Entretien avec Gilles Colliard… Jouer les Quatre Saisons de Vivaldi

Entretien avec Gilles Colliard. A l’occasion de son enregistrement chez Klarthe, d’une nouvelle version des Quatre Saisons de Vivaldi, le violoniste, chef et compositeur Gilles Colliard répond aux questions de CLASSIQUENEWS. Récemment nommé directeur musical de l’Orchestre baroque de Barcelone, Gilles Colliard travaille la sonorité et la tension rythmique mais aussi ajoute les textes poétiques originels que Vivaldi avait associé à chacun des Concertos pour violon qui compose aujourd’hui les Quatre Saisons. Point sur une lecture personnelle d’une partition ultra célèbre.

 

 

 

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CLASSIQUENEWS : Quel est le plus grand défi en tant qu’interprète face aux Quatre saisons (pour vous comme soliste et comme chef/leader ?

 

GILLES COLLIARD : Le défi est toujours le même. Servir cette musique comme toutes les autres avec un souci d’authenticité musicale permanent. J’ai (et c’est le propre des interprètes) le désir de toucher, d’émouvoir, mais il est clair que je ne chercherai pas à user de tel ou tel artifice pour ce faire. Ce n’est pas ce qui habite l’artiste – j’entends par là son “monde intérieur, aussi riche soit-il – qui doit recouvrir cette musique de son propre verni. C’est simplement l’intégrité de sa démarche et l’intelligence de sa lecture qui devrait pouvoir révéler la richesse intrinsèque de l’oeuvre. Je n’ai bien sûr pas la prétention de dire que j’ai réalisé ici ce rêve de n’être qu’un outil au service du compositeur mais je puis vous assurer que tous mes efforts y étaient tournés!

CLASSIQUENEWS : Pour vous, les Quatre Saisons restent une partition descriptive et purement narrative, ou pouvons nous en déduire d’une certaine façon le génie poétique et esthétique de Vivaldi qui tendrait vers l’abstraction de la musique pure ?

 

GILLES COLLIARD : La musique descriptive, représentative, est une forme répandue en cette ère baroque. Je ne sais si la démarche consciente du créateur est de tendre vers quoique ce soit. Je dirais plutôt que les arts se réunissent car ils ont tous le même fil d’Ariane: la rhétorique. Une rhétorique basée sur des tactus, ces derniers régissant la musique, la danse comme le théâtre. En ce début de 18ème siècle, la perception de l’art et de son expression n’est pas encore rentrée dans le drame des “spécialisations”. Un compositeur est lui même interprète, poète, dirige ses oeuvres et enseigne. C’est justement l’appréhension vaste de la création qui façonne l’être. J’ai donc tout naturellement souhaité présenter pour la première fois en disque une version avec narrateur. C’est une aventure que je voulais vivre avec mon ami Nelson Monfort, homme sensible, cultivé, amateur de musique dans son sens étymologique: aimer. C’est aussi une belle rencontre, en la personne de Julien Chabod, directeur de Klarthe, merveilleux clarinettiste, qui a  osé accepter de se lancer dans un vrai défi: oser une énième version d’une Å“uvre déjà trop enregistrée!

CLASSIQUENEWS :  Qu’apporte précisément l’intégration aux moments choisis, des textes originaux ? Qui les a écrits ? Savons nous précisément comment Vivaldi les considérait par rapport à sa partition ?

 

GILLES COLLIARD : Nous ne savons pas grand chose. Réellement, nous ne disposons d’aucun document, d’aucune information à ce sujet. On sait par la lecture de la correspondance du “Prête roux” que cet opus rencontra visiblement un grand succès (il reste étonnant de constater que les Quatre Saisons disparaîtront avec son auteur, ce dernier emportant dans sa tombe la totalité de sa production, jusqu’au souvenir même de sa propre existence, pour ne réapparaître qu’au milieu du 20ème siècle!). Si tout le monde peut reconnaître les nombreux thèmes de l’oeuvre, l’écoute du texte offre indiscutablement des clés de compréhension essentielles. Les poèmes sont de la main de Vivaldi ainsi que la répartition des phrases dans le texte musical. Je me suis permis de “broder”, d’augmenter le texte, afin de renforcer la narration tout en tâchant de ne point la pervertir.

CLASSIQUENEWS :  Avez-vous découvert des éléments nouveaux ou que vous ne connaissiez pas en vous immergeant dans Les Quatre Saisons, à propos de la partition ou de Vivaldi ?

 

GILLES COLLIARD : Cette partition, je suis né avec!!!! Elle me hante depuis toujours et revêt aussi une importance particulière dans ma “construction” personnelle puisque décisive quant au choix, alors adolescent, de consacrer une grande partie de mon temps à l’étude de la musique baroque. On ne cesse de découvrir jour après jour des éléments nouveaux, dans la musique, dans les rencontres, dans l’observation, dans la cohue comme dans la solitude. C’est un principe de vie qui me frappe en permanence.

CLASSIQUENEWS : Quelles sont les qualités distinctives de l’orchestre Baroque de Barcelone dont le présent enregistrement témoigne particulièrement ?

 

GILLES COLLIARD : Cet ensemble peut se résumer en deux mots: jeunesse, enthousiasme. Les instrumentistes sont curieux, ont envie d’apprendre, sont ouverts. Je combat toute forme d’intégrisme. Le monde de la musique est plein de “gens qui savent”. La seule chose que je sache, c’est que j’en sais chaque jour un peu plus et que je souhaite ardemment partager avec eux cet “un peu plus” sans perdre de vue que mon point de vue s’étaye sur des connaissances “établies” (traités et autres sources indiscutables) comme sur le fameux “bon goût”, toujours subjectif et une sensibilité qui est la mienne et, qui dit sensibilité, dit aussi vulnérabilité.

 

 

Propos recueillis en mai 2016.

 

 

 

vivaldi quatre saisons nelson monfort gilles colliard orchestre baroque barcelone clic de classiquenews compte rendu review cd critique CLASSIQUENEWS kla012_couv_lowCD, compte rendu critique. Vivaldi : Les Quatre Saisons (Gilles Colliard, 1 cd Klarthe, 2015). Encore une énième version des Quatre Saisons Vivaldiennes ? En vérité celle-ci compte indiscutablement ; pour sa conception exhaustive, combinant non sans raison, le verbe à la musique ; pour l’intégrité de sa réalisation instrumentale… à la faveur d’un excellent engagement de l’ensemble sur instruments d’époque, l’Orchestre Baroque de Barcelone, le chef et violoniste Gilles Colliard (récent directeur artistique de la phalange catalane depuis 2015) s’associe le concours d’un narrateur à l’éloquence discrète mais efficace, le journaliste sportif Nelson Monfort, plus habitué des plateaux télé et directs olympiques que des studios où s’enregistre la musique classique, … le chroniqueur s’affirme en diseur des textes que Vivaldi a conçu pour mieux comprendre l’enjeu de chaque Concerto composant le cycle entier. Le récitant précise le climat concerné, les séquences narratives qui lui sont associées : c’est un relecture des Saisons dans le texte poétique d’époque. … EN LIRE +

 

 

 

CD, compte rendu critique. Vivaldi : Les Quatre Saisons (Gilles Colliard, 1 cd Klarthe, 2015)

vivaldi quatre saisons nelson monfort gilles colliard orchestre baroque barcelone clic de classiquenews compte rendu review cd critique CLASSIQUENEWS kla012_couv_lowCD, compte rendu critique. Vivaldi : Les Quatre Saisons (Gilles Colliard, 1 cd Klarthe, 2015). Encore une énième version des Quatre Saisons Vivaldiennes ? En vérité celle-ci compte indiscutablement ; pour sa conception exhaustive, combinant non sans raison, le verbe à la musique ; pour l’intégrité de sa réalisation instrumentale… à la faveur d’un excellent engagement de l’ensemble sur instruments d’époque, l’Orchestre Baroque de Barcelone, le chef et violoniste Gilles Colliard (récent directeur artistique de la phalange catalane depuis 2015) s’associe le concours d’un narrateur à l’éloquence discrète mais efficace, le journaliste sportif Nelson Monfort, plus habitué des plateaux télé et directs olympiques que des studios où s’enregistre la musique classique, … le chroniqueur s’affirme en diseur des textes que Vivaldi a conçu pour mieux comprendre l’enjeu de chaque Concerto composant le cycle entier. Le récitant précise le climat concerné, les séquences narratives qui lui sont associées : c’est un relecture des Saisons dans le texte poétique d’époque.

TRAME POETIQUE. On peut dès lors associer précisément chaque séquence climatique au prétexte narratif que Vivaldi avait à l’origine conçu, particulièrement doué d’un imaginaire fécond :
- joie des villageois réunis en kermesse pastorale “tendre et légère”, orage toujours lointain, aboiements du chien (largo central) pour le Printemps ;
- brûlure étouffante d’un air chaud suffocant à l’énoncé des premières mesures de l’été (allegro non molto, le plus long des mouvements soit plus de 5mn) ; le compositeur n’oublie pas les nuées de moustiques sur fond d’orage lointain (adagio central)… jusqu’à ce que la tension palpable, accumulée alors se déverse en un torrent d’éclairs et d’orage menaçant (pour les cordes seules : fougueux Presto final, impétueux de l’été).
- la joie villageoise est de retour pour fêter l’automne, le temps des récoltes abondantes et nourricières, avant les délices de la sieste (formidable Adagio central). Pause réparatrice pour mieux réussir la chasse énoncée telle une marche au panache martelé au son du cor (allegro final).
Antonio_Vivaldi- hiver hypnotique… Le plus réussi des Concertos demeure ici l’Hiver : froid saisissant et oppressant du vent du nord dans l’Allegro initial (cordes mordantes et persifflantes, aux couleurs aigres et incisives); puis ondulantes, dansantes et crépitantes mais a contrario, exprimant plutôt la chaleur brûlante des flammes du feu de cheminée (flexibilité onirique des cordes de l’Orchestre baroque de Barcelone). En poète esthète, Vivaldi fusionne finesse du violon et volutes et arabesques des patineurs sur la glace… avant que les vents dont le sirocco-, n’entrent en guerre, atteignant à une implosion recréatrice qui force l’admiration : véritable chaos regénérateur en guise de conclusion mobile.

 

 

 

Vivaldi dans le texte

Le chef, compositeur et violoniste Gilles Colliard signe une version des Quatre Saisons, indiscutable

Saisons subtiles et caractérisées

 

 

CLIC_macaron_2014L’auditeur demeure saisi par la force emblématique des images climatiques et des loisirs humains évoqués, par la justesse des procédés expressifs que le compositeur vénitien a trouvé, pour en réaliser leur transposition musicale, combinant la subtilité et souvent l’inouï. Les interprètes savent ciseler la richesse dynamique liée à la maîtrise technique ; le violon de Gilles Colliard synthétise toutes les avancées de l’approche historiquement informée, en une lecture gorgée de vitalité saine, qui sait aussi murmurer et rugir, trépigner et s’alanguir, au diapason des atmosphères ténues dont Vivaldi a le secret.

L’éditeur prend soin de préserver les attentes de chacun : le cd comprend d’abord chacun des 12 épisodes (3 mouvements pour chaque saison) avec le commentaire, – les textes étant lus exactement au bon moment, – au début de chaque épisode pour en comprendre l’enjeu narratif et dramatique ; puis les Quatre Saisons sont jouées sans textes, – traditionnellement, afin que les puristes puissent se délecter de la musique et de l’interprétation, sans parasitage d’aucune sorte.

colliard gilles violon vivaldi review compte rendu critique cd classiquenews mai 2016 Photo-Gilles_HD_Copyright-4-175x300Chef violoniste et instrumentistes barcelonais défendent avec un réel sens des contrastes et des atmosphères chacun des Quatre Concertos. Le geste est sûr, onctueux et détaillé, trouvant d’un Concerto l’autre, ce lien continu qui nourrit la cohérence organique entre eux. Saluons le souci du chef compositeur Gilles Colliard (né à Genève en 1967) : partenaire de Gustav Leonhardt et de Christophe Coin, sa direction est affûtée, contrastée, d’un rare fini caractérisé (profondeur allusive des mouvements lents dont entre autres l’irrésistible adagio molto de l’Automne ou le volet central de L’Hiver…) : son charisme et sa fougue canalisée savent emporter voire souvent électriser les musiciens qui le suivent. L’énergie collective est magnifiquement mise en avant dans cet enregistrement qui s’avère de bout en bout très convaincant. L’enjeu de la partition est idéalement compris et mesuré : le prétexte textuel est évidemment présent dans l’écoute mais la réalisation des interprètes grâce à la justesse des instrumentistes savent atteindre à cette abstraction onirique qui fait de chaque Concerto, le volet d’un retable de musique pure. L’expressivité ardente supplantant ici la seule portée descriptive… Avant Beethoven et sa Pastorale (6ème Symphonie, comprenant elle aussi danses villageoises et orage fameux), Vivaldi éprouve jusqu’aux limites expressives de l’instrument à corde. Partie prenante de son recueil triomphal : “Il Cimento dell’armonia e dell’invenzione (opus 8, publié à Amsterdam en 1725), le compositeur démontre par son génie de la couleur combien harmonie et invention ne sont pas antinomiques mais bel et bien sÅ“urs d’un art souverain à construire Dans ce sens, Vivaldi a atteint un chef d’Å“uvre d’une richesse poétique infinie, servie ici par des instrumentistes particulièrement inspirés.

Seule réserve : le concours de Nelson Monfort apporte le bénéfice du prétexte poétique, préludant à chaque développement musical. Dommage que la prise de son qui intègre la voix du narrateur / récitant ait été réalisée dans une prise trop réverbérante qui semble plaquer artificiellement la voix aux instruments.

CD, compte rendu critique. Vivaldi : Les Quatre saisons / Genesis. Version avec résitant / version musicale sans récitant. Nelson Monfort, récitant. Orchestre Baroque de Barcelone. Gilles Colliard, direction. Enregistrement réalisé à Barcelone en mai 2015. 1 cd Klarthe 012. CLIC de CLASSIQUENEWS de mai et juin 2016.

Les Quatre Saisons de Vivaldi, 1725

vivaldi antonio portrait vignettelogo_francemusiqueFrance Musique. Vivaldi : Les Quatre Saisons. Dimanche 30 novembre 2014, 20h30. La tribune des critiques de disques. Les Quatre Saisons sont les quatre premiers concertos du recueil Il Cimento dell’armonia e dell’invenzione opus 8, cycle de 12 concertos édité à Amsterdam en 1725. C’est un traité pratique en règle qui met à profit la confrontation de l’invention et de l’imagination : discipline et cadre contre liberté et délire poétique. Vivaldi trouve la langue idéale sachant relever le défi d’une telle équation stimulante.  Mi majeur (lumière voire éblouissement du Printemps), sol mineur (tendresse sombre de l’été), fa majeur (pastoralisme de l’automne), fa mineur (âpreté languissante de l’hiver)… la construction harmonique des quatre concertos pour violons et orchestre composant les fameuses Quatre Saisons de Vivaldi – et le sentiment que chaque tonalité déploie, imposent le génie déjà orchestral du baroque Vénitien : à Antonio Vivaldi, violoniste virtuose autant que compositeur, revient le mérite d’avoir créé la forme du Concerto. Le schéma de développement suit la grille vif lent vif (quant la France contemporaine préfère lent vif lent). Le printemps connaît une faveur inédite et immédiate comme séquence autonome au Concert Spirituel à Paris dès 1728 ; puis Corrette en 1765, Vivaldi était mort et oublié depuis bien longtemps, compose un motet pour grand choeur (Laudate Dominum)… sur la même mélodie printanière. Aucun doute, les Quatre Saisons même en pleine période des Lumières savent éblouir les auditeurs comme les compositeurs.

vivaldi antonio quatre saisons orlando furioso 1725En inventeur du Concerto classique, Vivaldi sait préserver l’idéal esthétique de la musique pure, tout en suivant une grille narrative où percent les effets expressifs d’une rare fulgurante poétique.  C’est un vrai climatologue, un paysagiste musicien qui organise le développement instrumental au diapason de la nature dont il exprime plus qu’il ne reproduit, les phénomènes spectaculaires : éclair et tonnerre du premier mouvement du printemps ;  orage et grêle du dernier mouvement de l’été… Dans le Printemps (le violon évoque le sommeil du berger, tandis que l’alto exprime les aboiements d’un chien)… C’est même une sensibilité nouvelle aux sonorités animales : oiseaux du printemps, coucou au début de l’été… et que dire encore des chromatismes de la partie de chasse de l’automne ?

L’éventail des effets expressifs aux cordes détaille toute une palette de climats spécifiques selon les saisons, en particulier pour les mouvements vifs : joie échevelée du printemps, chaleur et torpeur languissante de l’été, danses ivres surexcitées pour la récolte de l’automne ; froid palpitant de l’hiver…

vivladi portrait visage de face antonio-vivaldi-magic-violin_d_jpg_720x405_crop_upscale_q95Réaliste et saisissant – comme Purcell quand il évoque au même siècle le souffle pénétrant de l’Hiver (King Arthur), Vivaldi a compris mieux qu’aucun autre contemporain, la magie palpitante des saisons et avant La Création de Haydn, sut exprimer le miracle envoûtant de la nature. S’il n’était ce prétexte narratif panthéiste, la beauté des mélodies, l’inventivité constante, la liberté flamboyante du geste et la modernité audacieuse des options dans le jeu violonistique suffiraient à nous captiver. Et dire que ce même compositeur a laissé plus de 40 opéras : comment imaginer qu’il ait pu écrire toujours le même concerto (dixit Stravinsky un rien arrogant, minorant comme Boulez après lui, s’agissant des baroques) : Vivaldi est un maître des climats et des atmosphères : du Concerto à l’opéra son génie éclate enfin. Quels chefs aujourd’hui ont compris cette nuance distinctive quand ils jouent Orlando furioso, Tito Manlio, Judith triomphans ou l’Olympiade ? Le travail sur l’orchestre vivaldien n’est pas fini… Il suffit de s’immerger dans la matière instrumentale des Quatre Saisons pour mesurer la finesse et la subtilité vivaldienne.

France Musique. Vivaldi : Les Quatre Saisons. Dimanche 30 novembre 2014, 20h30. La tribune des critiques de disques. Bilan discographique