Opéra national du Rhin : The Turn of the screw de Britten par Robert Carsen

britten-the-turn-of-the-screw-review-compte-rendu-critique-classiquenews-582-Compte rendu, opĂ©ra. Strasbourg, le 21 septembre 2016. Britten : The Turn of the screw. Robert Carsen, mise en scĂšne. Pour Robert Carsen, le titre de la nouvelle d’Henri James (Le tour d’écrou / The turn of the screw) met en avant les portes et les ouvertures, – fenĂȘtres, baies vitrĂ©es, 
-, des lieux de passage et d’apparition dont sa mise en scĂšne, taillĂ©e au cordeau et d’une prĂ©cision haute couture, use et abuse dans chaque sĂ©quence ; hautes fenĂȘtres du vaste vestibule d’entrĂ©e;  trĂšs subtile rĂ©fĂ©rence Ă  Hammershoi pour la chambre de Miles mais sous des lumiĂšres plus froides et bleutĂ©es (- rien Ă  voir avec le visuel affichĂ© par l’OpĂ©ra de Strasbourg en rouge sang : couleur bannie ici) ;  fenĂȘtre mirador Ă  la Edward Hopper, d’oĂč la Gouvernante s’exerce Ă  la peinture sur le motif … Tout est suggĂ©rĂ©  (davantage qu’exprimĂ©) au seuil, dans l’embrasure, dans un passage
 oĂč l’ombre de plus en plus Ă©touffante suscite les apparitions fantomatiques sans que le mystĂšre en soit dĂ©finitivement Ă©lucidĂ©.

Ce jeu visuel et limpide qui reste lĂ©gitime fait la force d’un spectacle trĂšs esthĂ©tique, comme toujours chez Carsen. En outre, les rĂ©fĂ©rences aux films d’Hitchcock  (prĂ©sentation de la gouvernante dont le profil et le voyage jusqu’au chĂąteau de Bly sont exposĂ©s Ă  la façon d’une confĂ©rence / projection dans l’esprit d’une audition / recrutement ou d’une enquĂȘte ; d’emblĂ©e ce dispositif avec narrateur devenu confĂ©rencier, place  le spectateur en voyeur analyste.

Tout est parfaitement Ă  sa place soulignant bien que ce qui est reprĂ©sentĂ© toujours sur la scĂšne, peut ne pas avoir Ă©tĂ©, mais a Ă©tĂ© effectivement vu, pensĂ©, imaginĂ© : jeu sur l’image et son interprĂ©tation ; ce qui est visible est-il rĂ©el ? / jeu sur l’illusion en perspectives et plans illimitĂ©s, troubles, entre songe et rĂȘverie
 plutĂŽt cauchemar. La gouvernante qui voit les spectres menaçants est-elle folle ou de bonne foi?  Et si elle disait vrai,  les interprĂ©tations et conjectures qu’elle Ă©chafaude et en dĂ©duit, sont-elles justes ? Miles et Quint sont-ils bien les acteurs d’un duo dominant / dominĂ© tel qu’elle se l’imagine ?

britten-carsen-strasbourg-582-the-turn-of-the-screw_0499-sally-matthews-the-governesscwilfried-hoesl1467899151MĂȘme si dans l’entretien publiĂ© Ă  l’occasion de la crĂ©ation viennoise, et reproduit dans le livret du programme Ă  Strasbourg, Robert Carsen souhaite que le spectateur se fasse sa propre idĂ©e sur ce qui se joue, le metteur en scĂšne est cependant trĂšs directif dans son  choix visuel en montrant en une sĂ©quence video hautement hitchcokienne, que l’ancien intendant Quint ouvrageait nuitamment l’ancienne gouvernante  (Miss Jessel),  sexualitĂ© ardente et copieusement suggĂ©rĂ©e, du reste tout Ă  fait banale, si le pervers Quint n’avait fait du jeune Miles … le tĂ©moin de ses frasques sensuelles : ainsi la manipulation et la pression qu’exerceraient dĂ©sormais les fantĂŽmes de Quint et Jessel sur les enfants, serait d’ordre sexuel mais de façon indirecte, une initiation traumatique en quelque sorte qui ici tue l’innocence.

 

 

 

Carsen offre à Britten l’une de ses plus belles mises en scùne

Pur fantastique

 

 

La scĂšne qui conclue la premiĂšre partie en marque le point culminant quand le jeune Miles rejoint le lit de sa gouvernante et tente un baiser des plus troublants car il se comporte comme un adulte au fait des choses de l’amour. Ce point est crucial dans la mise en scĂšne de Carsen car il fait Ă©cho aussi dans la propre psychĂ© de la Gouvernante, un ĂȘtre fragile et passionnĂ©, d’autant plus vulnĂ©rable et sensible Ă  cette “agression” de l’intime qu’il s’agit comme le dit trĂšs justement Carsen “d’une jeune femme probablement encore vierge, tombĂ©e amoureuse Ă©perdue de son employeur”, le tuteur des enfants, jamais prĂ©sent car il est restĂ© Ă  Londres pour ses affaires


 

 

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Ainsi les cartes sont battues et dĂ©voilĂ©es dans une mise en scĂšne d’une rare justesse d’autant plus convaincante qu’elle reste toujours esthĂ©tique et exceptionnellement prĂ©cise, collectionnant des tableaux littĂ©ralement picturaux et fantastiques : le lit de la gouvernante d’abord projetĂ© Ă  l’Ă©cran comme si les spectateurs Ă©taient au plafond, puis en un basculement spectaculaire, renversĂ© sur le plateau de façon rĂ©elle;  c’est aussi la scĂšne terrible et d’une possession dĂ©moniaque quand Quint paraĂźt aprĂšs la gouvernante dans la chambre du jeune Miles, le lit du garçon glissant Ă  cour Ă  mesure que le dĂ©mon marche sur le plateau dans sa direction 
 La mĂ©canique thĂ©Ăątrale est prodigieusement inventive et fluide, crĂ©ant ce que nous attendons Ă  l’opĂ©ra : des images de pure magie qui rĂ©tablissent Ă  l’appui du chant, l’impact du jeu thĂ©Ăątral.

Un autre thĂšme se distingue nettement et fait sens d’une façon aussi criante ici que la perte de l’innocence et la manipulation perverse : l’absence de communication. Tous les individus de ce huit-clos Ă  6 personnages  ..  ne communiquent pas (ou prĂ©cisĂ©ment ne dialoguent pas). On ne nomme pas les choses pour ce qu’elles sont. Celui qui en paie le prix fort (donnant Ă  la piĂšce sa profondeur tragique) est le jeune garçon  dont on comprend trĂšs bien dans la derniĂšre scĂšne -, qu’il a Ă©tĂ© la proie de forces dĂ©mesurĂ©es.

Ce voeu du silence absurde, ce culte du secret – comme la gouvernante hĂ©site Ă  Ă©crire Ă  l’oncle absent pour lui faire part de la menace qui pĂšse sur les enfants-, est un vĂ©hicule qui propage la terreur et la folie; corsetĂ©e, hypocrite, socialement lisse et conforme, cette loi de l’omerta gangrĂšne les fondements du collectif : Britten en a suffisamment souffert en raison de son homosexualitĂ©, d’autant plus Ă  l’Ă©poque de Henry James, acteur tĂ©moin du puritanisme britannique dont il n’a cessĂ© d’Ă©pingler avec Ă©lĂ©gance et raffinement, la stupiditĂ© Ă©coeurante.

Par sa finesse et son intelligence, Carsen exprime tout cela, dĂ©voilant mais dans l’allusion la plus subtile, les forces en prĂ©sence
 jusqu’Ă  l’atmosphĂšre d’un chĂąteau hantĂ© par les esprits. Ce fantastique psychologique est captivant d’un bout Ă  l’autre. C’est mĂȘme l’une des plus remarquable mise en scĂšne du Canadien (avec Capriccio au Palais Garnier).

 

 

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CĂŽtĂ© interprĂštes, deux formidables artistes dominent la distribution par leur trouble sincĂšre, leur intensitĂ© progressive dĂ©chirante : la Gouvernante de Heather Newhouse (beautĂ© souple de la voix, expressivitĂ© trĂšs canalisĂ©e), et rĂ©vĂ©lation, le jeune Miles du jeune Philippe Tsouli : intelligence dramatique et justesse du jeu scĂ©nique, de toute Ă©vidence, le jeune artiste est trĂšs prometteur). Leur duo crĂ©e des Ă©tincelles et restitue Ă  ce drame onirique et tragique, sa profonde humanitĂ©. L’issue fatale n’en est que plus saisissante. Dans la fosse, le jeu prĂ©cis et flexible lui aussi de Patrick Davin souligne les Ă©clats tĂ©nus de cet opĂ©ra de chambre qui murmure et sĂ©duit, captive et ensorcĂšle, en particulier dans chaque prĂ©lude orchestral, vĂ©ritable synthĂšse annonciatrice du drame Ă  l’oeuvre. Depuis Peter Grimes, Benjamin Britten a, on le sait, le gĂ©nie des interludes. Production Ă©vĂ©nement de cette rentrĂ©e lyrique en France, absolument incontournable aussi captivante qu’esthĂ©tique ; et indiscutablement par l’imbrication rĂ©ussie du chant et du thĂ©Ăątre, sans omettre la vidĂ©o, l’une des rĂ©alisations les plus fortes et justes de Robert Carsen Ă  l’opĂ©ra. A voir Ă  Strasbourg et Mulhouse, jusqu’au 9 octobre 2016.

A l’affiche de l’OpĂ©ra national du Rhin, les 21, 23, 25, 27 et 30 septembre Ă  Strasbourg, puis les 7 et 9 octobre 2016 Ă  Mulhouse (La Filature). Incontournable.

 

 

 

LIRE aussi notre prĂ©sentation de l’opĂ©ra The Turn of the screw Ă  l’OpĂ©ra national du Rhin

 

 

Opéra en deux actes avec prologue
Livret de Myfanwy Piper, d’aprùs la nouvelle d’Henri James
Création le 14 septembre 1954 à Venise
Présenté en anglais, surtitré en français
Direction musicale: Patrick Davin
Mise en scĂšne: Robert Carsen
Reprise de la mise en scĂšne Maria Lamont et Laurie Feldman
DĂ©cors et costumes: Robert Carsen et Luis Carvalho
LumiĂšres: Robert Carsen et Peter Van Praet
Vidéo: Finn Ross
Dramaturgie: Ian Burton
Le Narrateur / Peter Quint: Nikolai Schukoff
La Gouvernante: Heather Newhouse
Mrs Grose: Anne Mason
Miss Jessel: Cheryl Barker
Miles: Philippe Tsouli
Flora: Odile Hinderer / Silvia Paysais
Petits chanteurs de Strasbourg
MaĂźtrise de l’OpĂ©ra national du Rhin
Aurelius SĂ€ngerknaben Calw
Orchestre symphonique de Mulhouse

Toutes les illustrations : © Klara Beck / Opéra national du Rhin 2016

Compte rendu, opéra. Opéra National du Rhin, Strasbourg, le 17 juin 2016. Verdi : Don Carlo. Robert Carsen

Compte rendu DON CARLO Ă  STRASBOURG… Fin de saison flamboyante Ă  Strasbourg. La saison lyrique s’achĂšve Ă  Strasbourg avec une nouvelle production de Don Carlo de Verdi, signĂ©e Robert Carsen. L’OpĂ©ra National du Rhin engage pour l’occasion la fabuleuse soprano et Ă©toile montante, Elza van den Heever dans le rĂŽle d’Elisabeth de Valois. L’excellente distribution d’une qualitĂ© rare ainsi que l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg sont dirigĂ©s magistralement par le chef italien invitĂ© Daniele Callegari. Une fin de saison bien plus qu’heureuse … Ă©tonnante mĂȘme, pour plusieurs raisons !

 

 

 

La nouvelle production de Don Carlo Ă  Strasbourg remporte tous les suffrages : c’est un succĂšs manifeste

Don Carlo chic et choc

 

 

 

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Don Carlos, crĂ©Ă© Ă  Paris en 1867, (chantĂ© en français) est l’un des opĂ©ras de Verdi qui totalise le plus de versions existantes, sans omettre faits divers et controverses. Au fait des derniĂšres recherches sur la genĂšse de l’Ɠuvre, le Directeur de l’OpĂ©ra National du Rhin, Marc ClĂ©meur, prĂ©cise selon les derniĂšres recherches, que le livret de MĂ©ry et Du Locle d’aprĂšs le poĂšme tragique Ă©ponyme de Schiller (1787), n’est pas la seule source de Verdi ; la partition emprunte aussi au drame de circonstance d’EugĂšne Cormon intitulĂ© Philippe II Roi d’Espagne datant de 1846. Ensuite, le fait qu’il s’agĂźt bien d’un Grand OpĂ©ra français de la plume d’un grand compositeur italien attise souvent les passions des mĂ©lomanes, dĂ©criant souvent une quelconque influence d’un Wagner et d’un Meyerbeer. Bien qu’il soit bel et bien un Grand OpĂ©ra, c’est aussi du Verdi, indĂ©niablement du Verdi. Et si la version prĂ©sentĂ©e ce soir Ă  Strasbourg est la version italienne dite « Milanaise » de 1884, en 4 actes, sans ballet, plus concise et courte que la version française d’origine, elle demeure un Grand OpĂ©ra italianisĂ©, avec une progression ascendante de numĂ©ros privilĂ©giant les ensembles, un coloris orchestral riche en effets spectaculaires, des scĂšnes fastueuses ne servant pas toujours Ă  la dramaturgie, mais ajoutant Ă  l’aura et au decorum… L’aspect le moins controversĂ© serait donc la question de l’historicité : Verdi dit dans une lettre Ă  son Ă©diteur italien Giulio Ricordi « Dans ce drame, aussi brillante en soit la forme et aussi noble en soient les idĂ©es, tout est faux (
) il n’y a dans ce drame rien de vĂ©ritablement historique ». Plus soucieux de vĂ©racitĂ© poĂ©tique qu’historique, Verdi se sert quand mĂȘme de ce drame si faux pour montrer explicitement ses inclinaisons bien rĂ©elles. On pourrait dire qu’il s’agĂźt ici du seul opĂ©ra de Verdi oĂč la vie politique est ouvertement abordĂ©e et discutĂ©e de façon sĂ©rieuse et adulte.

Le sĂ©rieux qui imprĂšgne l’opus se voit tout Ă  fait honorĂ© ce soir grĂące Ă  l’incroyable direction musicale du chef italien Daniele Callegari dirigeant l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg avec maestria et une sophistication et un raffinement des plus rares ! S’agissant d’un des opĂ©ras de Verdi oĂč l’Ă©criture orchestrale est bien plus qu’un simple accompagnant des voix, saisissent directement ici la complicitĂ© Ă©tonnante entre fosse et scĂšne, l’excellente interprĂ©tation des instrumentistes, le sens de l’Ă©quilibre jamais compromis, la tension permanente et palpitante de la performance et surtout les prestations des chanteurs-acteurs de la distribution.

 

La soprano Elza van den Heever reprend le rĂŽle d’Elisabeth de Valois aprĂšs l’avoir interprĂ©tĂ© Ă  Bordeaux la saison prĂ©cĂ©dente. Si Ă  Bordeaux nous avions remarquĂ© ses qualitĂ©s, c’est Ă  Strasbourg que nous la voyons dĂ©ployer davantage ses dons musicaux et thĂ©Ăątraux ! Sa voix large et somptueuse a gagnĂ© en flexibilitĂ©, tout en restant dĂ©licieusement dramatique. Elle campe une performance encore plus profonde avec une superbe maĂźtrise des registres et une intelligence musicale lui permettant d’adapter brillamment l’intensitĂ© de son chant, de nuancer la force de son expression.
Le Don Carlo du jeune tĂ©nor italien Andrea CarĂš est prometteur. Bien que moins fort dans l’expression lyrique, il a une voix chaleureuse qui sied bien au personnage et une technique assez solide. Certains lui rapprocheront ne pas ĂȘtre un Domingo ou un Alagna (selon les goĂ»ts), pourtant il s’est donnĂ© Ă  fond dans un rĂŽle oĂč la difficultĂ© ne rĂ©side pas, malgrĂ© le type de voix plutĂŽt lĂ©ger, dans la virtuositĂ© vocale mais dans le style et l’expression globale. Dans ce sens nous ne pouvons que louer l’effort, et remarquer particuliĂšrement le timbre qui se distingue toujours dans les ensembles.

 
 
A-ONR_DONCARLO_photoKlaraBeck_3046-1-362x543Tassis Christoyannis en Posa montre aussi une Ă©volution par rapport Ă  Bordeaux l’annĂ©e passĂ©e. Toujours dĂ©tenteur des qualitĂ©s qui lui sont propres, comme la prestance et un je ne sais quoi d’extrĂȘmement touchant, Ă  Strasbourg, il est davantage malin et Ă  la chaleur du timbre, le baryton ajoute du brio presque autoritaire. Le tout prĂ©sentĂ© d’une façon Ă©lĂ©gante et dynamique Ă  souhait. Remarquons le duo de la libertĂ© avec Don Carlo, au 1er acte tout hĂ©roĂŻco-romantique sans ĂȘtre frivolement pyrotechnique. Quant Ă  la virtuositĂ© vocale et aux feux d’artifices vocalisants, parlons maintenant de la mezzo russe Elena Zhidkova dans le rĂŽle de la Princesse Eboli. Tout en ayant un timbre veloutĂ© et une belle prĂ©sence scĂ©nique, elle a dĂ» mal avec son air du 1er acte « Nel giardin del bello saracin Ostello », – pourtant LE morceaux le plus mĂ©lodique et virtuose de la partition ! Il est en l’occurrence plutĂŽt … mou. Ce petit bĂ©mol reste vĂ©tille puisque la distribution est globalement trĂšs remarquable. Continuons avec le Roi Philippe II de la basse danoise Stephen Milling, Ă  la voix large et profonde, campant au 3Ăšme acte une scĂšne qui doit faire partie des meilleures et des plus mĂ©morables pages jamais Ă©crites par Verdi : « Ella giammai m’mamo » , grand aria avec violoncelle obbligato, oĂč la douleur contenue du souverain est exprimĂ©e magistralement. Ou encore son duo avec le Grand Inquisiteur de la basse croate Ante Jerkunica, dont nous avons Ă©galement fortement apprĂ©ciĂ© la prestation et vocale et thĂ©Ăątrale. Remarquons finalement l’instrument et la prĂ©sence de la jeune soprano espagnole Rocio Perez, chantant Thibault le page de la Reine, avec des aigus cĂ©lestes, … divins. Divine aussi la performance surprenante des choeurs de l’OpĂ©ra, sous la direction de Sandrine Abello.

 
 
 

OPERA national du RHIN : le DON CARLO sombre et lumineux de Carsen

 
 

L’ART DE ROBERT CARSEN. Que dire enfin de la crĂ©ation de celui qui doit ĂȘtre le metteur en scĂšne d’opĂ©ras actuellement le plus cĂ©lĂšbre et le plus sollicité ? Robert Carsen et son Ă©quipe artistique prĂ©sentent un spectacle sobre et sombre, dans un lieu unique dĂ©pouillĂ©, Ă  la palette chromatique consistant en noir sur gris sur noir, et quelques Ă©clats des accessoires mĂ©talliques ou diamantĂ©s… Si l’intention de faire une mise en scĂšne hors du temps est bien Ă©vidente, il y a quand mĂȘme une grande quantitĂ© d’Ă©lĂ©ments classiques qui font rĂ©fĂ©rence au sujet… Des religieux catholiques bien catholiquement habillĂ©s, des croix par ci et par lĂ , mais jamais rien de gratuit (sauf peut-ĂȘtre un ordinateur portable Ă  peine remarquable mais qui frappe l’oeil puisque quelque peu dĂ©placĂ©). Comme d’habitude chez Carsen le beau, le respect de l’oeuvre et l’intelligence priment. Cette derniĂšre Ă  un tel point que le Canadien rĂ©ussi Ă  prendre une libertĂ© audacieuse avec l’histoire originale qui dĂ©voile davantage les profondeurs de l’Ɠuvre. DĂ©jĂ  riche en intrigues, le Don Carlo de Verdi selon Carsen explore une lecture supplĂ©mentaire dont nous prĂ©fĂ©rons ne pas donner les dĂ©tails, tellement la surprise est forte et la vision, juste !

Rien ne rĂ©siste Ă  l’appel de ce Don Carlo de toute beautĂ©, aucun obstacle pour nos lecteurs de faire le dĂ©placement Ă  l’OpĂ©ra National du Rhin, Ă  Strasbourg et Ă  Mulhouse, pour cette formidable nouvelle production qui clĂŽt l’avant-derniĂšre saison de la maison sous la direction visionnaire de Marc ClĂ©meur. A l’affiche Ă  Strasbourg du 17 au 28 juin et puis Ă  Mulhouse du 8 au 10 juillet 2016.

 
 

Compte rendu, opĂ©ra. OpĂ©ra National du Rhin, Strasbourg, le 17 juin 2016. Verdi : Don Carlo (version Milanaise 1884). Stephen Milling, Andrea CarĂ©, Elza van den Heever, Tassis Christoyannis
 Choeurs de l’OpĂ©ra du Rhin. Sandrine Abello, direction. Orchestre Philharmonique de Strasbourg, orchestre. Daniele Callegari, direction. Robert Carsen, mise en scĂšne. LIRE notre prĂ©sentation annonce de la nouvelle production de Don Carlo Ă  l’OpĂ©ra national du Rhin : “Elza van den Heever chante ELisabetta…” 

 

Illustrations : K. Beck / Opéra national du Rhin © 2016

  
 

Livres, compte rendu critique. Robert Carsen, l’opĂ©ra charnel, par Thierry Santurenne (PUV, fĂ©vrier 2016)

CARSEN robert l opera charnel thierry santurenne presses universitaires de vincennes theatres du monde compte rendu critique classiquenews review livres img_627Livres, compte rendu critique. Robert Carsen, l’opĂ©ra charnel, par Thierry Santurenne (PUV, fĂ©vrier 2016). Voici le premier ouvrage, texte et illustrations (nombreuses et fondamentales pour mesurer l’impact visuel de l’esthĂ©tique en question) dĂ©diĂ© au travail scĂ©nique, dramatique, visuel du canadien Robert Carsen (nĂ© Ă  Toronto en 1954) dont l’apport Ă  l’opĂ©ra comme metteur en scĂšne n’est plus Ă  dĂ©fendre. Il est bien l’un des rares avec David McVicar, Robert Lepage, le regrettĂ© Herbert Wernicke… entre autres, Ă  respecter la partition tout en cherchant et trouvant souvent, les clĂ©s d’une nouvelle grille de lecture. Chez Carsen, s’impose une vision claire qui sait ĂȘtre Ă  travers la partition abordĂ©e d’une Ă©loquente cohĂ©rence dramatique. D’emblĂ©e le titre de l’ouvrage n’a pas laissĂ© de marbre la RĂ©daction de classiquenews, tant c’est moins son visuel charnel que sa grande Ă©lĂ©gance esthĂ©tisante qui frappe dans chaque spectacle de Robert Carsen. Le metteur en scĂšne a le sens de la composition, sait travailler les groupes (les chƓurs ne lui posent aucun problĂšme), comme les solistes, explicitant toujours par un jeu trĂšs affinĂ©, les clĂ©s de chaque tableau, comme autant de situation dramatique. L’homme de thĂ©Ăątre est un esthĂšte et un Ă©rudit qui maĂźtrise une masse impressionnante de rĂ©fĂ©rences historiques et artistiques : son Ɠil globalise et prĂ©serve toujours une vision et une cohĂ©rence qui assure la cohĂ©sion de chaque spectacle. Ainsi le thĂ©Ăątre s’affirme sans dĂ©calage dans une rĂ©alisation visuelle jamais tapageuse qui n’instrumentalise pas la musique au profit du thĂ©Ăątre : chant et jeu d’acteurs y trouvent un Ă©quilibre exemplaire.
Pour nous, l’intelligence Carsen ce sont Le Songe d’une nuit d’Ă©tĂ© de Britten (bain de poĂ©sie pure, crĂ©Ă© Ă  Aix en 1991), Alcina de Haendel qui comme sa rĂ©cente FlĂ»te enchantĂ©e (respire le grand souffle rĂ©gĂ©nĂ©rateur de la souveraine et insondable nature). DerriĂšre le sujet de chaque livret, il y a une action vĂ©ritĂ© que l’analyste enchanteur sait saisir pour chaque partition. L’ex admirateur de Pirandello cultive cette double lecture pour chaque narration : l’action explicite, le sens Ă  dĂ©voiler. EpurĂ©e mais tendue, visuellement hyper esthĂ©tique, chaque mise en scĂšne de Robert Carsen, fort de ses presque 30 ans de carriĂšre Ă  prĂ©sent trouve un juste Ă©quilibre entre visuel spectaculaire, lecture symbolique, clartĂ© et lisibilitĂ© dramatique.
Robert CarsenFervent poĂšte des cycles thĂ©matiques : cycle Puccini Ă  l’OpĂ©ra des Flandres Ă  Anvers, cycle des drames verdiens inspirĂ©s de Shakespeare (soit Macbeth, Otello, Falstaff), Ring Ă  l’OpĂ©ra de Cologne, Carsen tend toujours Ă  une sorte d’Ă©pure scĂ©nique oĂč les images synthĂ©tiques expriment directement le sens primordial des affects et de la psychĂ© sous-jacents. Pourtant il est un domaine d’Ă©lection dans lequel l’imaginaire et l’intelligence Ă©loquente du metteur en scĂšne se rĂ©alisent mieux qu’ailleurs : le thĂ©Ăątre baroque. Ses Rameau (Les BorrĂ©ades, PlatĂ©e), Haendel (Alcina, Orlando, Rinaldo, Semele et bientĂŽt Agrippina) ont produit des vĂ©ritables machineries oniriques et dramatiques (avec entre autres le chef William Christie qui prĂ©cise l’apport de Carsen comme celui d”‘un faiseur de rĂȘves”). De fait la coopĂ©ration Carsen / Christie a produit des rĂ©alisations mĂ©morables.

 

 

 

La magie Carsen analysée

carsen_flute-enchantee_mozart-bastille-2014-jordanL’auteur aborde le formidable thĂ©Ăątre de Robert Carsen en prĂ©cisant les “principes d’un imaginaire”, “les reflets de l’art“, surtout les ressorts qui en font une expĂ©rience visuelle autant que sensuelle (partie IV : “esthĂ©tique de la matiĂšre“), comme l’expression des fondamentaux humains dont le corps en mouvement, en souffrance ou en exultation manifeste comme “une anthropologie sensible”. Abondamment illustrĂ© de photographies, insĂ©rĂ©es comme appui de l’argumentation, le texte s’attache Ă  repĂ©rer tous les aspects d’une machinerie visuelle captivante dont la diversitĂ© des clĂ©s d’entrĂ©e revĂšle in fine la profonde cohĂ©rence de l’ensemble, comme le caractĂšre profond de chaque ouvrage. Un exemple : la sublime mise en scĂšne de Capriccio de Strauss (crĂ©Ă© en 2004) qui exploitant totalement la spĂ©cificitĂ© topographique du Palais Garnier Ă  Paris (l’alignement visible de la salle de rĂ©pĂ©tition de la danse et de la scĂšne principale…) rĂ©vĂšle dans un tableau final spectaculaire, la quĂȘte artistique de la Comtesse Madeleine comme un parcours spĂ©culaire de l’art sur l’art… la trouvaille est gĂ©niale sur le plan des idĂ©es ; elle l’est tout autant dans la rĂ©alisation visuelle. Et restera mĂ©morable pour tous ceux qui ont pu voir ou qui verront la mise en scĂšne de ce sommet straussien. La vision est juste ; l’argumentation, bien dĂ©veloppĂ©e. Ouvrage fondamentale soulignant la justesse analytique de l’un des meilleurs metteurs en scĂšne d’opĂ©ras actuels. Incontournable.

CLIC_macaron_2014Livres, compte rendu critique. Thierry Santurenne : Robert Carsen, l’opĂ©ra charnel. PUV Presses Universitaires de Vincennes, collection : ThĂ©Ăątres du monde. Paru en : FĂ©vrier 2016 – EAN : 9782842924621 – ISBN : 978-2-84292-462-1 – 280 pages, 155x220mm. CLIC de CLASSIQUENEWS d’avril 2016. Illustration : mise en scĂšne de La FlĂ»te enchantĂ©e Ă  l’OpĂ©ra Bastille 2014.

 

LIRE aussi notre prĂ©sentation de l’opĂ©ra Capriccio par Robert Carsen Ă  l’OpĂ©ra Garnier (2014, 2016)

Compte rendu critique, opéra. Capriccio de R. Strauss. Paris, Palais Garnier, le 18 janvier 2016 (reprise)

strauss_profil_420REPRISE ENCHANTÉE. La production parisienne de Capriccio signĂ©e Carsen revient dans sa maison de crĂ©ation, en cet hiver 2016. La « conversation en musique » de Richard Strauss, -son dernier opĂ©ra crĂ©e en 1942, vient donc caresser les sens du public grĂące Ă  la lecture cohĂ©rente, Ă©lĂ©gante et drĂŽle de Robert Carsen et une performance impeccable de l’orchestre dirigĂ© par le chef Ingo Metzmacher. La distribution quelque peu inĂ©gale est toujours engageante au niveau thĂ©Ăątral ; de belles voix et personnalitĂ©s se rĂ©vĂšlent lĂ  oĂč l’on ne les attendait pas. Une mĂ©ditation sur l’opĂ©ra, une mise en abĂźme fascinante et automnale qui nous touche et qui nous charme complĂštement !

 

 

Reprise de Capriccio de Strauss, version Carsen au Palais Garnier

ExpĂ©rience unique… et sommet esthĂ©tique

 

Richard Strauss a eu du mal Ă  trouver son librettiste pour son tout dernier opĂ©ra. Une nouvelle collaboration avec Stefan Zweig n’a pas pu avoir lieu puisque l’écrivain juif dĂ»t s’enfouir de l’Allemagne nazi. Son deuxiĂšme librettiste recommandĂ© par Zweig est l’auteur autrichien Joseph Gregor. Ils travaillent sans tarder mais l’incomprĂ©hension venant des deux cĂŽtĂ©s, empĂȘche la rĂ©alisation du projet. Strauss dĂ©cide donc d’Ă©crire le livret lui-mĂȘme. Or, il finit par embaucher le chef d’orchestre et impresario Clemens Krauss, qui avait un penchant pour l’Ă©criture, et ils Ă©crivent le livret ensemble. Au niveau social, la crĂ©ation fut aussi tendue et pleine de pĂ©ripĂ©ties… ƒuvre crĂ©Ă©e Ă  Munich avec Hitler au pouvoir, on aime raconter que la nuit de la premiĂšre s’est finie par des bombardements et que le public a dĂ» sortir de l’opĂ©ra en courant et avec des bougies. S’il est difficile d’avoir de la sympathie vis-Ă -vis Ă  ces anecdotes, l’opus de Strauss demeure un vĂ©ritable testament musical, l’un des chefs-d’Ɠuvre de l’histoire de l’opĂ©ra.

 

L’action qui a pris tant de temps et d’effort pour ĂȘtre Ă©crite peut se rĂ©sumer Ă  la question fondamentale, sur ce qui prime, la musique ou la poĂ©sie ? (Mais on questionne aussi la valeur du thĂ©Ăątre et de la danse notamment). Pour caractĂ©riser tout ceci, nous avons le beau prĂ©texte d’une Comtesse cĂ©lĂ©brant son anniversaire ; convoitĂ©e par le poĂšte Olivier et le compositeur Flamand. Son frĂšre le Comte propose au final en tant que cadeau la rĂ©alisation d’un opĂ©ra, fixant ainsi une collaboration entre les rivaux. Si la rĂ©ponse n’est jamais explicitĂ©e, le livret astucieux et la musique fantastique de Strauss, pimentĂ©s de fausses et de vraies citations (Ronsard, Gluck, mais surtout Richard Strauss!) offre une rĂ©ponse pour les cƓurs qui voudront entendre…

 

La Comtesse de la soprano amĂ©ricaine Emily Magee prend du temps Ă  se chauffer, semble-t-il. Cependant, sa diction de la langue allemande est sans dĂ©faut et son jeu d’actrice rĂ©vĂšle les influences de toutes les hĂ©roĂŻnes de Strauss. Si cela fait de son personnage un rĂŽle quelque peu composite, elle l’interprĂšte avec Ă©motion mais sans sentimentalitĂ©.Vocalement, elle arrive au sommet de l’expression Ă  la fin de l’Ɠuvre dans sa grande scĂšne finale « Es ist ein VerhĂ€ngnis ». Si le poĂšte du baryton Lauri Vasar est solide et percutant, tant au niveau scĂ©nique que vocal, nous sommes davantage conquis par le Compositeur du tĂ©nor Benjamin Bernheim. Sa performance est un dĂ©lice auditif, agrĂ©mentĂ©e d’un grand charme juvĂ©nile… Le beau timbre, l’Ă©lĂ©gance dans sa diction, la sincĂ©ritĂ© touchante de sa prestation sont complĂštement en accord avec son rĂŽle. Il s’agĂźt aussi de ses dĂ©buts Ă  l’OpĂ©ra de Paris… Une rĂ©vĂ©lation ! Remarquons la beautĂ© exquise de leurs voix accordĂ©es,s lors du Trio aprĂšs le sonnet chantĂ© par le Compositeur… Un des moments forts de la soirĂ©e, provocant maints frissons.

 

Le personnage du metteur en scĂšne La Roche par la basse Lars Woldt mĂ©rite tout autant de louanges, tellement sa prestation est vivace, pleine d’entrain, d’une justesse musicale sans dĂ©fauts, notamment dans sa gĂ©niale tirade pour la dĂ©fense de la mise en scĂšne ! Le Comte aussi est interprĂ©tĂ© avec maestria par Wolfgang Koch, avec un charme simplet mais franc. Si la Clairon de la mezzo-soprano Michaela Schuster peine Ă  se faire entendre pendant la plupart de l’interprĂ©tation, elle a une prestance scĂ©nique qui sied parfaitement au rĂŽle. Elle se chauffe progressivement et s’évertue Ă  rejoindre le reste de la distribution avec grand effort. Le duo des chanteurs napolitains de Chiara Skerath et Juan JosĂ© de Leon rayonne de brio comique lors de leur participation Ă  la fois virtuose et humoristique. Remarquons Ă©galement la prestation de la danseuse du Ballet de l’OpĂ©ra Camille de Bellefon dans une chorĂ©graphie de Jean-Guillaume Bart tout Ă  fait pertinente.

 

Robert Carsen, quant Ă  lui, signe l’une des ses plus belles productions parisiennes voire crĂ©ations tout court. A la somptueuse beautĂ© des dĂ©cors de Michael Levine qui situe l’action nulle part ailleurs qu’au Palais Garnier lui-mĂȘme, rĂ©pond la mĂ©ticuleuse et sensible lecture dramaturgique, trĂšs inspirĂ©e de Pirandello ; un travail d’acteur raffinĂ© et distinguĂ©, avec des spĂ©cificitĂ©s subtiles pour chaque personnage. Carsen harmonise sa mise en scĂšne trĂšs musicale Ă  la nature de l’Ɠuvre elle-mĂȘme et rĂ©ussit Ă  crĂ©er un heureux mĂ©lange d’humour, de piquant, de nostalgie et de tendresse, pourtant sans pathos ! Un spectacle sans entracte qui dure presque 2h30 oĂč l’on ne voit pas du tout le temps passer, et dont on sort avec l’envie de le revoir, encore et encore.

 

Cette sensation de beautĂ© complĂšte et polyvalente est aussi due en grande partie Ă  l’excellente performance de l’Orchestre de l’OpĂ©ra national de Paris dirigĂ© par Ingo Metzmacher. DĂšs le sextuor qui ouvre l’Ɠuvre, d’une beautĂ© automnale sans Ă©gal, passant par les ensembles trĂšs enjouĂ©s, Ă  l’entrain endiablĂ©, jusqu’Ă  la scĂšne fantastique qui clĂŽt l’opĂ©ra, les instrumentistes se montrent Ă  la fois sensibles et rigoureux, leur prestation rĂ©vĂ©lant une complicitĂ© rare et intelligente avec le chef et le plateau ! Un bijou et une Ɠuvre d’art totale dans une production fabuleuse, inoubliable mĂȘme… A voir et revoir sans modĂ©ration au Palais Garnier Ă  l’affiche les 22, 25, 27, et 31 janvier ainsi que les 3, 6, 10 et 14 fĂ©vrier 2016.

 

 

 

 

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. Palais Garnier, le 19 janvier 2016. R. Strauss : Capriccio. Emily Magee, Benjamin Bernheim, Lars Woldt… Orchestre de l’OpĂ©ra National de Paris. Ingo Metzmacher, direction musicale. Robert Carsen, mise en scĂšne.

 

 

DVD, compte rendu critique. Verdi : Falstaff (Levine, Carsen, 2013)

Falstaff verdi decca dvd critique review classiquenews carsen levine decembre 2013 metropolitan opera dvdDVD, compte rendu critique. Verdi : Falstaff (Levine, Carsen, 2013). New York, Metropolitan Opera, dĂ©cembre 2013. Tous les cinĂ©mas du monde (ou presque) relaient en direct la vision que le canadien Robert Carsen dĂ©veloppe du Shakespearien Fastaff de Verdi. Ultime geste lyrique du compositeur oĂč le rire s’Ă©rige en arme contre la folie humaine et l’hypocrisie sociale (une tare que Verdi a bien Ă©prouvĂ© sa vie durant). Dans un style britannique trĂšs finement restituĂ©, celui de l’aprĂšs guerre, le chevalier ridicule a des airs de baron rustique. MalgrĂ© la subtilitĂ© prometteuse des dĂ©cors et des enchantements poĂ©tiques de la nuit d’illusions (III), – quand tous les villageois trompent le dindon magnifique, osons reconnaĂźtre que le parti pris souvent bouffon farceur du baryton abonnĂ© au rĂŽle titre, Ambrogio Maestri, Ă©chappe d’une certaine façon Ă  la fragilitĂ© du personnage dont il fait surtout une brute parfois Ă©paisse, sans guĂšre de profondeur ou de trouble Ă©motionnel. Pourtant Falstaff n’est pas qu’une comĂ©die satirique : c’est aussi une fable grave et sombre oĂč affleurent des sentiments plus complexes. Certes la facilitĂ© de l’acteur est indiscutable, mais les moyens s’Ă©tant usĂ©s, le jeu de l’acteur tend Ă  compenser le manque de musicalitĂ© par un surjeu dramatique … inutile et vain. MĂȘme format surdimensionnĂ© pour l’Alice Ford d’Angela Meade (chant trop large). Plus convaincant car moins surexpressifs le quatuor des rĂŽles secondaires : Jennifer Johnson Cano (Meg), Lisette Oropresa (Nannetta), l’excellente et mordante Mrs Quickly de Stephanie Blythe, vraie nature thĂ©Ăątrale qui aurait volĂ© Ă  la Queen Elizabeth, l’un de ses tailleurs colorĂ© flashy-, ou le Fenton d’un autre abonnĂ© pour ce rĂŽle, l’efficace Paolo Fanale. Mais la tension et l’Ă©clat de la farce se diffusent depuis la fosse oĂč faisant un grand retour, d’autant plus apprĂ©ciĂ© et lĂ©gitimement applaudi, James Levine, remis d’une longe absence pour maladie, dirige de sa chaise roulante. Le feu, la vie, le rire de Falstaff s’accordent et se libĂšrent enfin grĂące Ă  l’activitĂ© d’un orchestre amoureux, pĂ©tillant. Attachante production new yorkaise qui Ă  dĂ©faut de vraies voix irrĂ©sistibles, sait exprimer la vitalitĂ© de la partition du dernier Verdi.

DVD, compte rendu critique. Verdi : Falstaff (Levine, Carsen, 2013).

Falstaff: Ambrogio Maestri
Alice Ford : Angela Meade
Ford : Franco Vassallo
Nannetta : Lisette Oropesa
Fenton : Paolo Fanale
Mrs Quickly : Stephanie Blythe
Meg Page : Jennifer Johnson Cano
Bardolfo : Keith Jameson
Pistola : Christian Van Horn
Dr Caio : Carlo Bosi

Orchestre et chƓur du Metropolitan Opera
James Levine, direction musicale
Mise en scĂšne : Robert Carsen

Enregistré au Metropolitan Opera, en décembre 2013
2 DVD DECCA, 2h21mn

Compte rendu, opéra. Paris. Opéra Bastille, le 29 mars 2014. Wolfgang Amadeus Mozart : Die Zauberflöte. Julia Kleiter, Pavol Breslik, Daniel Schmutzhard, Sabine Devieilhe, Franz-Josef Selig. Philippe Jordan, direction musicale. Robert Carsen, mise en scÚne

Ce qui fait la force de Robert Carsen, c’est sa capacitĂ© Ă  se renouveler et, mieux encore, Ă  adapter son langage Ă  l’Ɠuvre qu’il sert. Peut-on faire plus dissemblable que sa PlatĂ©e qui s’achĂšve Ă  l’OpĂ©ra-Comique et cette FlĂ»te EnchantĂ©e demandĂ©e par l’OpĂ©ra de Paris ? Pour sa seconde mise en scĂšne du testament lyrique de Mozart, le scĂ©nographe canadien s’est penchĂ© sur la question de la mort, occurrence dont regorge le livret et que les protagonistes sont tous amenĂ©s Ă  cĂŽtoyer, qu’ils la donnent ou qu’ils doivent l’affronter. Cette initiation prend sa source au cƓur d’une forĂȘt, grĂące Ă  une vidĂ©o admirable de Martin Eidenberger Ă  travers laquelle les saisons passent sur le paysage, cycle du temps et de la vie. Une tombe, simple trou creusĂ© dans la terre, se dĂ©voile. Puis deux. Et enfin une troisiĂšme. Cette trinitĂ© Ă  laquelle on ne peut Ă©chapper, tant elle demeure prĂ©sente dans la partition. La fosse d’orchestre, entourĂ©e de gazon, devient elle aussi tombeau, dont s’échappent les notes du divin Wolfgang, et les chanteurs, arrivant parfois par la salle, parcourent cette Ăšre de jeu dans une grande proximitĂ© avec les spectateurs.

Une tendre Flûte de chef
Mais aprĂšs un premier acte scĂ©niquement paresseux et manquant selon nous de magie, il faut attendre l’entracte pour que cette production prenne tout son sens.
Les initiĂ©s, voilĂ©s, dĂ©cident du sort de Tamino, et, suivant l’exemple de Sarastro, se dĂ©masquent : on reconnaĂźt alors parmi eux la Reine de la Nuit et les trois Dames, qui deviennent alliĂ©es du grand-prĂȘtre dans les Ă©preuves conduisant Ă  la sagesse. Un procĂ©dĂ© dĂ©jĂ  utilisĂ© par Robert Carsen lors de sa premiĂšre mise en scĂšne de l’Ɠuvre Ă  Aix-en-Provence voilĂ  vingt ans, mais qui n’a rien perdu de sa force et permet toujours un regard nouveau sur le monde de l’obscuritĂ©.
Les trois tombes sont Ă  prĂ©sent vues depuis les profondeurs, de longues Ă©chelles reliant le dĂ©sormais inaccessible monde extĂ©rieur et le sombre caveau souterrain. La seconde scĂšne de la Reine de la Nuit permet un effet visuel saisissant, celui de montrer simultanĂ©ment les deux univers, celui du dessus oĂč sommeille Pamina, et celui du dessous, dont tente de s’extraire Monostatos pour l’abuser.
Durant la scĂšne suivante, les deux compagnons d’infortune errent dans un dĂ©cor macabre au milieu des cercueils, et c’est de l’un d’eux qu’apparaĂźt la vieille Papagena aux allures de mariĂ©e fantĂŽme tout droit sortie d’un film de Tim Burton, pour une scĂšne pleine d’humour noir.
Belle image que ce chƓur « O Isis Â» chantĂ© simplement devant la forĂȘt que jaunit peu Ă  peu l’arrivĂ©e de l’automne, vision toute simple et intensĂ©ment poĂ©tique, servant l’une des plus belles pages de l’Ɠuvre.
Et aprĂšs un suicide de Pamina – heureusement arrĂȘtĂ©e Ă  temps par les trois enfants – devant les arbres dĂ©nudĂ©s et couverts de neige, on est conquis par des Ă©preuves du feu et de l’eau qui sont ce qu’elles doivent ĂȘtre, dans un total respect envers Mozart.
Le jeune couple couronnĂ© et Monostatos pardonnĂ© par Pamina, tous entonnent le chƓur final de blanc vĂȘtus, pieds nus sur l’herbe, dans une fraternitĂ© qui respire avec la musique.
Si le message maçonnique s’avĂšre dĂ©laissĂ© par Carsen, en revanche la tendresse humaine que contient en son sein cette piĂšce se voit parfaitement rendue dans toute sa gĂ©nĂ©rositĂ©, et c’est ce qui nous a profondĂ©ment touchĂ©s durant cette soirĂ©e.
L’autre enchantement de cette production, il faut le chercher du cĂŽtĂ© de Philippe Jordan. Le chef suisse, suivi fidĂšlement par un orchestre Ă  la richesse enivrante, dĂ©livre tout au long de la reprĂ©sentation une direction parmi les plus belles qu’il nous ait Ă©tĂ© donnĂ© d’entendre, intensĂ©ment thĂ©Ăątrale, malicieusement contrastĂ©e, attentive aux chanteurs comme peu d’autres et parfaitement Ă©quilibrĂ©e dans son rapport au plateau, nous rappelant celle de Bruno Walter. On admire sans rĂ©serve les tempi variĂ©s et toujours justes, le geste apollinien et serein, les dĂ©tails orchestraux furtivement soulignĂ©s, et surtout le plaisir Ă©vident, presque enfantin, qui se lit dans les gestes et le visage du chef chantant avec les artistes au fur et Ă  mesure que la partition se dĂ©roule.
Un exemple parmi cent : cette façon de se mettre au service de la chanteuse dans un « Ach ich fĂŒhl’s Â» dĂ©marrĂ© Ă  notre sens trop vite, et peu Ă  peu ralenti pour ne suivre plus que la respiration de l’interprĂšte, en authentique amoureux de la voix. Merci, Monsieur Jordan.
Remarquable Ă©galement, le chƓur maison, recueilli et majestueux, qui exalte avec ferveur la noblesse de ses interventions.
Saluons en outre une distribution remarquable de bout en bout.
Aux cĂŽtĂ©s de prĂȘtres et hommes d’armes de belle facture, Terje Stensvold incarne un solide Orateur, tandis que François Piolino croque un Monostatos Ă©patant et trĂšs percutant vocalement, le meilleur entendu depuis longtemps.
SĂ©duction avec les trois Dames merveilleusement appariĂ©es d’Eleonore Marguerre,  Louise Callinan et Wibke Lehmkuhl, aux timbres idĂ©alement complĂ©mentaires, entitĂ© tricĂ©phale d’une rare cohĂ©rence.
Le Sarastro de Franz Josef Selig connaĂźt son rĂŽle sur le bout des doigts, et apporte tout son mĂ©tier au personnage, bien que le legato devienne moins facile qu’autrefois, mais le musicien ose de belles nuances et la profondeur de son instrument ne l’empĂȘche jamais de chanter clair, une belle leçon Ă  mĂ©diter.
On craignait pour l’instrument lĂ©ger de Sabine Devieilhe dans la vastitude de l’OpĂ©ra Bastille, force est de constater que l’émission haute et fine de la soprano française lui permet de se faire entendre sans effort, avec la complicitĂ© du chef.
Seules les intentions musicales dans la premiĂšre partie du premier air passent assez peu Ă  la rampe dans cette tessiture centrale, mais les Ă©blouissantes vocalises qui achĂšvent l’aria scintillent avec facilitĂ©, couronnĂ©es par un contre-fa insolent. Le second air fonctionne Ă©galement Ă  merveille, excellemment projetĂ© et osant piano l’un des cĂ©lĂšbres suraigus.
Par goĂ»t, nous prĂ©fĂ©rons des voix plus corsĂ©es pour ce rĂŽle, mais dans la conception de Carsen la jeune chanteuse convient idĂ©alement, la Reine se montrant bouleversĂ©e pendant son air de fureur par la violence qu’elle doit infliger Ă  sa fille pour son bien.
Excellent Papageno, Daniel Schmutzhard rafle la mise avec son impayable costume de randonneur, et donne Ă  entendre son beau baryton, autant Ă  l’aise dans les facĂ©ties que dans une mort chantĂ©e archet Ă  la corde. Il forme avec la Papagena adorable de Regula MĂŒhlemann un couple absolument irrĂ©sistible.
Pavol Breslik incarne un bon Tamino, trĂšs nuancĂ© et bien chantant, mais paraĂźt parfois Ă  sa limite dans l’aigu, qui manque ainsi de rayonnement et de facilitĂ©. NĂ©anmoins le tĂ©nor serbe remplit parfaitement sa tĂąche, paraissant simplement moins exceptionnel que ses partenaires.
Incarnation majeure avec la Pamina bouleversante de Julia Kleiter. Dans la grande tradition du chant allemand, la soprano Ă©merveille par son soprano liquide et rond Ă  la fois, corsĂ© et flottant, lait et miel, rĂ©unissant toutes les qualitĂ©s requises par ce rĂŽle difficile, oĂč fragilitĂ© et hĂ©roĂŻsme s’entremĂȘlent.
Son air suspend le temps autant que la salle demeure suspendue Ă  son chant, respirations amples et sonoritĂ©s lentement dĂ©ployĂ©es, aigu cadentiel a cappella d’une puretĂ© dĂ©chirante, comme vidĂ© de sa palpitation vitale. Son suicide demeure Ă  cet Ă©gard exemplaire, d’une sincĂ©ritĂ© poignante, et son « Tamino mein Â», angĂ©lique et empli d’amour, nous a tirĂ© les larmes. Un trĂšs grand moment d’opĂ©ra.
Une soirĂ©e qui nous a pris par surprise, et dont nous sommes ressortis avec des yeux Ă©merveillĂ©s,  ayant retrouvĂ© notre Ăąme d’enfant.

Paris. OpĂ©ra Bastille, 29 mars 2014. Wolfgang Amadeus Mozart : La FlĂ»te enchantĂ©e. Die Zauberflöte. Livret d’Emmanuel Schikaneder. Avec Pamina : Julia Kleiter ; Tamino : Pavol Breslik ; Papageno : Daniel Schmutzhard ; La Reine de la Nuit : Sabine Devieilhe ; Sarastro : Franz-Josef Selig ; Papagena : Regula MĂŒhlemann ; PremiĂšre Dame : Eleonore Marguerre ; DeuxiĂšme Dame : Louise Callinan ; TroisiĂšme Dame : Wibke Lehmkuhl ; L’Orateur : Terje Stensvold ; Monostatos : François Piolino : Les trois enfants : Solistes d’Aurelius SĂ€ngerknaben Calw ; Premier prĂȘtre : Michael Havlicek ; Second prĂȘtre : Dietmar Kerschbaum ; Premier homme d’armes : Eric Huchet ; Second homme d’armes : Wenwei Zhang. ChƓur de l’OpĂ©ra National de Paris ; Chef de chƓur : Patrick Marie Aubert. Orchestre de l’OpĂ©ra National de Paris. Direction musicale : Philippe Jordan. Mise en scĂšne : Robert Carsen ; DĂ©cors : Michael Levine ; Costumes : Petra Reinhardt ; LumiĂšres : Peter van Praet et Robert Carsen ; VidĂ©o : Martin Eidenberger

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. Rameau : PlatĂ©e Ă  l’OpĂ©ra Comique (Les Arts Florissants), le 20 mars 2014. Paul Agnew, direction. Robert Carsen, mise en scĂšne

10013809_256214464553237_1528097424_nCompte rendu, opĂ©ra. PlatĂ©e par Les Arts Florissants. Laide mais sincĂšre et mĂȘme dĂ©sarmante, PlatĂ©e nymphe des marais … retourne l’Olympe de la mode. Les dieux sont infĂąmes et leur victime rien que … divinement humaine. Une apothĂ©ose en somme. Et contre toute attente, c’est la moins sophistiquĂ©e de tous qui triomphe (malgrĂ© sa mort finale). Il y a certainement un peu de Rousseau chez Rameau mĂȘme si l’Ă©crivain philosophe, partisan du bon sauvage, fut le rival trop jaloux du compositeur Ă©rudit. Face aux dieux et leur suite invitĂ©s ici (une parodie de Cour), la figure naturelle de la nymphe issue du marais remporte les lauriers de la sincĂ©ritĂ© et de la vĂ©ritĂ©. Un joyau au royaume du clinquant et du factice.

Robert Carsen rĂ©cidive ainsi chez Rameau: comme il l’avait fait des BorrĂ©ades, pas de costumes ni de dĂ©cors ou machineries XVIII Ăšme mais une actualisation chic (trĂšs parisienne) convoquant les icĂŽnes de la fashion Week.  Au sommet d’une Olympe rhabillĂ©e,  Junon – Coco Chanel et Jupiter – Lagerfield vivent le nouvel avatar de leur dĂ©route conjugale au dĂ©triment de la mortelle PlatĂ©e dont la laideur et la naĂŻvetĂ© font les dĂ©lices d’une clique arrogante et cynique.
En pointant du doigt la face hideuse de la batracienne Jupiter moralisateur entend souligner combien la jalousie de Junon est dĂ©placĂ©e. .. un tel laideron ,fiancĂ©e de Jupiter ? Et tous de s’Ă©trangler d’un rire persifleur qui pourtant se retourne contre ceux qui l’ont proclamĂ©. La laideur morale assassine les arrogants. Et PlatĂ©e rayonne enfin par une beautĂ© imprĂ©vue.

 

 

La PlatĂ©e des Marais renverse l’Olympe de la mode …

 

La dupe ici est la nymphe dont la face boursouflĂ©e est proportionnelle Ă  son humanitĂ©: et l’on comprend in fine que les vulgaires et les plus mĂ©prisables sont bien les mieux fardĂ©s. GrĂące Ă  l’exemplaire performance du tĂ©nor travesti dans le rĂŽle-titre, sur les traces du fameux Jelyotte- interprĂšte adulĂ© par Rameau qui lui rĂ©servera ses plus grands rĂŽles,  Marcel Beekman exprime Ă  Paris aprĂšs Vienne, avec une gĂ©nĂ©rositĂ© tendre, emblĂšme des innocents admirables, toute la justesse sincĂšre si humaine de la nymphe odieusement raillĂ©e.

 

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La formule fait recette depuis longtemps chez le metteur en scĂšne canadien : il aime Ă©pingler la mĂ©chancetĂ© perverse des dieux et des hommes…. monde barbare, ironique des courtisans et de leurs souverains, -habituĂ©s en nantis mĂ©prisants aux suites des Palaces internationaux, aux cocktails Ă  coupes de champagne et petit fours, contrastant ici avec la naĂŻvetĂ© si touchante de leur victime.
Rameau appelle mĂȘme Ă  la rescousse en un tableau dĂ©jantĂ© (poĂ©tiquement le plus fort) La Folie ayant ravi la lyre d’Apollon : en dĂ©montrant (et singeant parfois) la facilitĂ© de la musique Ă  exprimer toutes les facettes des passions humaines, le compositeur prend acte et tĂ©moigne du dĂ©rĂšglement collectif qui pilote la terrifiante hypocrisie des sociĂ©tĂ©s fussent-elles divines. Ces dieux qui raillent et ironisent, sont trop mortels et d’un soin si vulgaire. .. Rameau et son librettiste feraient-ils sous couvert de comĂ©die dĂ©jantĂ©e, la satire de la Cour versaillaise comme celle du genre humain ? HĂ©las, celle qu’on attendait, Simone Kermes, dans un rĂŽle taillĂ© pour sa dĂ©mesure bouffonne déçoit : comme emblĂšme de l’artifice ici omniprĂ©sent, son chant tombe Ă  plat, ses rires et ses accents, comme son français pĂ©taradent (et s’enlisent) sans vĂ©ritĂ© : de Lady gaga, la diva dĂ©passĂ©e reste un artefact sans chaleur. Le constat est d’autant plus regrettable que sa performance dans le rĂŽle de la Comtesse de Nozze de Mozart (cd  rĂ©centpubliĂ© par Sony classical) sous la baguette de Currentzis, prĂ©sente les mĂȘmes dĂ©rapages dommageables : affĂȘterie, surenchĂšre, prĂ©ciositĂ© mĂ©canique… un contre sens chez Rameau.

Tout ce que ce monde divin/terrestre compte en rituels factices et creux se dĂ©voile sur la scĂšne de Carsen,  conçu tel un vaste miroir aquatique -les miroirs citent l’eau du marais de la nymphe abusĂ©e. En outre, la transparence des miroirs, l’accumulation des plastics sans Ăąme renforce ce vide criant d’un monde qui a pourtant l’horreur du  nĂ©ant.  A mesure que l’action se rĂ©alise,  fashion King and Queen sans omettre leurs serviles petites mains, se noient dans leur propre fange cynique quand Ă  l’inverse c’est PlatĂ©e qui s’Ă©lĂšve. .. par son humanitĂ© coassante magnifique.  Burlesque, comique et tragique, sincĂšre surtout, voici le rĂŽle le plus dĂ©lirant et le plus attachant du thĂ©Ăątre ramĂ©lien. Il est magistralement incarnĂ© ici.

PLATEE_2014_lagerfield_-Edwin-Crossley-Mercer-(Jupiter)-DR-Monika-RittershausEn faisant la satire du genre humain, Rameau permet au vengeur Carsen,  nettement du cĂŽtĂ© de PlatĂ©e, de dĂ©noncer l’artifice ritualisĂ© organisĂ© en singeries sociales. C’est tout le milieu de la mode qui en prend pour son grade. .. il aurait Ă©tĂ© prometteur de pousser plus loin les rĂ©fĂ©rences et l’analogie.  Pourquoi n’avoir pas convoquer l’impĂ©ratrice du bon goĂ»t dĂ©clarĂ© loi divine, la fabuleuse Anna W. qui rĂšgne de façon hallucinante Ă  chaque  fashion Week? La figure aurait ajoutĂ© Ă  une Ă©tonnante galerie de portrait. Remplaçant William Christie souffrant, le chef associĂ© des Arts Florissants, Paul Agnew, chef ardent Ă  l’indĂ©niable souffle dramatique, dĂ©fend avec panache, flexibilitĂ© et des couleurs ciselĂ©es,  une partition qu’il connaĂźt bien pour en avoir Ă©tĂ© le premier chanteur, incarnant la sublime PlatĂ©e sous la baguette de Minkowski il y a quelques annĂ©es au Palais Garnier (mise en scĂšne de Laurent Pelly),  sous la baguette plus rĂ©cente encore de Jean- Claude Malgoire Ă  Tourcoing en 2013… voir notre reportage vidĂ©o : PlatĂ©e Ă  Tourcoing par Paul Agnew et Jean-Claude Malgoire.
Performance vocale et musicale riche en couleurs,  lignes claires, défilé subtilement nuancé et fortement caractérisé,  scénographie tirée à quatre épingles parfois trop accessoirisée à force de volonté parodique, cette Platée chic choc réussit son coup et forçant la charge satirique du divertissement comique conçu par le génial Rameau de 1745.

 

platee_468-620x412A l’affiche de l’OpĂ©ra Comique Ă  Paris jusqu’au 30 mars 2014.

En direct sur culturebox, le 27 mars 2014, 20h. Lien direct sur la page PlatĂ©e en direct depuis l’OpĂ©ra Comique sur le site culturebox (puis disponible aprĂšs le direct jusqu’au 10 octobre 2014).
A ne pas manquer, la confĂ©rence concert PlatĂ©e par William Christie et les chanteurs de la production (“ la leçon de William Christie “), mĂȘme lieu, le 28 mars 2014, 20h.

Illustrations : © Monika Rittershaus 2014 (OpĂ©ra de Vienne). PlatĂ©e au bras de Jupiter en promise Ă©berluĂ©e ; Jupiter Lagerfield et ses doubles narcissiques en miroir…

Compte-rendu : Strasbourg. Opéra National du Rhin, le 27 septembre 2013. Janacek : De la maison des morts. Marko Letonja, direction. Robert Carsen, mise en scÚne.

De la maison des morts Robert CarsenL’OpĂ©ra National du Rhin ouvre sa nouvelle saison lyrique 2013-2014 avec la nouvelle production du dernier opĂ©ra de Leos Janacek, De la maison des morts. Robert Carsen signe une mise en scĂšne Ă©purĂ©e, Ă  la dramaturgie astucieuse et audacieuse, qui rĂ©vĂšle un profond respect et une sincĂšre comprĂ©hension du compositeur. L’Orchestre Philharmonique de Strasbourg est rĂ©actif et puissant sous la direction du chef Marko Letonja. Avec les choeurs de l’OpĂ©ra National du Rhin et la distribution des chanteurs fortement engagĂ©s, le spectacle s’impose Ă  nous d’une sobre grandeur ; c’est une surprenante inauguration de saison !

NĂ© en Moravie en 1854, Leos Janacek est l’un des gĂ©nies de l’univers musical du siĂšcle passĂ©. De ses 9 opĂ©ras, 5 font partie du rĂ©pertoire lyrique international. Ses 2 quatuors Ă  cordes sont parmi les meilleurs exemples du genre au 20e siĂšcle. Il a composĂ© tous ces chefs-d’Ɠuvre entre 50 et 74 ans. Sa voix profondĂ©ment tchĂšque est d’une humanitĂ© et d’une universalitĂ© qui rĂ©sonne trĂšs fortement partout dans la planĂšte. Il compose De la maison des morts en 1928 mais hĂ©las dĂ©cĂšdera avant sa crĂ©ation en 1930. Le livret du compositeur est une traduction et adaptation libre du roman Ă©ponyme de DostoĂŻevski. Ce dernier est une compilation thĂ©matique des expĂ©riences et faits divers de l’Ă©crivain lors de son sĂ©jour dans une prison sibĂ©rienne. Janacek a tirĂ© des moments trĂšs dramatiques du roman ; il en a fait un livret plus compact, mais sans une vĂ©ritable trame au sens traditionnel. Il s’agĂźt plutĂŽt de vignettes, des extraits de la vie en prison, Ă  peine reliĂ©s les uns des autres par l’apparition au premier acte d’un prisonnier politique, qui apprend Ă  un jeune tatar Ă  lire au deuxiĂšme, et qui retrouve sa libertĂ© au dernier.

 

 

La lumiĂšre au bout du tunnel

 

Ce prisonnier politique nommĂ© Aleksandr Petrovitch Gorjantchikov est l’un des personnages dans une distribution exclusivement masculine. Il est noblement interprĂ©tĂ© par Nicolas Cavallier, d’un beau timbre, et complĂštement investi musicalement et dramatiquement comme tous les chanteurs en rĂ©alitĂ©. Au premier acte, nous sommes dĂ©jĂ  marquĂ©s par le Skuratov du tĂ©nor Andreas JĂ€ggi, son rĂ©cit au deuxiĂšme acte  rĂ©vĂšle une caractĂ©risation musicale d’une terrible tendresse. Pascal Charbonneau (Ă©mouvant David dans David et Jonathas de Charpentier), est touchant dans le rĂŽle du jeune tatar Aljeja, non seulement par son sens aigu du drame mais aussi par la beautĂ© de son timbre et la couleur et la chaleur de sa voix de tĂ©nor. Le baryton Jean-Gabriel Saint-Martin (charismatique Guglielmo Ă  Saint-Quentin-en-Yvelines) est un forçat/Don Juan rafraĂźchissant, avec un langage corporel maĂźtrisĂ© et une certaine tĂ©nacitĂ© vocale. Soulignons l’extraordinaire prestation du baryton Martin Barta au troisiĂšme acte dans le rĂŽle du prisonnier Chichkov. Son grand rĂ©cit dĂ©roule toute la largeur de sa tessiture tout comme sa passionnante et bouleversante implication thĂ©Ăątrale.

Marko Letonja dirige un Orchestre Philharmonique de Strasbourg lui aussi totalement investi. Les vestiges du concerto pour violon et orchestre abandonnĂ© par le compositeur sont jouĂ©s brillamment par le premier violon lors de l’ouverture tout Ă  fait acrobatique. La rĂ©activitĂ© de l’orchestre est impressionnante, le son est toujours cristallin ; il s’accorde magistralement aux chanteurs. L’expression est sentimentale mais maĂźtrisĂ©e, que ce soit dans la tendresse presque enfantine au premier acte, dans la pompe dansante du deuxiĂšme (qui rappelle fortement le ballet de Stravinsky, Petruchka) ou dans l’Ă©tonnant chiaroscuro du troisiĂšme. L’orchestre a une puissance indĂ©niable, mais n’est jamais bruyant.  Le chef convainc naturellement pour cette prĂ©cision et cet Ă©quilibre remarquable qu’il sait cultiver dans la fosse.

Robert Carsen, quant Ă  lui, signe une mise en scĂšne davantage aboutie, Ă  la fois personnelle et universelle. Les dĂ©cors et costumes du couple Boruzescu s’inscrivent dans l’Ă©tat d’esprit de respect envers l’Ɠuvre avec une prison en briques grises et des habits efficaces et atemporels. Carsen et son collaborateur Peter van Praet mettent en place un jeu de lumiĂšres intelligent, les clairs obscurs devenant presque un leitmotif dramatique d’une efficacitĂ© incontestable. C’est un thĂ©Ăątre dans le thĂ©Ăątre, impeccable au deuxiĂšme acte, avec l’homo-Ă©rotisme inĂ©vitable mis en scĂšne avec humour mais sans clichĂ©, en une pantomime parfaitement rĂ©alisĂ©e. La cohĂ©sion sur scĂšne est frappante,  Carsen exploite le potentiel dramatique des acteurs/chanteurs de façon sincĂšre et stylisĂ©e. Il se sert mĂȘme d’un rapace vivant pour Ă©voquer le rĂ©alisme de l’Ɠuvre, ainsi que le rĂ©el dĂ©sir de libertĂ© des prisonniers. Nous quittons la salle, non pas dĂ©primĂ©s par la misĂšre des personnages, mais bien Ă©blouis par la lumiĂšre qui se profile au bout du tunnel. L’Ăąme sensible ne peut ĂȘtre que touchĂ©e.

Excellent dĂ©but d’une saison prometteuse Ă  l’OpĂ©ra National du Rhin, courrez Ă  Strasbourg dĂ©couvrir cette production, encore Ă  l’affiche Ă  Mulhouse le 18 et 20 octobre. Robert Carsen revient en Alsace en dĂ©cembre/janvier pour une nouvelle production du Rigoletto de Verdi (avant une prometteuse PlatĂ©e en 2014 avec l’inĂ©galable William Christie chez Rameau, Ă  l’OpĂ©ra-Comique). A suivre !

Strasbourg. OpĂ©ra National du Rhin, le 27 septembre 2013. Janacek : De la maison des morts. Andreas JĂ€ggi, Pascal Charbonneau, Jean-Gabriel Saint-Martin, Martin Barta… Orchestre Philharmonique de Strasbourg. Marko Letonja, direction. Robert Carsen, mise en scĂšne.