Compte rendu, concert. Versailles. Chapelle royale, le 7 octobre 2014. Rameau, Mondonville : Grands Motets. Solistes, choeur et orchestre des Arts Florissants. William Christie, direction.

christie-bill-william-grands-motets-rameau-concerts-2014L’ADN des Arts Florissants. Dans un programme qui correspond Ă  l’ADN des Arts Florissants, William Christie, inĂ©galable, irremplaçable chez Rameau et dans le genre du Grand Motet français (car c’est lui qui en a proposĂ© en pionnier dĂ©fricheur les enregistrements les plus exaltants Ă  ce jour), offre ici un remarquable concert sous la voĂ»te de la Chapelle royale de Versailles. Le dĂ©cor pierre et or du vaisseau architectural, dernier chantier du château de Louis XIV, s’accorde idĂ©alement aux oeuvres aussi spectaculaires et virtuoses que raffinĂ©es et intĂ©rieures, signĂ©es Rameau et Mondonville. Le premier Dijonais, le second Narbonnais permettent au XVIIIè, l’essor inouĂŻ du genre, crĂ©Ă© et enrichi au XVIIè comme l’Ă©quivalent français de la cantate germanique : mais avec Rameau, la forme saisit par sa dĂ©mesure, son Ă©lĂ©gance, sa majestĂ©, sa poĂ©sie exubĂ©rante, d’une justesse poĂ©tique inĂ©galĂ©e qui montre, avant son premier opĂ©ra de 1733 (le fabuleusement scandaleux Hippolyte et Aricie), sa maturitĂ© musicale, dĂ©jĂ  prĂŞte pour traiter et rĂ©former l’opĂ©ra. De son cĂ´tĂ©, Mondonville, son cadet (nĂ© en 1711 quand Rameau est nĂ© en 1683), a Ă©tĂ© rĂ©vĂ©lĂ© par William Christie en un disque lĂ©gendaire (enregistrĂ© en 1997) qui fut dĂ©cisif pour l’estimation juste du compositeur et qui dĂ©jĂ  regroupait ses 3 Grands Motets. De fait, alterner les deux compositeurs, montrent les secrets de leur rĂ©ussite toujours vivace (cf les applaudissements et l’enthousiasme du public Ă  la fin du concert) : flamboyance de la forme, extrĂŞme raffinement de l’orchestration, noblesse et humanitĂ© des mĂ©lodies, sans omettre un dramatisme théâtral dans l’illustration des images narratives imposĂ©es par le texte de l’Ancien Testament ainsi mis en musique. Ici, aux images des textes convoquant le miracle et le surnaturel divin rĂ©pond une musique idĂ©alement inspirĂ©e.

Rameau, maĂ®tre Ă  danser par William ChristieL’opĂ©ra Ă  l’église. Entre spectaculaire surnaturel et audace stylistique, l’exemple le plus significatif en serait dans In exitu Israel (Psaume 113, 1753 de Mondonvile), l’Ă©pisode flamboyant de la fuite de la mer et de la remontĂ©e des eaux du Jourdain : une sĂ©quence qui convoque tous les effets de l’opĂ©ra Ă  l’Ă©glise et exprime au plus près le spectacle impressionnant des phĂ©nomènes surnaturels dĂ©crits par la Bible, eux-mĂŞmes signes de la volontĂ© divine : Mondonville s’y distingue nettement par son imagination fertile, intensĂ©ment dramatique, portĂ©e par l’Ă©loquence foisonnante de l’orchestre et surtout la parole exacerbĂ©e, agissante du choeur dont William Christie favorise en maĂ®tre absolu de ce rĂ©pertoire, la fluiditĂ© mordante, l’engagement bondissant et dansant qui font du grand Motet, son immense succès au Concert Spirituel (dont Mondonville Ă©tait le chef d’orchestre). La houle chorale convoque des effets qui pourraient ĂŞtre ceux d’une tempĂŞte ou d’un tonnerre Ă  l’opĂ©ra : le dĂ©chaĂ®nement des Ă©lĂ©ments marins et fluviaux du Psaume 113 (moins de 3 mn de suractivitĂ© chorale inĂ©dite), sont d’ailleurs prĂ©figurĂ©s dès le Motet de Mondonville que jouent prĂ©cĂ©demment Les Arts Florissants (Elevaverunt flumina du Dominus Regnavit). L’exultation collective accordĂ©e Ă  un remarquable souci du verbe, son intelligibilitĂ© comme sa couleur et son caractère, laisse le public littĂ©ralement … sans voix. Et quand succède aux accents choraux, le suave larghetto en rondeau pour haute-contre : “Montes exultaverunt”, d’une grâce aussi Ă©lĂ©gante que naturelle, la sincĂ©ritĂ© Ă©lĂ©gantissime qu’y affirme Cyril Auvity, rappelle combien ici, alliance idĂ©alement rĂ©alisĂ©e, on verse constamment entre dramatisme Ă©pique et prière individuelle. D’autant que dans cet Ă©pisode pour voix soliste, les images du texte ne manquent non plus d’intensitĂ© ni d’invention visuelle (“les monts sautèrent comme des bĂ©liers”)…

Rameau 2014 : les Grands Motets par Bruno Procopio, William ChristieRameau superlatif. MĂŞme affinitĂ© superlative avec les deux Grands Motets de Rameau (Quam dĂ©lecta puis In convertendo) : si Mondonville bĂ©nĂ©ficie de la voie dĂ©jĂ  ouverte par son aĂ®nĂ©, Jean-Philippe, de la gĂ©nĂ©ration prĂ©cĂ©dente, rĂ©invente dĂ©jĂ  tout un vocabulaire dont on a toujours pas bien mesurĂ© la modernitĂ©, l’insolente audace, le clair esprit d’expĂ©rimentation formelle… comme Monteverdi en 1611 quant il concevait le vaste laboratoire musical et sacrĂ©, et lui aussi si théâtral des VĂŞpres de la Vierge. Rameau n’est pas encore cĂ©lèbre et n’a pas Ă©crit d’opĂ©ras mais comme organiste de nombreuses paroisses (Dijon, Clermont, Saint-Etienne, Lyon), il a l’occasion de faire valoir sous la voĂ»te, sa prodigieuse inventivitĂ© et un tempĂ©rament dĂ©jĂ  taillĂ© pour le théâtre.

L’argument de ce soir outre le très haut degrĂ© d’implication partagĂ©e par tous les interprètes, demeure la collaboration des jeunes chanteurs laurĂ©ats des dernières promotions du Jardin des voix : preuve Ă©loquente que « Bill » (qui a toujours eu une longueur d’avance) a eu raison de dĂ©fendre Ă  Caen un projet unique en France : assurer la relève du chant baroque français oĂą aux cĂ´tĂ©s de la beautĂ© du timbre, ne comptent que deux Ă©lĂ©ments essentiels : intelligibilitĂ© linguistique, souplesse vocale. Ici rayonnent en particulier deux voix ardentes, juvĂ©niles, d’une intensitĂ© miraculeuse (et si bien employĂ©e tout au long du programme) : le soprano angĂ©lique, comme touchĂ© par la grâce de l’Ă©cossaise Rachel Redmond (irrĂ©sistible dès le premier verset de Quam dilecta tabernacula tua… comme dans l’accomplissement du Testimonia tua du Domine Regnavit de Mondonville), et la jeune basse française, Cyril Costanzo (lequel fait aussi toute la rĂ©ussite du dernier cd des Arts Florissants intitulĂ© Le Jardin de Monsieur Rameau, aux cĂ´tĂ©s de sa consoeur mezzo, absente ce soir, mais aussi rĂ©vĂ©lation du disque : Emilie Renard. Le cd Le Jardin de monsieur Rameau est CLIC de classiquenews). La franchise du timbre (Domine Deus virtutum exaudi… du mĂŞme Quam dilecta ; puis Magnificavit Dominus agere nobiscum… le Seigneur nous a glorifiĂ©s…), l’Ă©lĂ©gance naturelle du style, la volontĂ© de s’exprimer vers le public, comme la complicitĂ© (In convertendo : Trio vocal du Qui seminant in lacrimis…), et le plaisir du chanter ensemble, sont exemplaires et hautement dĂ©lectables. Ces deux tempĂ©raments Ă  suivre, incarnent l’esprit de famille et cette excellence qui constituent aujourd’hui, comme depuis toujours, l’identitĂ© artistique des Arts Flo.

Christie_William_dirigeant_rameau_faceD’une prĂ©sence habitĂ©e, chantant tous les textes avec ses musiciens et chanteurs, Bill renouvelle le miracle de ses disques pourtant antĂ©rieurs de plus de 10 ans… Mais le Maestro dĂ©fend aussi un Mondonville d’une majestĂ© finement caractĂ©risĂ©e : qui saisit immĂ©diatement par la puissance très incarnĂ©e du choeur dont il obtient toutes les nuances expressives requises, ciselant l’articulation du texte au souffle impĂ©rieux comme l’intĂ©rioritĂ© du mystère qui semble s’incarner dans le chant (trio masculin d’Etenim firmavit orbem terrae… “Car il a affermi le vaste corps de la terre”…).

Connaisseur depuis des annĂ©es de cette esthĂ©tique, entre opĂ©ra et intense ferveur, Bill se rĂ©vèle d’une absolue sincĂ©ritĂ© : articulant et ciselant la complexe architecture des Grands Motets, soulignant aussi tout ce qu’ils ont en commun. Rameau y laisse les traits dĂ©sormais inestimables de son jeune gĂ©nie musical ; Mondonville parfois plus sĂ©ducteur et donc plus dĂ©monstratif sait poursuivre le brio du MaĂ®tre, dans la noblesse et la sincĂ©ritĂ©.

chapelle-concert-gauchePour conclure une soirĂ©e mĂ©morable, le chef fondateur des Arts Florissants joue un extrait de Castor et Pollux puis Tendre amour des Indes Galantes (par l’orchestre et le choeur) de Rameau : dernier geste nourri d’une exquise tendresse et qui rappelle la clĂ© de ce concert entre majestĂ© et sincĂ©ritĂ© : l’amour triomphant. Ce que rĂ©alise William Christie qui conquis par l’enthousiasme du public, lui adresse, bouquet en mains, un baiser imprĂ©vu, fraternel. Les concerts Ă  la Chapelle royale de Versailles sont parfois des expĂ©riences inoubliables. De toute Ă©vidence, celui ci en fait partie.

Versailles. Chapelle royale, le 7 octobre 2014. Rameau, Mondonville : Grands Motets. Solistes, choeur et orchestre des Arts Florissants. William Christie, direction.

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