Opéra national du Rhin : The Turn of the screw de Britten par Robert Carsen

britten-the-turn-of-the-screw-review-compte-rendu-critique-classiquenews-582-Compte rendu, opéra. Strasbourg, le 21 septembre 2016. Britten : The Turn of the screw. Robert Carsen, mise en scène. Pour Robert Carsen, le titre de la nouvelle d’Henri James (Le tour d’écrou / The turn of the screw) met en avant les portes et les ouvertures, – fenêtres, baies vitrées, …-, des lieux de passage et d’apparition dont sa mise en scène, taillée au cordeau et d’une précision haute couture, use et abuse dans chaque séquence ; hautes fenêtres du vaste vestibule d’entrée;  très subtile référence à Hammershoi pour la chambre de Miles mais sous des lumières plus froides et bleutées (- rien à voir avec le visuel affiché par l’Opéra de Strasbourg en rouge sang : couleur bannie ici) ;  fenêtre mirador à la Edward Hopper, d’où la Gouvernante s’exerce à la peinture sur le motif … Tout est suggéré  (davantage qu’exprimé) au seuil, dans l’embrasure, dans un passage… où l’ombre de plus en plus étouffante suscite les apparitions fantomatiques sans que le mystère en soit définitivement élucidé.

Ce jeu visuel et limpide qui reste légitime fait la force d’un spectacle très esthétique, comme toujours chez Carsen. En outre, les références aux films d’Hitchcock  (présentation de la gouvernante dont le profil et le voyage jusqu’au château de Bly sont exposés à la façon d’une conférence / projection dans l’esprit d’une audition / recrutement ou d’une enquête ; d’emblée ce dispositif avec narrateur devenu conférencier, place  le spectateur en voyeur analyste.

Tout est parfaitement à sa place soulignant bien que ce qui est représenté toujours sur la scène, peut ne pas avoir été, mais a été effectivement vu, pensé, imaginé : jeu sur l’image et son interprétation ; ce qui est visible est-il réel ? / jeu sur l’illusion en perspectives et plans illimités, troubles, entre songe et rêverie… plutôt cauchemar. La gouvernante qui voit les spectres menaçants est-elle folle ou de bonne foi?  Et si elle disait vrai,  les interprétations et conjectures qu’elle échafaude et en déduit, sont-elles justes ? Miles et Quint sont-ils bien les acteurs d’un duo dominant / dominé tel qu’elle se l’imagine ?

britten-carsen-strasbourg-582-the-turn-of-the-screw_0499-sally-matthews-the-governesscwilfried-hoesl1467899151Même si dans l’entretien publié à l’occasion de la création viennoise, et reproduit dans le livret du programme à Strasbourg, Robert Carsen souhaite que le spectateur se fasse sa propre idée sur ce qui se joue, le metteur en scène est cependant très directif dans son  choix visuel en montrant en une séquence video hautement hitchcokienne, que l’ancien intendant Quint ouvrageait nuitamment l’ancienne gouvernante  (Miss Jessel),  sexualité ardente et copieusement suggérée, du reste tout à fait banale, si le pervers Quint n’avait fait du jeune Miles … le témoin de ses frasques sensuelles : ainsi la manipulation et la pression qu’exerceraient désormais les fantômes de Quint et Jessel sur les enfants, serait d’ordre sexuel mais de façon indirecte, une initiation traumatique en quelque sorte qui ici tue l’innocence.

 

 

 

Carsen offre à Britten l’une de ses plus belles mises en scène

Pur fantastique

 

 

La scène qui conclue la première partie en marque le point culminant quand le jeune Miles rejoint le lit de sa gouvernante et tente un baiser des plus troublants car il se comporte comme un adulte au fait des choses de l’amour. Ce point est crucial dans la mise en scène de Carsen car il fait écho aussi dans la propre psyché de la Gouvernante, un être fragile et passionné, d’autant plus vulnérable et sensible à cette “agression” de l’intime qu’il s’agit comme le dit très justement Carsen “d’une jeune femme probablement encore vierge, tombée amoureuse éperdue de son employeur”, le tuteur des enfants, jamais présent car il est resté à Londres pour ses affaires…

 

 

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Ainsi les cartes sont battues et dévoilées dans une mise en scène d’une rare justesse d’autant plus convaincante qu’elle reste toujours esthétique et exceptionnellement précise, collectionnant des tableaux littéralement picturaux et fantastiques : le lit de la gouvernante d’abord projeté à l’écran comme si les spectateurs étaient au plafond, puis en un basculement spectaculaire, renversé sur le plateau de façon réelle;  c’est aussi la scène terrible et d’une possession démoniaque quand Quint paraît après la gouvernante dans la chambre du jeune Miles, le lit du garçon glissant à cour à mesure que le démon marche sur le plateau dans sa direction … La mécanique théâtrale est prodigieusement inventive et fluide, créant ce que nous attendons à l’opéra : des images de pure magie qui rétablissent à l’appui du chant, l’impact du jeu théâtral.

Un autre thème se distingue nettement et fait sens d’une façon aussi criante ici que la perte de l’innocence et la manipulation perverse : l’absence de communication. Tous les individus de ce huit-clos à 6 personnages  ..  ne communiquent pas (ou précisément ne dialoguent pas). On ne nomme pas les choses pour ce qu’elles sont. Celui qui en paie le prix fort (donnant à la pièce sa profondeur tragique) est le jeune garçon  dont on comprend très bien dans la dernière scène -, qu’il a été la proie de forces démesurées.

Ce voeu du silence absurde, ce culte du secret – comme la gouvernante hésite à écrire à l’oncle absent pour lui faire part de la menace qui pèse sur les enfants-, est un véhicule qui propage la terreur et la folie; corsetée, hypocrite, socialement lisse et conforme, cette loi de l’omerta gangrène les fondements du collectif : Britten en a suffisamment souffert en raison de son homosexualité, d’autant plus à l’époque de Henry James, acteur témoin du puritanisme britannique dont il n’a cessé d’épingler avec élégance et raffinement, la stupidité écoeurante.

Par sa finesse et son intelligence, Carsen exprime tout cela, dévoilant mais dans l’allusion la plus subtile, les forces en présence… jusqu’à l’atmosphère d’un château hanté par les esprits. Ce fantastique psychologique est captivant d’un bout à l’autre. C’est même l’une des plus remarquable mise en scène du Canadien (avec Capriccio au Palais Garnier).

 

 

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Côté interprètes, deux formidables artistes dominent la distribution par leur trouble sincère, leur intensité progressive déchirante : la Gouvernante de Heather Newhouse (beauté souple de la voix, expressivité très canalisée), et révélation, le jeune Miles du jeune Philippe Tsouli : intelligence dramatique et justesse du jeu scénique, de toute évidence, le jeune artiste est très prometteur). Leur duo crée des étincelles et restitue à ce drame onirique et tragique, sa profonde humanité. L’issue fatale n’en est que plus saisissante. Dans la fosse, le jeu précis et flexible lui aussi de Patrick Davin souligne les éclats ténus de cet opéra de chambre qui murmure et séduit, captive et ensorcèle, en particulier dans chaque prélude orchestral, véritable synthèse annonciatrice du drame à l’oeuvre. Depuis Peter Grimes, Benjamin Britten a, on le sait, le génie des interludes. Production événement de cette rentrée lyrique en France, absolument incontournable aussi captivante qu’esthétique ; et indiscutablement par l’imbrication réussie du chant et du théâtre, sans omettre la vidéo, l’une des réalisations les plus fortes et justes de Robert Carsen à l’opéra. A voir à Strasbourg et Mulhouse, jusqu’au 9 octobre 2016.

A l’affiche de l’Opéra national du Rhin, les 21, 23, 25, 27 et 30 septembre à Strasbourg, puis les 7 et 9 octobre 2016 à Mulhouse (La Filature). Incontournable.

 

 

 

LIRE aussi notre présentation de l’opéra The Turn of the screw à l’Opéra national du Rhin

 

 

Opéra en deux actes avec prologue
Livret de Myfanwy Piper, d’après la nouvelle d’Henri James
Création le 14 septembre 1954 à Venise
Présenté en anglais, surtitré en français
Direction musicale: Patrick Davin
Mise en scène: Robert Carsen
Reprise de la mise en scène Maria Lamont et Laurie Feldman
Décors et costumes: Robert Carsen et Luis Carvalho
Lumières: Robert Carsen et Peter Van Praet
Vidéo: Finn Ross
Dramaturgie: Ian Burton
Le Narrateur / Peter Quint: Nikolai Schukoff
La Gouvernante: Heather Newhouse
Mrs Grose: Anne Mason
Miss Jessel: Cheryl Barker
Miles: Philippe Tsouli
Flora: Odile Hinderer / Silvia Paysais
Petits chanteurs de Strasbourg
Maîtrise de l’Opéra national du Rhin
Aurelius Sängerknaben Calw
Orchestre symphonique de Mulhouse

Toutes les illustrations : © Klara Beck / Opéra national du Rhin 2016

Compte rendu, opéra. Opéra National du Rhin, Strasbourg, le 17 juin 2016. Verdi : Don Carlo. Robert Carsen

Compte rendu DON CARLO à STRASBOURG… Fin de saison flamboyante à Strasbourg. La saison lyrique s’achève à Strasbourg avec une nouvelle production de Don Carlo de Verdi, signée Robert Carsen. L’Opéra National du Rhin engage pour l’occasion la fabuleuse soprano et étoile montante, Elza van den Heever dans le rôle d’Elisabeth de Valois. L’excellente distribution d’une qualité rare ainsi que l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg sont dirigés magistralement par le chef italien invité Daniele Callegari. Une fin de saison bien plus qu’heureuse … étonnante même, pour plusieurs raisons !

 

 

 

La nouvelle production de Don Carlo à Strasbourg remporte tous les suffrages : c’est un succès manifeste

Don Carlo chic et choc

 

 

 

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Don Carlos, créé à Paris en 1867, (chanté en français) est l’un des opéras de Verdi qui totalise le plus de versions existantes, sans omettre faits divers et controverses. Au fait des dernières recherches sur la genèse de l’Å“uvre, le Directeur de l’Opéra National du Rhin, Marc Clémeur, précise selon les dernières recherches, que le livret de Méry et Du Locle d’après le poème tragique éponyme de Schiller (1787), n’est pas la seule source de Verdi ; la partition emprunte aussi au drame de circonstance d’Eugène Cormon intitulé Philippe II Roi d’Espagne datant de 1846. Ensuite, le fait qu’il s’agît bien d’un Grand Opéra français de la plume d’un grand compositeur italien attise souvent les passions des mélomanes, décriant souvent une quelconque influence d’un Wagner et d’un Meyerbeer. Bien qu’il soit bel et bien un Grand Opéra, c’est aussi du Verdi, indéniablement du Verdi. Et si la version présentée ce soir à Strasbourg est la version italienne dite « Milanaise » de 1884, en 4 actes, sans ballet, plus concise et courte que la version française d’origine, elle demeure un Grand Opéra italianisé, avec une progression ascendante de numéros privilégiant les ensembles, un coloris orchestral riche en effets spectaculaires, des scènes fastueuses ne servant pas toujours à la dramaturgie, mais ajoutant à l’aura et au decorum… L’aspect le moins controversé serait donc la question de l’historicité : Verdi dit dans une lettre à son éditeur italien Giulio Ricordi « Dans ce drame, aussi brillante en soit la forme et aussi noble en soient les idées, tout est faux (…) il n’y a dans ce drame rien de véritablement historique ». Plus soucieux de véracité poétique qu’historique, Verdi se sert quand même de ce drame si faux pour montrer explicitement ses inclinaisons bien réelles. On pourrait dire qu’il s’agît ici du seul opéra de Verdi où la vie politique est ouvertement abordée et discutée de façon sérieuse et adulte.

Le sérieux qui imprègne l’opus se voit tout à fait honoré ce soir grâce à l’incroyable direction musicale du chef italien Daniele Callegari dirigeant l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg avec maestria et une sophistication et un raffinement des plus rares ! S’agissant d’un des opéras de Verdi où l’écriture orchestrale est bien plus qu’un simple accompagnant des voix, saisissent directement ici la complicité étonnante entre fosse et scène, l’excellente interprétation des instrumentistes, le sens de l’équilibre jamais compromis, la tension permanente et palpitante de la performance et surtout les prestations des chanteurs-acteurs de la distribution.

 

La soprano Elza van den Heever reprend le rôle d’Elisabeth de Valois après l’avoir interprété à Bordeaux la saison précédente. Si à Bordeaux nous avions remarqué ses qualités, c’est à Strasbourg que nous la voyons déployer davantage ses dons musicaux et théâtraux ! Sa voix large et somptueuse a gagné en flexibilité, tout en restant délicieusement dramatique. Elle campe une performance encore plus profonde avec une superbe maîtrise des registres et une intelligence musicale lui permettant d’adapter brillamment l’intensité de son chant, de nuancer la force de son expression.
Le Don Carlo du jeune ténor italien Andrea Carè est prometteur. Bien que moins fort dans l’expression lyrique, il a une voix chaleureuse qui sied bien au personnage et une technique assez solide. Certains lui rapprocheront ne pas être un Domingo ou un Alagna (selon les goûts), pourtant il s’est donné à fond dans un rôle où la difficulté ne réside pas, malgré le type de voix plutôt léger, dans la virtuosité vocale mais dans le style et l’expression globale. Dans ce sens nous ne pouvons que louer l’effort, et remarquer particulièrement le timbre qui se distingue toujours dans les ensembles.

 
 
A-ONR_DONCARLO_photoKlaraBeck_3046-1-362x543Tassis Christoyannis en Posa montre aussi une évolution par rapport à Bordeaux l’année passée. Toujours détenteur des qualités qui lui sont propres, comme la prestance et un je ne sais quoi d’extrêmement touchant, à Strasbourg, il est davantage malin et à la chaleur du timbre, le baryton ajoute du brio presque autoritaire. Le tout présenté d’une façon élégante et dynamique à souhait. Remarquons le duo de la liberté avec Don Carlo, au 1er acte tout héroïco-romantique sans être frivolement pyrotechnique. Quant à la virtuosité vocale et aux feux d’artifices vocalisants, parlons maintenant de la mezzo russe Elena Zhidkova dans le rôle de la Princesse Eboli. Tout en ayant un timbre velouté et une belle présence scénique, elle a dû mal avec son air du 1er acte « Nel giardin del bello saracin Ostello », – pourtant LE morceaux le plus mélodique et virtuose de la partition ! Il est en l’occurrence plutôt … mou. Ce petit bémol reste vétille puisque la distribution est globalement très remarquable. Continuons avec le Roi Philippe II de la basse danoise Stephen Milling, à la voix large et profonde, campant au 3ème acte une scène qui doit faire partie des meilleures et des plus mémorables pages jamais écrites par Verdi : « Ella giammai m’mamo » , grand aria avec violoncelle obbligato, où la douleur contenue du souverain est exprimée magistralement. Ou encore son duo avec le Grand Inquisiteur de la basse croate Ante Jerkunica, dont nous avons également fortement apprécié la prestation et vocale et théâtrale. Remarquons finalement l’instrument et la présence de la jeune soprano espagnole Rocio Perez, chantant Thibault le page de la Reine, avec des aigus célestes, … divins. Divine aussi la performance surprenante des choeurs de l’Opéra, sous la direction de Sandrine Abello.

 
 
 

OPERA national du RHIN : le DON CARLO sombre et lumineux de Carsen

 
 

L’ART DE ROBERT CARSEN. Que dire enfin de la création de celui qui doit être le metteur en scène d’opéras actuellement le plus célèbre et le plus sollicité ? Robert Carsen et son équipe artistique présentent un spectacle sobre et sombre, dans un lieu unique dépouillé, à la palette chromatique consistant en noir sur gris sur noir, et quelques éclats des accessoires métalliques ou diamantés… Si l’intention de faire une mise en scène hors du temps est bien évidente, il y a quand même une grande quantité d’éléments classiques qui font référence au sujet… Des religieux catholiques bien catholiquement habillés, des croix par ci et par là, mais jamais rien de gratuit (sauf peut-être un ordinateur portable à peine remarquable mais qui frappe l’oeil puisque quelque peu déplacé). Comme d’habitude chez Carsen le beau, le respect de l’oeuvre et l’intelligence priment. Cette dernière à un tel point que le Canadien réussi à prendre une liberté audacieuse avec l’histoire originale qui dévoile davantage les profondeurs de l’œuvre. Déjà riche en intrigues, le Don Carlo de Verdi selon Carsen explore une lecture supplémentaire dont nous préférons ne pas donner les détails, tellement la surprise est forte et la vision, juste !

Rien ne résiste à l’appel de ce Don Carlo de toute beauté, aucun obstacle pour nos lecteurs de faire le déplacement à l’Opéra National du Rhin, à Strasbourg et à Mulhouse, pour cette formidable nouvelle production qui clôt l’avant-dernière saison de la maison sous la direction visionnaire de Marc Clémeur. A l’affiche à Strasbourg du 17 au 28 juin et puis à Mulhouse du 8 au 10 juillet 2016.

 
 

Compte rendu, opéra. Opéra National du Rhin, Strasbourg, le 17 juin 2016. Verdi : Don Carlo (version Milanaise 1884). Stephen Milling, Andrea Caré, Elza van den Heever, Tassis Christoyannis… Choeurs de l’Opéra du Rhin. Sandrine Abello, direction. Orchestre Philharmonique de Strasbourg, orchestre. Daniele Callegari, direction. Robert Carsen, mise en scène. LIRE notre présentation annonce de la nouvelle production de Don Carlo à l’Opéra national du Rhin : “Elza van den Heever chante ELisabetta…” 

 

Illustrations : K. Beck / Opéra national du Rhin © 2016

  
 

Livres, compte rendu critique. Robert Carsen, l’opéra charnel, par Thierry Santurenne (PUV, février 2016)

CARSEN robert l opera charnel thierry santurenne presses universitaires de vincennes theatres du monde compte rendu critique classiquenews review livres img_627Livres, compte rendu critique. Robert Carsen, l’opéra charnel, par Thierry Santurenne (PUV, février 2016). Voici le premier ouvrage, texte et illustrations (nombreuses et fondamentales pour mesurer l’impact visuel de l’esthétique en question) dédié au travail scénique, dramatique, visuel du canadien Robert Carsen (né à Toronto en 1954) dont l’apport à l’opéra comme metteur en scène n’est plus à défendre. Il est bien l’un des rares avec David McVicar, Robert Lepage, le regretté Herbert Wernicke… entre autres, à respecter la partition tout en cherchant et trouvant souvent, les clés d’une nouvelle grille de lecture. Chez Carsen, s’impose une vision claire qui sait être à travers la partition abordée d’une éloquente cohérence dramatique. D’emblée le titre de l’ouvrage n’a pas laissé de marbre la Rédaction de classiquenews, tant c’est moins son visuel charnel que sa grande élégance esthétisante qui frappe dans chaque spectacle de Robert Carsen. Le metteur en scène a le sens de la composition, sait travailler les groupes (les chÅ“urs ne lui posent aucun problème), comme les solistes, explicitant toujours par un jeu très affiné, les clés de chaque tableau, comme autant de situation dramatique. L’homme de théâtre est un esthète et un érudit qui maîtrise une masse impressionnante de références historiques et artistiques : son Å“il globalise et préserve toujours une vision et une cohérence qui assure la cohésion de chaque spectacle. Ainsi le théâtre s’affirme sans décalage dans une réalisation visuelle jamais tapageuse qui n’instrumentalise pas la musique au profit du théâtre : chant et jeu d’acteurs y trouvent un équilibre exemplaire.
Pour nous, l’intelligence Carsen ce sont Le Songe d’une nuit d’été de Britten (bain de poésie pure, créé à Aix en 1991), Alcina de Haendel qui comme sa récente Flûte enchantée (respire le grand souffle régénérateur de la souveraine et insondable nature). Derrière le sujet de chaque livret, il y a une action vérité que l’analyste enchanteur sait saisir pour chaque partition. L’ex admirateur de Pirandello cultive cette double lecture pour chaque narration : l’action explicite, le sens à dévoiler. Epurée mais tendue, visuellement hyper esthétique, chaque mise en scène de Robert Carsen, fort de ses presque 30 ans de carrière à présent trouve un juste équilibre entre visuel spectaculaire, lecture symbolique, clarté et lisibilité dramatique.
Robert CarsenFervent poète des cycles thématiques : cycle Puccini à l’Opéra des Flandres à Anvers, cycle des drames verdiens inspirés de Shakespeare (soit Macbeth, Otello, Falstaff), Ring à l’Opéra de Cologne, Carsen tend toujours à une sorte d’épure scénique où les images synthétiques expriment directement le sens primordial des affects et de la psyché sous-jacents. Pourtant il est un domaine d’élection dans lequel l’imaginaire et l’intelligence éloquente du metteur en scène se réalisent mieux qu’ailleurs : le théâtre baroque. Ses Rameau (Les Borréades, Platée), Haendel (Alcina, Orlando, Rinaldo, Semele et bientôt Agrippina) ont produit des véritables machineries oniriques et dramatiques (avec entre autres le chef William Christie qui précise l’apport de Carsen comme celui d”‘un faiseur de rêves”). De fait la coopération Carsen / Christie a produit des réalisations mémorables.

 

 

 

La magie Carsen analysée

carsen_flute-enchantee_mozart-bastille-2014-jordanL’auteur aborde le formidable théâtre de Robert Carsen en précisant les “principes d’un imaginaire”, “les reflets de l’art“, surtout les ressorts qui en font une expérience visuelle autant que sensuelle (partie IV : “esthétique de la matière“), comme l’expression des fondamentaux humains dont le corps en mouvement, en souffrance ou en exultation manifeste comme “une anthropologie sensible”. Abondamment illustré de photographies, insérées comme appui de l’argumentation, le texte s’attache à repérer tous les aspects d’une machinerie visuelle captivante dont la diversité des clés d’entrée revèle in fine la profonde cohérence de l’ensemble, comme le caractère profond de chaque ouvrage. Un exemple : la sublime mise en scène de Capriccio de Strauss (créé en 2004) qui exploitant totalement la spécificité topographique du Palais Garnier à Paris (l’alignement visible de la salle de répétition de la danse et de la scène principale…) révèle dans un tableau final spectaculaire, la quête artistique de la Comtesse Madeleine comme un parcours spéculaire de l’art sur l’art… la trouvaille est géniale sur le plan des idées ; elle l’est tout autant dans la réalisation visuelle. Et restera mémorable pour tous ceux qui ont pu voir ou qui verront la mise en scène de ce sommet straussien. La vision est juste ; l’argumentation, bien développée. Ouvrage fondamentale soulignant la justesse analytique de l’un des meilleurs metteurs en scène d’opéras actuels. Incontournable.

CLIC_macaron_2014Livres, compte rendu critique. Thierry Santurenne : Robert Carsen, l’opéra charnel. PUV Presses Universitaires de Vincennes, collection : Théâtres du monde. Paru en : Février 2016 – EAN : 9782842924621 – ISBN : 978-2-84292-462-1 – 280 pages, 155x220mm. CLIC de CLASSIQUENEWS d’avril 2016. Illustration : mise en scène de La Flûte enchantée à l’Opéra Bastille 2014.

 

LIRE aussi notre présentation de l’opéra Capriccio par Robert Carsen à l’Opéra Garnier (2014, 2016)

Compte rendu critique, opéra. Capriccio de R. Strauss. Paris, Palais Garnier, le 18 janvier 2016 (reprise)

strauss_profil_420REPRISE ENCHANTÉE. La production parisienne de Capriccio signée Carsen revient dans sa maison de création, en cet hiver 2016. La « conversation en musique » de Richard Strauss, -son dernier opéra crée en 1942, vient donc caresser les sens du public grâce à la lecture cohérente, élégante et drôle de Robert Carsen et une performance impeccable de l’orchestre dirigé par le chef Ingo Metzmacher. La distribution quelque peu inégale est toujours engageante au niveau théâtral ; de belles voix et personnalités se révèlent là où l’on ne les attendait pas. Une méditation sur l’opéra, une mise en abîme fascinante et automnale qui nous touche et qui nous charme complètement !

 

 

Reprise de Capriccio de Strauss, version Carsen au Palais Garnier

Expérience unique… et sommet esthétique

 

Richard Strauss a eu du mal à trouver son librettiste pour son tout dernier opéra. Une nouvelle collaboration avec Stefan Zweig n’a pas pu avoir lieu puisque l’écrivain juif dût s’enfouir de l’Allemagne nazi. Son deuxième librettiste recommandé par Zweig est l’auteur autrichien Joseph Gregor. Ils travaillent sans tarder mais l’incompréhension venant des deux côtés, empêche la réalisation du projet. Strauss décide donc d’écrire le livret lui-même. Or, il finit par embaucher le chef d’orchestre et impresario Clemens Krauss, qui avait un penchant pour l’écriture, et ils écrivent le livret ensemble. Au niveau social, la création fut aussi tendue et pleine de péripéties… Å’uvre créée à Munich avec Hitler au pouvoir, on aime raconter que la nuit de la première s’est finie par des bombardements et que le public a dû sortir de l’opéra en courant et avec des bougies. S’il est difficile d’avoir de la sympathie vis-à-vis à ces anecdotes, l’opus de Strauss demeure un véritable testament musical, l’un des chefs-d’œuvre de l’histoire de l’opéra.

 

L’action qui a pris tant de temps et d’effort pour être écrite peut se résumer à la question fondamentale, sur ce qui prime, la musique ou la poésie ? (Mais on questionne aussi la valeur du théâtre et de la danse notamment). Pour caractériser tout ceci, nous avons le beau prétexte d’une Comtesse célébrant son anniversaire ; convoitée par le poète Olivier et le compositeur Flamand. Son frère le Comte propose au final en tant que cadeau la réalisation d’un opéra, fixant ainsi une collaboration entre les rivaux. Si la réponse n’est jamais explicitée, le livret astucieux et la musique fantastique de Strauss, pimentés de fausses et de vraies citations (Ronsard, Gluck, mais surtout Richard Strauss!) offre une réponse pour les cÅ“urs qui voudront entendre…

 

La Comtesse de la soprano américaine Emily Magee prend du temps à se chauffer, semble-t-il. Cependant, sa diction de la langue allemande est sans défaut et son jeu d’actrice révèle les influences de toutes les héroïnes de Strauss. Si cela fait de son personnage un rôle quelque peu composite, elle l’interprète avec émotion mais sans sentimentalité.Vocalement, elle arrive au sommet de l’expression à la fin de l’œuvre dans sa grande scène finale « Es ist ein Verhängnis ». Si le poète du baryton Lauri Vasar est solide et percutant, tant au niveau scénique que vocal, nous sommes davantage conquis par le Compositeur du ténor Benjamin Bernheim. Sa performance est un délice auditif, agrémentée d’un grand charme juvénile… Le beau timbre, l’élégance dans sa diction, la sincérité touchante de sa prestation sont complètement en accord avec son rôle. Il s’agît aussi de ses débuts à l’Opéra de Paris… Une révélation ! Remarquons la beauté exquise de leurs voix accordées,s lors du Trio après le sonnet chanté par le Compositeur… Un des moments forts de la soirée, provocant maints frissons.

 

Le personnage du metteur en scène La Roche par la basse Lars Woldt mérite tout autant de louanges, tellement sa prestation est vivace, pleine d’entrain, d’une justesse musicale sans défauts, notamment dans sa géniale tirade pour la défense de la mise en scène ! Le Comte aussi est interprété avec maestria par Wolfgang Koch, avec un charme simplet mais franc. Si la Clairon de la mezzo-soprano Michaela Schuster peine à se faire entendre pendant la plupart de l’interprétation, elle a une prestance scénique qui sied parfaitement au rôle. Elle se chauffe progressivement et s’évertue à rejoindre le reste de la distribution avec grand effort. Le duo des chanteurs napolitains de Chiara Skerath et Juan José de Leon rayonne de brio comique lors de leur participation à la fois virtuose et humoristique. Remarquons également la prestation de la danseuse du Ballet de l’Opéra Camille de Bellefon dans une chorégraphie de Jean-Guillaume Bart tout à fait pertinente.

 

Robert Carsen, quant à lui, signe l’une des ses plus belles productions parisiennes voire créations tout court. A la somptueuse beauté des décors de Michael Levine qui situe l’action nulle part ailleurs qu’au Palais Garnier lui-même, répond la méticuleuse et sensible lecture dramaturgique, très inspirée de Pirandello ; un travail d’acteur raffiné et distingué, avec des spécificités subtiles pour chaque personnage. Carsen harmonise sa mise en scène très musicale à la nature de l’œuvre elle-même et réussit à créer un heureux mélange d’humour, de piquant, de nostalgie et de tendresse, pourtant sans pathos ! Un spectacle sans entracte qui dure presque 2h30 où l’on ne voit pas du tout le temps passer, et dont on sort avec l’envie de le revoir, encore et encore.

 

Cette sensation de beauté complète et polyvalente est aussi due en grande partie à l’excellente performance de l’Orchestre de l’Opéra national de Paris dirigé par Ingo Metzmacher. Dès le sextuor qui ouvre l’œuvre, d’une beauté automnale sans égal, passant par les ensembles très enjoués, à l’entrain endiablé, jusqu’à la scène fantastique qui clôt l’opéra, les instrumentistes se montrent à la fois sensibles et rigoureux, leur prestation révélant une complicité rare et intelligente avec le chef et le plateau ! Un bijou et une Å“uvre d’art totale dans une production fabuleuse, inoubliable même… A voir et revoir sans modération au Palais Garnier à l’affiche les 22, 25, 27, et 31 janvier ainsi que les 3, 6, 10 et 14 février 2016.

 

 

 

 

Compte rendu, opéra. Paris. Palais Garnier, le 19 janvier 2016. R. Strauss : Capriccio. Emily Magee, Benjamin Bernheim, Lars Woldt… Orchestre de l’Opéra National de Paris. Ingo Metzmacher, direction musicale. Robert Carsen, mise en scène.

 

 

DVD, compte rendu critique. Verdi : Falstaff (Levine, Carsen, 2013)

Falstaff verdi decca dvd critique review classiquenews carsen levine decembre 2013 metropolitan opera dvdDVD, compte rendu critique. Verdi : Falstaff (Levine, Carsen, 2013). New York, Metropolitan Opera, décembre 2013. Tous les cinémas du monde (ou presque) relaient en direct la vision que le canadien Robert Carsen développe du Shakespearien Fastaff de Verdi. Ultime geste lyrique du compositeur où le rire s’érige en arme contre la folie humaine et l’hypocrisie sociale (une tare que Verdi a bien éprouvé sa vie durant). Dans un style britannique très finement restitué, celui de l’après guerre, le chevalier ridicule a des airs de baron rustique. Malgré la subtilité prometteuse des décors et des enchantements poétiques de la nuit d’illusions (III), – quand tous les villageois trompent le dindon magnifique, osons reconnaître que le parti pris souvent bouffon farceur du baryton abonné au rôle titre, Ambrogio Maestri, échappe d’une certaine façon à la fragilité du personnage dont il fait surtout une brute parfois épaisse, sans guère de profondeur ou de trouble émotionnel. Pourtant Falstaff n’est pas qu’une comédie satirique : c’est aussi une fable grave et sombre où affleurent des sentiments plus complexes. Certes la facilité de l’acteur est indiscutable, mais les moyens s’étant usés, le jeu de l’acteur tend à compenser le manque de musicalité par un surjeu dramatique … inutile et vain. Même format surdimensionné pour l’Alice Ford d’Angela Meade (chant trop large). Plus convaincant car moins surexpressifs le quatuor des rôles secondaires : Jennifer Johnson Cano (Meg), Lisette Oropresa (Nannetta), l’excellente et mordante Mrs Quickly de Stephanie Blythe, vraie nature théâtrale qui aurait volé à la Queen Elizabeth, l’un de ses tailleurs coloré flashy-, ou le Fenton d’un autre abonné pour ce rôle, l’efficace Paolo Fanale. Mais la tension et l’éclat de la farce se diffusent depuis la fosse où faisant un grand retour, d’autant plus apprécié et légitimement applaudi, James Levine, remis d’une longe absence pour maladie, dirige de sa chaise roulante. Le feu, la vie, le rire de Falstaff s’accordent et se libèrent enfin grâce à l’activité d’un orchestre amoureux, pétillant. Attachante production new yorkaise qui à défaut de vraies voix irrésistibles, sait exprimer la vitalité de la partition du dernier Verdi.

DVD, compte rendu critique. Verdi : Falstaff (Levine, Carsen, 2013).

Falstaff: Ambrogio Maestri
Alice Ford : Angela Meade
Ford : Franco Vassallo
Nannetta : Lisette Oropesa
Fenton : Paolo Fanale
Mrs Quickly : Stephanie Blythe
Meg Page : Jennifer Johnson Cano
Bardolfo : Keith Jameson
Pistola : Christian Van Horn
Dr Caio : Carlo Bosi

Orchestre et chœur du Metropolitan Opera
James Levine, direction musicale
Mise en scène : Robert Carsen

Enregistré au Metropolitan Opera, en décembre 2013
2 DVD DECCA, 2h21mn

Compte rendu, opéra. Paris. Opéra Bastille, le 29 mars 2014. Wolfgang Amadeus Mozart : Die Zauberflöte. Julia Kleiter, Pavol Breslik, Daniel Schmutzhard, Sabine Devieilhe, Franz-Josef Selig. Philippe Jordan, direction musicale. Robert Carsen, mise en scène

Ce qui fait la force de Robert Carsen, c’est sa capacité à se renouveler et, mieux encore, à adapter son langage à l’œuvre qu’il sert. Peut-on faire plus dissemblable que sa Platée qui s’achève à l’Opéra-Comique et cette Flûte Enchantée demandée par l’Opéra de Paris ? Pour sa seconde mise en scène du testament lyrique de Mozart, le scénographe canadien s’est penché sur la question de la mort, occurrence dont regorge le livret et que les protagonistes sont tous amenés à côtoyer, qu’ils la donnent ou qu’ils doivent l’affronter. Cette initiation prend sa source au cÅ“ur d’une forêt, grâce à une vidéo admirable de Martin Eidenberger à travers laquelle les saisons passent sur le paysage, cycle du temps et de la vie. Une tombe, simple trou creusé dans la terre, se dévoile. Puis deux. Et enfin une troisième. Cette trinité à laquelle on ne peut échapper, tant elle demeure présente dans la partition. La fosse d’orchestre, entourée de gazon, devient elle aussi tombeau, dont s’échappent les notes du divin Wolfgang, et les chanteurs, arrivant parfois par la salle, parcourent cette ère de jeu dans une grande proximité avec les spectateurs.

Une tendre Flûte de chef
Mais après un premier acte scéniquement paresseux et manquant selon nous de magie, il faut attendre l’entracte pour que cette production prenne tout son sens.
Les initiés, voilés, décident du sort de Tamino, et, suivant l’exemple de Sarastro, se démasquent : on reconnaît alors parmi eux la Reine de la Nuit et les trois Dames, qui deviennent alliées du grand-prêtre dans les épreuves conduisant à la sagesse. Un procédé déjà utilisé par Robert Carsen lors de sa première mise en scène de l’œuvre à Aix-en-Provence voilà vingt ans, mais qui n’a rien perdu de sa force et permet toujours un regard nouveau sur le monde de l’obscurité.
Les trois tombes sont à présent vues depuis les profondeurs, de longues échelles reliant le désormais inaccessible monde extérieur et le sombre caveau souterrain. La seconde scène de la Reine de la Nuit permet un effet visuel saisissant, celui de montrer simultanément les deux univers, celui du dessus où sommeille Pamina, et celui du dessous, dont tente de s’extraire Monostatos pour l’abuser.
Durant la scène suivante, les deux compagnons d’infortune errent dans un décor macabre au milieu des cercueils, et c’est de l’un d’eux qu’apparaît la vieille Papagena aux allures de mariée fantôme tout droit sortie d’un film de Tim Burton, pour une scène pleine d’humour noir.
Belle image que ce chÅ“ur « O Isis Â» chanté simplement devant la forêt que jaunit peu à peu l’arrivée de l’automne, vision toute simple et intensément poétique, servant l’une des plus belles pages de l’œuvre.
Et après un suicide de Pamina – heureusement arrêtée à temps par les trois enfants – devant les arbres dénudés et couverts de neige, on est conquis par des épreuves du feu et de l’eau qui sont ce qu’elles doivent être, dans un total respect envers Mozart.
Le jeune couple couronné et Monostatos pardonné par Pamina, tous entonnent le chœur final de blanc vêtus, pieds nus sur l’herbe, dans une fraternité qui respire avec la musique.
Si le message maçonnique s’avère délaissé par Carsen, en revanche la tendresse humaine que contient en son sein cette pièce se voit parfaitement rendue dans toute sa générosité, et c’est ce qui nous a profondément touchés durant cette soirée.
L’autre enchantement de cette production, il faut le chercher du côté de Philippe Jordan. Le chef suisse, suivi fidèlement par un orchestre à la richesse enivrante, délivre tout au long de la représentation une direction parmi les plus belles qu’il nous ait été donné d’entendre, intensément théâtrale, malicieusement contrastée, attentive aux chanteurs comme peu d’autres et parfaitement équilibrée dans son rapport au plateau, nous rappelant celle de Bruno Walter. On admire sans réserve les tempi variés et toujours justes, le geste apollinien et serein, les détails orchestraux furtivement soulignés, et surtout le plaisir évident, presque enfantin, qui se lit dans les gestes et le visage du chef chantant avec les artistes au fur et à mesure que la partition se déroule.
Un exemple parmi cent : cette façon de se mettre au service de la chanteuse dans un « Ach ich fühl’s Â» démarré à notre sens trop vite, et peu à peu ralenti pour ne suivre plus que la respiration de l’interprète, en authentique amoureux de la voix. Merci, Monsieur Jordan.
Remarquable également, le chœur maison, recueilli et majestueux, qui exalte avec ferveur la noblesse de ses interventions.
Saluons en outre une distribution remarquable de bout en bout.
Aux côtés de prêtres et hommes d’armes de belle facture, Terje Stensvold incarne un solide Orateur, tandis que François Piolino croque un Monostatos épatant et très percutant vocalement, le meilleur entendu depuis longtemps.
Séduction avec les trois Dames merveilleusement appariées d’Eleonore Marguerre,  Louise Callinan et Wibke Lehmkuhl, aux timbres idéalement complémentaires, entité tricéphale d’une rare cohérence.
Le Sarastro de Franz Josef Selig connaît son rôle sur le bout des doigts, et apporte tout son métier au personnage, bien que le legato devienne moins facile qu’autrefois, mais le musicien ose de belles nuances et la profondeur de son instrument ne l’empêche jamais de chanter clair, une belle leçon à méditer.
On craignait pour l’instrument léger de Sabine Devieilhe dans la vastitude de l’Opéra Bastille, force est de constater que l’émission haute et fine de la soprano française lui permet de se faire entendre sans effort, avec la complicité du chef.
Seules les intentions musicales dans la première partie du premier air passent assez peu à la rampe dans cette tessiture centrale, mais les éblouissantes vocalises qui achèvent l’aria scintillent avec facilité, couronnées par un contre-fa insolent. Le second air fonctionne également à merveille, excellemment projeté et osant piano l’un des célèbres suraigus.
Par goût, nous préférons des voix plus corsées pour ce rôle, mais dans la conception de Carsen la jeune chanteuse convient idéalement, la Reine se montrant bouleversée pendant son air de fureur par la violence qu’elle doit infliger à sa fille pour son bien.
Excellent Papageno, Daniel Schmutzhard rafle la mise avec son impayable costume de randonneur, et donne à entendre son beau baryton, autant à l’aise dans les facéties que dans une mort chantée archet à la corde. Il forme avec la Papagena adorable de Regula Mühlemann un couple absolument irrésistible.
Pavol Breslik incarne un bon Tamino, très nuancé et bien chantant, mais paraît parfois à sa limite dans l’aigu, qui manque ainsi de rayonnement et de facilité. Néanmoins le ténor serbe remplit parfaitement sa tâche, paraissant simplement moins exceptionnel que ses partenaires.
Incarnation majeure avec la Pamina bouleversante de Julia Kleiter. Dans la grande tradition du chant allemand, la soprano émerveille par son soprano liquide et rond à la fois, corsé et flottant, lait et miel, réunissant toutes les qualités requises par ce rôle difficile, où fragilité et héroïsme s’entremêlent.
Son air suspend le temps autant que la salle demeure suspendue à son chant, respirations amples et sonorités lentement déployées, aigu cadentiel a cappella d’une pureté déchirante, comme vidé de sa palpitation vitale. Son suicide demeure à cet égard exemplaire, d’une sincérité poignante, et son « Tamino mein Â», angélique et empli d’amour, nous a tiré les larmes. Un très grand moment d’opéra.
Une soirée qui nous a pris par surprise, et dont nous sommes ressortis avec des yeux émerveillés,  ayant retrouvé notre âme d’enfant.

Paris. Opéra Bastille, 29 mars 2014. Wolfgang Amadeus Mozart : La Flûte enchantée. Die Zauberflöte. Livret d’Emmanuel Schikaneder. Avec Pamina : Julia Kleiter ; Tamino : Pavol Breslik ; Papageno : Daniel Schmutzhard ; La Reine de la Nuit : Sabine Devieilhe ; Sarastro : Franz-Josef Selig ; Papagena : Regula Mühlemann ; Première Dame : Eleonore Marguerre ; Deuxième Dame : Louise Callinan ; Troisième Dame : Wibke Lehmkuhl ; L’Orateur : Terje Stensvold ; Monostatos : François Piolino : Les trois enfants : Solistes d’Aurelius Sängerknaben Calw ; Premier prêtre : Michael Havlicek ; Second prêtre : Dietmar Kerschbaum ; Premier homme d’armes : Eric Huchet ; Second homme d’armes : Wenwei Zhang. ChÅ“ur de l’Opéra National de Paris ; Chef de chÅ“ur : Patrick Marie Aubert. Orchestre de l’Opéra National de Paris. Direction musicale : Philippe Jordan. Mise en scène : Robert Carsen ; Décors : Michael Levine ; Costumes : Petra Reinhardt ; Lumières : Peter van Praet et Robert Carsen ; Vidéo : Martin Eidenberger

Compte rendu, opéra. Paris. Rameau : Platée à l’Opéra Comique (Les Arts Florissants), le 20 mars 2014. Paul Agnew, direction. Robert Carsen, mise en scène

10013809_256214464553237_1528097424_nCompte rendu, opéra. Platée par Les Arts Florissants. Laide mais sincère et même désarmante, Platée nymphe des marais … retourne l’Olympe de la mode. Les dieux sont infâmes et leur victime rien que … divinement humaine. Une apothéose en somme. Et contre toute attente, c’est la moins sophistiquée de tous qui triomphe (malgré sa mort finale). Il y a certainement un peu de Rousseau chez Rameau même si l’écrivain philosophe, partisan du bon sauvage, fut le rival trop jaloux du compositeur érudit. Face aux dieux et leur suite invités ici (une parodie de Cour), la figure naturelle de la nymphe issue du marais remporte les lauriers de la sincérité et de la vérité. Un joyau au royaume du clinquant et du factice.

Robert Carsen récidive ainsi chez Rameau: comme il l’avait fait des Borréades, pas de costumes ni de décors ou machineries XVIII ème mais une actualisation chic (très parisienne) convoquant les icônes de la fashion Week.  Au sommet d’une Olympe rhabillée,  Junon – Coco Chanel et Jupiter – Lagerfield vivent le nouvel avatar de leur déroute conjugale au détriment de la mortelle Platée dont la laideur et la naïveté font les délices d’une clique arrogante et cynique.
En pointant du doigt la face hideuse de la batracienne Jupiter moralisateur entend souligner combien la jalousie de Junon est déplacée. .. un tel laideron ,fiancée de Jupiter ? Et tous de s’étrangler d’un rire persifleur qui pourtant se retourne contre ceux qui l’ont proclamé. La laideur morale assassine les arrogants. Et Platée rayonne enfin par une beauté imprévue.

 

 

La Platée des Marais renverse l’Olympe de la mode …

 

La dupe ici est la nymphe dont la face boursouflée est proportionnelle à son humanité: et l’on comprend in fine que les vulgaires et les plus méprisables sont bien les mieux fardés. Grâce à l’exemplaire performance du ténor travesti dans le rôle-titre, sur les traces du fameux Jelyotte- interprète adulé par Rameau qui lui réservera ses plus grands rôles,  Marcel Beekman exprime à Paris après Vienne, avec une générosité tendre, emblème des innocents admirables, toute la justesse sincère si humaine de la nymphe odieusement raillée.

 

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La formule fait recette depuis longtemps chez le metteur en scène canadien : il aime épingler la méchanceté perverse des dieux et des hommes…. monde barbare, ironique des courtisans et de leurs souverains, -habitués en nantis méprisants aux suites des Palaces internationaux, aux cocktails à coupes de champagne et petit fours, contrastant ici avec la naïveté si touchante de leur victime.
Rameau appelle même à la rescousse en un tableau déjanté (poétiquement le plus fort) La Folie ayant ravi la lyre d’Apollon : en démontrant (et singeant parfois) la facilité de la musique à exprimer toutes les facettes des passions humaines, le compositeur prend acte et témoigne du dérèglement collectif qui pilote la terrifiante hypocrisie des sociétés fussent-elles divines. Ces dieux qui raillent et ironisent, sont trop mortels et d’un soin si vulgaire. .. Rameau et son librettiste feraient-ils sous couvert de comédie déjantée, la satire de la Cour versaillaise comme celle du genre humain ? Hélas, celle qu’on attendait, Simone Kermes, dans un rôle taillé pour sa démesure bouffonne déçoit : comme emblème de l’artifice ici omniprésent, son chant tombe à plat, ses rires et ses accents, comme son français pétaradent (et s’enlisent) sans vérité : de Lady gaga, la diva dépassée reste un artefact sans chaleur. Le constat est d’autant plus regrettable que sa performance dans le rôle de la Comtesse de Nozze de Mozart (cd  récentpublié par Sony classical) sous la baguette de Currentzis, présente les mêmes dérapages dommageables : affêterie, surenchère, préciosité mécanique… un contre sens chez Rameau.

Tout ce que ce monde divin/terrestre compte en rituels factices et creux se dévoile sur la scène de Carsen,  conçu tel un vaste miroir aquatique -les miroirs citent l’eau du marais de la nymphe abusée. En outre, la transparence des miroirs, l’accumulation des plastics sans âme renforce ce vide criant d’un monde qui a pourtant l’horreur du  néant.  A mesure que l’action se réalise,  fashion King and Queen sans omettre leurs serviles petites mains, se noient dans leur propre fange cynique quand à l’inverse c’est Platée qui s’élève. .. par son humanité coassante magnifique.  Burlesque, comique et tragique, sincère surtout, voici le rôle le plus délirant et le plus attachant du théâtre ramélien. Il est magistralement incarné ici.

PLATEE_2014_lagerfield_-Edwin-Crossley-Mercer-(Jupiter)-DR-Monika-RittershausEn faisant la satire du genre humain, Rameau permet au vengeur Carsen,  nettement du côté de Platée, de dénoncer l’artifice ritualisé organisé en singeries sociales. C’est tout le milieu de la mode qui en prend pour son grade. .. il aurait été prometteur de pousser plus loin les références et l’analogie.  Pourquoi n’avoir pas convoquer l’impératrice du bon goût déclaré loi divine, la fabuleuse Anna W. qui règne de façon hallucinante à chaque  fashion Week? La figure aurait ajouté à une étonnante galerie de portrait. Remplaçant William Christie souffrant, le chef associé des Arts Florissants, Paul Agnew, chef ardent à l’indéniable souffle dramatique, défend avec panache, flexibilité et des couleurs ciselées,  une partition qu’il connaît bien pour en avoir été le premier chanteur, incarnant la sublime Platée sous la baguette de Minkowski il y a quelques années au Palais Garnier (mise en scène de Laurent Pelly),  sous la baguette plus récente encore de Jean- Claude Malgoire à Tourcoing en 2013… voir notre reportage vidéo : Platée à Tourcoing par Paul Agnew et Jean-Claude Malgoire.
Performance vocale et musicale riche en couleurs,  lignes claires, défilé subtilement nuancé et fortement caractérisé,  scénographie tirée à quatre épingles parfois trop accessoirisée à force de volonté parodique, cette Platée chic choc réussit son coup et forçant la charge satirique du divertissement comique conçu par le génial Rameau de 1745.

 

platee_468-620x412A l’affiche de l’Opéra Comique à Paris jusqu’au 30 mars 2014.

En direct sur culturebox, le 27 mars 2014, 20h. Lien direct sur la page Platée en direct depuis l’Opéra Comique sur le site culturebox (puis disponible après le direct jusqu’au 10 octobre 2014).
A ne pas manquer, la conférence concert Platée par William Christie et les chanteurs de la production (“ la leçon de William Christie “), même lieu, le 28 mars 2014, 20h.

Illustrations : © Monika Rittershaus 2014 (Opéra de Vienne). Platée au bras de Jupiter en promise éberluée ; Jupiter Lagerfield et ses doubles narcissiques en miroir…

Compte-rendu : Strasbourg. Opéra National du Rhin, le 27 septembre 2013. Janacek : De la maison des morts. Marko Letonja, direction. Robert Carsen, mise en scène.

De la maison des morts Robert CarsenL’Opéra National du Rhin ouvre sa nouvelle saison lyrique 2013-2014 avec la nouvelle production du dernier opéra de Leos Janacek, De la maison des morts. Robert Carsen signe une mise en scène épurée, à la dramaturgie astucieuse et audacieuse, qui révèle un profond respect et une sincère compréhension du compositeur. L’Orchestre Philharmonique de Strasbourg est réactif et puissant sous la direction du chef Marko Letonja. Avec les choeurs de l’Opéra National du Rhin et la distribution des chanteurs fortement engagés, le spectacle s’impose à nous d’une sobre grandeur ; c’est une surprenante inauguration de saison !

Né en Moravie en 1854, Leos Janacek est l’un des génies de l’univers musical du siècle passé. De ses 9 opéras, 5 font partie du répertoire lyrique international. Ses 2 quatuors à cordes sont parmi les meilleurs exemples du genre au 20e siècle. Il a composé tous ces chefs-d’œuvre entre 50 et 74 ans. Sa voix profondément tchèque est d’une humanité et d’une universalité qui résonne très fortement partout dans la planète. Il compose De la maison des morts en 1928 mais hélas décèdera avant sa création en 1930. Le livret du compositeur est une traduction et adaptation libre du roman éponyme de Dostoïevski. Ce dernier est une compilation thématique des expériences et faits divers de l’écrivain lors de son séjour dans une prison sibérienne. Janacek a tiré des moments très dramatiques du roman ; il en a fait un livret plus compact, mais sans une véritable trame au sens traditionnel. Il s’agît plutôt de vignettes, des extraits de la vie en prison, à peine reliés les uns des autres par l’apparition au premier acte d’un prisonnier politique, qui apprend à un jeune tatar à lire au deuxième, et qui retrouve sa liberté au dernier.

 

 

La lumière au bout du tunnel

 

Ce prisonnier politique nommé Aleksandr Petrovitch Gorjantchikov est l’un des personnages dans une distribution exclusivement masculine. Il est noblement interprété par Nicolas Cavallier, d’un beau timbre, et complètement investi musicalement et dramatiquement comme tous les chanteurs en réalité. Au premier acte, nous sommes déjà marqués par le Skuratov du ténor Andreas Jäggi, son récit au deuxième acte  révèle une caractérisation musicale d’une terrible tendresse. Pascal Charbonneau (émouvant David dans David et Jonathas de Charpentier), est touchant dans le rôle du jeune tatar Aljeja, non seulement par son sens aigu du drame mais aussi par la beauté de son timbre et la couleur et la chaleur de sa voix de ténor. Le baryton Jean-Gabriel Saint-Martin (charismatique Guglielmo à Saint-Quentin-en-Yvelines) est un forçat/Don Juan rafraîchissant, avec un langage corporel maîtrisé et une certaine ténacité vocale. Soulignons l’extraordinaire prestation du baryton Martin Barta au troisième acte dans le rôle du prisonnier Chichkov. Son grand récit déroule toute la largeur de sa tessiture tout comme sa passionnante et bouleversante implication théâtrale.

Marko Letonja dirige un Orchestre Philharmonique de Strasbourg lui aussi totalement investi. Les vestiges du concerto pour violon et orchestre abandonné par le compositeur sont joués brillamment par le premier violon lors de l’ouverture tout à fait acrobatique. La réactivité de l’orchestre est impressionnante, le son est toujours cristallin ; il s’accorde magistralement aux chanteurs. L’expression est sentimentale mais maîtrisée, que ce soit dans la tendresse presque enfantine au premier acte, dans la pompe dansante du deuxième (qui rappelle fortement le ballet de Stravinsky, Petruchka) ou dans l’étonnant chiaroscuro du troisième. L’orchestre a une puissance indéniable, mais n’est jamais bruyant.  Le chef convainc naturellement pour cette précision et cet équilibre remarquable qu’il sait cultiver dans la fosse.

Robert Carsen, quant à lui, signe une mise en scène davantage aboutie, à la fois personnelle et universelle. Les décors et costumes du couple Boruzescu s’inscrivent dans l’état d’esprit de respect envers l’œuvre avec une prison en briques grises et des habits efficaces et atemporels. Carsen et son collaborateur Peter van Praet mettent en place un jeu de lumières intelligent, les clairs obscurs devenant presque un leitmotif dramatique d’une efficacité incontestable. C’est un théâtre dans le théâtre, impeccable au deuxième acte, avec l’homo-érotisme inévitable mis en scène avec humour mais sans cliché, en une pantomime parfaitement réalisée. La cohésion sur scène est frappante,  Carsen exploite le potentiel dramatique des acteurs/chanteurs de façon sincère et stylisée. Il se sert même d’un rapace vivant pour évoquer le réalisme de l’œuvre, ainsi que le réel désir de liberté des prisonniers. Nous quittons la salle, non pas déprimés par la misère des personnages, mais bien éblouis par la lumière qui se profile au bout du tunnel. L’âme sensible ne peut être que touchée.

Excellent début d’une saison prometteuse à l’Opéra National du Rhin, courrez à Strasbourg découvrir cette production, encore à l’affiche à Mulhouse le 18 et 20 octobre. Robert Carsen revient en Alsace en décembre/janvier pour une nouvelle production du Rigoletto de Verdi (avant une prometteuse Platée en 2014 avec l’inégalable William Christie chez Rameau, à l’Opéra-Comique). A suivre !

Strasbourg. Opéra National du Rhin, le 27 septembre 2013. Janacek : De la maison des morts. Andreas Jäggi, Pascal Charbonneau, Jean-Gabriel Saint-Martin, Martin Barta… Orchestre Philharmonique de Strasbourg. Marko Letonja, direction. Robert Carsen, mise en scène.