CD. Rameau : Dardanus, version 1744 (Pygmalion, 2012)

CD. Rameau : Dardanus, version 1744 (Pygmalion, 2012)     …    Le ChĂąteau de Versailles inaugure avec ce double cd, sa future collection de tĂ©moignages discographiques en liaison avec sa nouvelle programmation musicale et lyrique, rĂ©alisĂ©e Ă  l’OpĂ©ra royal …

Loin de dĂ©mĂ©riter, la lecture que proposent aujourd’hui Raphael Pichon et son Ă©quipe ramĂ©lienne ” Pygmalion “, manquent indiscutablement … d’Ă©paisseur. Le dĂ©sir de se dĂ©passer, l’engagement ne sont pas en jeu mais outre les faiblesses d’un plateau de solistes nettement en deçà des joyaux de la partition, la question centrale demeure l’absence criante de ce feu inestimable qui justement fait de Rameau non pas ce musicien savant – qu’a trĂšs habilement dĂ©noncĂ© et critiquĂ© Rousseau-,  mais bien le gĂ©nie de l’opĂ©ra baroque français. Il est vrai que seuls les plus grands se sont risquĂ©s et ont rĂ©ussi : au dessus des Minkowski, Herreweghe, et aujourd hui Rousset, se situe en maĂźtre absolu, l’inatteignable autant qu’enchanteur, William Christie Ă  la tĂȘte de ses Arts Florissants. Souhaitons que pour l’annĂ©e 2014, celle des 250 ans de la mort du Dijonais, un Ă©diteur pertinent rĂ©Ă©dite l’ensemble des cd Rameau enregistrĂ©s par William Christie… car nous tenons lĂ  une somme musicale et lyrique lĂ©gendaire autant que nĂ©cessaire. Le coffret Ă©ditĂ© par Alpha apporte certes un nouvel Ă©clairage sur une version mĂ©sestimĂ©e de Dardanus … mais il ne suffit pas de jouer sur instruments anciens, de chanter dans le style historiquement informĂ©, d’Ă©toffer sa dĂ©marche d’un aspect documentaire et de recherche pour convaincre absolument. Qui prĂ©cisait avec raison qu’avant le concert, c’est “ 95% de technique et de recherche ; pendant le concert, c’est 95% de musique ! “…  ? La maxime n’a pas perdu de sa pertinence et dĂ©montre qu’ici Rameau, en rĂ©alisation finale,  reste trop scolaire. MĂȘme s’il est scrupuleusement restituĂ©.

 

 

Un Rameau encore un peu vert

 

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Or qu’avons nous ici ? Parlons d’emblĂ©e des faillites vocales … HĂ©las Bernard Richter fait un Dardanus un peu raide et pointu avec des aigus souvent tendus qui manquent malgrĂ© une indiscutable intelligibilitĂ©, de souffle et de dĂ©lire : on ne frĂ©mit en rien Ă  l’horreur sensĂ©e le/nous saisir dans ces lieux funestes qui ouvrent le IV.
MĂȘme l’Ismenor de la basse Joao Fernandes, de loin le timbre le plus savoureux des 3 rĂŽles graves (Ismenor, Teucer et Antenor), reste lui aussi strictement bien chantant si peu impliquĂ© par les enjeux rĂ©els du personnage : trop sage, trop prosaĂŻque… dommage car la voix est somptueuse. Et BenoĂźt Arnould que l’on ne cesse de prĂ©senter toujours comme la jeune basse prometteuse : son Antenor reste bien sage ; tout aussi tendu et noyautĂ© voire contraint et d’une projection confidentielle lĂ  encore. Il n’est que Gaelle Arquez qui exprime d’une certaine façon, dans chacun de ses airs souvent Ă©plorĂ©s et plaintifs, (surtout dans le rĂ©citatif libre au dĂ©but du V) les tourments d’une  ùme vĂ©ritablement Ă©prouvĂ©e … rĂ©ussissant Ă  incarner non plus un type mais un ĂȘtre de sang et de langueur, dĂ©chirĂ© et tiraillĂ©. .. au comble de la tension et de l’insupportable tragique. De loin, c’est bien la soprano qui campe une Iphise en proie au doute, d’une justesse de ton, fragile et inquiĂšte, jamais convenue ni prĂ©visible (comme peuvent l’ĂȘtre a contrario ses partenaires si convenus).
Reste que dans cette version nĂ©e de la refonte de 1744 : plus grave et tendue, noire et introspective, si cornĂ©lienne au fond, oĂč Rameau concentre son gĂ©nie sans jamais le diluer-, Pygmalion manque de dĂ©lire, de vĂ©ritĂ© ; oserions-nous dire de maturitĂ© comme de profondeur ? Le choeur ici rĂ©uni peine et pĂ©dale trop souvent, sans enclencher une action progressive.
Certes la science agile et fluide des ballets (trĂšs beau final dont la fameuse chaconne conclusive si suggestive et aĂ©rienne), la nervositĂ© des cordes en rĂ©sonance avec flĂ»tes et basson, accrĂ©ditent aujourd’hui ce collectif plutĂŽt jeune dans leur dĂ©sir de servir Rameau : d’autant que le nom mĂȘme de l’ensemble serait un hommage au Dijonais…. mais du gĂ©nie dramatique, de l’art singulier du compositeur philosophe et thĂ©oricien, nous n’avons au final qu’un maigre aperçu. Ne s’agirait-il finalement que d’un bon devoir d’Ă©cole, appliquĂ©, scrupuleux, trop respectueux …. ? Rendez-vous dans quelques annĂ©es (ou attendons ce 3eme volet dĂ©jĂ  annoncĂ© Castor et Pollux… au concert debut 2014 puis comme ici au disque ?). Il n est guĂšre qu’un seul faiseur de rĂȘves et de fulgurance s’agissant de Rameau : William Christie et ses fabuleux Arts Florissants! Autant de science de grĂące d’humanitĂ©, de passionnante poĂ©sie et de magie interprĂ©tative nĂ©e d’une complicitĂ© active depuis 30 annĂ©es ( Ă©coutez ici leur lecture d’Hippolyte et Aricie) … autant de qualitĂ©s qui nous paraissent hors de portĂ©e des interprĂštes de ce disque.
Remarque : il est dommage que le livret accompagnant et prĂ©sentant les 2 cd ne dĂ©veloppe pas l’approche spĂ©cifique des interprĂštes ; pourquoi dĂ©fendre aujourd’hui la version 1744 ? Quels apports en dĂ©coule t il ? Comment dĂ©fendre surtout une nouvelle lecture, avec quels chanteurs et quel orchestre ? De toutes ces questions passionnantes nous restons tristement orphelins.

 

 

Rameau : Dardanus, version 1744. 2 cd Alpha. Parution : octobre 2013. Solistes, ensemble Pygmalion. RaphaĂ«l Pichon, direction. Enregistrement live rĂ©alisĂ© en 2012 Ă  l’OpĂ©ra royal de Versailles.

 

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