Opéra national du Rhin : The Turn of the screw de Britten par Robert Carsen

britten-the-turn-of-the-screw-review-compte-rendu-critique-classiquenews-582-Compte rendu, opĂ©ra. Strasbourg, le 21 septembre 2016. Britten : The Turn of the screw. Robert Carsen, mise en scène. Pour Robert Carsen, le titre de la nouvelle d’Henri James (Le tour d’écrou / The turn of the screw) met en avant les portes et les ouvertures, – fenĂŞtres, baies vitrĂ©es, …-, des lieux de passage et d’apparition dont sa mise en scène, taillĂ©e au cordeau et d’une prĂ©cision haute couture, use et abuse dans chaque sĂ©quence ; hautes fenĂŞtres du vaste vestibule d’entrĂ©e;  très subtile rĂ©fĂ©rence Ă  Hammershoi pour la chambre de Miles mais sous des lumières plus froides et bleutĂ©es (- rien Ă  voir avec le visuel affichĂ© par l’OpĂ©ra de Strasbourg en rouge sang : couleur bannie ici) ;  fenĂŞtre mirador Ă  la Edward Hopper, d’oĂą la Gouvernante s’exerce Ă  la peinture sur le motif … Tout est suggĂ©rĂ©  (davantage qu’exprimĂ©) au seuil, dans l’embrasure, dans un passage… oĂą l’ombre de plus en plus Ă©touffante suscite les apparitions fantomatiques sans que le mystère en soit dĂ©finitivement Ă©lucidĂ©.

Ce jeu visuel et limpide qui reste lĂ©gitime fait la force d’un spectacle très esthĂ©tique, comme toujours chez Carsen. En outre, les rĂ©fĂ©rences aux films d’Hitchcock  (prĂ©sentation de la gouvernante dont le profil et le voyage jusqu’au château de Bly sont exposĂ©s Ă  la façon d’une confĂ©rence / projection dans l’esprit d’une audition / recrutement ou d’une enquĂŞte ; d’emblĂ©e ce dispositif avec narrateur devenu confĂ©rencier, place  le spectateur en voyeur analyste.

Tout est parfaitement Ă  sa place soulignant bien que ce qui est reprĂ©sentĂ© toujours sur la scène, peut ne pas avoir Ă©tĂ©, mais a Ă©tĂ© effectivement vu, pensĂ©, imaginĂ© : jeu sur l’image et son interprĂ©tation ; ce qui est visible est-il rĂ©el ? / jeu sur l’illusion en perspectives et plans illimitĂ©s, troubles, entre songe et rĂŞverie… plutĂ´t cauchemar. La gouvernante qui voit les spectres menaçants est-elle folle ou de bonne foi?  Et si elle disait vrai,  les interprĂ©tations et conjectures qu’elle Ă©chafaude et en dĂ©duit, sont-elles justes ? Miles et Quint sont-ils bien les acteurs d’un duo dominant / dominĂ© tel qu’elle se l’imagine ?

britten-carsen-strasbourg-582-the-turn-of-the-screw_0499-sally-matthews-the-governesscwilfried-hoesl1467899151MĂŞme si dans l’entretien publiĂ© Ă  l’occasion de la crĂ©ation viennoise, et reproduit dans le livret du programme Ă  Strasbourg, Robert Carsen souhaite que le spectateur se fasse sa propre idĂ©e sur ce qui se joue, le metteur en scène est cependant très directif dans son  choix visuel en montrant en une sĂ©quence video hautement hitchcokienne, que l’ancien intendant Quint ouvrageait nuitamment l’ancienne gouvernante  (Miss Jessel),  sexualitĂ© ardente et copieusement suggĂ©rĂ©e, du reste tout Ă  fait banale, si le pervers Quint n’avait fait du jeune Miles … le tĂ©moin de ses frasques sensuelles : ainsi la manipulation et la pression qu’exerceraient dĂ©sormais les fantĂ´mes de Quint et Jessel sur les enfants, serait d’ordre sexuel mais de façon indirecte, une initiation traumatique en quelque sorte qui ici tue l’innocence.

 

 

 

Carsen offre à Britten l’une de ses plus belles mises en scène

Pur fantastique

 

 

La scène qui conclue la première partie en marque le point culminant quand le jeune Miles rejoint le lit de sa gouvernante et tente un baiser des plus troublants car il se comporte comme un adulte au fait des choses de l’amour. Ce point est crucial dans la mise en scène de Carsen car il fait Ă©cho aussi dans la propre psychĂ© de la Gouvernante, un ĂŞtre fragile et passionnĂ©, d’autant plus vulnĂ©rable et sensible Ă  cette “agression” de l’intime qu’il s’agit comme le dit très justement Carsen “d’une jeune femme probablement encore vierge, tombĂ©e amoureuse Ă©perdue de son employeur”, le tuteur des enfants, jamais prĂ©sent car il est restĂ© Ă  Londres pour ses affaires…

 

 

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Ainsi les cartes sont battues et dĂ©voilĂ©es dans une mise en scène d’une rare justesse d’autant plus convaincante qu’elle reste toujours esthĂ©tique et exceptionnellement prĂ©cise, collectionnant des tableaux littĂ©ralement picturaux et fantastiques : le lit de la gouvernante d’abord projetĂ© Ă  l’Ă©cran comme si les spectateurs Ă©taient au plafond, puis en un basculement spectaculaire, renversĂ© sur le plateau de façon rĂ©elle;  c’est aussi la scène terrible et d’une possession dĂ©moniaque quand Quint paraĂ®t après la gouvernante dans la chambre du jeune Miles, le lit du garçon glissant Ă  cour Ă  mesure que le dĂ©mon marche sur le plateau dans sa direction … La mĂ©canique théâtrale est prodigieusement inventive et fluide, crĂ©ant ce que nous attendons Ă  l’opĂ©ra : des images de pure magie qui rĂ©tablissent Ă  l’appui du chant, l’impact du jeu théâtral.

Un autre thème se distingue nettement et fait sens d’une façon aussi criante ici que la perte de l’innocence et la manipulation perverse : l’absence de communication. Tous les individus de ce huit-clos Ă  6 personnages  ..  ne communiquent pas (ou prĂ©cisĂ©ment ne dialoguent pas). On ne nomme pas les choses pour ce qu’elles sont. Celui qui en paie le prix fort (donnant Ă  la pièce sa profondeur tragique) est le jeune garçon  dont on comprend très bien dans la dernière scène -, qu’il a Ă©tĂ© la proie de forces dĂ©mesurĂ©es.

Ce voeu du silence absurde, ce culte du secret – comme la gouvernante hĂ©site Ă  Ă©crire Ă  l’oncle absent pour lui faire part de la menace qui pèse sur les enfants-, est un vĂ©hicule qui propage la terreur et la folie; corsetĂ©e, hypocrite, socialement lisse et conforme, cette loi de l’omerta gangrène les fondements du collectif : Britten en a suffisamment souffert en raison de son homosexualitĂ©, d’autant plus Ă  l’Ă©poque de Henry James, acteur tĂ©moin du puritanisme britannique dont il n’a cessĂ© d’Ă©pingler avec Ă©lĂ©gance et raffinement, la stupiditĂ© Ă©coeurante.

Par sa finesse et son intelligence, Carsen exprime tout cela, dĂ©voilant mais dans l’allusion la plus subtile, les forces en prĂ©sence… jusqu’Ă  l’atmosphère d’un château hantĂ© par les esprits. Ce fantastique psychologique est captivant d’un bout Ă  l’autre. C’est mĂŞme l’une des plus remarquable mise en scène du Canadien (avec Capriccio au Palais Garnier).

 

 

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Côté interprètes, deux formidables artistes dominent la distribution par leur trouble sincère, leur intensité progressive déchirante : la Gouvernante de Heather Newhouse (beauté souple de la voix, expressivité très canalisée), et révélation, le jeune Miles du jeune Philippe Tsouli : intelligence dramatique et justesse du jeu scénique, de toute évidence, le jeune artiste est très prometteur). Leur duo crée des étincelles et restitue à ce drame onirique et tragique, sa profonde humanité. L’issue fatale n’en est que plus saisissante. Dans la fosse, le jeu précis et flexible lui aussi de Patrick Davin souligne les éclats ténus de cet opéra de chambre qui murmure et séduit, captive et ensorcèle, en particulier dans chaque prélude orchestral, véritable synthèse annonciatrice du drame à l’oeuvre. Depuis Peter Grimes, Benjamin Britten a, on le sait, le génie des interludes. Production événement de cette rentrée lyrique en France, absolument incontournable aussi captivante qu’esthétique ; et indiscutablement par l’imbrication réussie du chant et du théâtre, sans omettre la vidéo, l’une des réalisations les plus fortes et justes de Robert Carsen à l’opéra. A voir à Strasbourg et Mulhouse, jusqu’au 9 octobre 2016.

A l’affiche de l’Opéra national du Rhin, les 21, 23, 25, 27 et 30 septembre à Strasbourg, puis les 7 et 9 octobre 2016 à Mulhouse (La Filature). Incontournable.

 

 

 

LIRE aussi notre présentation de l’opéra The Turn of the screw à l’Opéra national du Rhin

 

 

Opéra en deux actes avec prologue
Livret de Myfanwy Piper, d’après la nouvelle d’Henri James
Création le 14 septembre 1954 à Venise
Présenté en anglais, surtitré en français
Direction musicale: Patrick Davin
Mise en scène: Robert Carsen
Reprise de la mise en scène Maria Lamont et Laurie Feldman
DĂ©cors et costumes: Robert Carsen et Luis Carvalho
Lumières: Robert Carsen et Peter Van Praet
Vidéo: Finn Ross
Dramaturgie: Ian Burton
Le Narrateur / Peter Quint: Nikolai Schukoff
La Gouvernante: Heather Newhouse
Mrs Grose: Anne Mason
Miss Jessel: Cheryl Barker
Miles: Philippe Tsouli
Flora: Odile Hinderer / Silvia Paysais
Petits chanteurs de Strasbourg
Maîtrise de l’Opéra national du Rhin
Aurelius Sängerknaben Calw
Orchestre symphonique de Mulhouse

Toutes les illustrations : © Klara Beck / Opéra national du Rhin 2016

Compte rendu, opéra. Opéra National du Rhin, Strasbourg, le 17 juin 2016. Verdi : Don Carlo. Robert Carsen

Compte rendu DON CARLO Ă  STRASBOURG… Fin de saison flamboyante Ă  Strasbourg. La saison lyrique s’achève Ă  Strasbourg avec une nouvelle production de Don Carlo de Verdi, signĂ©e Robert Carsen. L’OpĂ©ra National du Rhin engage pour l’occasion la fabuleuse soprano et Ă©toile montante, Elza van den Heever dans le rĂ´le d’Elisabeth de Valois. L’excellente distribution d’une qualitĂ© rare ainsi que l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg sont dirigĂ©s magistralement par le chef italien invitĂ© Daniele Callegari. Une fin de saison bien plus qu’heureuse … Ă©tonnante mĂŞme, pour plusieurs raisons !

 

 

 

La nouvelle production de Don Carlo Ă  Strasbourg remporte tous les suffrages : c’est un succès manifeste

Don Carlo chic et choc

 

 

 

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Don Carlos, crĂ©Ă© Ă  Paris en 1867, (chantĂ© en français) est l’un des opĂ©ras de Verdi qui totalise le plus de versions existantes, sans omettre faits divers et controverses. Au fait des dernières recherches sur la genèse de l’Ĺ“uvre, le Directeur de l’OpĂ©ra National du Rhin, Marc ClĂ©meur, prĂ©cise selon les dernières recherches, que le livret de MĂ©ry et Du Locle d’après le poème tragique Ă©ponyme de Schiller (1787), n’est pas la seule source de Verdi ; la partition emprunte aussi au drame de circonstance d’Eugène Cormon intitulĂ© Philippe II Roi d’Espagne datant de 1846. Ensuite, le fait qu’il s’agĂ®t bien d’un Grand OpĂ©ra français de la plume d’un grand compositeur italien attise souvent les passions des mĂ©lomanes, dĂ©criant souvent une quelconque influence d’un Wagner et d’un Meyerbeer. Bien qu’il soit bel et bien un Grand OpĂ©ra, c’est aussi du Verdi, indĂ©niablement du Verdi. Et si la version prĂ©sentĂ©e ce soir Ă  Strasbourg est la version italienne dite « Milanaise » de 1884, en 4 actes, sans ballet, plus concise et courte que la version française d’origine, elle demeure un Grand OpĂ©ra italianisĂ©, avec une progression ascendante de numĂ©ros privilĂ©giant les ensembles, un coloris orchestral riche en effets spectaculaires, des scènes fastueuses ne servant pas toujours Ă  la dramaturgie, mais ajoutant Ă  l’aura et au decorum… L’aspect le moins controversĂ© serait donc la question de l’historicité : Verdi dit dans une lettre Ă  son Ă©diteur italien Giulio Ricordi « Dans ce drame, aussi brillante en soit la forme et aussi noble en soient les idĂ©es, tout est faux (…) il n’y a dans ce drame rien de vĂ©ritablement historique ». Plus soucieux de vĂ©racitĂ© poĂ©tique qu’historique, Verdi se sert quand mĂŞme de ce drame si faux pour montrer explicitement ses inclinaisons bien rĂ©elles. On pourrait dire qu’il s’agĂ®t ici du seul opĂ©ra de Verdi oĂą la vie politique est ouvertement abordĂ©e et discutĂ©e de façon sĂ©rieuse et adulte.

Le sĂ©rieux qui imprègne l’opus se voit tout Ă  fait honorĂ© ce soir grâce Ă  l’incroyable direction musicale du chef italien Daniele Callegari dirigeant l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg avec maestria et une sophistication et un raffinement des plus rares ! S’agissant d’un des opĂ©ras de Verdi oĂą l’Ă©criture orchestrale est bien plus qu’un simple accompagnant des voix, saisissent directement ici la complicitĂ© Ă©tonnante entre fosse et scène, l’excellente interprĂ©tation des instrumentistes, le sens de l’Ă©quilibre jamais compromis, la tension permanente et palpitante de la performance et surtout les prestations des chanteurs-acteurs de la distribution.

 

La soprano Elza van den Heever reprend le rĂ´le d’Elisabeth de Valois après l’avoir interprĂ©tĂ© Ă  Bordeaux la saison prĂ©cĂ©dente. Si Ă  Bordeaux nous avions remarquĂ© ses qualitĂ©s, c’est Ă  Strasbourg que nous la voyons dĂ©ployer davantage ses dons musicaux et théâtraux ! Sa voix large et somptueuse a gagnĂ© en flexibilitĂ©, tout en restant dĂ©licieusement dramatique. Elle campe une performance encore plus profonde avec une superbe maĂ®trise des registres et une intelligence musicale lui permettant d’adapter brillamment l’intensitĂ© de son chant, de nuancer la force de son expression.
Le Don Carlo du jeune tĂ©nor italien Andrea Carè est prometteur. Bien que moins fort dans l’expression lyrique, il a une voix chaleureuse qui sied bien au personnage et une technique assez solide. Certains lui rapprocheront ne pas ĂŞtre un Domingo ou un Alagna (selon les goĂ»ts), pourtant il s’est donnĂ© Ă  fond dans un rĂ´le oĂą la difficultĂ© ne rĂ©side pas, malgrĂ© le type de voix plutĂ´t lĂ©ger, dans la virtuositĂ© vocale mais dans le style et l’expression globale. Dans ce sens nous ne pouvons que louer l’effort, et remarquer particulièrement le timbre qui se distingue toujours dans les ensembles.

 
 
A-ONR_DONCARLO_photoKlaraBeck_3046-1-362x543Tassis Christoyannis en Posa montre aussi une Ă©volution par rapport Ă  Bordeaux l’annĂ©e passĂ©e. Toujours dĂ©tenteur des qualitĂ©s qui lui sont propres, comme la prestance et un je ne sais quoi d’extrĂŞmement touchant, Ă  Strasbourg, il est davantage malin et Ă  la chaleur du timbre, le baryton ajoute du brio presque autoritaire. Le tout prĂ©sentĂ© d’une façon Ă©lĂ©gante et dynamique Ă  souhait. Remarquons le duo de la libertĂ© avec Don Carlo, au 1er acte tout hĂ©roĂŻco-romantique sans ĂŞtre frivolement pyrotechnique. Quant Ă  la virtuositĂ© vocale et aux feux d’artifices vocalisants, parlons maintenant de la mezzo russe Elena Zhidkova dans le rĂ´le de la Princesse Eboli. Tout en ayant un timbre veloutĂ© et une belle prĂ©sence scĂ©nique, elle a dĂ» mal avec son air du 1er acte « Nel giardin del bello saracin Ostello », – pourtant LE morceaux le plus mĂ©lodique et virtuose de la partition ! Il est en l’occurrence plutĂ´t … mou. Ce petit bĂ©mol reste vĂ©tille puisque la distribution est globalement très remarquable. Continuons avec le Roi Philippe II de la basse danoise Stephen Milling, Ă  la voix large et profonde, campant au 3ème acte une scène qui doit faire partie des meilleures et des plus mĂ©morables pages jamais Ă©crites par Verdi : « Ella giammai m’mamo » , grand aria avec violoncelle obbligato, oĂą la douleur contenue du souverain est exprimĂ©e magistralement. Ou encore son duo avec le Grand Inquisiteur de la basse croate Ante Jerkunica, dont nous avons Ă©galement fortement apprĂ©ciĂ© la prestation et vocale et théâtrale. Remarquons finalement l’instrument et la prĂ©sence de la jeune soprano espagnole Rocio Perez, chantant Thibault le page de la Reine, avec des aigus cĂ©lestes, … divins. Divine aussi la performance surprenante des choeurs de l’OpĂ©ra, sous la direction de Sandrine Abello.

 
 
 

OPERA national du RHIN : le DON CARLO sombre et lumineux de Carsen

 
 

L’ART DE ROBERT CARSEN. Que dire enfin de la crĂ©ation de celui qui doit ĂŞtre le metteur en scène d’opĂ©ras actuellement le plus cĂ©lèbre et le plus sollicité ? Robert Carsen et son Ă©quipe artistique prĂ©sentent un spectacle sobre et sombre, dans un lieu unique dĂ©pouillĂ©, Ă  la palette chromatique consistant en noir sur gris sur noir, et quelques Ă©clats des accessoires mĂ©talliques ou diamantĂ©s… Si l’intention de faire une mise en scène hors du temps est bien Ă©vidente, il y a quand mĂŞme une grande quantitĂ© d’Ă©lĂ©ments classiques qui font rĂ©fĂ©rence au sujet… Des religieux catholiques bien catholiquement habillĂ©s, des croix par ci et par lĂ , mais jamais rien de gratuit (sauf peut-ĂŞtre un ordinateur portable Ă  peine remarquable mais qui frappe l’oeil puisque quelque peu dĂ©placĂ©). Comme d’habitude chez Carsen le beau, le respect de l’oeuvre et l’intelligence priment. Cette dernière Ă  un tel point que le Canadien rĂ©ussi Ă  prendre une libertĂ© audacieuse avec l’histoire originale qui dĂ©voile davantage les profondeurs de l’œuvre. DĂ©jĂ  riche en intrigues, le Don Carlo de Verdi selon Carsen explore une lecture supplĂ©mentaire dont nous prĂ©fĂ©rons ne pas donner les dĂ©tails, tellement la surprise est forte et la vision, juste !

Rien ne rĂ©siste Ă  l’appel de ce Don Carlo de toute beautĂ©, aucun obstacle pour nos lecteurs de faire le dĂ©placement Ă  l’OpĂ©ra National du Rhin, Ă  Strasbourg et Ă  Mulhouse, pour cette formidable nouvelle production qui clĂ´t l’avant-dernière saison de la maison sous la direction visionnaire de Marc ClĂ©meur. A l’affiche Ă  Strasbourg du 17 au 28 juin et puis Ă  Mulhouse du 8 au 10 juillet 2016.

 
 

Compte rendu, opĂ©ra. OpĂ©ra National du Rhin, Strasbourg, le 17 juin 2016. Verdi : Don Carlo (version Milanaise 1884). Stephen Milling, Andrea CarĂ©, Elza van den Heever, Tassis Christoyannis… Choeurs de l’OpĂ©ra du Rhin. Sandrine Abello, direction. Orchestre Philharmonique de Strasbourg, orchestre. Daniele Callegari, direction. Robert Carsen, mise en scène. LIRE notre prĂ©sentation annonce de la nouvelle production de Don Carlo Ă  l’OpĂ©ra national du Rhin : “Elza van den Heever chante ELisabetta…” 

 

Illustrations : K. Beck / Opéra national du Rhin © 2016

  
 

Livres, compte rendu critique. Robert Carsen, l’opĂ©ra charnel, par Thierry Santurenne (PUV, fĂ©vrier 2016)

CARSEN robert l opera charnel thierry santurenne presses universitaires de vincennes theatres du monde compte rendu critique classiquenews review livres img_627Livres, compte rendu critique. Robert Carsen, l’opĂ©ra charnel, par Thierry Santurenne (PUV, fĂ©vrier 2016). Voici le premier ouvrage, texte et illustrations (nombreuses et fondamentales pour mesurer l’impact visuel de l’esthĂ©tique en question) dĂ©diĂ© au travail scĂ©nique, dramatique, visuel du canadien Robert Carsen (nĂ© Ă  Toronto en 1954) dont l’apport Ă  l’opĂ©ra comme metteur en scène n’est plus Ă  dĂ©fendre. Il est bien l’un des rares avec David McVicar, Robert Lepage, le regrettĂ© Herbert Wernicke… entre autres, Ă  respecter la partition tout en cherchant et trouvant souvent, les clĂ©s d’une nouvelle grille de lecture. Chez Carsen, s’impose une vision claire qui sait ĂŞtre Ă  travers la partition abordĂ©e d’une Ă©loquente cohĂ©rence dramatique. D’emblĂ©e le titre de l’ouvrage n’a pas laissĂ© de marbre la RĂ©daction de classiquenews, tant c’est moins son visuel charnel que sa grande Ă©lĂ©gance esthĂ©tisante qui frappe dans chaque spectacle de Robert Carsen. Le metteur en scène a le sens de la composition, sait travailler les groupes (les chĹ“urs ne lui posent aucun problème), comme les solistes, explicitant toujours par un jeu très affinĂ©, les clĂ©s de chaque tableau, comme autant de situation dramatique. L’homme de théâtre est un esthète et un Ă©rudit qui maĂ®trise une masse impressionnante de rĂ©fĂ©rences historiques et artistiques : son Ĺ“il globalise et prĂ©serve toujours une vision et une cohĂ©rence qui assure la cohĂ©sion de chaque spectacle. Ainsi le théâtre s’affirme sans dĂ©calage dans une rĂ©alisation visuelle jamais tapageuse qui n’instrumentalise pas la musique au profit du théâtre : chant et jeu d’acteurs y trouvent un Ă©quilibre exemplaire.
Pour nous, l’intelligence Carsen ce sont Le Songe d’une nuit d’Ă©tĂ© de Britten (bain de poĂ©sie pure, crĂ©Ă© Ă  Aix en 1991), Alcina de Haendel qui comme sa rĂ©cente FlĂ»te enchantĂ©e (respire le grand souffle rĂ©gĂ©nĂ©rateur de la souveraine et insondable nature). Derrière le sujet de chaque livret, il y a une action vĂ©ritĂ© que l’analyste enchanteur sait saisir pour chaque partition. L’ex admirateur de Pirandello cultive cette double lecture pour chaque narration : l’action explicite, le sens Ă  dĂ©voiler. EpurĂ©e mais tendue, visuellement hyper esthĂ©tique, chaque mise en scène de Robert Carsen, fort de ses presque 30 ans de carrière Ă  prĂ©sent trouve un juste Ă©quilibre entre visuel spectaculaire, lecture symbolique, clartĂ© et lisibilitĂ© dramatique.
Robert CarsenFervent poète des cycles thĂ©matiques : cycle Puccini Ă  l’OpĂ©ra des Flandres Ă  Anvers, cycle des drames verdiens inspirĂ©s de Shakespeare (soit Macbeth, Otello, Falstaff), Ring Ă  l’OpĂ©ra de Cologne, Carsen tend toujours Ă  une sorte d’Ă©pure scĂ©nique oĂą les images synthĂ©tiques expriment directement le sens primordial des affects et de la psychĂ© sous-jacents. Pourtant il est un domaine d’Ă©lection dans lequel l’imaginaire et l’intelligence Ă©loquente du metteur en scène se rĂ©alisent mieux qu’ailleurs : le théâtre baroque. Ses Rameau (Les BorrĂ©ades, PlatĂ©e), Haendel (Alcina, Orlando, Rinaldo, Semele et bientĂ´t Agrippina) ont produit des vĂ©ritables machineries oniriques et dramatiques (avec entre autres le chef William Christie qui prĂ©cise l’apport de Carsen comme celui d”‘un faiseur de rĂŞves”). De fait la coopĂ©ration Carsen / Christie a produit des rĂ©alisations mĂ©morables.

 

 

 

La magie Carsen analysée

carsen_flute-enchantee_mozart-bastille-2014-jordanL’auteur aborde le formidable théâtre de Robert Carsen en prĂ©cisant les “principes d’un imaginaire”, “les reflets de l’art“, surtout les ressorts qui en font une expĂ©rience visuelle autant que sensuelle (partie IV : “esthĂ©tique de la matière“), comme l’expression des fondamentaux humains dont le corps en mouvement, en souffrance ou en exultation manifeste comme “une anthropologie sensible”. Abondamment illustrĂ© de photographies, insĂ©rĂ©es comme appui de l’argumentation, le texte s’attache Ă  repĂ©rer tous les aspects d’une machinerie visuelle captivante dont la diversitĂ© des clĂ©s d’entrĂ©e revèle in fine la profonde cohĂ©rence de l’ensemble, comme le caractère profond de chaque ouvrage. Un exemple : la sublime mise en scène de Capriccio de Strauss (crĂ©Ă© en 2004) qui exploitant totalement la spĂ©cificitĂ© topographique du Palais Garnier Ă  Paris (l’alignement visible de la salle de rĂ©pĂ©tition de la danse et de la scène principale…) rĂ©vèle dans un tableau final spectaculaire, la quĂŞte artistique de la Comtesse Madeleine comme un parcours spĂ©culaire de l’art sur l’art… la trouvaille est gĂ©niale sur le plan des idĂ©es ; elle l’est tout autant dans la rĂ©alisation visuelle. Et restera mĂ©morable pour tous ceux qui ont pu voir ou qui verront la mise en scène de ce sommet straussien. La vision est juste ; l’argumentation, bien dĂ©veloppĂ©e. Ouvrage fondamentale soulignant la justesse analytique de l’un des meilleurs metteurs en scène d’opĂ©ras actuels. Incontournable.

CLIC_macaron_2014Livres, compte rendu critique. Thierry Santurenne : Robert Carsen, l’opĂ©ra charnel. PUV Presses Universitaires de Vincennes, collection : Théâtres du monde. Paru en : FĂ©vrier 2016 – EAN : 9782842924621 – ISBN : 978-2-84292-462-1 – 280 pages, 155x220mm. CLIC de CLASSIQUENEWS d’avril 2016. Illustration : mise en scène de La FlĂ»te enchantĂ©e Ă  l’OpĂ©ra Bastille 2014.

 

LIRE aussi notre prĂ©sentation de l’opĂ©ra Capriccio par Robert Carsen Ă  l’OpĂ©ra Garnier (2014, 2016)

Compte rendu critique, opéra. Capriccio de R. Strauss. Paris, Palais Garnier, le 18 janvier 2016 (reprise)

strauss_profil_420REPRISE ENCHANTÉE. La production parisienne de Capriccio signĂ©e Carsen revient dans sa maison de crĂ©ation, en cet hiver 2016. La « conversation en musique » de Richard Strauss, -son dernier opĂ©ra crĂ©e en 1942, vient donc caresser les sens du public grâce Ă  la lecture cohĂ©rente, Ă©lĂ©gante et drĂ´le de Robert Carsen et une performance impeccable de l’orchestre dirigĂ© par le chef Ingo Metzmacher. La distribution quelque peu inĂ©gale est toujours engageante au niveau théâtral ; de belles voix et personnalitĂ©s se rĂ©vèlent lĂ  oĂą l’on ne les attendait pas. Une mĂ©ditation sur l’opĂ©ra, une mise en abĂ®me fascinante et automnale qui nous touche et qui nous charme complètement !

 

 

Reprise de Capriccio de Strauss, version Carsen au Palais Garnier

ExpĂ©rience unique… et sommet esthĂ©tique

 

Richard Strauss a eu du mal Ă  trouver son librettiste pour son tout dernier opĂ©ra. Une nouvelle collaboration avec Stefan Zweig n’a pas pu avoir lieu puisque l’écrivain juif dĂ»t s’enfouir de l’Allemagne nazi. Son deuxième librettiste recommandĂ© par Zweig est l’auteur autrichien Joseph Gregor. Ils travaillent sans tarder mais l’incomprĂ©hension venant des deux cĂ´tĂ©s, empĂŞche la rĂ©alisation du projet. Strauss dĂ©cide donc d’Ă©crire le livret lui-mĂŞme. Or, il finit par embaucher le chef d’orchestre et impresario Clemens Krauss, qui avait un penchant pour l’Ă©criture, et ils Ă©crivent le livret ensemble. Au niveau social, la crĂ©ation fut aussi tendue et pleine de pĂ©ripĂ©ties… Ĺ’uvre crĂ©Ă©e Ă  Munich avec Hitler au pouvoir, on aime raconter que la nuit de la première s’est finie par des bombardements et que le public a dĂ» sortir de l’opĂ©ra en courant et avec des bougies. S’il est difficile d’avoir de la sympathie vis-Ă -vis Ă  ces anecdotes, l’opus de Strauss demeure un vĂ©ritable testament musical, l’un des chefs-d’œuvre de l’histoire de l’opĂ©ra.

 

L’action qui a pris tant de temps et d’effort pour ĂŞtre Ă©crite peut se rĂ©sumer Ă  la question fondamentale, sur ce qui prime, la musique ou la poĂ©sie ? (Mais on questionne aussi la valeur du théâtre et de la danse notamment). Pour caractĂ©riser tout ceci, nous avons le beau prĂ©texte d’une Comtesse cĂ©lĂ©brant son anniversaire ; convoitĂ©e par le poète Olivier et le compositeur Flamand. Son frère le Comte propose au final en tant que cadeau la rĂ©alisation d’un opĂ©ra, fixant ainsi une collaboration entre les rivaux. Si la rĂ©ponse n’est jamais explicitĂ©e, le livret astucieux et la musique fantastique de Strauss, pimentĂ©s de fausses et de vraies citations (Ronsard, Gluck, mais surtout Richard Strauss!) offre une rĂ©ponse pour les cĹ“urs qui voudront entendre…

 

La Comtesse de la soprano amĂ©ricaine Emily Magee prend du temps Ă  se chauffer, semble-t-il. Cependant, sa diction de la langue allemande est sans dĂ©faut et son jeu d’actrice rĂ©vèle les influences de toutes les hĂ©roĂŻnes de Strauss. Si cela fait de son personnage un rĂ´le quelque peu composite, elle l’interprète avec Ă©motion mais sans sentimentalitĂ©.Vocalement, elle arrive au sommet de l’expression Ă  la fin de l’œuvre dans sa grande scène finale « Es ist ein Verhängnis ». Si le poète du baryton Lauri Vasar est solide et percutant, tant au niveau scĂ©nique que vocal, nous sommes davantage conquis par le Compositeur du tĂ©nor Benjamin Bernheim. Sa performance est un dĂ©lice auditif, agrĂ©mentĂ©e d’un grand charme juvĂ©nile… Le beau timbre, l’Ă©lĂ©gance dans sa diction, la sincĂ©ritĂ© touchante de sa prestation sont complètement en accord avec son rĂ´le. Il s’agĂ®t aussi de ses dĂ©buts Ă  l’OpĂ©ra de Paris… Une rĂ©vĂ©lation ! Remarquons la beautĂ© exquise de leurs voix accordĂ©es,s lors du Trio après le sonnet chantĂ© par le Compositeur… Un des moments forts de la soirĂ©e, provocant maints frissons.

 

Le personnage du metteur en scène La Roche par la basse Lars Woldt mĂ©rite tout autant de louanges, tellement sa prestation est vivace, pleine d’entrain, d’une justesse musicale sans dĂ©fauts, notamment dans sa gĂ©niale tirade pour la dĂ©fense de la mise en scène ! Le Comte aussi est interprĂ©tĂ© avec maestria par Wolfgang Koch, avec un charme simplet mais franc. Si la Clairon de la mezzo-soprano Michaela Schuster peine Ă  se faire entendre pendant la plupart de l’interprĂ©tation, elle a une prestance scĂ©nique qui sied parfaitement au rĂ´le. Elle se chauffe progressivement et s’évertue Ă  rejoindre le reste de la distribution avec grand effort. Le duo des chanteurs napolitains de Chiara Skerath et Juan JosĂ© de Leon rayonne de brio comique lors de leur participation Ă  la fois virtuose et humoristique. Remarquons Ă©galement la prestation de la danseuse du Ballet de l’OpĂ©ra Camille de Bellefon dans une chorĂ©graphie de Jean-Guillaume Bart tout Ă  fait pertinente.

 

Robert Carsen, quant Ă  lui, signe l’une des ses plus belles productions parisiennes voire crĂ©ations tout court. A la somptueuse beautĂ© des dĂ©cors de Michael Levine qui situe l’action nulle part ailleurs qu’au Palais Garnier lui-mĂŞme, rĂ©pond la mĂ©ticuleuse et sensible lecture dramaturgique, très inspirĂ©e de Pirandello ; un travail d’acteur raffinĂ© et distinguĂ©, avec des spĂ©cificitĂ©s subtiles pour chaque personnage. Carsen harmonise sa mise en scène très musicale Ă  la nature de l’œuvre elle-mĂŞme et rĂ©ussit Ă  crĂ©er un heureux mĂ©lange d’humour, de piquant, de nostalgie et de tendresse, pourtant sans pathos ! Un spectacle sans entracte qui dure presque 2h30 oĂą l’on ne voit pas du tout le temps passer, et dont on sort avec l’envie de le revoir, encore et encore.

 

Cette sensation de beautĂ© complète et polyvalente est aussi due en grande partie Ă  l’excellente performance de l’Orchestre de l’OpĂ©ra national de Paris dirigĂ© par Ingo Metzmacher. Dès le sextuor qui ouvre l’œuvre, d’une beautĂ© automnale sans Ă©gal, passant par les ensembles très enjouĂ©s, Ă  l’entrain endiablĂ©, jusqu’Ă  la scène fantastique qui clĂ´t l’opĂ©ra, les instrumentistes se montrent Ă  la fois sensibles et rigoureux, leur prestation rĂ©vĂ©lant une complicitĂ© rare et intelligente avec le chef et le plateau ! Un bijou et une Ĺ“uvre d’art totale dans une production fabuleuse, inoubliable mĂŞme… A voir et revoir sans modĂ©ration au Palais Garnier Ă  l’affiche les 22, 25, 27, et 31 janvier ainsi que les 3, 6, 10 et 14 fĂ©vrier 2016.

 

 

 

 

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. Palais Garnier, le 19 janvier 2016. R. Strauss : Capriccio. Emily Magee, Benjamin Bernheim, Lars Woldt… Orchestre de l’OpĂ©ra National de Paris. Ingo Metzmacher, direction musicale. Robert Carsen, mise en scène.

 

 

DVD, compte rendu critique. Verdi : Falstaff (Levine, Carsen, 2013)

Falstaff verdi decca dvd critique review classiquenews carsen levine decembre 2013 metropolitan opera dvdDVD, compte rendu critique. Verdi : Falstaff (Levine, Carsen, 2013). New York, Metropolitan Opera, dĂ©cembre 2013. Tous les cinĂ©mas du monde (ou presque) relaient en direct la vision que le canadien Robert Carsen dĂ©veloppe du Shakespearien Fastaff de Verdi. Ultime geste lyrique du compositeur oĂą le rire s’Ă©rige en arme contre la folie humaine et l’hypocrisie sociale (une tare que Verdi a bien Ă©prouvĂ© sa vie durant). Dans un style britannique très finement restituĂ©, celui de l’après guerre, le chevalier ridicule a des airs de baron rustique. MalgrĂ© la subtilitĂ© prometteuse des dĂ©cors et des enchantements poĂ©tiques de la nuit d’illusions (III), – quand tous les villageois trompent le dindon magnifique, osons reconnaĂ®tre que le parti pris souvent bouffon farceur du baryton abonnĂ© au rĂ´le titre, Ambrogio Maestri, Ă©chappe d’une certaine façon Ă  la fragilitĂ© du personnage dont il fait surtout une brute parfois Ă©paisse, sans guère de profondeur ou de trouble Ă©motionnel. Pourtant Falstaff n’est pas qu’une comĂ©die satirique : c’est aussi une fable grave et sombre oĂą affleurent des sentiments plus complexes. Certes la facilitĂ© de l’acteur est indiscutable, mais les moyens s’Ă©tant usĂ©s, le jeu de l’acteur tend Ă  compenser le manque de musicalitĂ© par un surjeu dramatique … inutile et vain. MĂŞme format surdimensionnĂ© pour l’Alice Ford d’Angela Meade (chant trop large). Plus convaincant car moins surexpressifs le quatuor des rĂ´les secondaires : Jennifer Johnson Cano (Meg), Lisette Oropresa (Nannetta), l’excellente et mordante Mrs Quickly de Stephanie Blythe, vraie nature théâtrale qui aurait volĂ© Ă  la Queen Elizabeth, l’un de ses tailleurs colorĂ© flashy-, ou le Fenton d’un autre abonnĂ© pour ce rĂ´le, l’efficace Paolo Fanale. Mais la tension et l’Ă©clat de la farce se diffusent depuis la fosse oĂą faisant un grand retour, d’autant plus apprĂ©ciĂ© et lĂ©gitimement applaudi, James Levine, remis d’une longe absence pour maladie, dirige de sa chaise roulante. Le feu, la vie, le rire de Falstaff s’accordent et se libèrent enfin grâce Ă  l’activitĂ© d’un orchestre amoureux, pĂ©tillant. Attachante production new yorkaise qui Ă  dĂ©faut de vraies voix irrĂ©sistibles, sait exprimer la vitalitĂ© de la partition du dernier Verdi.

DVD, compte rendu critique. Verdi : Falstaff (Levine, Carsen, 2013).

Falstaff: Ambrogio Maestri
Alice Ford : Angela Meade
Ford : Franco Vassallo
Nannetta : Lisette Oropesa
Fenton : Paolo Fanale
Mrs Quickly : Stephanie Blythe
Meg Page : Jennifer Johnson Cano
Bardolfo : Keith Jameson
Pistola : Christian Van Horn
Dr Caio : Carlo Bosi

Orchestre et chœur du Metropolitan Opera
James Levine, direction musicale
Mise en scène : Robert Carsen

Enregistré au Metropolitan Opera, en décembre 2013
2 DVD DECCA, 2h21mn

Compte rendu, opéra. Paris. Opéra Bastille, le 29 mars 2014. Wolfgang Amadeus Mozart : Die Zauberflöte. Julia Kleiter, Pavol Breslik, Daniel Schmutzhard, Sabine Devieilhe, Franz-Josef Selig. Philippe Jordan, direction musicale. Robert Carsen, mise en scène

Ce qui fait la force de Robert Carsen, c’est sa capacitĂ© Ă  se renouveler et, mieux encore, Ă  adapter son langage Ă  l’œuvre qu’il sert. Peut-on faire plus dissemblable que sa PlatĂ©e qui s’achève Ă  l’OpĂ©ra-Comique et cette FlĂ»te EnchantĂ©e demandĂ©e par l’OpĂ©ra de Paris ? Pour sa seconde mise en scène du testament lyrique de Mozart, le scĂ©nographe canadien s’est penchĂ© sur la question de la mort, occurrence dont regorge le livret et que les protagonistes sont tous amenĂ©s Ă  cĂ´toyer, qu’ils la donnent ou qu’ils doivent l’affronter. Cette initiation prend sa source au cĹ“ur d’une forĂŞt, grâce Ă  une vidĂ©o admirable de Martin Eidenberger Ă  travers laquelle les saisons passent sur le paysage, cycle du temps et de la vie. Une tombe, simple trou creusĂ© dans la terre, se dĂ©voile. Puis deux. Et enfin une troisième. Cette trinitĂ© Ă  laquelle on ne peut Ă©chapper, tant elle demeure prĂ©sente dans la partition. La fosse d’orchestre, entourĂ©e de gazon, devient elle aussi tombeau, dont s’échappent les notes du divin Wolfgang, et les chanteurs, arrivant parfois par la salle, parcourent cette ère de jeu dans une grande proximitĂ© avec les spectateurs.

Une tendre Flûte de chef
Mais après un premier acte scéniquement paresseux et manquant selon nous de magie, il faut attendre l’entracte pour que cette production prenne tout son sens.
Les initiĂ©s, voilĂ©s, dĂ©cident du sort de Tamino, et, suivant l’exemple de Sarastro, se dĂ©masquent : on reconnaĂ®t alors parmi eux la Reine de la Nuit et les trois Dames, qui deviennent alliĂ©es du grand-prĂŞtre dans les Ă©preuves conduisant Ă  la sagesse. Un procĂ©dĂ© dĂ©jĂ  utilisĂ© par Robert Carsen lors de sa première mise en scène de l’œuvre Ă  Aix-en-Provence voilĂ  vingt ans, mais qui n’a rien perdu de sa force et permet toujours un regard nouveau sur le monde de l’obscuritĂ©.
Les trois tombes sont à présent vues depuis les profondeurs, de longues échelles reliant le désormais inaccessible monde extérieur et le sombre caveau souterrain. La seconde scène de la Reine de la Nuit permet un effet visuel saisissant, celui de montrer simultanément les deux univers, celui du dessus où sommeille Pamina, et celui du dessous, dont tente de s’extraire Monostatos pour l’abuser.
Durant la scène suivante, les deux compagnons d’infortune errent dans un décor macabre au milieu des cercueils, et c’est de l’un d’eux qu’apparaît la vieille Papagena aux allures de mariée fantôme tout droit sortie d’un film de Tim Burton, pour une scène pleine d’humour noir.
Belle image que ce chĹ“ur « O Isis Â» chantĂ© simplement devant la forĂŞt que jaunit peu Ă  peu l’arrivĂ©e de l’automne, vision toute simple et intensĂ©ment poĂ©tique, servant l’une des plus belles pages de l’œuvre.
Et après un suicide de Pamina – heureusement arrêtée à temps par les trois enfants – devant les arbres dénudés et couverts de neige, on est conquis par des épreuves du feu et de l’eau qui sont ce qu’elles doivent être, dans un total respect envers Mozart.
Le jeune couple couronné et Monostatos pardonné par Pamina, tous entonnent le chœur final de blanc vêtus, pieds nus sur l’herbe, dans une fraternité qui respire avec la musique.
Si le message maçonnique s’avère délaissé par Carsen, en revanche la tendresse humaine que contient en son sein cette pièce se voit parfaitement rendue dans toute sa générosité, et c’est ce qui nous a profondément touchés durant cette soirée.
L’autre enchantement de cette production, il faut le chercher du côté de Philippe Jordan. Le chef suisse, suivi fidèlement par un orchestre à la richesse enivrante, délivre tout au long de la représentation une direction parmi les plus belles qu’il nous ait été donné d’entendre, intensément théâtrale, malicieusement contrastée, attentive aux chanteurs comme peu d’autres et parfaitement équilibrée dans son rapport au plateau, nous rappelant celle de Bruno Walter. On admire sans réserve les tempi variés et toujours justes, le geste apollinien et serein, les détails orchestraux furtivement soulignés, et surtout le plaisir évident, presque enfantin, qui se lit dans les gestes et le visage du chef chantant avec les artistes au fur et à mesure que la partition se déroule.
Un exemple parmi cent : cette façon de se mettre au service de la chanteuse dans un « Ach ich fĂĽhl’s Â» dĂ©marrĂ© Ă  notre sens trop vite, et peu Ă  peu ralenti pour ne suivre plus que la respiration de l’interprète, en authentique amoureux de la voix. Merci, Monsieur Jordan.
Remarquable également, le chœur maison, recueilli et majestueux, qui exalte avec ferveur la noblesse de ses interventions.
Saluons en outre une distribution remarquable de bout en bout.
Aux côtés de prêtres et hommes d’armes de belle facture, Terje Stensvold incarne un solide Orateur, tandis que François Piolino croque un Monostatos épatant et très percutant vocalement, le meilleur entendu depuis longtemps.
SĂ©duction avec les trois Dames merveilleusement appariĂ©es d’Eleonore Marguerre,  Louise Callinan et Wibke Lehmkuhl, aux timbres idĂ©alement complĂ©mentaires, entitĂ© tricĂ©phale d’une rare cohĂ©rence.
Le Sarastro de Franz Josef Selig connaît son rôle sur le bout des doigts, et apporte tout son métier au personnage, bien que le legato devienne moins facile qu’autrefois, mais le musicien ose de belles nuances et la profondeur de son instrument ne l’empêche jamais de chanter clair, une belle leçon à méditer.
On craignait pour l’instrument léger de Sabine Devieilhe dans la vastitude de l’Opéra Bastille, force est de constater que l’émission haute et fine de la soprano française lui permet de se faire entendre sans effort, avec la complicité du chef.
Seules les intentions musicales dans la première partie du premier air passent assez peu à la rampe dans cette tessiture centrale, mais les éblouissantes vocalises qui achèvent l’aria scintillent avec facilité, couronnées par un contre-fa insolent. Le second air fonctionne également à merveille, excellemment projeté et osant piano l’un des célèbres suraigus.
Par goût, nous préférons des voix plus corsées pour ce rôle, mais dans la conception de Carsen la jeune chanteuse convient idéalement, la Reine se montrant bouleversée pendant son air de fureur par la violence qu’elle doit infliger à sa fille pour son bien.
Excellent Papageno, Daniel Schmutzhard rafle la mise avec son impayable costume de randonneur, et donne Ă  entendre son beau baryton, autant Ă  l’aise dans les facĂ©ties que dans une mort chantĂ©e archet Ă  la corde. Il forme avec la Papagena adorable de Regula MĂĽhlemann un couple absolument irrĂ©sistible.
Pavol Breslik incarne un bon Tamino, très nuancé et bien chantant, mais paraît parfois à sa limite dans l’aigu, qui manque ainsi de rayonnement et de facilité. Néanmoins le ténor serbe remplit parfaitement sa tâche, paraissant simplement moins exceptionnel que ses partenaires.
Incarnation majeure avec la Pamina bouleversante de Julia Kleiter. Dans la grande tradition du chant allemand, la soprano émerveille par son soprano liquide et rond à la fois, corsé et flottant, lait et miel, réunissant toutes les qualités requises par ce rôle difficile, où fragilité et héroïsme s’entremêlent.
Son air suspend le temps autant que la salle demeure suspendue Ă  son chant, respirations amples et sonoritĂ©s lentement dĂ©ployĂ©es, aigu cadentiel a cappella d’une puretĂ© dĂ©chirante, comme vidĂ© de sa palpitation vitale. Son suicide demeure Ă  cet Ă©gard exemplaire, d’une sincĂ©ritĂ© poignante, et son « Tamino mein Â», angĂ©lique et empli d’amour, nous a tirĂ© les larmes. Un très grand moment d’opĂ©ra.
Une soirĂ©e qui nous a pris par surprise, et dont nous sommes ressortis avec des yeux Ă©merveillĂ©s,  ayant retrouvĂ© notre âme d’enfant.

Paris. OpĂ©ra Bastille, 29 mars 2014. Wolfgang Amadeus Mozart : La FlĂ»te enchantĂ©e. Die Zauberflöte. Livret d’Emmanuel Schikaneder. Avec Pamina : Julia Kleiter ; Tamino : Pavol Breslik ; Papageno : Daniel Schmutzhard ; La Reine de la Nuit : Sabine Devieilhe ; Sarastro : Franz-Josef Selig ; Papagena : Regula MĂĽhlemann ; Première Dame : Eleonore Marguerre ; Deuxième Dame : Louise Callinan ; Troisième Dame : Wibke Lehmkuhl ; L’Orateur : Terje Stensvold ; Monostatos : François Piolino : Les trois enfants : Solistes d’Aurelius Sängerknaben Calw ; Premier prĂŞtre : Michael Havlicek ; Second prĂŞtre : Dietmar Kerschbaum ; Premier homme d’armes : Eric Huchet ; Second homme d’armes : Wenwei Zhang. ChĹ“ur de l’OpĂ©ra National de Paris ; Chef de chĹ“ur : Patrick Marie Aubert. Orchestre de l’OpĂ©ra National de Paris. Direction musicale : Philippe Jordan. Mise en scène : Robert Carsen ; DĂ©cors : Michael Levine ; Costumes : Petra Reinhardt ; Lumières : Peter van Praet et Robert Carsen ; VidĂ©o : Martin Eidenberger

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. Rameau : PlatĂ©e Ă  l’OpĂ©ra Comique (Les Arts Florissants), le 20 mars 2014. Paul Agnew, direction. Robert Carsen, mise en scène

10013809_256214464553237_1528097424_nCompte rendu, opĂ©ra. PlatĂ©e par Les Arts Florissants. Laide mais sincère et mĂŞme dĂ©sarmante, PlatĂ©e nymphe des marais … retourne l’Olympe de la mode. Les dieux sont infâmes et leur victime rien que … divinement humaine. Une apothĂ©ose en somme. Et contre toute attente, c’est la moins sophistiquĂ©e de tous qui triomphe (malgrĂ© sa mort finale). Il y a certainement un peu de Rousseau chez Rameau mĂŞme si l’Ă©crivain philosophe, partisan du bon sauvage, fut le rival trop jaloux du compositeur Ă©rudit. Face aux dieux et leur suite invitĂ©s ici (une parodie de Cour), la figure naturelle de la nymphe issue du marais remporte les lauriers de la sincĂ©ritĂ© et de la vĂ©ritĂ©. Un joyau au royaume du clinquant et du factice.

Robert Carsen rĂ©cidive ainsi chez Rameau: comme il l’avait fait des BorrĂ©ades, pas de costumes ni de dĂ©cors ou machineries XVIII ème mais une actualisation chic (très parisienne) convoquant les icĂ´nes de la fashion Week.  Au sommet d’une Olympe rhabillĂ©e,  Junon – Coco Chanel et Jupiter – Lagerfield vivent le nouvel avatar de leur dĂ©route conjugale au dĂ©triment de la mortelle PlatĂ©e dont la laideur et la naĂŻvetĂ© font les dĂ©lices d’une clique arrogante et cynique.
En pointant du doigt la face hideuse de la batracienne Jupiter moralisateur entend souligner combien la jalousie de Junon est dĂ©placĂ©e. .. un tel laideron ,fiancĂ©e de Jupiter ? Et tous de s’Ă©trangler d’un rire persifleur qui pourtant se retourne contre ceux qui l’ont proclamĂ©. La laideur morale assassine les arrogants. Et PlatĂ©e rayonne enfin par une beautĂ© imprĂ©vue.

 

 

La PlatĂ©e des Marais renverse l’Olympe de la mode …

 

La dupe ici est la nymphe dont la face boursouflĂ©e est proportionnelle Ă  son humanitĂ©: et l’on comprend in fine que les vulgaires et les plus mĂ©prisables sont bien les mieux fardĂ©s. Grâce Ă  l’exemplaire performance du tĂ©nor travesti dans le rĂ´le-titre, sur les traces du fameux Jelyotte- interprète adulĂ© par Rameau qui lui rĂ©servera ses plus grands rĂ´les,  Marcel Beekman exprime Ă  Paris après Vienne, avec une gĂ©nĂ©rositĂ© tendre, emblème des innocents admirables, toute la justesse sincère si humaine de la nymphe odieusement raillĂ©e.

 

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La formule fait recette depuis longtemps chez le metteur en scène canadien : il aime Ă©pingler la mĂ©chancetĂ© perverse des dieux et des hommes…. monde barbare, ironique des courtisans et de leurs souverains, -habituĂ©s en nantis mĂ©prisants aux suites des Palaces internationaux, aux cocktails Ă  coupes de champagne et petit fours, contrastant ici avec la naĂŻvetĂ© si touchante de leur victime.
Rameau appelle mĂŞme Ă  la rescousse en un tableau dĂ©jantĂ© (poĂ©tiquement le plus fort) La Folie ayant ravi la lyre d’Apollon : en dĂ©montrant (et singeant parfois) la facilitĂ© de la musique Ă  exprimer toutes les facettes des passions humaines, le compositeur prend acte et tĂ©moigne du dĂ©règlement collectif qui pilote la terrifiante hypocrisie des sociĂ©tĂ©s fussent-elles divines. Ces dieux qui raillent et ironisent, sont trop mortels et d’un soin si vulgaire. .. Rameau et son librettiste feraient-ils sous couvert de comĂ©die dĂ©jantĂ©e, la satire de la Cour versaillaise comme celle du genre humain ? HĂ©las, celle qu’on attendait, Simone Kermes, dans un rĂ´le taillĂ© pour sa dĂ©mesure bouffonne déçoit : comme emblème de l’artifice ici omniprĂ©sent, son chant tombe Ă  plat, ses rires et ses accents, comme son français pĂ©taradent (et s’enlisent) sans vĂ©ritĂ© : de Lady gaga, la diva dĂ©passĂ©e reste un artefact sans chaleur. Le constat est d’autant plus regrettable que sa performance dans le rĂ´le de la Comtesse de Nozze de Mozart (cd  rĂ©centpubliĂ© par Sony classical) sous la baguette de Currentzis, prĂ©sente les mĂŞmes dĂ©rapages dommageables : affĂŞterie, surenchère, prĂ©ciositĂ© mĂ©canique… un contre sens chez Rameau.

Tout ce que ce monde divin/terrestre compte en rituels factices et creux se dĂ©voile sur la scène de Carsen,  conçu tel un vaste miroir aquatique -les miroirs citent l’eau du marais de la nymphe abusĂ©e. En outre, la transparence des miroirs, l’accumulation des plastics sans âme renforce ce vide criant d’un monde qui a pourtant l’horreur du  nĂ©ant.  A mesure que l’action se rĂ©alise,  fashion King and Queen sans omettre leurs serviles petites mains, se noient dans leur propre fange cynique quand Ă  l’inverse c’est PlatĂ©e qui s’Ă©lève. .. par son humanitĂ© coassante magnifique.  Burlesque, comique et tragique, sincère surtout, voici le rĂ´le le plus dĂ©lirant et le plus attachant du théâtre ramĂ©lien. Il est magistralement incarnĂ© ici.

PLATEE_2014_lagerfield_-Edwin-Crossley-Mercer-(Jupiter)-DR-Monika-RittershausEn faisant la satire du genre humain, Rameau permet au vengeur Carsen,  nettement du cĂ´tĂ© de PlatĂ©e, de dĂ©noncer l’artifice ritualisĂ© organisĂ© en singeries sociales. C’est tout le milieu de la mode qui en prend pour son grade. .. il aurait Ă©tĂ© prometteur de pousser plus loin les rĂ©fĂ©rences et l’analogie.  Pourquoi n’avoir pas convoquer l’impĂ©ratrice du bon goĂ»t dĂ©clarĂ© loi divine, la fabuleuse Anna W. qui règne de façon hallucinante Ă  chaque  fashion Week? La figure aurait ajoutĂ© Ă  une Ă©tonnante galerie de portrait. Remplaçant William Christie souffrant, le chef associĂ© des Arts Florissants, Paul Agnew, chef ardent Ă  l’indĂ©niable souffle dramatique, dĂ©fend avec panache, flexibilitĂ© et des couleurs ciselĂ©es,  une partition qu’il connaĂ®t bien pour en avoir Ă©tĂ© le premier chanteur, incarnant la sublime PlatĂ©e sous la baguette de Minkowski il y a quelques annĂ©es au Palais Garnier (mise en scène de Laurent Pelly),  sous la baguette plus rĂ©cente encore de Jean- Claude Malgoire Ă  Tourcoing en 2013… voir notre reportage vidĂ©o : PlatĂ©e Ă  Tourcoing par Paul Agnew et Jean-Claude Malgoire.
Performance vocale et musicale riche en couleurs,  lignes claires, défilé subtilement nuancé et fortement caractérisé,  scénographie tirée à quatre épingles parfois trop accessoirisée à force de volonté parodique, cette Platée chic choc réussit son coup et forçant la charge satirique du divertissement comique conçu par le génial Rameau de 1745.

 

platee_468-620x412A l’affiche de l’OpĂ©ra Comique Ă  Paris jusqu’au 30 mars 2014.

En direct sur culturebox, le 27 mars 2014, 20h. Lien direct sur la page PlatĂ©e en direct depuis l’OpĂ©ra Comique sur le site culturebox (puis disponible après le direct jusqu’au 10 octobre 2014).
A ne pas manquer, la confĂ©rence concert PlatĂ©e par William Christie et les chanteurs de la production (“ la leçon de William Christie “), mĂŞme lieu, le 28 mars 2014, 20h.

Illustrations : © Monika Rittershaus 2014 (OpĂ©ra de Vienne). PlatĂ©e au bras de Jupiter en promise Ă©berluĂ©e ; Jupiter Lagerfield et ses doubles narcissiques en miroir…

Compte-rendu : Strasbourg. Opéra National du Rhin, le 27 septembre 2013. Janacek : De la maison des morts. Marko Letonja, direction. Robert Carsen, mise en scène.

De la maison des morts Robert CarsenL’OpĂ©ra National du Rhin ouvre sa nouvelle saison lyrique 2013-2014 avec la nouvelle production du dernier opĂ©ra de Leos Janacek, De la maison des morts. Robert Carsen signe une mise en scène Ă©purĂ©e, Ă  la dramaturgie astucieuse et audacieuse, qui rĂ©vèle un profond respect et une sincère comprĂ©hension du compositeur. L’Orchestre Philharmonique de Strasbourg est rĂ©actif et puissant sous la direction du chef Marko Letonja. Avec les choeurs de l’OpĂ©ra National du Rhin et la distribution des chanteurs fortement engagĂ©s, le spectacle s’impose Ă  nous d’une sobre grandeur ; c’est une surprenante inauguration de saison !

NĂ© en Moravie en 1854, Leos Janacek est l’un des gĂ©nies de l’univers musical du siècle passĂ©. De ses 9 opĂ©ras, 5 font partie du rĂ©pertoire lyrique international. Ses 2 quatuors Ă  cordes sont parmi les meilleurs exemples du genre au 20e siècle. Il a composĂ© tous ces chefs-d’œuvre entre 50 et 74 ans. Sa voix profondĂ©ment tchèque est d’une humanitĂ© et d’une universalitĂ© qui rĂ©sonne très fortement partout dans la planète. Il compose De la maison des morts en 1928 mais hĂ©las dĂ©cèdera avant sa crĂ©ation en 1930. Le livret du compositeur est une traduction et adaptation libre du roman Ă©ponyme de DostoĂŻevski. Ce dernier est une compilation thĂ©matique des expĂ©riences et faits divers de l’Ă©crivain lors de son sĂ©jour dans une prison sibĂ©rienne. Janacek a tirĂ© des moments très dramatiques du roman ; il en a fait un livret plus compact, mais sans une vĂ©ritable trame au sens traditionnel. Il s’agĂ®t plutĂ´t de vignettes, des extraits de la vie en prison, Ă  peine reliĂ©s les uns des autres par l’apparition au premier acte d’un prisonnier politique, qui apprend Ă  un jeune tatar Ă  lire au deuxième, et qui retrouve sa libertĂ© au dernier.

 

 

La lumière au bout du tunnel

 

Ce prisonnier politique nommĂ© Aleksandr Petrovitch Gorjantchikov est l’un des personnages dans une distribution exclusivement masculine. Il est noblement interprĂ©tĂ© par Nicolas Cavallier, d’un beau timbre, et complètement investi musicalement et dramatiquement comme tous les chanteurs en rĂ©alitĂ©. Au premier acte, nous sommes dĂ©jĂ  marquĂ©s par le Skuratov du tĂ©nor Andreas Jäggi, son rĂ©cit au deuxième acte  rĂ©vèle une caractĂ©risation musicale d’une terrible tendresse. Pascal Charbonneau (Ă©mouvant David dans David et Jonathas de Charpentier), est touchant dans le rĂ´le du jeune tatar Aljeja, non seulement par son sens aigu du drame mais aussi par la beautĂ© de son timbre et la couleur et la chaleur de sa voix de tĂ©nor. Le baryton Jean-Gabriel Saint-Martin (charismatique Guglielmo Ă  Saint-Quentin-en-Yvelines) est un forçat/Don Juan rafraĂ®chissant, avec un langage corporel maĂ®trisĂ© et une certaine tĂ©nacitĂ© vocale. Soulignons l’extraordinaire prestation du baryton Martin Barta au troisième acte dans le rĂ´le du prisonnier Chichkov. Son grand rĂ©cit dĂ©roule toute la largeur de sa tessiture tout comme sa passionnante et bouleversante implication théâtrale.

Marko Letonja dirige un Orchestre Philharmonique de Strasbourg lui aussi totalement investi. Les vestiges du concerto pour violon et orchestre abandonnĂ© par le compositeur sont jouĂ©s brillamment par le premier violon lors de l’ouverture tout Ă  fait acrobatique. La rĂ©activitĂ© de l’orchestre est impressionnante, le son est toujours cristallin ; il s’accorde magistralement aux chanteurs. L’expression est sentimentale mais maĂ®trisĂ©e, que ce soit dans la tendresse presque enfantine au premier acte, dans la pompe dansante du deuxième (qui rappelle fortement le ballet de Stravinsky, Petruchka) ou dans l’Ă©tonnant chiaroscuro du troisième. L’orchestre a une puissance indĂ©niable, mais n’est jamais bruyant.  Le chef convainc naturellement pour cette prĂ©cision et cet Ă©quilibre remarquable qu’il sait cultiver dans la fosse.

Robert Carsen, quant Ă  lui, signe une mise en scène davantage aboutie, Ă  la fois personnelle et universelle. Les dĂ©cors et costumes du couple Boruzescu s’inscrivent dans l’Ă©tat d’esprit de respect envers l’œuvre avec une prison en briques grises et des habits efficaces et atemporels. Carsen et son collaborateur Peter van Praet mettent en place un jeu de lumières intelligent, les clairs obscurs devenant presque un leitmotif dramatique d’une efficacitĂ© incontestable. C’est un théâtre dans le théâtre, impeccable au deuxième acte, avec l’homo-Ă©rotisme inĂ©vitable mis en scène avec humour mais sans clichĂ©, en une pantomime parfaitement rĂ©alisĂ©e. La cohĂ©sion sur scène est frappante,  Carsen exploite le potentiel dramatique des acteurs/chanteurs de façon sincère et stylisĂ©e. Il se sert mĂŞme d’un rapace vivant pour Ă©voquer le rĂ©alisme de l’œuvre, ainsi que le rĂ©el dĂ©sir de libertĂ© des prisonniers. Nous quittons la salle, non pas dĂ©primĂ©s par la misère des personnages, mais bien Ă©blouis par la lumière qui se profile au bout du tunnel. L’âme sensible ne peut ĂŞtre que touchĂ©e.

Excellent dĂ©but d’une saison prometteuse Ă  l’OpĂ©ra National du Rhin, courrez Ă  Strasbourg dĂ©couvrir cette production, encore Ă  l’affiche Ă  Mulhouse le 18 et 20 octobre. Robert Carsen revient en Alsace en dĂ©cembre/janvier pour une nouvelle production du Rigoletto de Verdi (avant une prometteuse PlatĂ©e en 2014 avec l’inĂ©galable William Christie chez Rameau, Ă  l’OpĂ©ra-Comique). A suivre !

Strasbourg. OpĂ©ra National du Rhin, le 27 septembre 2013. Janacek : De la maison des morts. Andreas Jäggi, Pascal Charbonneau, Jean-Gabriel Saint-Martin, Martin Barta… Orchestre Philharmonique de Strasbourg. Marko Letonja, direction. Robert Carsen, mise en scène.