CRITIQUE CD Ă©vĂ©nement. BRITTEN : The Turn of the screw, Glassberg (2021, La Monnaie – 2 cd Alpha)

BRITTEN CD ALPHA turn of the screw glassberg monnaie critique cd opera classiquenewsCRITIQUE CD Ă©vĂ©nement. BRITTEN : The Turn of the screw, Glassberg (2021, La Monnaie – 2 cd Alpha) – La nouvelle production de la Monnaie de Bruxelles (avril 2021) Ă©tonne et saisit par sa puissance et sa vĂ©ritĂ© autant musicale que visuelle. De mĂ©moire de mĂ©lomane, il n’existait qu’une rĂ©alisation mĂ©morable pour nous, celle prĂ©sentĂ©e (et vue) Ă  Strasbourg signĂ©e Carsen (LIRE notre critique de The Turn of the screw par Robert Carsen)  -  En associant le chef Ben Glassberg et le metteur en scène Andrea Breth, La Monnaie affiche un duo gagnant. Il Ă©tait donc opportun de fixer par le cd cette rĂ©ussite manifeste ; tout du moins sa grande cohĂ©rence musicale. De la nouvelle de James, courte, fulgurante, Ă  la fois glaçante et hypnotique, Britten et son librettiste Myfanwy Piper, expriment la matière mĂŞme des non dits ; la musique se faisant vecteur de l’irrationnel et du mystère ; l’effroi convoque l’illusion et fidèle Ă  Henry James, sa narration haletante, ciselĂ©e, le rĂŞve et la folie saturent la rĂ©alitĂ© emportant dans une machination de plus en plus cauchemardesque, le peu de raison dans l’esprit du personnage principal : la jeune gouvernante envoyĂ©e dans la manoir de Bly par le tuteur toujours absent, pour assurer l’éducation de son neveu et de sa nièce, orphelins : Flora et Miles.
A travers ce paysage psychologique dĂ©vastĂ© par le poids d’une malĂ©diction Ă©touffante, inextricable, envahissante, s’impose le thème rĂ©current dans l’oeuvre de Britten : celui de l’enfance ou de l’innocence sacrifiĂ©es, qui est tuĂ©e sine die, manu militari (l’apprenti dans Peter Grimes, Billy Bud,…) quand elle n’est pas ravie par le surnaturel (Owen Windgrave). Le jeune Miles sous l’emprise du fantĂ´me du valet Peter Quint, dĂ©cĂ©dĂ© mais ressuscitĂ©, est perdu – la mise en scène sur ce point Ă©tait dĂ©finitive et claire.

Musicalement, la ciselure expressive de cette lecture s’entend d’abord dans le choix de l’orchestre : resserré, mordant, chambriste et d’une veine acérée : 13 instrumentistes abordent au scalpel une partition qui brille de mille éclats fantastiques et lunaires. Le halo orchestral est spectral ; il renforce allusivement la présence obsessionnelle et angoissante des revenants, distillant un univers de magie fantomatique, à l’impalpable mais tenace activité.

Sally Matthews (la nouvelle gouvernante) vit ce drame en huis clos avec une sensibilité et une fragilité somptueuses ; quand Carole Wilson (l’intendante Mrs Grose) double l’humanité touchée puis désespérée de sa consœur ancillaire.

Les deux enfants sont eux aussi impeccables : Katharina Bierweiler et Thomas Heinen soit deux jeunes âmes, qui ont la grâce et l’abandon déjà de deux innocents bientôt sacrifiés (dans la mise en scène : elle, disparaissant étrangement ; lui, tué par pendaison).

D’autant plus que leur « mentors sataniques », affirment une morgue terrible, secrète et mystérieuse, sans une once de compassion ou d’humanité ; le monde d’outre tombe est sec et froid : Julian Hubbard (Quint), droit et d’une carrure qui impose ; il tient totalement sous sa coupe, son double cynique et manipulateur, Giselle Allen (parfaite Miss Jessel).

Prologue impeccablement oratoire, Ed Lyon fait un narrateur (qui introduit et contextualise l’arrivée de la gouvernante à Bly) à la fois notarial et distancié, lui aussi, aussi nuancé qu’articulé… comme dans la fosse, le geste du chef Ben Glassberg (directeur de l’Opéra de Rouen). Ce dernier avait déjà marqué les auditeurs (et spectateurs) dans La Flûte Enchantée polémique de Romeo Castellucci sur la même scène, 2018. Envoûtant.

___________________________________________________

CLIC D'OR macaron 200CRITIQUE CD Ă©vĂ©nement. Benjamin BRITTEN (1913-1976) : The Turn of the screw, opĂ©ra en un prologue et deux actes – livret de Myfanwy Piper d’après le roman d’Henry James. : Ed Lyon, the Prologue ; Sally Matthews, the Governess ; Thomas Heinen, Miles ; Katharina Bierweiler, Flora ; Carole Wilson, Mrs Grose ; Julian Hubbard, Peter Quint ; Giselle Allen, Miss Jessel ; Instrumentistes de l’Orchestre symphonique de la Monnaie / Ben Glassberg, direction. 2 cd ALPHA – enregistrĂ© en avril 2021 Ă  La Monnaie, Bruxelles.

__________________________

VIDEO
VOIR un extrait de l’opéra The Turn of the Screw par Ben Glassberg et Andrea
https://operavision.eu/en/library/performances/flashback/turn-screw-la-monnaie#

CD, critique. DEBUSSY : Demoiselle Ă©lue, Saint-SĂ©bastien, Nocturnes (OPRF, Mikko Frank – 1 cd Alpha)

La-Damoiselle-elue-Le-martyre-de-Saint-Sebastien-Nocturnes mikko franck radio france critique cd classiquenewsCD, critique. DEBUSSY : Demoiselle Ă©lue, Saint-SĂ©bastien, Nocturnes (OPRF, Mikko Frank – 1 cd Alpha). Superbe cycle debussyte qui profite essentiellement de la vision nuancĂ©e, intĂ©rieure de l’excellent directeur musical actuel, Mikko Franck. Au geste analytique et sensible rĂ©pond ce naturel transparent des instruments français dont l’écoute et la mesure Ă©clairent brillamment un programme remarquable qui souligne si l’on en doutait encore, le gĂ©nie du Debussy symphoniste. La richesse des harmonies, la poĂ©sie atteinte dans les alliages de timbres font dĂ©jĂ  tout l’onirisme mĂ©diĂ©valisant de l’introduction de La Demoiselle Élue – dans cet Ă©crin musical des plus raffinĂ©s (3è envoi comme Prix de Rome en 1888), dommage que la MaĂ®trise de RF, pourtant bien articulĂ©e, soit fixĂ©e dans une prise lointaine et froide, que la soliste Melody Louledjian, quoique juste en intonation, demeure elle inintelligible dans un français approximatif. Pourtant l’énoncĂ© majeur « Je voudrais qu’il fĂ»t dĂ©jĂ  près de moi » convoque l’extase des mystiques foudroyĂ© par la foi, qui fait du manuscrit cet « oratorio » sensible d’une dĂ©licatesse infini qui dĂ©jĂ  pose la question de l’identitĂ© et du lieu, question centrale chez l’auteur de PellĂ©as…

Mikko Franck, somptueux debussyte

La langueur debussyste gagne un cran supplĂ©mentaire vers l’excellence orchestrale dans le Martyre de Saint-SĂ©bastien 1912), fresque elle aussi mĂ©diĂ©vale et intensĂ©ment spirituelle sous une forme flottante. La Suite en 4 mouvements (cycle très Ă©quilibrĂ© autour de 20 mn promis Ă  un riche succès au concert), synthĂ©tisent tout ce qui en fait la valeur profonde, purement musicale, outre son dĂ©roulement chorĂ©graphique puisqu’il s’agit d’un ballet (sur l’idĂ©e du poète d’Annunzio) : son primitivisme Ă©purĂ© d’une modernitĂ© harmonique absolue (fanfare des bois et vents au dĂ©but de « La Cour des Lys ») – Franck trouve le ton juste et l’équilibre idĂ©al entre ascĂ©tisme instrumental et naturel dramatique – les 4 « Fragments » Ă©blouissent par leur plĂ©nitude mĂ©ditative et aussi leur Ă©nergie intĂ©rieure qui semblent diluer le temps et Ă©largir l’espace, inscrivant le drame musical dans une suspension onirique aux multiples lectures : ainsi les climats inquiĂ©tants et profonds de « la Passion » dont le secret semble se dĂ©rober Ă  toute lecture littĂ©rale, convoquant lĂ  encore la langueur interrogative, irrĂ©solue, de PellĂ©as…
Le couplage avec Nocturnes (1900) est très pertinent : on y décèle une filiation esthétique et des caractères de timbres proches capables d’expliciter la pensée picturale de Debussy lorsqu’il s’agit d’exprimer le mystère et la réalité à la fois de l’immatérielle nature (« Nuages ») : Franck en fait surgir la sourde clameur d’une inquiétude lancinante (cette « agonie grise doucement teintée de blanc »). L’agilité aérienne, arachnénenne des flûtes préalables semblent conduire tout l’élan de « Fêtes », manifeste insouciant du mouvement : tandis que « Sirènes » exalte les vertus expressives de l’orchestre fusionné avec la magie du chœur, en un épisode à la liquidité mystérieuse, traversée d’éclats éblouissants : « parmi les vagues argentées de lune, s’entend, rit et passe le chant mystérieux des Sirènes ». Franck, orfèvre des timbres, ne sacrifie jamais la précision ni le détail à la vibration collective, d’essence onirique. Le geste est constamment nuancé, permettant l’essor de la suggestivité : c’est un bel hommage à la texture purement française. Nouvelle version de référence. Captivant.

 

 

 

____________________________

CLIC D'OR macaron 200CD Ă©vĂ©nement, critique. DEBUSSY : La DĂ©moiselle Élue (1), Le Martyre de Saint-SĂ©bastien (2), Nocturnes (3) (Orch Philh de Radio France, Mikko Franck – 1 cd Alpha – enregistrĂ© en 2019 (1) et 2020 (2, 3) – CLIC de CLASSIQUENEWS – coup de cĹ“ur Printemps 2022.

 

 

 

_________________________________

AUTRE CD de Mikko Franck, critiqué sur CLASSIQUENEWS :

franck-cesar-cd-symphonie-re-ce-que-me-dit-la-montagne-cd-mikko-franck-critique-review-classiquenews-400CD événement, critique. César Franck par Mikko Franck : Symphonie en ré, Ce que l’on entend sur la montagne, Philharmonique de Radio France (1 cd Alpha). Depuis sa création en 1937, le Philharmonique de Radio France n’a jamais semblé aussi heureux et épanoui que sous la conduite du finlandais Mikko Franck. On se souvient d’une remarquable Tosca à Orange où le chant orchestral produisait une tension dramatique captivante (été 2010). On retrouve le même engagement et une entente bénéfique dans ce programme dédié au symphonisme de César Franck.

 

 

 

 

 

 

CRITIQUE. CD Ă©vĂ©nement. DURĂ“N : Coronis (Le Poème Harmonique, 2 cd Alpha – PARIS, avril 2021)

sebastian-duron-coronis-alpha788 poeme harmonique druet bunel opera critique review cd review critique classiquenews CLIC de classiquenewsCRITIQUE. CD Ă©vĂ©nement. DURĂ“N : Coronis (Le Poème Harmonique, 2 cd Alpha – PARIS, avril 2021) – Formidable production pour sa vitalitĂ© rayonnante, ses contrastes opulents, ses situations truculentes qui mĂŞlent grâce Ă  la seule inspiration de Sebastian DurĂłn (1660-1716), langueur extatique, rage guerrière, rĂ©alisme satirique. Le Poème Harmonique, chanteurs et instrumentistes relèvent tous les dĂ©fis de cette action mythologique certes, surtout carnavalesque et bouffone, aux airs de tendresse grave, en particulier au II (Jornada Segunda) oĂą s’imposent dans la fresque dĂ©lirante, la prière et la plainte bouleversante de ProtĂ©e (si peu respectĂ© malgrĂ© ses alertes et prĂ©dictions) et Triton (soupirant dĂ©muni, colĂ©rique, Ă©conduit par la voluptueuse Coronis). Les solistes concernĂ©s ici, Cyril Auvity et Isabelle Druet composent de superbes tempĂ©raments vocaux, douĂ©s de puissance et de justesse humaine, de profondeur comme de sincĂ©ritĂ© Ă©motionnelle. A leurs cĂ´tĂ©s, rien Ă  dire aux Ă©patantes Ana Quintans dans le rĂ´le-titre : sa plasticitĂ© diamantine incarne Ă  la perfection la beautĂ© langoureuse et active qui finalement dĂ©cide du sort de la Thrace et arbitre la guerre amorcĂ©e entre Neptune et son impĂ©rial Ă©poux, Apollon. Idem pour les deux Menandro et Sirene, couple secondaire (et plein de bon sens populaire) : AnthĂ©a Pichanick et surtout Victoire Bunel, souple, articulĂ©e, expressive mais nuancĂ©e : remarquable duo de bout en bout.

 

 

Le Poème Harmonique ressuscite Coronis…
MADRID, 1705 : DURÓN invente l’opéra espagnol

 

 

CLIC_macaron_2014A travers la victoire du souverain solaire, ce sont les Bourbons qui annoncent leur victoire en pleine guerre de succession d’Espagne ; la zarzuela représentée en déc 1705 devant la Cour de Philippe V à Madrid, porte haut les espoirs et la certitude d’une nation prête à s’engager et à rire. Durón pour se faire, réussit une fusion saisissante entre truculence espagnole et beau chant italien, en une langue d’une volupté incandescente dont la continuité suave rappelle l’immense vénitien Cavalli. Toute la maîtrise de Sebastian Durón qui pourtant incompris, et malévalué alors, finira en exil quelques années après (1716), explose ici grâce au geste virtuose des interprètes. Aucun doute, le père de l’opéra espagnol, c’est lui. CLIC de CLASSIQUENEWS pour ce superbe opéra révélé. Dommage que la prise de son, acide et aigre dès le début, et qui lisse les plans, contredise constamment l’opulence voluptueuse de Durón, son écriture flamboyante et sensuelle.

 

 

 

 

__________________________
CRITIQUE. CD Ă©vĂ©nement. DURĂ“N : Coronis (Le Poème Harmonique, 2 cd Alpha – PARIS, avril 2021). L’enregistrement en studio recueille les reprĂ©sentations de la recrĂ©ation scĂ©nique en 2019. PLUS D’INFOS sur le site ALPHA : https://outhere-music.com/fr/albums/sebastian-duron-coronis

 
 

 

CRITIQUE SPECTACLE...  LIRE aussi notre critique complète de CORONIS, production présentée à CAEN, en novembre 2019 : CORONIS de DURON, la politique des muses... par Pedro Octavo DIAZ