mélisande ne serait-elle pas aussi le fruit de l’imagination du garçon troublé par les membres d’une famille qui l’interroge et déconcerte sa petite âme en mal d’évasion ?
Dans ce bouillonnement émotionnel qui fait naître la confusion et le trouble, l’essentiel n’est peut-être pas de rétablir la cohérence d’une œuvre dans son déroulement explicite, mais de suivre les images de la musique qui souvent exprime plus clairement ce que les mots du livret tentent toujours à cacher ou sans les dire précisément.
C’est donc un opéra d’atmosphère où la mémoire et le rêve submergent le réel, où l’inconscient surgit là où on ne l’attend pas, où les actes de la psyché se manifestent différemment et de façon imprévisible, dont les enjeux et l’activité souterraine pourront nous être enfin révélés à Nantes et à Angers à partir du 23 mars 2014.

 

 

 

Claude Debussy (1862-1918)
Pelléas et Mélisande

Drame lyrique en cinq actes.
Livret de Maurice Maeterlinck, d’après sa pièce éponyme.
Créé à l’Opéra-Comique de Paris, le 30 avril 1902.
nouvelle production

Direction musicale : Daniel Kawka
Mise en scène : Emmanuelle Bastet
Scénographie et costumes : Tim Northam
Lumière : François Thouret

avec
Armando Noguera, Pelléas
Stéphanie d’Oustrac, Mélisande
Jean-François Lapointe, Golaud
Wolfgang Schöne, Arkel
Cornelia Oncioiu, Geneviève
Chloé Briot, Yniold
Frédéric Caton, Le Docteur

ChÅ“ur d’Angers Nantes Opéra – Direction Xavier Ribes
Orchestre National des Pays de la Loire

[Opéra en français avec surtitres]

7 REPRESENTATIONS en semaine à 20h, le dimanche à 14h30

5 à NANTES Théâtre Graslin
dimanche 23, mardi 25, jeudi 27, dimanche 30 mars, mardi 1er avril 2014

2 à ANGERS Le Quai
vendredi 11, dimanche 13 avril 2014

Billetteries : Angers 02 41 22 20 20 / Nantes 02 40 69 77 18 – www.angers-nantes-opera.com
Tarifs : Plein : de 60 € à 30 € / Réduit : de 50€ à 20 € / Très réduit : de 30 € à 10 €. Places Premières : 160 €

 

 

Illustrations : © Jef Rabillon 2014

Compte-rendu : Bordeaux. Opéra, le 29 septembre 2013. Mozart : Lucio Silla. Tiberius Simu, Elizabeth Zharoff, Paola Gardina… Jane Glover, direction. Emmanuelle Bastet, mise en scène.

Lucio Silla Emmanuelle BastetL’Opéra national de Bordeaux commence la saison lyrique 2013-2014 en toute noblesse et candeur avec l’opéra seria du jeune Wolfgang Amadeus Mozart, Lucio Silla. La coproduction d’Angers Nantes Opéra, l’Opéra de Rennes et de l’Opéra National de Bordeaux affiche en octobre 2013, une jeune distribution plein d’éclat, superbement conduite par la metteure en scène Emmanuelle Bastet. L’Orchestre National Bordeaux Aquitaine est dirigé par la chef anglaise Jane Glover. 

 

L’étincelle mozartienne ou les virtuosités concertées

 

Wolfgang Amadeus Mozart compose Lucio Silla à l’automne de 1772 à l’âge de 16 ans. Il s’agît de sa dernière commande italienne d’opéra. S’il n’a pas forcément la grandeur ni l’équilibre de ses opéras de maturité, il reste un ouvrage tout à fait fascinant qui prévoit déjà des pages d’Idomeneo et de Cosi Fan Tutte. Le livret très conventionnel est de la plume de Giovanni de Gamerra, révisé par Métastase. Il raconte l’histoire, avec beaucoup de licence vis-à-vis au personnage historique, de Lucio Silla, soldat romain devenu dictateur. Il désire épouser Giunia, fille de son ennemi Caius Marius, fiancée au proscrit Cecilio. Ce dernier revient à Rome en secret avec l’aide de son ami Cinna, aimé lui-même par Celia, sÅ“ur de Lucio Silla. Après des essais meurtriers et des pleurs, Silla montre une générosité absolue, il fait place aux citoyens et célèbre un double mariage.

Si Mozart ne rompt pas avec les contraintes formelles de la tradition seria, ni s’en approprie véritablement comme il le fera dans Idomeneo, il innove notamment avec les nombreux récitatifs accompagnés, l’inclusion des cavatines et en ce qui concerne la quantité de strophes dans les airs. Il concentre ses forces créatrices dans l’orchestre et dans les rôles de Giunia et de Cecilio, plus que dans celui du dictateur protagoniste. Lucio Silla est interprété par le ténor Tiberius Simu complètement investi d’un point de vue vocal comme dramatique, mais dont le rôle est par nature générique. Cecilio, l’amoureux exilé, est interprété par la mezzo-soprano Paola Gardina. A la différence de Silla, son rôle est loin d’être ingrat. Si nous trouvons que ses notes graves manquaient parfois de sûreté, elle rayonne dans les hauteurs de sa tessitura et surtout est complètement engagé et crédible d’un point de vue théâtrale. La soprano Elizabeth Zharoff chante Giunia. Le rôle le plus pathétique de l’œuvre est magistralement interprété par la jeune soprano Américaine. Il est aussi d’une grande difficulté vocale, notamment l’air du deuxième acte « Ah se crudel periglio » rempli des sauts, d’acciacatures, d’intervalles insolents, lignes brisées et cetera. Zharoff fait preuve non seulement d’une incroyable agilité, mais aussi d’un aplomb impressionnant et d’un souffle inépuisable. Son dernier air « Fra i pensier più funesti di morte » est un sommet dramatique et musicale pour la soprano. Le morceau d’une grave profondeur de sentiment et d’une mobilité effrayante prévoit déjà le dernier air d’Elettra dans Idomeneo. Si le livret est plutôt monochromatique, Mozart injecte saveur et humeur avec sa musique. Zharoff paraît consciente des limites dramatiques du personnage, l’heureuse conséquence est qu’elle s’engage davantage aussi du point de vue théâtral.

Le Cinna charismatique de la soprano Eleonore Marguerre ainsi que la Celia drolatique de Daphné Touchais ont laissé une marque puissante dans les limites de leur rôles, qu’elles dépassent parfois. Pour la première, elle a une prestance et une sûreté qui opaque souvent la prestation de ses partenaires. En ce qui concerne Daphné Touchais, elle est davantage comique, une des brillantes particularités de cette mise en scène d’Emmanuelle Bastet, mais aussi entièrement à l’aise dans ses passages staccato et démonstratifs. Le Choeur de l’Opéra National de Bordeaux dirigé par Alexandre Martin est réactif et polyvalent, sobre et triomphal à la fois.

L’Orchestre National Bordeaux Aquitaine est sans doute le protagoniste musical. Le jeune Mozart a eu accès à un grand orchestre qu’il a exploité de mille manières. Il a écrit des passages d’une surprenante intelligence et s’est servi impeccablement des cors, trompettes, timbales, flûtes, hautbois et même bassons pour rehausser l’attrait du drame parfois lent. Jane Glover dirige l’orchestre avec une dose d’élégance et d’humeur mozartienne. Si sa direction est à la fois exubérante et maestosa comme la plume du maître, quoi que légèrement conservatrice.

Nous venons donc au véritable protagoniste : la mise en scène d’Emmanuelle Bastet et son équipe créatrice. Les décors intelligents et sensibles du scénographe Tim Northam sont à la fois stylisés et économes. Sa conception d’une structure tournante permanente s’accorde brillamment avec les lumières réussies de François Thouret. Ensemble ils instaurent des réelles ambiances distinctes, et ce malgré l’économie du plateau. Northam signe également les costumes, élégantes et évocatrices d’un 18e siècle rêvé. Emmanuelle Bastet a eu le très difficile travail de mettre en scène un livret rempli de contraintes. Nous sommes davantage impressionnés par son traitement ingénieux des airs da capo et son formidable travail avec les acteurs/chanteurs. Elle a une vision du drame qui est à la fois respectueuse et intéressante. Elle donne à l’œuvre une certaine fraîcheur sans jamais s’interposer entre le public et la partition. Au contraire, ses choix, qu’ils soient subtiles ou audacieux,  comme le chÅ“ur aux visages tannés ou la Celia issue de l’opera buffa, augmentent encore plus l’attrait de l’œuvre. A consommer sans modération !

“Le prochain rendez-vous lyrique à l’Opéra National de Bordeaux est une coproduction avec le Staatstheater Nürnberg de l’Otello de Verdi, dirigé par Julia Jones et dont la mise en scène est signé Gabriele Rech. Découvrez la saison entière 2013-2014 à l’Opéra national de Bordeaux

 

Bordeaux. Opéra National de Bordeaux (Grand Théâtre), le 29 septembre 2013. Mozart : Lucio Silla. Tiberius Simu, Elizabeth Zharoff, Paola Gardina… Orchestre National Bordeaux Aquitaine. Jane Glover, direction. Emmanuelle Bastet, mise en scène.

Illustrations : © G.Bonnaud 2013

Compte-rendu : Nantes. Théâtre Graslin, le 2 juin 2013. Verdi : La Traviata, 1853. Mirella Bunoaica, Tassis Christoyannis … Roberto Rizzi Brignoli, direction. Emmanuelle Bastet, mise en scène.

La traviata emmanuelle bastet nantesNouvelle Traviata, raffinée, féminine et fragile pour le bicentenaire Verdi. Prochaines représentations les 5  (Nantes) puis 16 et 18 juin 2013 (Angers). Lolita en tutu rose fuchsia (ou plutôt rose camélia, fleur omniprésente dans cette nouvelle production) et chaussures à hauts talons vernis et lacets (la chaussure et ce fétichisme ostentatoire dont elle est l’objet, sont eux aussi très présents), la Violetta imaginée par Emmanuelle Bastet tient de la poupée manipulée, autant idolâtrée que maltraitée. C’est un objet sexuel ritualisé dans une société inhumaine qui peu à peu (ouverture et dépouillement progressif du décor, au cours des actes I, II et III) réussit un chemin initiatique au terme duquel la courtisane retrouve sa dignité d’être humain : l’amour d’Alfredo qui la désire pour ce qu’elle est et non ce qu’elle fait, lui restitue cette vérité et cette essence qui au début lui sont refusées. La mise en scène rend clairement ce voyage de l’artifice à la vérité : individu social instrumentalisé, Violetta devient une âme accomplie, expiatoire certes, mais par son sacrifice et son renoncement ultimes, libérée de ses chaînes et de sa souillure.

 

 

Courtisane en déclin

 

Au I, c’est d’abord la collectionneuse de chaussures (une armoire entière haute jusqu’aux cintres !) qui s’affiche sans pudeur … Comme prise au piège, asphyxiée dans un écrin fermé, ceint de murs en miroirs, la jeune femme s’enivre en s’affaissant prise de vertiges. L’ouverture l’indique clairement : La Traviata est surtout un opéra intimiste et son ouverture est davantage qu’un lever de rideau: les cordes pleurent; elles indiquent l’état d’exténuation totale d’une jeune femme usée qui va bientôt expirer. Mais que l’on ne s’y trompe pas : il s’agit bien du combat d’une femme contre la société puritaine et bourgeoise à l’époque de Verdi (soit 1853, date de la création) ; la violence s’y invite ; elle est même terrifiante car surtout psychologique ; en noir et rouge ou rose, tout le travail d’Emmanuelle Bastet renforce et suit ce périple intérieur ou ce sont la finesse et la fragilité, et finalement la résistance d’un être terrassé mais libre, qui se dévoilent devant nous.
Si les miroirs sont un poncif éculé vu et revu dans nombre de productions lyriques, les perspectives qu’ils dessinent au I, s’avèrent géniales : l’image démultipliée de l’héroïne souligne les vertiges d’une existence creuse et factice dont tous les gestes exhibés en public, singent une mécanique écÅ“urante ; le miroir permet aussi autre chose : il offre  ensuite une scène collective (le brindisi) à la dramaturgie millimétrée : nous rappelant certaines scènes cinématographiques (les Enfants du Paradis ? …), ou les futurs amants à peine présentés, se perdent au sein de la foule des parasites jouisseurs, pour mieux  … se reconnaitre l’un à l’autre : regards croisés, instants suspendus essentiels … complicité silencieuse au sein d’un tumulte démonstratif de rires et de bluf social… La direction d’acteurs est prodigieuse; d’une intelligence saisissante : merci pour cet instant de pure finesse théâtrale qui rétablit la justesse des gestes simples mais si puissants et suggestifs… Du grand art. On croit soudainement au pur amour, à ce miracle inouï …  qui se glisse dans la vie artificielle d’une Violetta déjà condamnée.

Dans ce portrait tout en sensibilité et fragilité, la mise en scène plonge dans l’esprit de  l’héroïne, au point qu’après le sacrifice exigé par Germont père au II, la scène exprime les visions déformées d’une vie exténuante : chez Flora où Violetta objet sexuel sur son lit d’exposition dévoilée face à la foule, retrouve son ancien amant Alfredo qui l’humilie… Plus intéressantes encore, ces voix du Carnaval parisien au III sont de vrais chanteurs en fond de scène, masse indistincte qui concrétise ainsi les hallucinations d’une Violetta mourante, abandonnée, seule à Paris… Les choristes prennent ici des risques méritants pour une séquence qui se chante normalement en coulisses. Mais l’idée est géniale et se justifie pleinement dans le portrait d’une femme oppressée délirante qui revendique son droit à la liberté et l’apaisement … En énumérant avec ô combien de finesse, l’espace mental de l’héroïne, – ses vertiges, ses espoirs, ses  vaines espérances-,  la mise en scène touche au plus juste, la vérité d’un être multiple : un portrait de femme admirablement brossé dont seule la Lulu de Berg, au regard de sa complexité, serait l’héritière plus tardive.

Saisissante Violetta

Cette Violetta étonne a contrario de son image érotisée, par sa … sincérité humaine. Une justesse souvent déchirante qui par un jeu économe dévoile les failles, les doutes, les blessures d’une femme-enfant réellement poignante. C’est peu dire que la jeune soprano roumaine, Mirella Bunoaica, donne corps et âme au personnage : elle est Violetta, âme ardente, corps déchiré, accablé … jusqu’à sa libération finale ; et sa jeunesse, outre la couleur délectable du timbre, la facilité des aigus toujours magnifiquement couverts et ronds, souligne idéalement la fragilité incandescente de l’héroïne. Quelle révélation ! Elle chante déjà Gilda et Mimi, mais sa Violetta nous touche infiniment ; au contraire de ses consoeurs qui ont parfois attendu toute une carrière pour aborder le rôle, au risque de paraître trop âgées, Mirella Bunoaica saisit par sa pureté dramatique, son innocence naturelle : une rencontre captivante entre un rôle et une interprète qui demain chantera La Sonnambula à l’Opéra de Stuttgart.

A ses côtés, on reste moins convaincus par la santé vocale toujours rien que musclée et tendue, toute en muscles et ressorts de l’indiscutable Edgaras Montvidas : le ténor lituanien montre ses capacités bien chantantes mais le style fait défaut : son Verdi ne sonne jamais intimiste ni intérieur ; manque de nuances, projection systématique et intensité jamais mesurée, le personnage perd de cette vérité émotionnelle, de cette blessure si délectable chez sa partenaire. Pour nous, il n’est pas au même diapason émotionnel que celui de sa partenaire …

Par contre, Tassis Christoyannis incarne un Germont d’une subtilité humaine aussi troublante que Violetta : on a rarement vu et écouté la fragilité et la souffrance du père avec autant de finesse ; s’il est capable au nom de la morale bourgeoise d’exiger de Violetta, l’inacceptable, l’homme se révèle aussi dans le déchirement que lui a causé le départ du fils (hors de sa famille, aux côtés de la jeune courtisane …) ; dans cette compassion nouvelle qui le rend si proche de la Violetta détruite au II ; c’est à la fois un bourreau moralisateur et un père aimant ; deux visages a priori antinomiques, pourtant bien présents dans la partition et que réalise avec un style irréprochable le très subtil baryton né à Athènes. Comme c’est le cas de sa jeune consÅ“ur, Tassis Christoyannis captive par ses dons d’acteur comme ses phrasés mielés d’une suavité irrésistible. La performance est d’autant plus remarquable qu’elle rétablit une facette essentielle chez Verdi, la relation du père à sa fille : certes Violetta n’est pas sa fille mais il joue symboliquement ce rôle en particulier chez Flora où il défend la jeune femme des accusations proférées par Alfredo ; puis au chevet de la mourante au III, réalisant sa promesse … Si ce thème éclaire les opéras Rigoletto, Simon Boccanegra et avant, Stiffelio (le rôle de Stankar les anticipe tous), un tel lien se noue aussi dans La Traviata et la mise en scène d’Emmanuelle Bastet a l’immense mérite d’éblouir aussi sur ce point crucial de l’oeuvre. A l’inverse combien de Germont statufiés et raides, souvent caricaturaux dans leur dignité bourgeoise, avons-nous pu voir jusque là …
Restent les chÅ“urs vaillants et présents (parfaits dans l’intervention des masques du Carnaval parisien au III, exposés comme nous l’avons dit hors de la coulisse, en fond de scène), l’orchestre de plus en plus cohérent et juste en cours de représentation, sous la direction vive de Roberto Rizzi Brignoli. Pour son bicentenaire 2013, Verdi ne pouvait espérer meilleure dramaturgie ni réalisation visuelle plus fine et intelligente. La preuve est faite à nouveau qu’Angers Nantes Opéra, grâce à l’exigence artistique de Jean-Paul Davois, son directeur général, réussit en combinaison parfaite, l’union de la musique et du théâtre. Après Son Orphée et Eurydice de Gluck,  présenté également à Nantes et à Angers, Emmanuelle Bastet, ex assistante de Robert Carsen, démontre sa très subtile inspiration. A voir absolument … à l’affiche le 5 juin (dernière représentation à Nantes, Théâtre Graslin) puis les 16 et 18 juin 2013 sur la vaste scène du Quai à Angers.


Nantes. Théâtre Graslin, le 2 juin 2013. Verdi : La Traviata,
1853. Mirella Bunoaica, Violetta Valéry. Edgaras Montvidas, Alfredo. Tassis Christoyannis, Germont père … Choeurs d’Angers Nantes Opéra (Sandrine Abello, direction). Orchestre national des Pays de La Loire. Roberto Rizzi Brignoli, direction. Emmanuelle Bastet, mise en scène.

Compte-rendu : Nantes. Angers Nantes Opéra (Théâtre Graslin), le 28 mai 2013. Verdi : la Traviata. Mirella Buonaica… Roberto Rizzi Brignoli, direction. Emmanuelle Bastet, mise en scène.

La traviata emmanuelle bastet nantesLe Théâtre Graslin de Nantes accueille la nouvelle production d’Angers Nantes Opéra de La Traviata de Verdi. La production très attendue, clôt l’extraordinaire saison 2012-2013. Quelle pertinence de la part de la maison pour l’année Verdi, mais surtout quelle équipe incroyable réunie pour la création d’un grand classique du répertoire. La distribution est jeune et enflammée. Elle est sous la direction théâtrale d’une sincérité ravissante, sous l’oeil expert de la metteur en scène Emmanuelle Bastet. La direction de l’Orchestre National des Pays de la Loire est assurée par le chef Roberto Rizzi Brignoli et celle du Choeur d’Angers Nantes Opéra par Sandrine Abello.

 

 

Une Traviata d’une beauté universelle

 

La Traviata est certainement l’un des opéras les plus célèbres et les plus joués dans le monde. Le livret de Francesco Maria Piave d’après La Dame aux camélias d’Alexandre Dumas fils n’y est pour rien. Le grand Verdi a su donner davantage de consistance et d’humanité aux personnages mis en musique. L’invention mélodique et le sens aigu du drame du compositeur font des sentiments exprimés lors des trois actes, une véritable et prenante expérience esthétique. Une telle richesse est, certes, difficile à nuire, mais il est aussi difficile d’être à la hauteur du drame tout en gardant le sens de l’individualité, requis.

Nous remarquons que la distribution des chanteurs est arrivée à garder cette humanité, sans que cela affecte leur engagement vis-à-vis de l’oeuvre. La jeune soprano roumaine Mirella Buonaica incarne le rôle de Violetta avec un heureux mélange de brio et de fragilité. Du point de vue vocal, elle interprète sa scène et air du premier acte “E strano… … Sempre libera” avec une progression exquise, de l’abandon sentimental initial au climax extatique de la dernière partie avec une coloratura enragée qui cache derrière elle, un poignant désespoir. Elle prend très peu de temps à se chauffer et nous ne pouvons que saluer sa prise de rôle.

Dès lors, ses interventions avec l’Alfredo d’Edgaras Montvidas sont très crédibles. Pour les coeurs et oreilles habitués à une Sutherland et à un Pavarotti, le jeune couple peut bouleverser. C’est en l’occurrence un bouleversement qui nous ravit, et dans le plus pur esprit de l’oeuvre musicale et littéraire. Comme la soprano, le ténor s’impose lui aussi immédiatement. Il devient très vite l’incarnation d’un jeune amoureux, insolent mais à fleur de peau. Son chant est beau, nuancé ; il a une qualité sonore quelque peu juvénile qui le fait rayonner. S’il ose embellir légèrement la ligne vocale lors de la célèbre chanson à boire du premier au 1er air “Libbiamo libbiamo“, sa prestation n’est pas du tout interventionniste et il ne se sert pas du tout d’un expressionnisme quelconque. Sa performance paraît, au contraire, impulsée par un désir brulant de véracité.

De même pour le baryton Tassis Christoyannis dans le rôle du père d’Alfredo, Giorgio Germont. Nous sommes, d’ailleurs, fortement touchés par son incarnation sensible et complexe du personnage. Son investissement se traduit en un chant immaculé et nous ne pouvons qu’être admiratifs de la belle couleur et de la touchante chaleur de sa voix.

Les rôles secondaires sont tout à fait corrects. Une remarque spéciale pour le Marquis d’Obigny de Pierre Doyen et la Flora Bervoix de Leah-Marian Jones, tous les deux charismatiques. Comme d’habitude le choeur d’Angers Nantes Opéra sous la direction engagée de Sandrine Abello impressionne par son investissement. Dans ce sens, les chanteurs sont presque plus brillants dans la chanson à boire du 1er acte que les solistes eux-mêmes! Leur engagement est stable au cours des trois actes et la performance surprend par sa fraîcheur.

L’Orchestre National des Pays de la Loire peint avec excellence les différents visages de la joie, de l’amour et de la douleur. Si la cohésion avec les chanteurs paraît parfois peu évidente sous la baguette de Roberto Rizzi Brignoli, le chef exploite à merveille les bontés de l’orchestre, qui semble aussi investi dans le drame et ses nuances que l’excellente distribution des chanteurs. Il est brillantissime lors du fameux Brindisi, d’une réactivité surprenante lors de la scène et de l’air de Violetta au premier acte et  d’un son d’une beauté saisissante au dernier. Le sommet est avant la fin du 2ème acte lors de l’interaction émouvante entre Violetta et Germont. La tension est palpable. Le coeur de la courtisane bat de plus en plus fort et l’orchestre bat avec elle, il est prêt à se rompre …

Inoubliable performance d’acteurs … comme reste mémorable, la magnifique mise en scène d’Emmanuelle Bastet. Voulant prendre distance des conventions, la vision est d’une étonnante actualité, d’une franchise dramatique, d’une esthétique élégante et distinguée, surtout d’une universalité philosophique que nous ne saurions jamais assez saluer. Son équipe a, comme elle, un souci stylistique qui se marie brillamment avec l’intimité réaliste de l’oeuvre.

La noble simplicité du plateau, avec des miroirs omniprésents qui reflètent de façon surprenante les sentiments des personnages, tout comme les paillettes et l’étincelle de la société mondaine. Mais ces mêmes miroirs révèlent aussi le fardeau de l’or, et nous montrent ainsi que Violetta est en effet une jeune étoile brillante et …  mourante.
Le génie créatif d’Emmanuelle Bastet nous montre avec des moyens superficiels, un drame d’une bouleversante profondeur. Dans ce sens les fantastiques costumes modernes, et pour la plupart bichromatiques, de Véronique Seymat, ajoutent davantage à la stimulation sensorielle, comme les décors de Barbara de Limburg excitent eux, l’intellect. L’élégante économie du plateau n’est pourtant pas dépourvue de symboles … les camélias roses omniprésents qui comme Violetta se fanent progressivement. Des escarpins d’une beauté fatale. Des chanteurs-acteurs qui adhèrent complètement à la vision de Bastet. Le tout d’une immense subtilité qui permet à la musique, et surtout au drame d’être au premier plan. Nous n’avons que des bravos pour cette formidable production d’Angers Nantes Opéra, clôturant la saison avec prestance et beauté. Spectacle à voir et revoir sans modération encore à Nantes le 5 juin, puis à Angers les 16 et 18 juin 2013 au Quai.