CD, Ă©vĂ©nement, annonce. HANDEL : Joyce DiDonato chante Agrippina de Handel (3 cd ERATO – mai 2019)

didonato-joyce-agrippina-fagioli-pisaroni-orlinski-vistoli-lemieux-maxim-EMELYANYCHEV-il-pomo-doro-cd-opera-cd-review-opera-concert-orchestre-classiquenews-gd-formatCD, Ă©vĂ©nement, annonce. HANDEL : Joyce DiDonato chante Agrippina de Handel (3 cd ERATO – mai 2019). EnregistrĂ©e en mai 2019, cette nouvelle lecture du premier chef d’Ɠuvre absolu du jeune Haendel, alors finissant son tour d’Italie et Ă©tabli Ă  Venise (l’opĂ©ra Agrippina est crĂ©Ă© au San Giovanni Grisostomo le 26 dĂ©c 1709), renouvelle notre connaissance de l’Ɠuvre, un accomplissement pour le Saxon qui s’y montre fin connaisseur de l’opĂ©ra seria auquel il apporte sa science des mĂ©lodies suaves, de l’élĂ©gance et aussi de l’expressivitĂ© tragique et impĂ©rieuse (s’agissant du rĂŽle d’Agrippine, la mĂšre autoritaire du jeune NĂ©ron). Pour l’une et l’autre, la version Ă©ditĂ©e par Erato rĂ©unit un superbe couple, caractĂ©risĂ©, fin, impliquĂ©, au verbe rageur : Joyce DiDonato en impĂ©riale dominatrice ; Franco Fagioli en Nerone, un rĂŽle que le contre-tĂ©nor argentin incarne Ă  merveille tant depuis son Eliogabalo de Cavalli (Palais Garnier, sep 2016 : lire notre compte rendu critique : http://www.classiquenews.com/compte-rendu-opera-paris-palais-garnier-le-16-septembre-2016-cavalli-eliogabalo-recreation-franco-fagioli-leonardo-garcia-alarcon-direction-musicale-thomas-jolly-mise-en-scene-2/ ), son timbre acide et veloutĂ© Ă  la fois excelle Ă  exprimer l’essence des princes effĂ©minĂ©s, dĂ©cadents
 soumis Ă  l’empire des sens, portraiturĂ©s avant Haendel par 
 Monteverdi (l’Incoronazione di Poppea).
En « fosse », Fagioli retrouve d’ailleurs, le pĂ©taradant et trĂšs articulĂ© Maxim Emelyanychev et son ensemble sur instruments d’époque, Il Pomo d’Oro : une phalange prĂȘte Ă  en dĂ©coudre pour exprimer tous les vertiges de la passion haendĂ©lienne
 Contre-tĂ©nor, chef et instrumentistes avaient prĂ©cĂ©demment convaincu dans un Serse (1738), enregistrĂ© en 2017 pour DG : Lire ici notre critique du cd Serse par Franco Fagioli ( CLIC de CLASSIQUENEWS d’oct 2018 : http://www.classiquenews.com/cd-critique-handel-haendel-serse-1738-fagioli-genaux-emelyanychev-2017-3cd-deutsche-grammophon/ ).
Autour de ce couple promis Ă  devenir lĂ©gendaire, Erato regroupe un parterre idĂ©al qui joue lui aussi sur la finesse des caractĂ©risations de chaque profil : Elsa Benoit (suave et sobre Poppea), l’impeccable Narciso de Carlo Vistoli, comme l’Ottone de Jakub Jozef Orlinski, lequel ajoute son timbre acide et musical lui aussi pour cette prise en studio proche de l’idĂ©al. AprĂšs Monteverdi au siĂšcle prĂ©cĂ©dent, et lui aussi phare de l’opĂ©ra vĂ©nitien, Haendel se hisse Ă  la plus haute marche de l’inspiration d’aprĂšs l’AntiquitĂ© romaine : le cynisme et la passion embrasent tout ; rien n’arrĂȘte l’ivresse des hauteurs et du pouvoir ; s’il deviennent fous et inhumains, tous les candidats tentĂ©s par la toute puissance s’emballent au delĂ  de toute mesure ; chaque politique ici libĂ©rĂ©, peut exprimer sa soif de puissance, de gloire, de sĂ©duction. Et au sommet de la partition s’inscrit en lettres d’or et chant souverain, l’air accompagnato, trĂšs dĂ©veloppĂ©, incisif, hallucinĂ© de la prima donna barocca, Joyce DiDonato, au I : “ Pensieri, voi mi tormentate (de plus de 6 mn : un air essentiel dans la partition), dans laquelle la mĂšre qui manipule, est hantĂ©e par ses propres craintes que tous ses stratagĂšmes n’Ă©chouent Ă  faire de son fils Nerone, l’empereur, successeur de Claude
 TraversĂ©e par les spasmes et les visions d’une fragilitĂ© inconnue jusque lĂ , l’ambitieuse semble mesurer tout ce qu’elle peut perdre et tout ce qu’elle engage dans cette course au pouvoir. La vipĂšre en chef voudrait nous faire croire qu’elle est pauvre victime. GĂ©nial Haendel ! Par sa cohĂ©rence et le relief ciselĂ© de chaque protagoniste de ce huis clos bien romain, s’impose dans la discographie. Grande critique Ă  venir dans le mag cd dvd livres de CLASSIQUENEWS

CD, critique. VIRTUOSISSIMO : Dmitry Sinkovsky / Il Pomo d’Or. Leclair, Tartini… (1 cd NaĂŻve)

sinkovsky-dmitri-violon-cd-naive-critique-review-cd-classiquenews-VirtuosiimoCD, critique. VIRTUOSISSIMO : Dmitry Sinkovsky / Il Pomo d’Oro (1 cd NaĂŻve). Le violoniste et leader de son propre ensemble La Voce strumentale (crĂ©Ă© en 2011)dirige dans cet album plus que recommandable Il Pomo d’oro ; l’interprĂšte dĂ©fend ici une vision engagĂ©e, d’une vivacitĂ© brĂ»lante dans chaque piĂšce choisies : cet album est surtout celui d’un artiste Ă  fort tempĂ©rament ; toutes de compositeurs baroque permettant Ă  l’instrument soliste de brillant au sein du collectif de cordes. Le style fouettĂ©, hyperdynamique, aux Ă©carts de nuances appuyĂ©s qui fait du violon solo un chant surexpressif, d’une virtuositĂ© Ă©lectrique relance constamment l’écriture du Locatelli d’ouverture (Concerto n°1 de L’Arte del violino opus 3) : une sorte de triptyque faire valoir oĂč la partie de violon mouvements 1 et surtout 3 (Allegro puis Capriccio de plus de 7mn), permet non plus au violoniste de briller mais de collectionner et diversifier tous les effets possibles : en cela la dextĂ©ritĂ© du leader Sinkovsky est indiscutable. Mais la vrai question demeure : la musique n’est-elle qu’un feu d’artifice ? Non, Ă©videmment et la belle Ă©lĂ©gance intĂ©rieure du Largo central (presque 5mn) enchante par sa rĂȘverie, musicale. Certains regretteront ce panache Ă  tout crin, ses tutti furieux, abordĂ©s comme des chevauchĂ©es Ă©perdues : trop d’effet finit par agacer. Mais heureusement le chef sait doser et calculer contrastes et effets ; dans une langue plus classique et Ă©quilibrĂ©e, le Concerto junp l.1 de Pisendel confirme chez les interprĂštes ce souci de la mesure ; toute virtuositĂ© touche si elle est sous contrĂŽle. Tout aussi chantant, le violon hyperbavard – qu’il a de choses Ă  nous dire, articule, s’emporte mais reste proche du chant et de la respiration (Allegro I). Si la conception du programme est au cƓur de sa rĂ©ussite dans son Ă©coulement c’est qu’elle touche le profil mĂȘme des auteurs ici abordĂ©s : tous du XVIIĂš XVIIIĂš qui furent violonistes chevronnĂ©s et compositeurs. Ils sont nĂ©s dans les deux derniĂšres dĂ©cades du XVIIĂš, offrant leur maturitĂ© artistique au dĂ©but du XVIIIĂš. On le voit dans l’écriture elle-mĂȘme ; et d’ailleurs dans le Largo du Pisendel qui suit, d’une Ă©loquence naturelle dans la priĂšre recueillie et intĂ©rieure.
Le seul français dans le programme est Leclair, Ă  travers les 4 mouvements du Concerto opus 7 n°2 : force est de constater que la mesure comme l’élĂ©gance toutes françaises, bĂ©nĂ©ficiant d’un continuo musclĂ©,nerveux, testostĂ©ronĂ©, sonne Ă  la fois expressif et souple ; le violoniste ajoutant sa touche personnelle, celle d’une flexibilitĂ© solaire, qui sait murmurer et nuancer sans craindre de mordre aussi, avec une respiration Ă©tendue et presque pudique dans l’Adagio.
Le sens des climats et des couleurs est plus encore contrastĂ© dans le Tartini (Concerto a lunardo venier D 115), d’une profonde langueur, alternĂ©e Ă  l’épanchement le plus passionnĂ© ; Sinkovsky en exprime cette dĂ©pression lagunaire si proche du chant (d’ailleurs le violoniste moscovite est aussi chanteur, contre-tĂ©nor qui semble comprendre de l’intĂ©rieur l’enjeu vocal de chaque ligne : du bien bel ouvrage lĂ  encore). Car chaque effet y est infĂ©odĂ© Ă  la couleur intĂ©rieure, non Ă  l’effet artificiel et strictement dĂ©monstratif. Le geste se fait explicitation interrogative sur un Ă©tat de dĂ©pression attendrie, Ă  la fois nostalgique et dĂ©muni, d’un caractĂšre authentiquement post vivaldien. Pour nous, l’investissement poĂ©tique et l’imaginaire (couleurs, nuances) que sait y dĂ©velopper le violoniste russe, forment l’épisode le plus intĂ©ressant de cet album.

CLIC D'OR macaron 200On y dĂ©tecte dans la conduite intĂ©rieure et les couleurs sous jacentes de la ligne violonistique (cantabile prĂ©romantique du second andante cantabile), l’apport de cette complicitĂ© avec les chanteurs contre tĂ©nors de la nouvelle gĂ©nĂ©ration les Fagioli ou Orlinski
, sans omettre sa collaboration avec Joyce DiDonato ou Ann Hallenberg, divas baroques parmi les plus engagĂ©es elles aussi, avec lesquels il a travaillĂ©. VoilĂ  a contrario de bien des ensembles plus lisses et ronronnants, la trĂšs belle lecture d’un violoniste touche Ă  tout, qui est aussi chanteur et chef d’orchestre. Dmitry Sinkovsky dĂ©montre l’étendue de ses capacitĂ©s Ă  colorer et nuancer ce concept ailleurs Ă©culĂ©, rĂ©ducteur et si rĂ©pĂ©titif, de virtuositĂ©. Ici tout respire et chante avec une musicalitĂ© rare. De quoi rĂ©viser idĂ©alement sa propre connaissance des maniĂšres et des styles de Locatelli Ă  Tartini, de Leclair Ă  Telemann


 

 

 

________________________________________________________________________________________________

 

CD, critique. VIRTUOSISSIMO : Dmitry Sinkovsky / Il Pomo d’Oro (1 cd Naïve)

 

 

En savoir plus sur le site d’Il Pomo d’Oro
http://www.il-pomodoro.ch/news/new-album-with-dmitry-sinkovsky/

Le site de Dmitri Sinkovsky
https://www.dmitrysinkovsky.com/news/

VOIR, Ă©couter Dmitri Sinkovsky dans la Capriccio de Locatelli
https://www.youtube.com/watch?v=ppDAQy5F4ho

Photos : depuis le site de Dmitri Sinkovsky © M Borggreve

 
 

CD, critique. HANDEL / HAENDEL : Serse (1738) / Fagioli, Genaux (Emelyanychev, 2017) – 3cd Deutsche Grammophon

Handel fagioli serse haendel cd review critique cd par classiquenews opera baroque par classiquenews genaux aspromonte Serse-CoffretCD, critique. HANDEL / HAENDEL : Serse (1738) / Fagioli, Genaux (Emelyanychev, 2017 – 3 cd DG Deutsche Grammophon, 2017). VoilĂ  une production prĂ©sentĂ©e en concert (Versailles, novembre 2017) et conçue pour la vocalitĂ  de Franco Fagioli dans le rĂŽle-titre (il rempile sur les traces du crĂ©ateur du rĂŽle (Ă  Londres en 1738, Caffarelli, le castrat fĂ©tiche de Haendel) ; le contre-tĂ©nor argentin est portĂ©, dĂšs son air « « Ombra mai fu » », voire stimulĂ© par un orchestre Ă©lectrique et Ă©nergique, portĂ© par un chef prĂȘt Ă  en dĂ©coudre et qui de son clavecin, se lĂšve pour mieux magnĂ©tiser les instrumentistes de l’ensemble sur instruments anciens, Il Pomo d’Oro : Maxim Emelyanychev. La fiĂšvre instillĂ©e, canalisĂ©e par le chef Ă©tait en soi, pendant les concerts, un spectacle total. Physiquement, en effets de mains et de pieds, accents de la tĂȘte et regards hallucinĂ©s, le maestro ne s’économise en rien.
L’enregistrement prolonge la vitalitĂ© du concert et rend compte d’un esprit de troupe, sachant pour chaque chanteur caractĂ©riser idĂ©alement chaque personnage.
En Serse / Xerxes 1er, Franco Fagioli dĂ©montre une maĂźtrise parfaite des mĂ©lismes et acrobaties vocales Ă©crites par Haendel. Fagioli vocalise sans peine, dans les aigus comme dans les graves, sur l’étendue de sa tessiture, indiquant combien les ornements sont porteurs de sens, signifient idĂ©alement la volontĂ© du Roi Perse, dans le grave engorgĂ©, en un chant qui dans un seul souffle sait distiller piani et forte sans cĂ©sure (cf l’ambitus ahurissant de l’air « « Crude furie » », de l’extrĂȘme aigu aux graves souterrains). Le caprice, le dĂ©sir, le plaisir du prince (amoureux volatile) s’exprime et prend forme avec un naturel 
 dĂ©sarmant.
Autour du Divo, comme on disait des castrats idolĂątrĂ©s au XVIIIĂš, Fagioli, ses partenaires dĂ©fendent avec beaucoup de classe et d’intensitĂ©, le relief Ă©motionnel de leur personnage : Inga Kalna incarne une Romilda, solide, parfois instable, mais toujours trĂšs volontaire et expressive (en rien cette fĂ©minitĂ© fragile et fĂ©brile, ailleurs portĂ©e par des sopranos pointues). Il est vrai que la soprano chante Ă  prĂ©sent Rodelinda avec une vĂ©ritĂ© irrĂ©sistible.
En Arsamene, la mezzo coloratoure canadienne (originaire de Fairbanks), Vivica Genaux (enfin voilĂ  dans le rĂŽle du frĂšre de Serse une voix fĂ©minine de poids, plutĂŽt qu’un contre-tĂ©nor trop lisse et pas assez typĂ©) qui confirme son immense facilitĂ© vocale et dramatique, un tempĂ©rament exceptionnellement ciselĂ© et percutant qui fait d’elle la mezzo baroque de l’heure (avec Ann Hallenberg). Amastre gagne une Ă©paisseur rĂ©elle grĂące Ă  la tessiture Ă©largie, soutenue aux extrĂ©mitĂ©s, de l’alto Delphine Galou, voix sĂ»re, droite, profonde.
Jeune diva Ă  suivre dĂ©sormais, Francesca Aspromonte offre une remarquable couleur, entre brio et tendresse au personnage d’Atalanta, moins piquante intrigante que vrai tempĂ©rament amoureux, elle aussi prĂȘte Ă  en dĂ©coudre.
CLIC_macaron_2014Acteur en diable, se jouant des travestissements (en jardinier, en marchande de fleurs, voix de tĂȘte drĂŽlissime Ă  l’envi), le baryton Biagio Pizzuti Ă©claire la figure d’Elviro, d’une vĂ©ritĂ© humaine, comique certes, mais trĂšs proche du spectateur / auditeur.
Un pilier efficace dans la trame dramatique qui contraste parfaitement avec la noblesse plus digne de ses partenaires.
Autant le profil de l’empereur Serse est lumineux, autant celui de Ariodate (Andrea Mastroni) est lugubre et sombre, qui ferait rĂ©sonner jusqu’aux cintres. Et l’auditeur.

———————————————————————————————————

CD, critique. HANDEL / HAENDEL : Serse (1738). Dramma per musica en 3 actes, livret d’aprĂšs NicolĂČ Minato et Silvio Stampiglia / CrĂ©Ă© Ă  Londres en avril 1738

Serse : Franco Fagioli
Arsamene, son frĂšre : Vivica Genaux
Romilda : Inga Kalna
Atalanta : Francesca Aspromonte
Ariodate : Andrea Mastroni
Amastre : Delphine Galou
Elviro : Biagio Pizzuti

Il Pomo d’Oro / Maxim Emelyanychev, direction.

 

 

 

———————————————————————————————————

LIRE nos autres critiques des cd et concerts par Franco Fagioli

CD, compte rendu critique. Gluck: Orfeo ed Euridice, 1762 (Franco Fagioli, Laurence Equilbey, 3 cd Archiv, avril 2015)
http://www.classiquenews.com/cd-compte-rendu-critique-gluck-orfeo-ed-euridice-1762-franco-fagioli-laurence-equilbey-3-cd-archiv-avril-2015/

CD événement, annonce. FRANCO FAGIOLI : ROSSINI (1 cd Deutsche Grammophon, à venir le 30 septembre 2016).
http://www.classiquenews.com/cd-evenement-annonce-franco-fagioli-rossini-1-cd-deutsche-grammophon-a-venir-le-30-septembre-2016/

Compte rendu, opéra. Paris, Palais Garnier, le 16 septembre 2016. Cavalli : Eliogabalo (1667), recréation. Franco Fagioli
 Leonardo Garcia Alarcon, direction musicale. Thomas Jolly, mise en scÚne
http://www.classiquenews.com/compte-rendu-opera-paris-palais-garnier-le-16-septembre-2016-cavalli-eliogabalo-recreation-franco-fagioli-leonardo-garcia-alarcon-direction-musicale-thomas-jolly-mise-en-scene/

Compte-rendu critique, opéra. Nancy. Opéra National de Lorraine, le 7 mai 2017. Gioachino Rossini : Semiramide. Salome Jicia, Franco Fagioli, Nahuel Di Pierro, Matthews Grills. Domingo Hindoyan, direction musicale. Nicola Raab, mise en scÚne
http://www.classiquenews.com/compte-rendu-critique-opera-nancy-opera-le-7-mai-2017-rossini-semiramide-jicia-fagioli-hindoyan-raab/

CD, compte rendu critique. FRANCO FAGIOLI, contre tĂ©nor : Handel Arias (1 cd Deutsche Grammophon). Parmi les contre tĂ©nors actuels, ceux qui savent caractĂ©riser un personnage, au lieu de dĂ©ployer toujours la mĂȘme technique, l’argentin Franco Fagioli rĂ©alise une belle prouesse, sur le sillon de son aĂźnĂ© Max Emanuel Cencic, qui lui accuse les signes inquiĂ©tants de son Ăąge vocal : medium certes Ă©largi mais

http://www.classiquenews.com/cd-compte-rendu-critique-franco-fagioli-contre-tenor-handel-arias-1-cd-deutsche-grammophon/

Pietro Antonio Cesti (1623-1669)

rosa salvatore marc antonio cesti Self-portrait_by_Salvator_RosaPietro Antonio Cesti (1623-1669).  A l’heure oĂč depuis Aix cet Ă©tĂ©, retentit (enfin) la gloire oubliĂ©e de Cavalli et ce thĂ©Ăątre enchanteur vĂ©nitien originaire du XVIIĂšme, classiquenews s’intĂ©resse Ă  son contemporain Pietro Antonio Cesti, autre figure majeure de l’opĂ©ra italien du Seicento (XVIIĂšme). L’heure est aux vĂ©nitiens (avant les napolitains au XVIIIĂš) : l’opĂ©ra est un divertissement populaire rĂ©cent qui impose sur les planches le mĂ©lange des genres, propice Ă  l’essor lyrique
 Il y a 32 ans Ă  prĂ©sent RenĂ© Jacobs rĂ©vĂ©lait dans un enregistrement pionnier (L’Orontea) le geste sensuel, cynique et furieusement parodique de Cesti, compositeur au succĂšs foudroyant qui croise le chemin de Christine de SuĂšde, laquelle se passionne Ă  Innsbruck pour son opĂ©ra L’Argia, composĂ© lors de sa venue dans la ville tyrolienne. L’Orontea qui porte le nom de l’hĂ©roĂŻne, -reine fiĂšre et autoritaire qui a renoncĂ© Ă  l’amour, apporte un Ă©clairage prĂ©cis sur le style et le monde esthĂ©tique de Cesti : comme nombre d’ouvrages de son contemporain et rival Cavalli (La Calisto, Elena
), L’Orontea met en scĂšne les figures ordinaires de l’opĂ©ra vĂ©nitien du Seicento : dans un cadre particuliĂšrement thĂ©Ăątral (beaucoup de rĂ©citatifs, peu d’airs dĂ©veloppĂ©s et surtout des situations multiples qui enchaĂźnent rebondissements, coups de thĂ©Ăątres, confrontations, oppositions, faux semblants, quiproquos
), Cesti emploie le travestissement qui concourt Ă  la confusion des sexes et des sentiments : ainsi Jacinta qui espionne Ă  la Cour d’Orontea, se travestit en homme, et devient Ismero, lequel suscite les avances de la vieille Aristea
 – mĂȘme canevas chez Cavalli dans Elena oĂč MĂ©nĂ©las, l’amoureux d’Elena, s’étant habillĂ©e en femme, devient  l’objet des dĂ©sirs ardents du roi Tyndare et de PirithoĂŒs, le compagnon de ThĂ©sĂ©e
 (!). Le comique bouffon et les saillies oniriques voire satiriques vont aussi bon train chez Cesti, en cela fidĂšle au style vĂ©nitien qui aime mĂ©langer les genres.

L’identitĂ© miroitante et changeante, le trouble nĂ© du dĂ©sir est au coeur de l’intrigue car le jeune peintre Alidoro, que le philosophe CrĂ©onte tient pour un vagabond opportuniste dont s’est entichĂ©e la reine, ne sait pas qui il est ; au III, par un revirement thĂ©Ăątral qui singe la rĂ©alitĂ© (n’oublions pas que le rĂ©el peut parfois dĂ©passer l’imaginaire), l’artiste porte un mĂ©daillon qui l’identifie clairement comme
 le fils du roi de PhĂ©nicie, Floridano. Le peintre errant peut ainsi Ă©pouser Orontea en un happy end (Fine lieto) enfin pacifiĂ©. Hors des tensions et rivalitĂ©s, intrigues et manipulations, l’amour vainc tout.

Rosa salvatore 1024px-Self-portrait_of_Salvator_Rosa_mg_0154Biographie. La vie de Cesti se confond avec les lieux qui ont portĂ© avant lui l’éclosion du talent de Piero della Francesca. NĂ© Ă  Arezzo en 1623, Cesti (donc toscan) entre chez les Franciscains Ă  14 ans, puis devient organiste et maĂźtre de musique au sĂ©minaire de Volterra. MĂȘme Ă©loignĂ© des grands foyers artistiques toscans, – Sienne, Florence-, Cesti reste informĂ©s des avants-gardes : il rencontre le peintre fantasque et fascinant Salvatore Rosa (1615-1673) dont l’univers fantasmagorique, et la sensibilitĂ© panthĂ©iste, en fait un conteur et paysagiste parmi les plus captivants de l’époque.

A Florence en 1650, Cesti presque trentenaire, se distingue au thĂ©Ăątre : il chante Ă  Lucques, le Giasone de Cavalli. MenacĂ© d’exclusion par les frĂšres mineurs,  mais dĂ©jĂ  remarquĂ© par les Medicis, Cesti fait crĂ©er Ă  Venise pour les Carnavals de 161 et 1652, ses deux premiers drames lyriques. En 1652, l’archiduc Ferdinand, duc de Toscane le nomme compositeur de la chambre : succĂšs foudroyant pour celui qui est prĂ©sentĂ© aprĂšs la mort de Monteverdi (1643) et malgrĂ© le rayonnement de Cavalli (l’autre Ă©lĂšve de Monteverdi) comme le compositeur le plus douĂ© de sa gĂ©nĂ©ration. Il compose des cantates, forme les castrats de la cour toscane, surtout pilote les divertissements organisĂ©s Ă  Innsbruck sur le modĂšle des thĂ©Ăątres vĂ©nitiens. Ainsi se succĂšdent les grands opĂ©ras cestiens : Cesare amante (repris en 1654 sous le nom de Cleopatra : et qui reprend la figure du tyran effĂ©minĂ© / efeminato, c’est Ă  dire dĂ©cadent et corrompu dans la lignĂ©e du Nerone de Monteverdi et Busenello dans Le couronnement de PoppĂ©e antĂ©rieur, de 1642-1643)), puis avec le librettiste Apolloni (qui travaille aussi avec Cavalli pour Elena de 1659), ce sont trois opus majeurs : Argia en 1655 donnĂ© pour la Reine Christine de SuĂšde rĂ©cemment convertie au catholicisme ; Orontea en 1656 ; La Dori en 1657. Cesti est rappelĂ© par les Franciscains en 1659 et doit rejoindre immĂ©diatement Rome.

GĂ©nie de l’opĂ©ra vĂ©nitien du Seicento

Il devient chantre Ă  la Chapelle Sixtine, continue de composer des cantates, certaines licencieuses, se produit sur les scĂšnes privĂ©s (Rome n’a pas encore de thĂ©Ăątre public). Il supervise la reprise de l’Orontea chez les Colonna en 1661. Pour les Noces de CĂŽme III et Marguerite Louise d’OrlĂ©ans, il chante dans l’opĂ©ra de Melani, Ercole in Tebe. A Vienne, au service des Habsbourg et favorisĂ© par ces derniers, Cesti compose son chef d’oeuvre, Il Pomo d’oro. MalgrĂ© son prĂ©texte dynastique qui en fait une partition de circonstance, Cesti produit comme Cavalli Ă  Paris pour les Noces de Louis XIV (Ercole amante), une oeuvre opulente et raffinĂ©e, touchante par sa profondeur, fascinante par son invention poĂ©tique. En 1666, il fait reprendre Ă  Venise (Teatro San Giovanni e Paolo) l’Orontea, pourtant « vieille partition de 10 ans »  preuve de son succĂšs auprĂšs des publics. SollicitĂ© Ă  Vienne et Ă  Venise, mais aussi Ă  Florence, il meurt au faĂźte de sa gloire, en pleine activitĂ© en 1669 Ă  46 ans. Sa maison, cadeau de son protecteur pour service rendu, existe toujours Ă  Innsbruck, occupant un angle face Ă  la CathĂ©drale Saint-Jacob d’Innsbruck.



Salvator_Rosa_poetryAristocratique et populaire. Cesti familier des grands livre une musique raffinée et aristocratique
, tout en fournissant les opĂ©ras pour les thĂ©Ăątres vĂ©nitiens publiques dont la formule s’exporte alors partout en Europe. L’Orontea incarne l’engouement des audiences pour la formule de l’opĂ©ra vĂ©nitien, au point que l’ouvrage de Cesti occulta un premier drame musical sur le mĂȘme sujet signĂ© de Lucio. Le succĂšs d’Orontea d’aprĂšs le livret originel de Cicognini est un vrai drame thĂ©Ăątral, turbulent, grotesque, acide et sensuel Ă  la fois, d’esprit carnavalesque et lĂ©ger : une comĂ©die grinçante dont les vĂ©nitiens ont toujours eu le gĂ©nie. La rĂ©solution n’intervient qu’au terme du IIIĂš acte, aprĂšs que les auteurs en aient compliquĂ© et densifiĂ© le dĂ©ploiement au fur et Ă  mesure de son dĂ©roulement, quitte Ă  (sur)charger les intrigues parallĂšles, et les rencontres des plus improbables; comme dans les opĂ©ras les mieux conçus de Cavalli, le thĂ©Ăątre de Cesti tisse un labyrinthe oĂč les identitĂ©s et les tempĂ©raments se perdent, s’inversent, se confondent comme en un miroir dĂ©formant. Cesti impose dans l’Orontea, une vĂ©ritable intelligence des situations, diversifiant ses choix formels afin de vivifier un drame musical proche de la rue. Sa facilitĂ© Ă  ciseler les rĂ©citatifs en scĂšnes courtes, vivantes mais capitales pour la comprĂ©hension et la continuitĂ© de l’action se distingue particuliĂšrement dans l’Orontea. Cesti partage avec Cavalli, cette versatilitĂ© vertigineuses des sentiments et des climats Ă©motionnels : tous deux incarnent l’ñge d’or de l’opĂ©ra vĂ©nitien du XVIIĂšme, une pĂ©riode fĂ©conde qui est aussi ce bel canto originel. Dans le sillon fixĂ© par leur maĂźtre Monteverdi, Cesti et Cavalli portent Ă  son sommet l’art du bel canto qui alors profite du mĂ©lange des genres : comiques, hĂ©roĂŻques, tragiques, bouffons. C’est une scĂšne d’une flamboyante richesse poĂ©tique que le XVIIIĂš s’ingĂ©niera Ă  assĂ©cher, jusqu’à Mozart qui dans ses drames giocosos (dont Don Giovanni) revient Ă  la richesse originelle de l’opĂ©ra.

salvator-rosa-battle

Illustrations : Toutes les illustrations de notre portrait de Pietro Antonio Cesti sont de Salvatore Rosa, peintre, paysagiste, ami de Cesti. Deux autoportraits, allĂ©gorie de la poĂ©sie, bataille…

 

CD. Haendel : Tamerlano (Cencic, Gauvin, Ainsley… Minasi, 2013)

Haendel handel _TAMERLANO_Naive Ainsley gauvin cencicCD. Haendel : Tamerlano (Cencic, Gauvin, Ainsley… Minasi, 2013)… Plus ciselĂ©s et mordants, plus inventifs et renouvelĂ©s que Curtis par exemple, Riccardo Minasi et les instrumentistes d’Il pomo d’oro convainquent musicalement : leur caractĂ©risation du drame sombre voire hautement tragique de Tamerlano (1724) reste souvent saisissante (attĂ©nuation murmurĂ©e constamment souple, proche en cela du texte, colorant idĂ©alement les caractĂšres de chaque personnages selon la situation. Jamais le continuo des recitatifs ne s’enlise : il suit l’arc tendu du verbe et accuse le relief ou les vertiges des oppositions, confrontations, manipulations entre les personnages : un pĂšre (Bajazet) et sa fille (Asteria), proies impuissantes de la cruautĂ© la plus abjecte incarnĂ© par le repoussant Tamerlano qui en fait n’est pas le hĂ©ros de l’opĂ©ra,… plutĂŽt un faire valoir du rĂŽle immense de Bajazet, prince noir mais noble et digne… qui prĂ©fĂšre la morsure du poison et la dĂ©livrance finale qu’il promet, plutĂŽt que vivre l’Ă©tat d’humiliation et d’asservissement qu’aime cultiver contre lui et sa fille, l’ignoble Tamerlano.

Tamerlano chambriste, essentiellement vocal

CLIC D'OR macaron 200Contrairement au visuel de couverture ce n’est ni Tamerlano et son interprĂšte qui se hissent au sommet de la rĂ©alisation : mais plutĂŽt l’excellent Bajazet de John Mark Ainsley : prince noble et d’une grandeur morale admirable, attendrie encore par ce lien filial et tĂ©nue (ici trĂšs bien exprimĂ©) qui le rattache Ă  sa fille, double de souffrance Ă  ses cĂŽtĂ©s (trĂšs honnĂȘte Karine Gauvin dans un rĂŽle fĂ©minin riche en couleurs crĂ©pusculaires lui aussi). Rien Ă  dire non plus au fiancĂ© d’Asteria, l’Andronico de Cencic : vivant, palpitant, toujours hautement engagĂ© lui aussi. La version est intensĂ©ment vocale donc dramatiquement proche du thĂ©Ăątre cornĂ©lien, oĂč l’Ă©quilibre instruments et chant se rĂ©vĂšle idĂ©al. La comprĂ©hension du chef saisit par son intelligence, et la qualitĂ© globalement engageante des solistes dĂ©fend superbement l’opĂ©ra haendĂ©lien. Excellente surprise.

Georg Friederich Haendel (1685-1759): Tamerlano, HWV 18 (1731 version). Avec Xavier Sabata (Tamerlano), Max Emanuel Cenčić (Andronico), John Mark Ainsley (Bajazet), Karina Gauvin (Asteria), Ruxandra Donose (Irene), Pavel Kudinov (Leone). Il pomo d’oro. Riccardo Minasi, direction. EnregistrĂ© en Italie, en avril 2013.  3cd NaĂŻve V 5373.