CD critique. RAMEAU : Dardanus, 1744 (Orfeo Orchestra, Vashegyi, 2 cd Glossa, 2020)

rameau dardanus vashegyi orfeo orchestra cd critique classiquenews cyrille duboisCD critique. RAMEAU : Dardanus, 1744 (Orfeo Orchestra, Vashegyi, 2 cd Glossa, 2020) — EnregistrĂ© au MÜPA, le principal centre de concerts de Budapest, en mars 2020, cette nouvelle lecture de Dardanus de Rameau, opĂ©ra hĂ©roĂŻque et fantastique du gĂ©nie Baroque français (crĂ©Ă© en nov 1739 avec le lĂ©gendaire JĂ©lyotte dans le rĂŽle-titre, futur crĂ©ateur de PlatĂ©e en 1745
), confirme Ă©videmment le souffle dramatique du chef György Vasgeyi dont classiquenews suit pas Ă  pas les rĂ©alisations discographiques : aucun doute le maestro maĂźtrise la veine ardente, noble, expressive de Rameau sans omettre son sens premier de l’orchestre, son goĂ»t des timbres instrumentaux, surtout la vitalitĂ© organique des divertissements et des ballets qui leur sont associĂ©s :  lourre, rigaudons, menuets, tambourins des Phrygiens qui occupent et ferment l’action du III / menuet, musette, contredanse enfin chaconne finale, dans la tradition de Lully depuis le XVIIĂš, qui concluent le V
);

Maestro Vashegyi insuffle à  l’ouverture une ampleur symphonique dĂ©voilant le Rameau dramaturge, le grand architecte de la scĂšne lyrique, le magicien des sons qui outrepasse le prĂ©texte narratif du livret (en particulier quand paraĂźt IsmĂ©nor qui commande aux forces infernales Ă  l’acte II) et explore une palette de couleurs et de rythmes jamais conçus Ă  son Ă©poque. La version retenue est celle de 1744.

rameau jean philippe rameauLa lecture bĂ©nĂ©ficie d’une distribution virile solide : Teucer /IsmĂ©nor (Thomas DoliĂ©), AntĂ©nor (Tassis Christoyannis) et surtout Dardanus auquel le timbre brillant du tĂ©nor Cyrille Dubois apporte une tendresse vaillante. Ouvrant l’acte IV et marquant ainsi toute la partition, sa plainte comme prisonnier exprimant le gouffre de la douleur atteint une sincĂ©ritĂ© directe grĂące au style dĂ©pouillĂ© du soliste français ; dommage cependant que le chant s’ Ă©paissit d’un maniĂ©risme pathĂ©tique parfois trop appuyĂ© (Ă©cart plus romantique que baroque) qui rend ainsi le texte souvent inintelligible : cette scĂšne est pourtant l’une des plus saisissante de tout l’opĂ©ra français du XVIIIĂš, entre dĂ©sespoir, hallucination, cauchemar Ă©veillé  RAMEAU y glisse une claire critique contre l’enfermement dĂ©cidĂ© par l’arbitraire, la dĂ©fense de cette libertĂ© absolue qu’il chĂ©rit en digne fils des LumiĂšres (un sujet qu’il traite jusque dans son dernier opĂ©ra Les BorĂ©ades oĂč il dĂ©nonce la torture
). Le duo qui suit avec Ismenor, exprimant Le triomphe de la lumiĂšre sur les tĂ©nĂšbres de la geĂŽle prolonge cette quĂȘte libertaire. D’ailleurs tout l’acte IV tend vers la lumiĂšre, direction quasi maçonnique. Ce qu’approfondit encore et dĂ©ploie l’enchaĂźnement des Ă©pisodes de l’acte V quand VĂ©nus fait rĂ©gner l’empire de l amour, transformant le lieu carcĂ©ral en rive de CythĂšre.

Dardanus, hĂ©ros des LumiĂšres, sait pardonner Ă  son rival tutĂ©laire Teucer, grĂące Ă  l’amour qu’éprouve pour lui la fille de ce dernier, Iphise (dĂ©cevante Judith van Wanroij Ă  la voix mĂ©tallisĂ©e, Ă  l’articulation poussive, bien peu naturelle). Pour le reste, l’élĂ©gance et le sens du dĂ©tail comme le geste imaginatif du chef atteint un haut niveau artistique qui inscrit la rĂ©alisation parmi les meilleures versions discographiques, ce malgrĂ© les faiblesses des autres solistes. Ici l’orchestre fait tout, en particulier dans la succession des tableaux chorĂ©graphiques de conclusion.

BUDAPEST : en direct du MUPA, Gyorgy Vashegyi joue Dardanus

RameauEn direct du MUPA, le 8 mars 2020. Rameau : DARDANUS. À Budapest, aprĂšs Les FĂȘtes de Polymnie (2014), NaĂŻs (2017) et Les Indes galantes (2018), Dardanus occupe le chef hongrois György Vashegyi, grand ramĂ©lien Ă  la suite des Christie, McGegan, qui a dĂ©jĂ  conviancu, s’intĂ©resse Ă  l’histoire de Dardanus : tragĂ©die en musique en un prologue et 5 actes, version de 1744. Livret de Charles-Antoine Leclerc de la BruĂšre.
Grand dĂ©fenseur de la musique lyrique française du XVIIIĂš, en particulier Ă  l’époque des LumiĂšres, et en particulier des opĂ©ras visionnaires, rĂ©formateurs de Jean-Philippe Rameau, compositeur officiel Ă  Versailles sous le rĂšgne de Louis XV, Gyorgy Vashegyi ressuscite la version intĂ©grale de 1744 de Dardanus dont plusieurs mesures inĂ©dites comprenant chƓurs et partie orchestrale d’un souffle nouveau. Dardanus aime Iphise mais doit affronter et vaincre les agissements d’AntĂ©nor. Que donnera cette nouvelle version ? En particulier la langue française si essentielle dans la caractĂ©risation des opĂ©ras français. Force est de constater que les distribution peinent souvent dans l’articulation et l’intelligibilitĂ© de la langue de Rameau. De ce point de vue, au sein d’une Ă©quipe de chanteurs qui rassemble souvent les mĂȘmes solistes, peu de chanteurs savent maĂźtriser les spĂ©cificitĂ©s du chant français baroque. La distribution annoncĂ©e ce 8 mars comprend d’excellents diseurs en français dont le tĂ©nor Cyrille Dubois et le baryton Tassis Christoyannis. VoilĂ  qui accrĂ©dite la prochaine interprĂ©tation. D’autant que le chef ne manque ni de clartĂ© ni d’expressivitĂ© et de tension dans la conception architecturale de ses approches, comptant sur deux formations solides Ă  Budapest : le choeur et l’orchestre (sur instruments anciens) qu’il a fondĂ©s : Purcell Choir et Orfeo Orchestra. Deux collectifs avec lesquels le maestro a su Ă©difier de trĂšs solides rĂ©alisations Ă  ce jour.

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gyorgy vashegyi gervais mupa Hypermnestre © JĂĄnos PosztĂłs, MĂŒpa BudapestRAMEAU : Dardanus. DIM. 8 MARS 2020 : 19h. MĂŒpa – Palace of Arts, Budapest, Hongrie – Concert sera retransmis en direct sur le site web du MĂŒpa : Ă©coutez l’opĂ©ra en direct:
https://www.mupa.hu/en/program/classical-music-opera-theatre/rameau-dardanus-2020-03-08_19-00-bela-bartok-national-concert-hall

Rameau : Dardanus
György Vashegyi, direction musicale

Judith Van Wanroij, Iphise, l’Amour
Chantal Santon-Jeffery, VĂ©nus, une Phrygienne
Cyrille Dubois, Dardanus
Tassis Christoyannis, Anténor
Thomas Dolié, Teucer, Isménor
Clément Debieuvre, Arcas

Orfeo Orchestra
Purcell Choir

 

PLUS D’INFOS sur le site du MUPA / direct RAMEAU : DARDANUS
https://www.mupa.hu/en/program/classical-music-opera-theatre/rameau-dardanus-2020-03-08_19-00-bela-bartok-national-concert-hall
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Approfondir
Reste que dans cette version nĂ©e de la refonte de 1744 : plus grave et tendue, noire et introspective, si cornĂ©lienne au fond, oĂč Rameau concentre son gĂ©nie sans jamais le diluer-, les interprĂštes doivent projeter dĂ©lire, vĂ©ritĂ©.

A paru en 2013 une version discographique récente de Dardanus par Pygmalion, mais trop sage :
https://www.classiquenews.com/cd-rameau-dardanus-version-1744-pygmalion-2012/

 

Temps forts et synopsis


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Enchantements de l’OpĂ©ra-ballet

rameau jean philippe dossier classiquenews 582 822 dossierCrĂ©Ă© en 1739, rĂ©visĂ© en 1744, Dardanus incarne pour ses dĂ©tracteurs dont Rousseau, le sommet de l’invraisemblable lyrique, de la complexitĂ© du grand oeuvre monarchique. Rien ne peut cependant cacher le gĂ©nie de la musique dont le flamboiement continu rĂ©serve aux spectateurs plusieurs tableaux inoubliables.
AprĂšs un prologue oĂč Rameau oppose la Jalousie Ă  VĂ©nus qui cependant convoque cette derniĂšre pour rĂ©veiller l’Amour (!), en audaces harmoniques jamais entendues auparavant, le premier acte se dĂ©roule en Phrygie, terre des mausolĂ©es. AntĂ©nor se dresse en guerrier dĂ©terminĂ© prĂȘt Ă  tuer Dardanus et Ă©pouser Iphise qui ne peut s’empĂȘcher d’aimer ce dernier. Dans le II, l’acte du temple, Dardanus dĂ©guisĂ© en IsmĂ©nor accueille les aveux amoureux d’Iphise : la tendresse de l’amant qui se dĂ©masque est le sujet de cet acte de pure tendresse alanguie. Au III, Dardanus emprisonnĂ© suscite la priĂšre dĂ©chirante d’Iphise (comme fut dĂ©jĂ  bouleversante l’air de TĂ©laĂŻre dans Castor et Pollux) contrastant avec l’ivresse obscĂšne des Phrygiens vainqueurs.
Mais VĂ©nus ouvre le IV : un dĂ©licieux et onirique songe guide et caresse le beau Dardanus. Jamais divertissement ne fut ici aussi suggestif et rĂȘveur : un sommet de la nostalgie français. Suit l’épisode du monstre furieux qui aurait tuer AntĂ©nor s’il n’était sauvĂ© par Dardanus le preux. Auparavant AntĂ©nor, tout en Ă©voquant le monstre affreux, exprime l’empire tout effrayant de l’amour en un air inĂ©galĂ© par sa profondeur grave, sa grĂące juste et poĂ©tique : « Monstre affreux, monstre redoutable  ». Au V, dans une marine digne de Lorrain, Iphise et Teucer accueillent leur champion AntĂ©nor qui reconnaĂźt en Dardanus le vĂ©ritable hĂ©ros. La chaconne finale conclue l’enchantement de Dardanus : un superbe cycle de visions et d’épisodes oĂč triomphe le souveraine musique et ses accents chorĂ©graphiques.

Dardanus de Rameau

RAMEAU 2014 : sĂ©lection cdFrance Musique, samedi 23 mai, 19h30. Dardanus de Rameau. En dĂ©pĂźt d’un livret faible et bien peu vraisemblable, Rameau Ă©crit une musique parmi les plus inspirĂ©es de son catalogue oĂč la magie et le fantastique produisent plusieurs scĂšnes pathĂ©tiques et tragiques dignes de Corneille et Racine. L’intrigue pose les jalons d’un huit clos amoureux composĂ© de trois protagonistes : Iphise est aimĂ©e par deux prĂ©tendants : AntĂ©nor et Dardanus. Ce dernier ennemi de son pĂšre Teucer, est le seul aimĂ© par la princesse. Comme toujours le surnaturel et le fantastique font la valeur des hĂ©ros et rĂ©vĂšlent leurs talents : Dardanus sauve des griffes du monstre AntĂ©nor qui laisse son rival Ă©pouser Iphise.

Depuis son premier opĂ©ra Hippolyte et Aricie en 1733, Rameau ne cesse d’attiser la haine des lullistes. .. avec le succĂšs des Indes galantes puis des FĂȘtes d’Hebe, Dardanus propose un nouveau regard sur la tragĂ©die lyrique, combinaison stimulante de l’amour, du merveilleux, du surnaturel fantastique et spectaculaire. En bien des points, Rameau d’ouvrage tragique en ballet enchanteur va toujours plus loin. Formellement, harmoniquement.

Pierre_Jelyotte Dardanus Rameau jeliotteLe livret de Leclerc de la BruĂšre, jeune auteur Ă  la mode, un temps favorisĂ© par Voltaire, est plus digne d’un OpĂ©ra ballet que d’une tragĂ©die. .. Son manque d’unitĂ© et de progression dramatique, son caractĂšre dĂ©cousu affaiblissent en vĂ©ritĂ© un ouvrage que seul le traitement musical Ă©lĂšve au rang de chef d’oeuvre : fils de Jupiter, Dardanus fait basculer le prĂ©texte mythologique vers le merveilleux et le pouvoir des enchantements. Mais la prose et la construction poĂ©tique de La BruĂšre n’a pas l’intensitĂ© ni la tension des livrets de Pirrhus (Royer, 1730), ou de JephtĂ© de MontĂ©clair (1732).

Les deux amants Iphise et Dardanus s’aiment contre la volontĂ© des hommes : les obstacles inventĂ©s par La BruĂšre manquent de nĂ©cessitĂ© dramatique, ils tombent souvent Ă  plat dans le flux du drame : autoritĂ© du pĂšre d’Iphise (Teucer), rivalitĂ© du guerrier Antenor (qui aime aussi Iphise), formidable monstre destinĂ© Ă  rĂ©vĂ©ler la valeur de chacun. .. pire, les Ă©pisodes dansĂ©s et les tableaux merveilleux sont mal intĂ©grĂ©s Ă  l’action. Superposition plutĂŽt que fusion. .. malheureuse.

 

 

 

Le merveilleux dans Dardanus

 

piranese prisons dardanus RameauD’emblĂ©e, pourtant, ce qui frappe dans Dardanus, c’est la place du merveilleux et de la magie : prĂ©sence du magicien IsmĂ©nor dont le pouvoir accompagne Dardanus, et dĂ©voile Ă  ce dernier les vrais sentiments d’Iphise Ă  son Ă©gard ; puis sommeil de Dardanus et songe du hĂ©ros (avec divertissement dansĂ©) soudainement libĂ©rĂ© d’une prison oĂč il Ă©tait tenu prisonnier (superbes dĂ©cors de PiranĂšse pour la reprise de l’opĂ©ra aprĂšs sa crĂ©ation), enfin monstre affreux qui rĂ©vĂšle Dardanus Ă  sa vraie nature : un hĂ©ros vainqueur promis Ă  l’amour. .. Qu’il s’agisse de la version initiale de 1739 ou de celle de 1744, la partition captive par sa caractĂ©risation musicale : le compositeur sait Ă  l’inverse des divertissements dansĂ©s au prĂ©texte totalement invraisemblable, approfondir la psychologie des protagonistes, concevoir des situations aux couleurs harmoniques inĂ©dites qui forcent l’admiration : le mode lugubre de la priĂšre de Dardanus (Lieux funestes oĂč tout respire la honte et la douleur) dans sa prison, reste un moment inoubliable dont la profondeur et la justesse Ă©motionnelle Ă©gale la priĂšre de TelaĂŻre dans Castor et Pollux (Tristes apprĂȘts, pĂąles flambeaux. ..). Si les vers de La BruĂšre sont indiscutablement bien trempĂ©s, le livret dans sa totalitĂ© n’a pas la mĂȘme cohĂ©rence : le poĂšte Ă©tait bon pour la sĂ©quence non pour le drame dans sa continuitĂ©. Mais pour la crĂ©ation, Rameau a pu compter sur le tempĂ©rament virtuose du tĂ©nor JĂ©liotte, dont il fait son chanteur favori


Le jeune ensemble Pygmalion et son chef Raphael Pichon ont fait de Rameau leur fond de commerce mais avec un verdeur encore perfectible : en témoigne encore leur récent enregistrement de Castor et Pollux, réalisé à Versailles : pas assez cohérent, poétiquement instable. En avril 2015, leur escale bordelaise pourrait indiquer une nouvelle maturité dans leur approche
 A suivre donc.

Rameau : Dardanus Ă  l’OpĂ©ra de Versailles, de Bordeaux

Mise en scĂšne, Michel Fau
DĂ©cors, Emmanuel Charles
Costumes, David Belugou
LumiÚres, Joël Fabing
Maquillages et masques, Pascale Fau
Chorégraphe, Christopher Williams
VĂ©nus, Karina Gauvin
Iphise, Gaëlle Arquez
Dardanus, Frédéric Antoun
Anténor, Florian Sempey
Teucer, Isménor, Nahuel di Pierro
Un songe, l’Amour, une phrygienne,
Katherine Watson
Un Phrygien, Etienne Bazola
Un Songe, Virgile Ancely
Un Songe, Guillaume Gutiérrez
Ensemble Pygmalion ChƓur et Orchestre
Direction musicale, Raphaël Pichon

 

 

Illustrations : Rameau, Pierre JĂ©liotte / JĂ©lyotte, les prisons de PiranĂšse (DR)

 

 

Rameau : Dardanus sur culturebox

piranese prisons dardanus RameauRameau : Dardanus. En direct sur culturebox, , le 22 avril 2015, 20h. Depuis l’OpĂ©ra de Bordeaux. Dardanus, opĂ©ra spectaculaire de Rameau, est Ă  l’affiche de l’OpĂ©ra de Bordeaux de 18 au 22 avril 2015. Une jeune Ă©quipe aborde l’une des tragĂ©dies lyriques les plus ambitieuses de Rameau, comptant des profils individuels parfaitement caractĂ©risĂ©s, des Ă©preuves amoureuses intenses, des Ă©pisodes collectifs, infernaux et dansĂ©s parmi les plus impressionnants et spectaculaires jamais Ă©crits. En homme des LumiĂšres, Rameau ne fait pas que divertir. Le thĂ©oricien expĂ©rimentateur superbement honorĂ© pendant son annĂ©e 2014, ose tout dans Dardanus : rĂ©inventer l’opĂ©ra, renouveler la langue des passions, enrichir les modes du spectacle. Sur un livret au flux invraisemblable, Rameau dĂ©ploie en toute libertĂ© la sainte fantaisie de la musique : Dardanus est ainsi le plus merveilleux des contes de fĂ©es Ă©crit par le Dijonais. Le jeune hĂ©ros Dardanus, futur fondateur de Troie, aime Iphise que le pĂšre Teucer, ennemi du hĂ©ros, destine Ă  AntĂ©nor, chef guerrier rival de Dardanus. Mais dans l’optique maçonnique souvent Ă  la source de l’inspiration ramĂ©lienne, Dardanus l’élu doit certes souffrir et Ă©prouver le destin mais il est aidĂ© en cela par son mentor, guide spirituel et entitĂ© positive, IsmĂ©nor qui lui remet une baguette magique, Ă  la maniĂšre de la flĂ»te enchantĂ©e de Mozart. C’est aussi comme dans tout opĂ©ra, la mĂ©tamorphose du « mĂ©chant » peu Ă  peu enclin Ă  la bontĂ© : ainsi AntĂ©nor, sauvĂ© du monstre par Dardanus, sait ĂȘtre reconnaissant et loyal et renonce Ă  Iphise en faveur du hĂ©ros des lumiĂšres. LIRE notre prĂ©sentation de Dardanus de Rameau

 

 

Rameau : Dardanus Ă  l’OpĂ©ra de Bordeaux

Mise en scÚne, Michel Fau
Décors, Emmanuel Charles
Costumes, David Belugou
LumiÚres, Joël Fabing
Maquillages et masques, Pascale Fau
Chorégraphe, Christopher Williams
Vénus, Karina Gauvin
Iphise, Gaëlle Arquez
Dardanus, Frédéric Antoun
Anténor, Florian Sempey
Teucer, Isménor, Nahuel di Pierro
Un songe, l’Amour, une phrygienne,
Katherine Watson
Un Phrygien, Etienne Bazola
Un Songe, Virgile Ancely
Un Songe, Guillaume Gutiérrez
Ensemble Pygmalion ChƓur et Orchestre
Direction musicale, Raphaël Pichon

Les 18, 20, 22, 24 et 26 avril 2015, 20h (le 26 Ă  15h)

 

 

 

Nouveau Dardanus Ă  Bordeaux

Un Rameau mĂ©connu : Les FĂȘtes de PolymnieBordeaux. Rameau : Dardanus. 18<22 avril 2015. Une jeune Ă©quipe aborde l’une des tragĂ©dies lyriques les plus ambitieuses de Rameau, comptant des profils individuels parfaitement caractĂ©risĂ©s, des Ă©preuves amoureuses intenses, des Ă©pisodes collectifs, infernaux et dansĂ©s parmi les plus impressionnants et spectaculaires jamais Ă©crits. En homme des LumiĂšres, Rameau ne fait pas que divertir. Le thĂ©oricien expĂ©rimentateur superbement honorĂ© pendant son annĂ©e 2014, ose tout dans Dardanus : rĂ©inventer l’opĂ©ra, renouveler la langue des passions, enrichir les modes du spectacle. Sur un livret au flux invraisemblable, Rameau dĂ©ploie en toute libertĂ© la sainte fantaisie de la musique : Dardanus est ainsi le plus merveilleux des contes de fĂ©es Ă©crit par le Dijonais. Le jeune hĂ©ros Dardanus, futur fondateur de Troie, aime Iphise que le pĂšre Teucer, ennemi du hĂ©ros, destine Ă  AntĂ©nor, chef guerrier rival de Dardanus. Mais dans l’optique maçonnique souvent Ă  la source de l’inspiration ramĂ©lienne, Dardanus l’élu doit certes souffrir et Ă©prouver le destin mais il est aidĂ© en cela par son mentor, guide spirituel et entitĂ© positive, IsmĂ©nor qui lui remet une baguette magique, Ă  la maniĂšre de la flĂ»te enchantĂ©e de Mozart. C’est aussi comme dans tout opĂ©ra, la mĂ©tamorphose du « mĂ©chant » peu Ă  peu enclin Ă  la bontĂ© : ainsi AntĂ©nor, sauvĂ© du monstre par Dardanus, sait ĂȘtre reconnaissant et loyal et renonce Ă  Iphise en faveur du hĂ©ros des lumiĂšres.

Enchantements de l’OpĂ©ra-ballet

CrĂ©Ă© en 1739, rĂ©visĂ© en 1744, Dardanus incarne pour ses dĂ©tracteurs dont Rousseau, le sommet de l’invraisemblable lyrique, de la complexitĂ© du grand oeuvre monarchique. Rien ne peut cependant cacher le gĂ©nie de la musique dont le flamboiement continu rĂ©serve aux spectateurs plusieurs tableaux inoubliables.

AprĂšs un prologue oĂč Rameau oppose la Jalousie Ă  VĂ©nus qui cependant convoque cette derniĂšre pour rĂ©veiller l’Amour (!), en audaces harmoniques jamais entendues auparavant, le premier acte se dĂ©roule en Phrygie, terre des mausolĂ©es. AntĂ©nor se dresse en guerrier dĂ©terminĂ© prĂȘt Ă  tuer Dardanus et Ă©pouser Iphise qui ne peut s’empĂȘcher d’aimer ce dernier. Dans le II, l’acte du temple, Dardanus dĂ©guisĂ© en IsmĂ©nor accueille les aveux amoureux d’Iphise : la tendresse de l’amant qui se dĂ©masque est le sujet de cet acte de pure tendresse alanguie. Au III, Dardanus emprisonnĂ© suscite la priĂšre dĂ©chirante d’Iphise (comme fut dĂ©jĂ  bouleversante l’air de TĂ©laĂŻre dans Castor et Pollux) contrastant avec l’ivresse obscĂšne des Phrygiens vainqueurs.

Mais VĂ©nus ouvre le IV : un dĂ©licieux et onirique songe guide et caresse le beau Dardanus. Jamais divertissement ne fut ici aussi suggestif et rĂȘveur : un sommet de la nostalgie français. Suit l’épisode du monstre furieux qui aurait tuer AntĂ©nor s’il n’était sauvĂ© par Dardanus le preux. Auparavant AntĂ©nor, tout en Ă©voquant le monstre affreux, exprime l’empire tout effrayant de l’amour en un air inĂ©galĂ© par sa profondeur grave, sa grĂące juste et poĂ©tique : « Monstre affreux, monstre redoutable  ». Au V, dans un marine digne de Lorrain, Iphise et Teucer accueille leur champion AntĂ©nor qui reconnaĂźt en Dardanus le vĂ©ritable hĂ©ros. La chaconne finale conclue l’enchantement de Dardanus : un superbe cycle de visions et d’épisodes oĂč triomphe le souveraine musique et ses accents chorĂ©graphiques.

Rameau : Dardanus Ă  l’OpĂ©ra de Bordeaux

Mise en scÚne, Michel Fau
Décors, Emmanuel Charles
Costumes, David Belugou
LumiÚres, Joël Fabing
Maquillages et masques, Pascale Fau
Chorégraphe, Christopher Williams
Vénus, Karina Gauvin
Iphise, Gaëlle Arquez
Dardanus, Frédéric Antoun
Anténor, Florian Sempey
Teucer, Isménor, Nahuel di Pierro
Un songe, l’Amour, une phrygienne,
Katherine Watson
Un Phrygien, Etienne Bazola
Un Songe, Virgile Ancely
Un Songe, Guillaume Gutiérrez
Ensemble Pygmalion ChƓur et Orchestre
Direction musicale, Raphaël Pichon

Les 18, 20, 22, 24 et 26 avril 2015, 20h (le 26 Ă  15h)

Nouveau Dardanus de Rameau par Michel Fau Ă  Bordeaux

RAMEAU 2014 : sĂ©lection cdBordeaux, OpĂ©ra. Rameau : Dardanus. 18>26 avril 2015. 5 reprĂ©sentations pour un chef d’oeuvre musical que le gĂ©nie de Rameau porte au sommet de l’inspiration baroque française. L’intrigue pose les jalons d’un huit clos amoureux composĂ© de trois protagonistes : Iphise est aimĂ©e par deux prĂ©tendants : AntĂ©nor et Dardanus. Ce dernier ennemi de son pĂšre Teucer, est le seul aimĂ© par la princesse. Comme toujours le surnaturel et le fantastique font la valeur des hĂ©ros et rĂ©vĂšlent leurs talents : Dardanus sauve des griffes du monstre AntĂ©nor qui laisse son rival Ă©pouser Iphise.

Depuis son premier opĂ©ra Hippolyte et Aricie en 1733, Rameau ne cesse d’attiser la haine des lullistes. .. avec le succĂšs des Indes galantes puis des FĂȘtes d’Hebe, Dardanus propose un nouveau regard sur la tragĂ©die lyrique,  combinaison stimulante de l’amour,  du merveilleux,  du surnaturel fantastique et spectaculaire. En bien des points, Rameau d’ouvrage tragique en ballet enchanteur va toujours plus loin. Formellement, harmoniquement.

Pierre_Jelyotte Dardanus Rameau jeliotteLe livret de Leclerc de la BruĂšre,  jeune auteur Ă  la mode, un temps favorisĂ© par Voltaire,  est plus digne d’un OpĂ©ra ballet que d’une tragĂ©die. .. Son manque d’unitĂ© et de progression dramatique, son caractĂšre dĂ©cousu affaiblissent en vĂ©ritĂ© un ouvrage que seul le traitement musical Ă©lĂšve au rang de chef d’oeuvre : fils de Jupiter,  Dardanus fait basculer le prĂ©texte mythologique vers le merveilleux et le pouvoir des enchantements. Mais la prose et la construction poĂ©tique de La BruĂšre n’a pas l’intensitĂ© ni la tension des livrets de Pirrhus (Royer, 1730), ou de JephtĂ© de MontĂ©clair (1732).

Les deux amants Iphise et Dardanus s’aiment contre la volontĂ© des hommes : les obstacles inventĂ©s par La BruĂšre manquent de nĂ©cessitĂ© dramatique, ils tombent souvent Ă  plat dans le flux du drame : autoritĂ© du pĂšre d’Iphise (Teucer), rivalitĂ© du guerrier Antenor (qui aime aussi Iphise), formidable monstre destinĂ© Ă  rĂ©vĂ©ler la valeur de chacun. .. pire, les Ă©pisodes dansĂ©s et les tableaux merveilleux sont mal intĂ©grĂ©s Ă  l’action.  Superposition plutĂŽt que fusion. .. malheureuse.

 

 

 

Le merveilleux dans Dardanus

 

piranese prisons dardanus RameauD’emblĂ©e, pourtant, ce qui frappe dans Dardanus, c’est la place du merveilleux et de la magie : prĂ©sence du magicien IsmĂ©nor dont le pouvoir accompagne Dardanus,  et dĂ©voile Ă  ce dernier les vrais sentiments d’Iphise Ă  son Ă©gard ; puis sommeil de Dardanus et songe du hĂ©ros (avec divertissement dansĂ©) soudainement libĂ©rĂ© d’une prison oĂč il Ă©tait tenu prisonnier (superbes dĂ©cors de PiranĂšse pour la reprise de l’opĂ©ra aprĂšs sa crĂ©ation),  enfin monstre affreux qui rĂ©vĂšle Dardanus Ă  sa vraie nature : un hĂ©ros vainqueur promis Ă  l’amour. .. Qu’il s’agisse de la version initiale de 1739 ou de celle de 1744, la partition captive par sa caractĂ©risation musicale : le compositeur sait Ă  l’inverse des divertissements dansĂ©s au prĂ©texte totalement invraisemblable,  approfondir la psychologie des protagonistes,  concevoir des situations aux couleurs harmoniques inĂ©dites qui forcent l’admiration : le mode lugubre de la priĂšre de Dardanus (Lieux funestes oĂč tout respire la honte et la douleur) dans sa prison, reste un moment inoubliable dont la profondeur et la justesse Ă©motionnelle Ă©gale la priĂšre de TelaĂŻre dans Castor et Pollux (Tristes apprĂȘts,  pĂąles flambeaux. ..). Si les vers de La BruĂšre sont indiscutablement bien trempĂ©s,  le livret dans sa totalitĂ© n’a pas la mĂȘme cohĂ©rence : le poĂšte Ă©tait bon pour la sĂ©quence non pour le drame dans sa continuitĂ©. Mais pour la crĂ©ation, Rameau a pu compter sur le tempĂ©rament virtuose du tĂ©nor JĂ©liotte, dont il fait son chanteur favori


Le jeune ensemble Pygmalion et son chef Raphael Pichon ont fait de Rameau leur fond de commerce mais avec un verdeur encore perfectible : en témoigne encore leur récent enregistrement de Castor et Pollux, réalisé à Versailles : pas assez cohérent, poétiquement instable. En avril 2015, leur escale bordelaise pourrait indiquer une nouvelle maturité dans leur approche
 A suivre donc.

Rameau : Dardanus Ă  l’OpĂ©ra de Bordeaux

Mise en scĂšne, Michel Fau
DĂ©cors, Emmanuel Charles
Costumes, David Belugou
LumiÚres, Joël Fabing
Maquillages et masques, Pascale Fau
Chorégraphe, Christopher Williams
VĂ©nus, Karina Gauvin
Iphise, Gaëlle Arquez
Dardanus, Frédéric Antoun
Anténor, Florian Sempey
Teucer, Isménor, Nahuel di Pierro
Un songe, l’Amour, une phrygienne,
Katherine Watson
Un Phrygien, Etienne Bazola
Un Songe, Virgile Ancely
Un Songe, Guillaume Gutiérrez
Ensemble Pygmalion ChƓur et Orchestre
Direction musicale, Raphaël Pichon

Les 18, 20, 22, 24 et 26 avril 2015, 20h (le 26 Ă  15h)

 

 

Illustrations : Rameau, Pierre JĂ©liotte / JĂ©lyotte, les prisons de PiranĂšse (DR)

 

 

Livres. Catalogue Rameau et la scÚne (BnF, Opéra de Paris)

RAMEAU 2014 : sĂ©lection cdLivres. Catalogue “Rameau et la scĂšne ” (BnF). En complĂ©ment Ă  l’exposition Rameau qui s’ouvre aujourd’hui au Palais Garnier (galerie de la BibliothĂšque-musĂ©e de l’OpĂ©ra jusqu’au 8 mars 2015), la BnF et l’OpĂ©ra national de Paris Ă©ditent un catalogue remarquable qui comme l’intitulĂ© et le contenu du parcours musĂ©ographique, illustre et explicite ” Rameau et la scĂšne “. L’inspiration de Rameau ne s’est jamais mieux rĂ©vĂ©lĂ©e que dans sa confrontation Ă  l’espace thĂ©Ăątral, aux exigences du dĂ©ploiement scĂ©nique : l’opĂ©ra et les formes diverses qu’il autorise en France ont  particuliĂšrement bien inspirĂ© le Dijonais.  

Au dĂ©but, 3 portraits de Rameau marquent l’esprit : le violioniste sans archet avec son pourpoint rouge d’aprĂšs Aved ; l’extraordinaire buste en terre cuite de Caffieri de 1760 (la finesse et la vivacitĂ© des traits distinguent ici le modĂšle ; ils en distinguent l’intelligence de la figure) ; enfin le compositeur travaillant plume Ă  la main et perruque et costume mondain, aux traits Ă©tonnamment plus Ă©pais et ronds d’aprĂšs Van Loo, vers 1770). Cette diversitĂ© de figuration renseigne sur la prodigalitĂ© et la gĂ©nĂ©rositĂ© d’un compositeur pluriel, aux multiples talents…

 

 

 

catalogue de l’exposition “Rameau et la scĂšne”

Rameau : le génie retrouvé

 

 

rameau-et-la-scene_catalogue bnf expositionEnfin il y a l’extraordinaire portrait de profil composant face au clavecin fermĂ©, une admirable aquarelle gouache de Carmontelle oĂč Rameau paraĂźt comme “voltairisĂ©” : homme des lumiĂšres qui effectivement collabora avec Voltaire (livrets de Samson, Le Temple de la gloire, La Princesse de Navarre… ces deux derniĂšres Ɠuvres heureusement Ă©coutĂ©es Ă  Versailles en octobre et novembre 2014), pure silhouette nerveuse presque maigre mais au sourire lui aussi sagace et astucieux (la flamme et l’activitĂ© de l’inspiration ?)…  Plus qu’un suiveur du lĂ©gendaire et fondateur Lully, Rameau n’est pas qu’un harmoniste habile et un encyclopĂ©diste prolifique, c’est un sensuel prodigieux qui sait aussi rĂ©former le genre tragique. Ce sont tous ces paramĂštres d’un auteur inclassable, audacieux, critique aussi qui suscitent l’admiration au dĂ©but du XXĂš d’un D’Indy ou d’un Debussy pionniers de la redĂ©couverte de Rameau au XXĂš, et ardents dĂ©fenseurs d’une cĂ©lĂ©bration nationale de l’art français. Avec Rameau, le pathĂ©tique des passions et le merveilleux de la fable dont le fantastique des enfers ou le spectaculaire de la nature s’y mĂȘlent en grĂące et en continuitĂ© avec les chƓurs et la danse particuliĂšrement dĂ©veloppĂ©es : Rameau est un gĂ©nie dont la mesure se rĂ©vĂšle quand il est confrontĂ© Ă  la rĂ©alitĂ© de la scĂšne. Et pour le XVIIIĂš, Ă  son Ă©poque, les planches concernent concrĂštement les enjeux et les possibilitĂ©s du genre lyrique ; les dĂ©cors, costumes et mises en scĂšne ; le profil et les ressources propres des interprĂštes sur la scĂšne : chanteurs et danseurs… le catalogue suit cette constellation qui rĂ©alise in fine, l’unitĂ© et la richesse du thĂ©Ăątre lyrique français des LumiĂšres. Une totalitĂ© – avant Wagner -, qui milite par sa profonde cohĂ©rence et son exubĂ©rance formelle pour le gĂ©nie de Rameau.

Au registre des interprĂštes, on y comprend pourquoi le choc suscitĂ© par les tragĂ©dies et les ballets de Rameau eurent tant de succĂšs Ă  leur Ă©poque : le gĂ©nie musicien a pu bĂ©nĂ©ficiĂ© d’interprĂštes virtuoses qui ont incarnĂ© un Ăąge d’or des arts du spectacles en France, qu’ils soient chanteurs (Marie PĂ©lissier, la haute-contre lĂ©gendaire JĂ©lyotte, Marie Fel…) ou danseuses (Marie SallĂ©, La Camargo…). Au pinacle des interprĂštes ramĂ©lliens, Pierre de JĂ©lyotte, devient le tĂ©nor favori de Rameau Ă  partir de Dardanus en 1739. C’est lui qui lui permet de rĂ©aliser tous ces dĂ©fis inimaginables avant lui, dont Ă©videmment le personnage dĂ©lirant de la nymphe des Marais PlatĂ©e (1745). Le tĂ©nor magnifiqueparaĂźt en plusieurs occasions : en Dardanus Ă©videmment (couverture de l’ouvrage, encre et aquarelle de Boquet, pour la reprise Ă  Fontainebleau en 1763), en Pygmalion du mĂȘme Boquet (1748 : superbe crayon rehaussĂ© dont la ligne vive et le pinceau vaporeux semble dialoguer avec le feu sensuel et Ă©clatant de la musique du sujet)…

En complĂ©ment aux trois articles majeurs de l’ouvrage, un “catalogue” des Ɠuvres prĂ©sente 7 ouvrages parmi les plus significatifs du gĂ©nie de Rameau, frappant par leur justesse expressive ou leur originalitĂ© formelle (chaque ouvrage est prĂ©sentĂ© sous la forme d’un mini dossier rĂ©capitulant date et production de la crĂ©ation, auxquels se joignent les archives visuelles des reprises connues) : Hippolyte et Aricie, Les Indes Galantes, Castor et Pollux, Dardanus, PlatĂ©e, Abaris ou les BorĂ©ades, sans omettre sous la forme d’un dernier article, Acante et ZĂ©phise, Zoroastre, La Princesse de Navarre (richement illustrĂ©e par Cochin) et surtout les trop Ă©cartĂ©s ou passĂ©s sous silence opĂ©ras comiques dĂ©veloppĂ©s Ă  la Foire (de L’Endriague de 1723 au Procureur dupe de 1758…) : Rameau fut certes un flamboyant tragique, il reste tout au long de sa vie un fieffĂ© comique, dĂ©lirant, plus bouffon et poĂšte que les Italiens (voyez son inclassable PlatĂ©e, prĂ©figuration dĂšs le XVIIIĂš de la comĂ©die musicale…), un crĂ©ateur d’un juvĂ©nilitĂ© intacte, jusqu’Ă sa mort en 1764. Aucun doute, le gĂ©nie ramĂ©llien demeure bouleversant par sa complexitĂ© enivrante, les enjeux qu’il fait naĂźtre quand il est confrontĂ© aux impĂ©ratifs de la scĂšne. Pour les 250 ans de sa mort, Rameau mĂ©ritait indiscutablement cette exposition : le catalogue qui l’accompagne restera un outil prĂ©cieux pour en comprendre sens et valeur, profondeur et dĂ©mesure.

 

 

Soulignons particuliĂšrement la beautĂ© des illustrations rĂ©unis (dont les planches de Cochin entre autres) et l’intĂ©rĂȘt de deux articles : les propos recueillis de Jean-Marie VillĂ©gier sur le thĂ©Ăątre chez Rameau ; l’esthĂ©tique de l’opĂ©ra du XVIIIĂš au XXIĂšme … (par Mathias Auclair).

Rameau et la scĂšne, par Mathias Auclair et E. Giuliani, co Ă©dition BnF, OpĂ©ra de Paris. 216 pages. 39 €. Parution : dĂ©cembre 2014. Catalogue de l’exposition : ” Rameau et la scĂšne “. Paris, Palais Garnier, BibliothĂšque-MusĂ©e, jusqu’au 8 mars 2015. LIRE aussi notre prĂ©sentation de l’exposition Rameau et la scĂšne au Palais Garnier Ă  Paris

 

 

CD. Le jardin de Monsieur Rameau (annonce)

le-jardin-de-monsieur-rameau-cd-les-arts-florissants-rameau,-monteclair-grandval,-jardin-des-voix-2013CD. Les Arts Florissants, William Christie : le jardin de Monsieur Rameau. A chacune de ses Ă©ditions, l’acadĂ©mie de jeunes chanteurs des Arts Florissants, le Jardin des Voix fait le pari de l’engagement artistique et de la complicitĂ© humaine, vertus collĂ©giales partagĂ©es par tous les participants, professionnels et jeunes apprentis. Le miracle d’une telle aventure humaine et musicale se rĂ©alise pleinement dans chacun des programmes et peut-ĂȘtre d’une façon souvent inouĂŻe pour cette promotion 2013 (la 6Ăšme du genre) oĂč les 6 nouveaux Ă©lus (la paritĂ© y est prĂ©servĂ©e : 3 chanteuses, 3 chanteurs), portĂ©s par l’exigence de grĂące et de dĂ©passement dĂ©fendue par William Christie, atteignent une fabuleuse expressivitĂ© dans ce programme qui entre les dates de la tournĂ©e de concert, s’est rĂ©alisĂ©e aussi Ă  Paris le temps de l’enregistrement (mars 2013).
Le choix minutieux (et trĂšs Ă©quilibrĂ©) des compositeurs invitĂ©s, la forme diversifiĂ©e des airs (duos, trios, sextuor, grand air, petite cantate comme l’éblouissante et pĂ©tulante divagation signĂ©e Grandval : « Rien du tout ») ouvrent des perspectives enivrantes, offrent aux 6 tempĂ©raments 2013 une Ă©tonnante palette de possibilitĂ©s, de jeu comme d’inflexions vocales. Chacun s’ingĂ©nie Ă  exprimer la finesse et le raffinement des situations, la profondeur indiscutable de l’immense Rameau, surtout la tendresse amoureuse des airs assemblĂ©s, sans omettre le dĂ©lire facĂ©tieux et comique des Ă©pisodes signĂ©s Gluck (L’Ivrogne corrigĂ©). Les instrumentistes des Arts Florissants peignent le plus charmant des bocages pastoraux (« Dans ces beaux lieux » de JephtĂ© de MontĂ©clair), sachant s’alanguir ou redoubler d’énergique passion dans le vibrant thĂ©Ăątre des sentiments humains.
AprĂšs les langueurs de MontĂ©clair, encore trĂšs marquĂ©s par l’enchantement lulliste, brillent les milles Ă©clats comiques et parodiques de la cantate de Nicolas Racot de Grandval : « Rien du tout » (plus de 9mn), rĂ©vĂ©lation du programme : grand air dramatique et dĂ©lirant que le mezzo souple, Ă©nergique, nuancĂ© de la britannique Emilie Renard galvanise avec un feu irrĂ©sistible. MĂȘme engagement radical chez la basse française noble et d’une articulation claire : Cyril Costanzo (Zerbin habitĂ© de La VĂ©nitienne de Dauvergne). Toute la seconde partie palpite de la mĂȘme subtilitĂ©, restituant aux sensuels Campra et Rameau, la grĂące de leur gĂ©nie dramatique. Et pour le premier, cette affinitĂ© miraculeuse pour les vertiges langoureux que le second perpĂ©tue avec la mĂȘme intelligence.
Dans la seconde entrĂ©e de L’Europe Galante, La France, vĂ©ritable opĂ©ra miniature, permet aux 6 solistes du Jardin des voix d’exprimer les nuances irrĂ©sistibles d’un marivaudage musical : PhilĂšne, Silvandre, CĂ©phise, Doris
 un vrai tableau vivant, Ă  la Watteau. William Christie nous rĂ©gale par sa complice finesse, colorant et dĂ©voilant toutes les teintes de la palette amoureuse. Il y retrouve ce geste suspendu qui a tant fait pour le miracle de ses gravures ramĂ©liennes prĂ©cĂ©dentes (des Grands Motets Ă  Castor et Pollux, sans omettre le sublime Hippolyte et Aricie).

 

 

Le jardin des Voix 2013

Le jardin des Voix 2013

 

 

 

Extase raméllienne

CLIC D'OR macaron 200Pour l’annĂ©e Rameau 2014, le coup de maĂźtre, confirmant les affinitĂ©s de Bill et aussi l’implication partagĂ©e par tous, jeunes et instrumentistes accomplis, reste le choix des extraits conclusifs : remarquable fleuve nostalgique de Cyril Costanzo dans Les FĂȘtes d’HĂ©bĂ© (premiĂšre entrĂ©e : la poĂ©sie) : Ă  l’invocation fluviale, rĂ©pondent les voix enchantĂ©es des couples en devenir ; dans ce « Revenez tendre amant », souffle le pur sentiment d’extase et de tendre effusion ; un sommet de grĂące amoureuse auquel rĂ©pond ensuite le meilleur Ă©pisode Ă  notre avis, le duo de Dardanus : « Des bien que VĂ©nus nous dispense » : l’alliance des deux timbres en Ă©moi et pĂąmoison (Zachary Wilder, tĂ©nor et Benedetta Mazzucato, contralto, suave Iphise) Ă©blouit par sa sincĂ©ritĂ© et sa justesse expressive (continuo millimĂ©trĂ©). La lyre tragique y est dĂ©fendue avec le mĂȘme souci de justesse par le baryton français Victor Sicar dont la glaçante et tendre effusion rĂ©ussit Ă©galement dans l’un des airs les plus difficiles du rĂ©pertoire (air de Dardanus : « Monstre affreux », de l’acte IV).

Le choix des voix, l’enchaĂźnement des airs du programme, l’élĂ©gance des instrumentistes font tous les dĂ©lices de ce nouvel album (2Ăšme publication aprĂšs Belshazzar de Haendel) Ă©ditĂ© par le label des Arts Florissants. Un must et l’une des meilleures rĂ©alisation des Arts Florissants sous la conduite de leur chef fondateur, plus ramĂ©llien que jamais. Leur maĂźtrise montre ĂŽ combien l’art supplante la nature (gageure baroque suprĂȘme) : le rectiligne et le cordeau du jardin Ă  la Française n’empĂȘchent pas l’efflorescence du sentiment ; mieux, ils le favorisent. C’est l’enseignement qui vaut manifeste esthĂ©tique, de ce remarquable programme. En plus de sa qualitĂ© esthĂ©tique, le programme rĂ©ussit aussi son dĂ©fi pĂ©dagogique. Un modĂšle dans le genre.

 

le-jardin-de-monsieur-rameau-cd-les-arts-florissants-rameau,-monteclair-grandval,-jardin-des-voix-2013CD. Le jardin de monsieur Rameau. Les Arts Florissants. William Christie, direction. MontĂ©clair, Dauvergne, Campra, Grandval, Rameau, Gluck. Solistes du Jardin des voix 2013 : Daniela Skorka, soprano – Émilie Renard, mezzo soprano – Benedetta Mazzucato, contralto – Zachary Wilder, tĂ©nor – Victor Sicard, baryton – Cyril Costanzo, basse. 1 cd Éditions Les Arts Florissants, durĂ©e : 1h21mn. Enregistrement rĂ©alisĂ© Ă  Paris en mars 2013. Parution : le 8 avril 2014. Grande critique du cd Le Jardin de monsieur Rameau Ă  venir dans le mag cd, dvd, livres de classiquenews.com

 

 

CD. Rameau : Dardanus, version 1744 (Pygmalion, 2012)

CD. Rameau : Dardanus, version 1744 (Pygmalion, 2012)     …    Le ChĂąteau de Versailles inaugure avec ce double cd, sa future collection de tĂ©moignages discographiques en liaison avec sa nouvelle programmation musicale et lyrique, rĂ©alisĂ©e Ă  l’OpĂ©ra royal …

Loin de dĂ©mĂ©riter, la lecture que proposent aujourd’hui Raphael Pichon et son Ă©quipe ramĂ©lienne ” Pygmalion “, manquent indiscutablement … d’Ă©paisseur. Le dĂ©sir de se dĂ©passer, l’engagement ne sont pas en jeu mais outre les faiblesses d’un plateau de solistes nettement en deçà des joyaux de la partition, la question centrale demeure l’absence criante de ce feu inestimable qui justement fait de Rameau non pas ce musicien savant – qu’a trĂšs habilement dĂ©noncĂ© et critiquĂ© Rousseau-,  mais bien le gĂ©nie de l’opĂ©ra baroque français. Il est vrai que seuls les plus grands se sont risquĂ©s et ont rĂ©ussi : au dessus des Minkowski, Herreweghe, et aujourd hui Rousset, se situe en maĂźtre absolu, l’inatteignable autant qu’enchanteur, William Christie Ă  la tĂȘte de ses Arts Florissants. Souhaitons que pour l’annĂ©e 2014, celle des 250 ans de la mort du Dijonais, un Ă©diteur pertinent rĂ©Ă©dite l’ensemble des cd Rameau enregistrĂ©s par William Christie… car nous tenons lĂ  une somme musicale et lyrique lĂ©gendaire autant que nĂ©cessaire. Le coffret Ă©ditĂ© par Alpha apporte certes un nouvel Ă©clairage sur une version mĂ©sestimĂ©e de Dardanus … mais il ne suffit pas de jouer sur instruments anciens, de chanter dans le style historiquement informĂ©, d’Ă©toffer sa dĂ©marche d’un aspect documentaire et de recherche pour convaincre absolument. Qui prĂ©cisait avec raison qu’avant le concert, c’est “ 95% de technique et de recherche ; pendant le concert, c’est 95% de musique ! “…  ? La maxime n’a pas perdu de sa pertinence et dĂ©montre qu’ici Rameau, en rĂ©alisation finale,  reste trop scolaire. MĂȘme s’il est scrupuleusement restituĂ©.

 

 

Un Rameau encore un peu vert

 

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Or qu’avons nous ici ? Parlons d’emblĂ©e des faillites vocales … HĂ©las Bernard Richter fait un Dardanus un peu raide et pointu avec des aigus souvent tendus qui manquent malgrĂ© une indiscutable intelligibilitĂ©, de souffle et de dĂ©lire : on ne frĂ©mit en rien Ă  l’horreur sensĂ©e le/nous saisir dans ces lieux funestes qui ouvrent le IV.
MĂȘme l’Ismenor de la basse Joao Fernandes, de loin le timbre le plus savoureux des 3 rĂŽles graves (Ismenor, Teucer et Antenor), reste lui aussi strictement bien chantant si peu impliquĂ© par les enjeux rĂ©els du personnage : trop sage, trop prosaĂŻque… dommage car la voix est somptueuse. Et BenoĂźt Arnould que l’on ne cesse de prĂ©senter toujours comme la jeune basse prometteuse : son Antenor reste bien sage ; tout aussi tendu et noyautĂ© voire contraint et d’une projection confidentielle lĂ  encore. Il n’est que Gaelle Arquez qui exprime d’une certaine façon, dans chacun de ses airs souvent Ă©plorĂ©s et plaintifs, (surtout dans le rĂ©citatif libre au dĂ©but du V) les tourments d’une  ùme vĂ©ritablement Ă©prouvĂ©e … rĂ©ussissant Ă  incarner non plus un type mais un ĂȘtre de sang et de langueur, dĂ©chirĂ© et tiraillĂ©. .. au comble de la tension et de l’insupportable tragique. De loin, c’est bien la soprano qui campe une Iphise en proie au doute, d’une justesse de ton, fragile et inquiĂšte, jamais convenue ni prĂ©visible (comme peuvent l’ĂȘtre a contrario ses partenaires si convenus).
Reste que dans cette version nĂ©e de la refonte de 1744 : plus grave et tendue, noire et introspective, si cornĂ©lienne au fond, oĂč Rameau concentre son gĂ©nie sans jamais le diluer-, Pygmalion manque de dĂ©lire, de vĂ©ritĂ© ; oserions-nous dire de maturitĂ© comme de profondeur ? Le choeur ici rĂ©uni peine et pĂ©dale trop souvent, sans enclencher une action progressive.
Certes la science agile et fluide des ballets (trĂšs beau final dont la fameuse chaconne conclusive si suggestive et aĂ©rienne), la nervositĂ© des cordes en rĂ©sonance avec flĂ»tes et basson, accrĂ©ditent aujourd’hui ce collectif plutĂŽt jeune dans leur dĂ©sir de servir Rameau : d’autant que le nom mĂȘme de l’ensemble serait un hommage au Dijonais…. mais du gĂ©nie dramatique, de l’art singulier du compositeur philosophe et thĂ©oricien, nous n’avons au final qu’un maigre aperçu. Ne s’agirait-il finalement que d’un bon devoir d’Ă©cole, appliquĂ©, scrupuleux, trop respectueux …. ? Rendez-vous dans quelques annĂ©es (ou attendons ce 3eme volet dĂ©jĂ  annoncĂ© Castor et Pollux… au concert debut 2014 puis comme ici au disque ?). Il n est guĂšre qu’un seul faiseur de rĂȘves et de fulgurance s’agissant de Rameau : William Christie et ses fabuleux Arts Florissants! Autant de science de grĂące d’humanitĂ©, de passionnante poĂ©sie et de magie interprĂ©tative nĂ©e d’une complicitĂ© active depuis 30 annĂ©es ( Ă©coutez ici leur lecture d’Hippolyte et Aricie) … autant de qualitĂ©s qui nous paraissent hors de portĂ©e des interprĂštes de ce disque.
Remarque : il est dommage que le livret accompagnant et prĂ©sentant les 2 cd ne dĂ©veloppe pas l’approche spĂ©cifique des interprĂštes ; pourquoi dĂ©fendre aujourd’hui la version 1744 ? Quels apports en dĂ©coule t il ? Comment dĂ©fendre surtout une nouvelle lecture, avec quels chanteurs et quel orchestre ? De toutes ces questions passionnantes nous restons tristement orphelins.

 

 

Rameau : Dardanus, version 1744. 2 cd Alpha. Parution : octobre 2013. Solistes, ensemble Pygmalion. RaphaĂ«l Pichon, direction. Enregistrement live rĂ©alisĂ© en 2012 Ă  l’OpĂ©ra royal de Versailles.