CD, compte rendu critique. Rameau (1683-1764) : Le Temple de la Gloire (Guy van Waas, 2 cd Ricercar RIC 363)

CD, compte rendu critique. Rameau (1683-1764) : Le Temple de la Gloire (Guy van Waas, 2 cd Ricercar RIC 363). Voici le Rameau officiel qui colle à son sujet : c’est bien en 1745, le musicien le plus célébré, compositeur atitré à Versailles (nommé en cette même année de reconnaissance, “compositeur de la musique du Cabinet”) qui s’affirme ici, à croire que le héros finalement glorifié serait bien Rameau lui-même. En tout cas sa musique est l’une des plus fastueuses, flamboyantes, diversifiées. C’est l’année des prodiges pour le compositeur : Platée, La Princesse de Navarre et donc Le Temple de la Gloire : universel, génie imaginatif, Rameau imagine dans le ballet héroïque, trois opéras en un. Bacchanale pour la première entrée (Bélus), bacchanale pour la seconde entrée (Bacchus), tragédie pour la troisième entrée (Trajan). Même le Prologue est l’un des plus raffinés et aboutis, suscitant dans le personnage de l’Envie trépignant aux abords du Temple, l’un des personnages graves et tragiques, accompagné par les bassons, parmi les plus saisissants conçus par Rameau.

rameau temple de la gloire guy van waas cd critique review classiquenewsEn octobre 2014, Guy van Waas dirige ses Agrémens ciselés et articulés avec une distribution engagée et vive, capable de drame autant que de séduction linguistique. Le livre cd est l’un des meilleurs apports discographique de l’année Rameau 2014 déjà riche en découvertes et belles réalisations. Le Ballet héroïque impose un Rameau édifiant voire pompeux mais toujours inspiré par les grâces sentimentales propres au règne de Louis XV et de La Pompadour : de la délicatesse, de l’héroïsme, de la sincérité aussi, les 3 entrées font varier les plaisirs ; où résonnent les fabuleux oiseaux qui appellent dans le final “la gloire et le bonheur de l’Univers”. Il y a évidemment du Boucher chez ce Rameau courtois, éduqué, raffiné. L’orchestre est d’une constante tension affûtée et ciselée, aux couleurs délicieuses, aux harmonies jamais convenues voire déconcertantes. C’est dans le flot impétueux d’une musique exaltée que Rameau le grand prend sa revanche sur Racine, et tous les théâtraux de faiseurs de drame… qui doutaient de sa musique.

Muse princière de la déclamation aristocratique, le soprano de Judith van Wanroij incarne de superbes Lydie et Plautine. Chanton Santon surprend dans son emploi délirant, déjanté : son Érigone est fantasque et burlesque même. Et les facéties mordantes du livret de Voltaire sont surtout magistralement dévoilées par le Bacchus anthologique de Mathias Vidal dont la langue vive, l’acuité dramatique, le talent direct, intense, précis ensorcèlent et captivent littéralement. Superbe réalisation. VOIR aussi notre reportage vidéo exclusivité CLASSIQUENEWS © 2014 : Le temple de la gloire enfin ressuscité.

CD, compte rendu critique. Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : Le Temple de la Gloire. Judith van Wanroij, soprano (Lydie, Plautine), Katia Velletaz, soprano (Une Bergère, une Bacchante, Junie), Chantal Santon-Jeffery, soprano (Arsine, Érigone, la Gloire), Mathias Vidal, ténor (Apollon, Bacchus, Trajan), Alain Buet , basse (L’Envie, Bélus, le Grand Prêtre de la Gloire), Les Agrémens. Choeur de Chambre de Namur. Guy van Waas, direction. Livre-disque (2 CD)  Ricercar RIC363. Enregistré en octobre 2014 à Liège et à Versailles.

Compte rendu, opéra en concert. Versailles. Opéra royal, le 14 octobre 2014. Rameau : Le Temple de la gloire, 1746. Les Agrémens. Guy van Waas, direction.

Rameau Jean Philippe d'après RestoutCompte rendu. Versailles. Opéra royal, le 14 octobre 2014. Rameau : Le Temple de la gloire, 1746. Les Agrémens. Guy van Waas, direction.  Ce pourrait bien être la révélation de cette année Rameau 2014, finalement pingre en réels apports pour la compréhension du Dijonais. Nous regrettons toujours une nouvelle tragédie à l’opéra totalement convaincante : seul opéra affiché à l’automne, Castor et Pollux est un gouffre de …. déceptions. Les nouvelles propositions de Lille et Paris n’ont guère convaincu : quelle régression même s’agissant d’Emmanuelle Haim à Lille ou d’Hervé Niquet au TCE. Où est le temps des Gardiner et des Christie seuls capables d’exprimer cette inénarrable nostalgie, cette exquise et bouleversante tendresse d’un Rameau aussi proche du cœur humain qu’orfèvre des chœurs tonitruants et infernaux, artisan génial de spectaculaires tempêtes ou de tremblements de terre sidérants qui convoquent sur la scène, les cataclysmes et la nature déchaînée elle-même…

N’oublions cependant pas certains concerts à Versailles qui fruits de la riche collaboration entre le Centre de musique baroque de Versailles (CMBV) et Château de Versailles spectacles (CVS) ont produit d’authentiques accomplissements cet automne.

Les Grands Motets de Rameau alternés à ceux de Mondonvile, confrontation spectaculaire comme étonnamment profonde par Les Arts Florissants (7 octobre), puis ce Requiem d’un anonyme d’après Castor et Pollux (justement) par les Pages et les Chantres de la Maîtrise du CMBV sous la direction d’Olivier Schneebeli… (11 octobre), ont marqué l’affiche de la rentrée. Programmes somptueux autant qu’éloquents, le ramiste a pu en tirer grand profit. Versailles décidément engagé, propose aussi une superbe exposition Rameau, accessible gratuitement jusqu’au 3 janvier 2015 (exposition : “Rameau et son temps, Harmonie et Lumières).

Superbe recréation du Temple de la Gloire

Voici enfin un autre programme des plus réjouissants comme le furent les 2 actes de ballets révélés par William Christie, et de façon très originale là encore à l’été 2014 à Caen et à Thiré en Vendée lors de son festival estival (programme intitulé « Rameau, maître à danser » : Daphné et Eglé, La Naissance d’Osiris, compte rendu de la création du 4 juin 2014 à Caen) : Le Temple de la Gloire présenté après Liège à Versailles, à l’Opéra royal de Versailles réalise une belle surprise ; d’autant que Les Agrémens (inspirés) sous la direction du chef Guy Van Waas (d’une fluidité allante souvent irrésistible) savent choisir la dernière version, celle de 1746 : plus resserrée, plus adoucie et aimable, plus finement caractérisée et diversifiée selon les actes (il y en a trois), d’après le livret de Voltaire, d’une martialité initialement un peu rêche, pas assez amoureuse pour le public de l’époque. L’écrivain librettiste ambitionnait d’autres objectifs (philosophiques et politiques) dans un texte qui tout en prolongeant l’esthétique de Métastase, voulait la dépasser : brosser sans digression, le portrait du prince vertueux sachant briller par sa clémence (Trajan en l’occurrence).

voltaire portraitDans les faits, et en version de concert, les interprètes savent caractériser un ouvrage qui dans la version dernière brille par son étonnante cohérence, d’autant plus surprenante qu’elle est diverse : à chaque acte, son climat. Le I épinglant la violence barbare de Bélus qui sait, – séduction des bergers oblige, s’assagir et s’humaniser, s’apparente à une pastorale ; le II, fait paraître l’arrogance héroïque de Bacchus, maître des Indes, en une Bacchanale comique et presque bouffonne, à la sensualité magnifiquement dionysiaque ; enfin le III, où l’ouvrage trouve enfin son héros, fait l’apothéose de Trajan dont la clémence lui ouvre l’accès du Temple de la Gloire (une claire invitation moralisatrice à l’adresse de Louis XV).  L’époque savait divertir tout en éduquant. Mais le ton est ici celui noble et sublime (ciselure exemplaire des récitatifs) de la pure veine tragique : cet acte de Trajan égale en bien des points, le dépouillement digne et tendu des épisodes tragiques les mieux inspirés d’Hippolyte et Aricie.

vidal Mathias VidalD’une distribution homogène et vivante, saluons surtout l’impact expressif et linguistique de deux solistes, particulièrement convaincants dans cette langue stylée, qui sait déclamer et s’alanguir : Judith Van Wanroij en Lydie (II) et Plautine (l’épouse éplorée de Trajan au III) a la noblesse de ton idéale, la distinction du verbe, une finesse musicale à la fois tendre et tragique. Mais c’est essentiellement Mathias Vidal -hier sublime Atys version Piccinni – 1780 -,  d’après Quinault (autre résurrection passionnante du CMBV, septembre 2012) qui saisit par son sens du verbe dramatique, la clarté d’un timbre rayonnant aussi musical qu’expressif : le débraillé lascif de son Bacchus, puis l’intelligence de son Trajan, héroïque puis humanisé par une clémence admirable, enfin tendre et sensuel (dans son ultime air d’un angélisme pastoral aussi bouleversant que les tendres ramages d’Hippolyte) font la gloire de cette production surprenante. L’acoustique du lieu ajoute aussi à la réussite de la résurrection du Temple de la Gloire : l’écrin de l’Opéra royal assure la juste proportion sonore, les équilibres et les balances proches de ce que purent entendre les contemporains d’un Rameau alors au sommet de ses possibilités : en 1745, il vient de composer son Å“uvre la plus expérimentale et harmoniquement la plus audacieuse, Platée. Il y a aussi beaucoup d’ironie cachée, de délire poétique assumé dans ce jeu des registres d’acte en acte : le génie de Rameau est décidément insaisissable tant il revêt de facettes habilement combinées, génialement réalisées. Tendresse des compagnes amoureuses (Lydie, Erigone, Plautine…), ivresse des danses toujours omniprésentes, impact expressifs des portraits virils (Bélus, Bacchus, Trajan, sans omettre la scène primordiale dans le Prologue de l’Envie ni celle du Grand Prêtre dans le II, écartant l’indigne Bacchus du Temple). Tout cela relève d’un génie du théâtre et d’un orchestrateur hors pair aussi (avec des couleurs inédites, jouant des vents et des bois originalement appareillés : doubles petites flûtes et doubles cors somptueux, idéalement guerriers, dès l’ouverture, et aussi dans le dernier air aux oiseaux de Trajan, et ces bassons mordants et nobles dans l’air tragique de Plautine au III… Superbe temps fort de cette année Rameau 2014, ce Temple de la Gloire révélé captive littéralement. Notre seule réserve : que la partition n’ait pas été représentée en version scénique, rétablissant  entre autres ainsi la succession des danses intercalées dans l’action… L’enregistrement est annoncé courant 2015. Reportage vidéo complet à venir sur classiquenews.com

Versailles, Opéra royal, le 14 octobre 2014. Rameau : Le Temple de la Gloire, version de 1746 (recréation, version de concert). Judith Van Wanroij, Kaita Velletaz, Chantal Santon-Jeffery, Mathias Vidal, Alain Buet. Les Agrémens. Choeur de chambre de Namur. Guy van Waas, direction.

CD. Grétry : La Caravane du Caire (Van Waas, 2013, 2 cd Ricercar)

caravane du caire gretry cd ricercar guy van waasCLIC_macaron_2014CD. Grétry : La Caravane du Caire (Van Waas, 2013, 2 cd Ricercar). C’est un pilier du répertoire lyrique de 1784 qui nous ici révélé. L’Académie royale de musique à l’époque de Louis XVI et de Marie-Antoinette se frotta les mains, engrangeant des bénéfices jamais connus auparavant (ou si peu) grâce à une Å“uvre de pure séduction mais de métier raffiné qui en jalon décisif, renouvelle sensiblement l’évolution du genre lyrique si présent et actif quelques années avant la Révolution… Ici Grétry se rapproche de la trame de l’Enlèvement au Sérail de Mozart (1782), abordant le drame amoureux en lui associant cet exotisme – premier orientalisme du genre – d’une totale et envoûtante fantaisie. Le visuel de couverture met en avant la couleur exotique plutôt que le drame tendre qui se joue en Méditerranée (il est vrai qu’il ne faut pas chercher la vraisemblance psychologique des caractères ; c’est le parfum général d’un exotisme diffus qui triomphe plutôt ici, dans un spectacle flatteur)… En Egypte, la belle esclave Zelim est la prisonnière du Pacha Osman. Après quelques péripéties prétextes à épisodes tendres et pastiches en tous genres, l’héroïne est finalement libérée par son fiancé Saint-Phar, lui aussi esclave. A l’époque des Lumières, les héros vertueux ne peuvent que connaître la délivrance, prolongement d’une souffrance qui inspire de longues effusions antérieures. Sur le plan formel, la comédie lyrique reprend la liberté d’invention de Platée de Rameau (réalisée 40 ans plus tôt) ; mais le goût a changé et la partition associe plusieurs registres poétiques qui alliés aux ballets et aux pastiches (dont l’air italien à coloratoure de l’esclave italienne au II, le plus long de l’ouvrage soit plus de 7mn !) compose un spectacle frappant par son éclectisme poétique, son entrain et son élégance.

Grétry l’orientaliste

gretry gretry_clip_image002Il faut bien tout le métier d’un Guy van Waas pour comprendre et articuler une musique qui appelle à la séduction et à la fantaisie la plus exquise : interprète de plusieurs ouvrages difficiles et singuliers d’un XVIIIè que nous apprenons ainsi à redécouvrir (La Vénitienne de Dauvergne, l’exceptionnel Thésée de Gossec, sans omettre du même Grétry : Céphale et Procris, tous enregistrements édités aussi chez Ricercar), le chef des Agrémens retrouve dans cet enregistrement réalisé il y a un an à Liège, la légèreté amusée, le raffinement et le dramatisme d’une écriture chamarrée qui grâce au génie de Grétry, sait préserver toujours l’efficacité théâtrale, la variété, les contrastes sans entamer la progression de l’action. Le symphonisme manifeste de l’ouverture, le caractère des ballets orientaux, d’un égyptianisme feutré pétillant (sollicitant un instrumentarium parfaitement restitué par Van Waas), tout cela éclaire le talent du Grétry monarchiste pour la scène lyrique. L’orchestre rayonne, faisant feu de tout bois (superbe succession des danses et ballets des deux tableaux du II). Le plateau vocal réunit des chanteurs astucieusement sollicités chacun pour la couleur dramatique du timbre : on aime la tendresse aimante de Zelime (Katia Velletaz) et de son aimé Saint-Phar (Cyrille Dubois) : leur duo en particulier ont le charme des effusions sincères et musicalement canalisées ; les esclaves française ( Caroline Weynants) et italienne (Chantal Santon) apportent tout le piquant agile de leurs voix souples et expressives. Côtés chanteurs, on remarque aussi le Florestan héroïque altier du toujours excellent Tassis Christoyannis ou le tendre et volubile Tamorin de Reinoud Van Mechelen… Quant au chœur de chambre de Namur, il confirme ses affinités superlatives avec un répertoire dont les choristes inspirés (et très bien préparés) savent exprimer la délicatesse heureuse, le nerf mordant selon les situations.

La résurrection est légitime, d’autant mieux servie dans une réalisation aussi soignée, vivante, pétillante. Irrésistible.

caravane du caire gretry cd ricercar guy van waasAndré Modeste Grétry (1741-1813) : La Caravane du Caire. Comédie lyrique en 3 actes, créée à Fontainebleau en octobre 1784. Katia Velletaz (Zélime), Cyrille Dubois (Saint-Phar), Tassis Chrystoyannis (Florestan), Reinoud Van Mechelen (Tamorin), Chantal Santon (une esclave italienne), Caroline Weynants (une esclave française)… Chœur de chambre de Namur, Les Agrémens. Guy Van Waas, direction. Enregistrement réalisé en octobre 2013 à l’Opéra royal de Wallonie, Liège. 2 cd. Ricercar. 

 

 

 

VIDEO

gretry-andre modeste gretryVoir notre grand reportage vidéo dédié à la Caravane du Caire de Grétry, représenté en version de concert à l’Opéra royal de Wallonie : L’opéra français à l’époque de Marie-Antoinette. En 1783, l’Academie royale de musique, très jalouse de ses succès à l’Opéra Comique, commande à Grétry, un nouvel opéra : le compositeur invente alors un nouveau genre, dans le sillon de Platée de Rameau : la comédie lyrique. Ballets inventifs exotiques, orchestration raffinée savoureuse (picolo, basson, clarinettes, cordes à 5 parties), plateau de solistes nombreux et finement caractérisé, La Caravane du Caireimagine les contemporains de Louis XIV en Egypte. La vision est historique et exotique : Grétry s’y révèle en génie des styles mêlés, nouveau champion d’un éclectisme lyrique riche en astuces et en audaces. L’opéra fut joué sans discontinuité jusqu’au début du XIXème siècle : un succès qui rejaillit aujourd’hui grâce à la verve et l’éclat que le chef Guy Van Waas sait instiller à cette recréation événement. Disque à paraître à l’été 2014. Reportage vidéo exclusif CLASSIQUENEWS.COM © 2014

 

 

CD. Gossec : Thésée, 1782 (2 cd Ricercar)

CD, Opéra. Gossec : Thésée, 1782 (Van Waas, 2012), 2 cd Ricercar      …           Enfin le génie lyrique de Gossec nous est révélé ! Tel n’est pas le moindre apport de cette intégrale enregistrée sur le vif en novembre 2012 à Liège (Salle Philharmonique).  Audace géniale et très originale de l’architecture musicale avec des étagements dramatiquement réussis associant choeurs multiples et solistes, première ouverture en situation (dès avant celle d’Iphigénie en Tauride de Gluck, car Gossec compose et termine sa partition dès 1778 !), coloration spécifique de l’orchestre (cuivres mis en avant dont les trombones), vitalité permanente du continuum orchestral aux inflexions mozartiennes … sans omettre dans le portrait de Médée (vraie protagoniste de l’opéra malgré son titre), des inflexions noires, souterraines, … sont quelques unes des nombreuses qualités d’un ouvrage qui frappe par sa violence poétique, son intelligence dramatique et musicale ; tout cela souligne chez Gossec, alors âgé de 44 ans, la richesse du style, le fond fantastique voire diabolique d’une partition à la fois psychologique, noire, héroïque et guerrière, décidément inclassable.Dans le personnage de Médée, il faut bien évidemment, à la fin des années 1770, déceler un ultime rôle de magicienne enchanteresse dans la tradition magique et baroque, mais ici, porté par une figure criminelle qui a alors déjà commis l’irréparable (tuer ses propres enfants pour se venger de Jason) : cette Médée amoureuse haineuse de Thésée s’ingénie en actes sadiques (à l’endroit d’Eglé), manipule, dissimule pour mieux à l’acte III se répandre en magie noire et furieuses apparitions … Il faut bien l’intervention de Minerve pour chasser définitivement un tel dragon féminin.

 

 

Le génie lyrique de Gossec enfin révélé

 

Gossec_thesee_ricercar_gossecAutour d’elle, les personnages inféodés et aveuglés un temps à ses odieuses machinations, dont un choeur fabuleux de mordante vivacité (Choeur de chambre de Namur, dans entre autres, le choeur des enfers du III martyrisant la pauvre Eglé), se distinguent par leur caractérisation juste.
Virginie Pochon sait tisser une couleur à la fois angélique et déterminée pour le rôle d’Eglé dont l’importance et la présence dramatique (ses duos et confrontations avec Médée aux II et III) en fait un caractère au haut relief théâtral (comme Ilia dans Idoménée de Mozart, opéra un peu près contemporain de ce Thésée de Gossec). Les hommes affirment un très nette assurance, jouant aussi la finesse émotionnelle de leur profil : rien à dire au chant élégiaque et tendre mais aussi héroïque de Frédéric Antoun (dommage qu’il s’agisse du rôle le plus statique de la partition) ; plus intéressant encore le Roi d’Athènes Egée auquel l’excellent baryton Tassis Christoyannis apporte cette vérité humaine qui structure et rend passionnant tout le rôle : il ne s’agit pas d’un père de façade agissant dans les scènes collectives mais réellement d’une autorité réactive, d’abord conquis et manipulé par Médée puis lui opposant une vive résistance (après qu’il ait au III, grâce à Eglé, identifier son fils …) ; à Jennifer Borghi revient naturellement les palmes d’une véritable prise de rôle : la voix est parfois serrée et l’articulation du français pas toujours indiscutable mais le timbre spécifique éclaire les blessures de la femme amoureuse (Ah faut-il me venger en perdant ce que j’aime … au IV) malgré l’horreur de la magicienne rien que terrible et déchaînée (Dépit mortel, transport jaloux, fin du II). En cela, grâce à la fine expressivité réalisée par le chef (excellent Guy Van Waas, artisan et défenseur d’une esthétique multiple, à la fois postbaroque, classique et déjà romantique, assimilant et Gluck, Mozart et les accents frénétiques nerveux de Mannheim car Gossec connaissait Stamitz…), sa Médée sait rugir de façon inhumaine, aux imprécations infernales très assurées, mais aussi s’attendrir soudain pour mieux manipuler. Le profil féminin conçu par Gossec, aux couleurs chtoniennes inédites et vraiment passionnantes, annonce et nourrit ce sillon terrible et tragique qu’illustrent bientôt Vogel (La Toison d’or, 1786) et aussi Cherubini (Médée, 1797).

Outre l’intelligence des situations, la finesse d’une écriture idéalement sentimentale, parfois Sturm und Drang donc préromantique, Gossec se libère (et se révèle véritablement) dans le traitement orchestral de chaque acte : une puissance immédiate qui ne s’épargne pas des choeurs simultanés souvent impressionnants d’audace, de force voire de sauvagerie. La découverte est de taille : elle revient au mérite des institutions initiatrices, particulièrement bien inspirées à la défendre : le Centre de musique baroque de Versailles, le Centre de musique romantique française à Venise (Palazzetto Bru Zane). Créé en 1782, Thésée de Gossec était déjà prêt pour être produit sur la scène dès 1778… s’il n’était Gluck ; probablement conscient du génie de Gossec, le Chevalier favori de Marie-Antoinette faisait obstacle à la reconnaissance de son rival. La présente résurrection discographique accrédite ses soupçons : nous voici bien en présence d’une oeuvre composite, esthétiquement aboutie, vraie synthèse à son époque des tendances lyriques les plus convaincantes. Le génie de Gossec, père de la symphonie mais aussi compositeur d’opéras, nous est désormais totalement dévoilé. Réalisation exemplaire.


François-Joseph Gossec (1734-1829) : Thésée, 1782. Jennifer Borghi, Médée. Virginie Pochon, Eglé. Frédéric Antoun, Thésée. Tassis Christoyannis, Egé. Katia Velletaz, la grande Prêtresse, Minerve … Les Agrémens. Choeur de chambre de Namur. Guy Van Waas, direction. 2 cd Ricercar RIC 337. Enregistré à Liège en novembre 2012. Voir le reportage vidéo de Thésée de Gossec.