Compte rendu, opéra en concert. Versailles. Opéra royal, le 14 octobre 2014. Rameau : Le Temple de la gloire, 1746. Les Agrémens. Guy van Waas, direction.

Rameau Jean Philippe d'après RestoutCompte rendu. Versailles. Opéra royal, le 14 octobre 2014. Rameau : Le Temple de la gloire, 1746. Les Agrémens. Guy van Waas, direction.  Ce pourrait bien être la révélation de cette année Rameau 2014, finalement pingre en réels apports pour la compréhension du Dijonais. Nous regrettons toujours une nouvelle tragédie à l’opéra totalement convaincante : seul opéra affiché à l’automne, Castor et Pollux est un gouffre de …. déceptions. Les nouvelles propositions de Lille et Paris n’ont guère convaincu : quelle régression même s’agissant d’Emmanuelle Haim à Lille ou d’Hervé Niquet au TCE. Où est le temps des Gardiner et des Christie seuls capables d’exprimer cette inénarrable nostalgie, cette exquise et bouleversante tendresse d’un Rameau aussi proche du cœur humain qu’orfèvre des chœurs tonitruants et infernaux, artisan génial de spectaculaires tempêtes ou de tremblements de terre sidérants qui convoquent sur la scène, les cataclysmes et la nature déchaînée elle-même…

N’oublions cependant pas certains concerts à Versailles qui fruits de la riche collaboration entre le Centre de musique baroque de Versailles (CMBV) et Château de Versailles spectacles (CVS) ont produit d’authentiques accomplissements cet automne.

Les Grands Motets de Rameau alternés à ceux de Mondonvile, confrontation spectaculaire comme étonnamment profonde par Les Arts Florissants (7 octobre), puis ce Requiem d’un anonyme d’après Castor et Pollux (justement) par les Pages et les Chantres de la Maîtrise du CMBV sous la direction d’Olivier Schneebeli… (11 octobre), ont marqué l’affiche de la rentrée. Programmes somptueux autant qu’éloquents, le ramiste a pu en tirer grand profit. Versailles décidément engagé, propose aussi une superbe exposition Rameau, accessible gratuitement jusqu’au 3 janvier 2015 (exposition : “Rameau et son temps, Harmonie et Lumières).

Superbe recréation du Temple de la Gloire

Voici enfin un autre programme des plus réjouissants comme le furent les 2 actes de ballets révélés par William Christie, et de façon très originale là encore à l’été 2014 à Caen et à Thiré en Vendée lors de son festival estival (programme intitulé « Rameau, maître à danser » : Daphné et Eglé, La Naissance d’Osiris, compte rendu de la création du 4 juin 2014 à Caen) : Le Temple de la Gloire présenté après Liège à Versailles, à l’Opéra royal de Versailles réalise une belle surprise ; d’autant que Les Agrémens (inspirés) sous la direction du chef Guy Van Waas (d’une fluidité allante souvent irrésistible) savent choisir la dernière version, celle de 1746 : plus resserrée, plus adoucie et aimable, plus finement caractérisée et diversifiée selon les actes (il y en a trois), d’après le livret de Voltaire, d’une martialité initialement un peu rêche, pas assez amoureuse pour le public de l’époque. L’écrivain librettiste ambitionnait d’autres objectifs (philosophiques et politiques) dans un texte qui tout en prolongeant l’esthétique de Métastase, voulait la dépasser : brosser sans digression, le portrait du prince vertueux sachant briller par sa clémence (Trajan en l’occurrence).

voltaire portraitDans les faits, et en version de concert, les interprètes savent caractériser un ouvrage qui dans la version dernière brille par son étonnante cohérence, d’autant plus surprenante qu’elle est diverse : à chaque acte, son climat. Le I épinglant la violence barbare de Bélus qui sait, – séduction des bergers oblige, s’assagir et s’humaniser, s’apparente à une pastorale ; le II, fait paraître l’arrogance héroïque de Bacchus, maître des Indes, en une Bacchanale comique et presque bouffonne, à la sensualité magnifiquement dionysiaque ; enfin le III, où l’ouvrage trouve enfin son héros, fait l’apothéose de Trajan dont la clémence lui ouvre l’accès du Temple de la Gloire (une claire invitation moralisatrice à l’adresse de Louis XV).  L’époque savait divertir tout en éduquant. Mais le ton est ici celui noble et sublime (ciselure exemplaire des récitatifs) de la pure veine tragique : cet acte de Trajan égale en bien des points, le dépouillement digne et tendu des épisodes tragiques les mieux inspirés d’Hippolyte et Aricie.

vidal Mathias VidalD’une distribution homogène et vivante, saluons surtout l’impact expressif et linguistique de deux solistes, particulièrement convaincants dans cette langue stylée, qui sait déclamer et s’alanguir : Judith Van Wanroij en Lydie (II) et Plautine (l’épouse éplorée de Trajan au III) a la noblesse de ton idéale, la distinction du verbe, une finesse musicale à la fois tendre et tragique. Mais c’est essentiellement Mathias Vidal -hier sublime Atys version Piccinni – 1780 -,  d’après Quinault (autre résurrection passionnante du CMBV, septembre 2012) qui saisit par son sens du verbe dramatique, la clarté d’un timbre rayonnant aussi musical qu’expressif : le débraillé lascif de son Bacchus, puis l’intelligence de son Trajan, héroïque puis humanisé par une clémence admirable, enfin tendre et sensuel (dans son ultime air d’un angélisme pastoral aussi bouleversant que les tendres ramages d’Hippolyte) font la gloire de cette production surprenante. L’acoustique du lieu ajoute aussi à la réussite de la résurrection du Temple de la Gloire : l’écrin de l’Opéra royal assure la juste proportion sonore, les équilibres et les balances proches de ce que purent entendre les contemporains d’un Rameau alors au sommet de ses possibilités : en 1745, il vient de composer son œuvre la plus expérimentale et harmoniquement la plus audacieuse, Platée. Il y a aussi beaucoup d’ironie cachée, de délire poétique assumé dans ce jeu des registres d’acte en acte : le génie de Rameau est décidément insaisissable tant il revêt de facettes habilement combinées, génialement réalisées. Tendresse des compagnes amoureuses (Lydie, Erigone, Plautine…), ivresse des danses toujours omniprésentes, impact expressifs des portraits virils (Bélus, Bacchus, Trajan, sans omettre la scène primordiale dans le Prologue de l’Envie ni celle du Grand Prêtre dans le II, écartant l’indigne Bacchus du Temple). Tout cela relève d’un génie du théâtre et d’un orchestrateur hors pair aussi (avec des couleurs inédites, jouant des vents et des bois originalement appareillés : doubles petites flûtes et doubles cors somptueux, idéalement guerriers, dès l’ouverture, et aussi dans le dernier air aux oiseaux de Trajan, et ces bassons mordants et nobles dans l’air tragique de Plautine au III… Superbe temps fort de cette année Rameau 2014, ce Temple de la Gloire révélé captive littéralement. Notre seule réserve : que la partition n’ait pas été représentée en version scénique, rétablissant  entre autres ainsi la succession des danses intercalées dans l’action… L’enregistrement est annoncé courant 2015. Reportage vidéo complet à venir sur classiquenews.com

Versailles, Opéra royal, le 14 octobre 2014. Rameau : Le Temple de la Gloire, version de 1746 (recréation, version de concert). Judith Van Wanroij, Kaita Velletaz, Chantal Santon-Jeffery, Mathias Vidal, Alain Buet. Les Agrémens. Choeur de chambre de Namur. Guy van Waas, direction.

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