Jérémie Rhorer dirige Dialogues des Carmélites sur Arte

POULENC_francis_francis-poulenc_c_jpg_681x349_crop_upscale_q95-1Arte. Poulenc : Dialogues des CarmĂ©lites, dimanche 13 juillet 2014, Minuit. InspirĂ©e d’une histoire vraie au temps de la Terreur, le chef-d’Ɠuvre lyrique de Francis Poulenc s’appuie sur un scĂ©nario de Georges Bernanos, lui-mĂȘme inspirĂ© d’une nouvelle de Gertrud von Le Fort. L’ouvrage fut un immense succĂšs lors de sa crĂ©ation Ă  La Scala en janvier 1957, puis celle de sa premiĂšre française Ă  l’OpĂ©ra Garnier six mois plus tard (notamment grĂące Ă  la prĂ©sence scĂ©nique et vocale de Denise Duval, l’interprĂšte muse de Poulenc-, et de la soprano RĂ©gine Crespin). Il Ă©tait pourtant risquĂ© de traiter du mystĂšre de la foi Ă  l’opĂ©ra, qui plus est majoritairement servi par des voix de femmes. Mais la puissance Ă©motionnelle du texte de Bernanos dont Poulenc conserva l’essentiel, la rigueur dramaturgique et la richesse du langage musical en font l’un des sommets de l’opĂ©ra français du XXe siĂšcle.
Cette Ă©vocation profonde et bouleversante du martyre, servie ici pour cette nouvelle production par un plateau trĂšs cohĂ©rent, propose bien deux conceptions du monde qui s’opposent : celui qui croit au ciel et celui qui n’y croit pas ou plus. Poulenc, Ă  la fois homme profondĂ©ment « religieux » et compositeur « moderne » (le moine et le voyou), a su rendre dans Dialogues, l’enjeu historique de la foi et du mystĂšre sans en nier les tourments de l’ñme et de la chair dans lesquels se mĂȘlent orgueil et humilitĂ©, folie et rĂ©flexion, peur et don de soi. L’agitation d’un temps de rĂ©volutions et de violence ne fait qu’accentuer et rĂ©vĂ©ler la question profonde qui questionne le cƓur et l’ñme : quel sens donnĂ© Ă  ma vie ? Pourquoi suis-je ici plutĂŽt que lĂ  ? Maintenant et pour un temps donnĂ© ?

Francis Poulenc : Dialogues des carmélites

Réalisé par  François-René Martin

Coproduction : ARTE France, Camera Lucida Productions (France, 2014, 180mn)

Opéra en trois actes (1957)
Texte de la piĂšce de Georges Bernanos
avec l’autorisation de Emmet Lavery
d’aprĂšs une nouvelle de Gertrude Von Le Fort
et un scĂ©nario du R.P. BrĂŒckberger et de Philippe Agostini

Jérémie Rhorer / direction
Olivier Py / mise en scĂšne
Pierre-André Weitz / décors et costumes
Bertrand Killy / lumiĂšres
Sophie Koch / Mùre Marie de l’incarnation
Patricia Petibon / Blanche de La Force
VĂ©ronique Gens / Madame Lidoine
Sandrine Piau / Soeur Constance de Saint Denis
Rosalind Plowright / Madame de Croissy
Topi Lehtipuu / Le Chevalier de La Force
Philippe Rouillon / Le Marquis de La Force
Annie Vavrille / MĂšre Jeanne de l’enfant JĂ©sus

Philharmonia Orchestra
Choeur du Théùtre des Champs-Elysées

CD. Francis Poulenc : inédits, créations (INA)

CLIC_macaron_2014CD. Francis Poulenc : inĂ©dits, crĂ©ations (2 cd INA, MĂ©moire vive). L’INA participe aux commĂ©morations du 50Ăš anniversaire de la mort de Poulenc. En 2 cd voici un florilĂšge de morceaux plus que recommandables, certains portĂ©s par des interprĂštes inoubliables qui ont bien connu le compositeur lui-mĂȘme. Lequel au micro de la radio, grĂące Ă  une sĂ©lection d’entretiens habilement rĂ©alisĂ©e, explique et souligne l’enjeu de la musique, moins badine et lĂ©gĂšre qu’il semble souvent. Parmi ses meilleures ambassadrices, la voix flexible Ă  la mordante et souvent irĂ©sistible intelligibilitĂ© de la soprano Denise Duval qui vĂ©ritable vedette, offre une leçon de chant  Ă  travers des extraits de La Dame de Monte-Carlo, surtout Courte Paille, un trop court fragment des Mamelles de TirĂ©sias, A sa guitare et Air champĂȘte ressuscitent ce beau chant qu’aima Poulenc, entre verve, dĂ©rision, digression subtile, poĂ©sie, tendresse, piquant. La Blanche des CarmĂ©lites ressuscite ici par le timbre suave angĂ©lique de Rosanna Carteri (qui chante en italien pour la crĂ©ation milanaise, crĂ©ation mondiale qui prĂ©cĂ©da toute reprĂ©sentation dans l’Hexagone). L’interprĂšte du Gloria qu’elle crĂ©a se dĂ©voile comme sa consƓur française, d’une limpiditĂ© habitĂ©e absolument captivante.

 

 

InĂ©dits et crĂ©ations de Poulenc par lui-mĂȘme

 

poulenc_francis_inedits-creations_INA_memoire_vive_2cdInĂ©dits prĂ©cieux par son intensitĂ©, la bande rĂ©cemment retrouvĂ©e de la premiĂšre du Stabat Mater (intĂ©grale) avec GeneviĂšve Moizan en soliste sous la direction de Fritz MĂŒnch Ă  Strasbourg en 1951.  Une perle radiophonique qui mĂ©ritait bien d’ĂȘtre ainsi rĂ©vĂ©lĂ©e.
Le double coffret permet d’entendre la voix de Francis, un rien provocatrice mais flĂ»tĂ©e, avec cette verve distinctive oĂč les musiciens savaient encore parler pour dire quelque chose, et non plus vendre Ă  qui mieux mieux, ce qu’ils fabriquent Ă  la chaĂźne. Autre Ă©poque, autres standards. Les passionnĂ©s de Poulenc y trouveront de quoi nourrir leur attente, les autre dĂ©couvriront grĂące au fonds de la Radio nationale, des perles qui parleront Ă  leur besoin d’expressivitĂ© et de ferveur. Ecoutez comme le compositeur prĂ©sente Ă  l’antenne le cahier de mĂ©lodies (7 au total) La Courte Paille, modeste offrande au genre exigeant et destinĂ© Ă  l’origine Ă  Denise Duval, sa muse, son interprĂšte prĂ©fĂ©rĂ©e pour qu’elle le chante Ă  son fils de 7 ans … Chansons enfantines d’une valeur exaltante comme ” Quelle aventure ” parmi les plus connues.
Autre belle rĂ©vĂ©lation, celle du Gendarme incompris (FP 20), livret de Cocteau et Raymond Radiguet (deux critiques bouffes Ă©pinglant Rimbaud et Verlaine), d’un dĂ©lire linguistique et articulaire ” courtelinesque “… texte scandaleux (il y est question d’une marquise dĂ©guisĂ©e en curĂ© faisant des cochonneries sur le gazon Ă  Boulogne, comme le prĂ©cise l’auteur lui-mĂȘme!), la piĂšce est totalement inĂ©dite que Francis Poulenc gardait pour lui-mĂȘme et la princesse de Noailles (version pour petit orchestre). Un rĂ©gal qui rĂ©tablit la charge critique, satirique, ce mordant sulfureux qui Ă©pouse chez Poulenc, la pure poĂ©sie. La sĂ©lection est dĂ©lectable et trĂšs bien prĂ©sentĂ©e.

 

Francis Poulenc : CrĂ©ations mondiales et inĂ©dits. La Dame de Monte-Carlo, Les Mamelles de TirĂ©sias, La Courte Paille, Dialogues des CarmĂ©lites, Stabat Mater, L’histoire de Babar … Denise Duval, Rosanna Carteri, GeneviĂšve Moizan, sopranos. Pierre Bernac, Jean Vilar (rĂ©citants), Francis Poulenc (piano, L’histoire de Babar). 2 cd INA MĂ©moire vive IMV092. Parution : dĂ©cembre 2013.

 

Paris, Exposition Francis Poulenc au TCE, jusqu’au 2 janvier 2014

Poulenc au ThĂ©Ăątre des Champs-ElysĂ©es, Exposition prĂ©sentĂ©e au TCE Ă  Paris. Du 10 dĂ©cembre 2013 au 2 janvier 2014, les soirs de reprĂ©sentation. L’exposition prĂ©sentĂ©e au ThĂ©Ăątres des Champs-ElysĂ©es Ă  l’occasion des  reprĂ©sentations de la nouvelle production des Dialogues des CarmĂ©lites suit un double parcours : celui qui mena l’ouvrage de la Scala Ă  l’OpĂ©ra de Paris, de janvier Ă  juin 1957, et celui de la collaboration du compositeur avec la salle parisienne,  pendant quarante ans.

 

 

Francis Poulenc Ă  Paris

 

 

poulenc_exposition_dialogues_tce_parisParmi le matĂ©riel exposĂ©, les deux partitions personnelles du compositeur sont prĂ©sentĂ©es : celle pour piano et chant comporte une dĂ©dicace de chacun des crĂ©ateurs français et italiens de l’Ɠuvre ; celle pour orchestre, plusieurs annotations de la main de Poulenc. Sont Ă©galement exposĂ©s les programmes des deux crĂ©ations, des photographies prises lors des rĂ©pĂ©titions, et les coupures de presse conservĂ©es par le compositeur.
Le Salon des dames accueille quant Ă  lui les croquis des costumes conçus par Suzanne Lalique, conservĂ©s par la BibliothĂšque-MusĂ©e de l’OpĂ©ra. La pĂ©riode du Groupe des Six est illustrĂ©e par l’affiche de la soirĂ©e du BƓuf sur le toit, pieusement conservĂ©e par Poulenc, et de nombreuses photographies des MariĂ©s de la tour Eiffel.
La création parisienne des Biches au Théùtre des Champs-Elysées est illustrée avec la partition dédicacée par Poulenc à sa « tante »  Liénard, ou encore la photographie que la Nijinska offrit à Poulenc. Une monumentale affiche provenant des archives de la Caisse des DépÎts annonce le copieux concert donné en décembre 1929 pour le dixiÚme anniversaire du Groupe des Six (illustration ci contre).

Quelques mois plus tard, le ThĂ©Ăątre accueille la crĂ©ation publique d’Aubade, dont la partition dĂ©dicacĂ©e de Poulenc Ă  …  lui-mĂȘme est exposĂ©e.
Le programme de la derniĂšre soirĂ©e des Concerts de la PlĂ©iade rappelle qu’au sortir de la guerre, c’est encore au ThĂ©Ăątre des Champs-ElysĂ©es qu’eut lieu la crĂ©ation d’une Ɠuvre majeure de Poulenc, la cantate Figure humaine, Ă©crite sur des poĂšmes de Paul Eluard.

Les partitions de Poulenc du Gloria et de La Dame de  Monte Carlo achÚvent ce parcours.

Francis Poulenc et le ThĂ©Ăątre des Champs ElysĂ©es. Exposition accessible au ThĂ©Ăątre des Champs ElysĂ©es, les soirs de concerts ou d’opĂ©ras, du 10 dĂ©cembre 2013 au 2 janvier 2014, en marge des reprĂ©sentations de la nouvelle production de Dialogues des CarmĂ©lites, Ă  l’affiche jusqu’au 21 dĂ©cembre 2013. Exposition, conçue par Pierre Miscevic, est organisĂ©e par l’Association des Amis  de Francis Poulenc (BenoĂźt Seringe, SecrĂ©taire gĂ©nĂ©ral).

Illustration : affiche de concert pour le dixiĂšme anniversaire du Groupe des Six – Fonds Archives Caisse des DĂ©pĂŽts

 
 

CD. Poulenc : Gloria, Stabat Mater (Petibon, P. JĂ€rvi, 2012)

CD. Poulenc : Gloria, Stabat Mater (Petibon, P. JĂ€rvi, 2012) …  Pour le 50Ăšme anniversaire en 2013 de la mort de Francis Poulenc, Patricia Petibon choisit deux cycles sacrĂ©s parmi les plus originaux dans l’oeuvre du compositeur. Chronologiquement, le Stabat Mater (1950) prĂ©cĂšde le Gloria (1959) : l’une et l’autre ” accompagne ” l’Ă©closion de son grand oeuvre sur la mort, l’opĂ©ra Dialogues des CarmĂ©lites (1957) dont la fin et le sujet central laissent dĂ©concertĂ© quant Ă  l’acceptation du gouffre final. De fait, les Ă©pisodes du Stabat restent marquĂ©s par l’expĂ©rience la plus intense et la plus vive d’une foi insatisfaite, toujours inquiĂšte voire parfois angoissĂ©e ; a contrario, le cycle tardif du Gloria, crĂ©Ă© aux USA sous la baguette de Charles Munch, montre plus de recul et de distance, d’apaisement aussi dans la confrontation au sens profond de la vie humaine : la rĂ©solution s’achĂšve dans un murmure confiant…

 

 

Sobre et déchirante priÚre de Poulenc

 

poulenc_petibon_stabat_Mater_gloria_jaarvi_orchestre-de-Paris_1-cd-Deutsche-GrammophonDĂšs aoĂ»t 1950, et en mĂ©moire de son ami Christian BĂ©rard, Poulenc compose un Stabat Mater d’une couleur trĂšs personnelle. Le 3 octobre, la partition est pleinement achevĂ©e. La lecture virginale de Poulenc est conforme Ă  sa propre ferveur : intime, pudique, trĂšs Ă©motive et plutĂŽt mĂ©ditative ; en rien dĂ©monstrative, son Ă©criture rĂ©tablit surtout la place de la mĂšre accablĂ©e de douleur confrontĂ©e impuissante au sacrifice de son fils sur la croix. Debout se tenait la mĂšre de douleur : Stabat mater dolorosa ...
Sur le plan formel,  Poulenc revisite l’Ă©criture polyphonique de la Renaissance totalement rĂ©inventĂ©e, le choeur Ă  5 parties de Lully. C’est aussi d’une certaine maniĂšre la prĂ©figuration de l’opĂ©ra Ă  venir …  Dialogues des CarmĂ©lites de 1957, la premiĂšre grave et profonde immersion sur le thĂšme central de la mort … sujet essentiel dans son oeuvre et au coeur de sa foi. D’ailleurs, le dĂ©but du III rĂ©utilise le n°10 du Stabat : Fac ut portem… oĂč la soprano soliste entonne une dĂ©chirante priĂšre…  rĂ©sonance troublante mais d’une cohĂ©rence organique qui unit les parties d’une seule ferveur globale. Les Ă©pisodes de pure gravitĂ© n’empĂȘchent pas de superbes instants d’effusion bienheureuses (n°4 : Quae moerebat). Le Stabat mater est crĂ©Ă© au festival de Strasbourg le 13 juin 1951.
Sous la direction vive, affĂ»tĂ©s voire brute de Paavo JĂ€rvi, chƓur et orchestre sans affectation expriment la sobre plainte collective et soliste d’une succession d’Ă©pisodes affligĂ©s (dĂ©but d’une noirceur lacrymale avec l’entrĂ©e des basses plutĂŽt lugubres), tel un retable au dĂ©pouillement de plus en plus marquĂ©. La fin brutale Ă  peine sereine recueille ce climat de tension irrĂ©solue. Dans les 3 sections qui lui sont rĂ©servĂ©es (6,10,12), Patricia Petibon incarne l’affliction, trouvant des couleurs justes (Ă©lĂ©gance maniĂ©riste du Vidit suum, soulignant les pointes de son extrĂȘme impuissance ; contrition tendue du Fac portem, de loin le plus bouleversant ; enfin, sans rĂ©solution fervente, le dĂ©sespoir s’accomplit tel un acte ultime en vagues d’une intensitĂ© brĂ»lante dans la derniĂšre station : Quando corpus morietur)
Sans soliste, les Litanies confirme un travail remarquable sur le texte rĂ©alisĂ© par le choeur : gravitĂ©, sobriĂ©tĂ©, lames tragiques et dignes d’une priĂšre pleine d’intensitĂ©…

MĂȘme avis positif pour le Gloria, donc plus tardif. PortĂ© par la rĂ©ussite de son Stabat Mater prĂ©cĂ©dent, Poulenc s’engage dans une nouvelle oeuvre chorale avec soliste : ainsi naĂźt Ă  partir d’avril 1959, son Gloria, Ă©crit pour la fondation Koussevitzky. En 6 parties, l’oeuvre est l’expression d’une libertĂ© pleinement assumĂ©e, s’Ă©cartant dĂ©libĂ©rĂ©ment des oeuvres noires et dĂ©pressives : c’est un Vivaldi sanguin, ivre d’espĂ©rance qu’il revisite lĂ  encore. La partition est crĂ©Ă©e le 21 janvier 1961 sous la direction de Charles Munch. Puis en France sous la baguette de Georges PrĂȘtre, le 14 fĂ©vrier suivant.  Le Laudamus Te puis le Domine fili unigente sont d’une lĂ©gĂšretĂ© presque insouciante, tandis que les Domine Deus et l’Agnus Dei (le plus long des Ă©pisodes) expriment au plus prĂšs l’intensitĂ© d’une foi ardente, exigeante, profondĂ©ment vĂ©cue. ContrastĂ©e comme une partition baroque, le Gloria s’achĂšve en une fin apaisĂ©e, preuve de la fin des tourments d’un Poulenc enfin pacifiĂ©, avec trompettes scandant la victoire finale. SpontanĂ©e, fougueuse voire fiĂ©vreuse, la ferveur de Poulenc colore ses oeuvres sacrĂ©es d’une empreinte jamais conforme, mais a contrario authentiquement sincĂšre : Patricia Petibon dans le Domine Deus Rex coelestis exprime idĂ©alement tout le mystĂšre divin. De toute Ă©vidence, chef, choeur, instrumentistes et solistes savent Ă©clairer la sobre ferveur de la priĂšre de Poulenc : sans fioritures, l’effusion cible immĂ©diatement l’Ă©motion requise sans oblitĂ©rer les gouffres et vertiges nĂ©s d’une angoisse sincĂšre. Superbe rĂ©alisation.

Poulenc : Stabat Mater, Gloria, Litanies Ă  la Vierge Noire. Patricia Petibon, soprano. ChƓur et orchestre de Paris. Paavo JĂ€rvi, direction. 1 cd Deutsche Grammophon 479 1497.

Compte rendu, critique : Dialogues des Carmélites à Angers Nantes Opéra

Compte rendu, critique, OpĂ©ra. Jusqu’au 17 novembre 2013, Angers Nantes OpĂ©ra accueille la production de Dialogues des CarmĂ©lites de Francis Poulenc crĂ©Ă©e en fĂ©vrier dernier Ă  Bordeaux. Dans une nouvelle distribution, vocalement dominĂ©e par deux sopranos en Ă©tat de grĂące (Blanche et Constance, les deux plus jeunes CarmĂ©lites d’un plateau presque exclusivement fĂ©minin), le spectacle lyrique se rĂ©vĂšle incontournable.

 

C’est comme un rĂȘve ou un cauchemar Ă©veillĂ©, vĂ©cu du dĂ©but Ă  la fin par la jeune aristocrate Blanche de la Force : victime apeurĂ©e aux heures rĂ©volutionnaires. La mise en scĂšne de Mireille Delunsch cerne au plus prĂšs les vertiges et les terreurs d’une jeune Ăąme indĂ©cise, subitement foudroyĂ©e par la grĂące divine (concrĂštement exprimĂ©e par la descente depuis les cintres d’une rangĂ©e de cierges scintillants faisant toute la largeur de la scĂšne Ă  Nantes),  qui devient dĂšs le troisiĂšme tableau, soeur Blanche de l’Agonie du Christ : reconnaissons Ă  Anne-Catherine Gillet sa trĂšs fine incarnation de la jeune CarmĂ©lite qui dĂ©sormais n’aura d’autre choix moral que de rĂ©aliser jusqu’Ă  la mort et jusqu’au don de soi total, sa foi ardente, Ă  la fois tendre et terrifiante. Aucun doute, Ă  travers ce personnage fragile et fort Ă  la fois, attendrissant voire bouleversant, toute l’interrogation de Francis Poulenc lui-mĂȘme, sur sa foi, dans son rapport surtout Ă  la mort,  surgit sur la scĂšne.

 

 

Blanche et Constance, deux jeunes Ăąmes face Ă  la mort …

 

Aura-t-on vu ailleurs, semblable agonie terrifiĂ©e elle aussi quand la Prieure, expire convulsĂ©e par l’angoisse la plus violente que lui inspire le nĂ©ant ? Encore une image saisissante oĂč la faucheuse s’invite sur les planches et ne laisse rien dans l’ombre du doute qui habite Poulenc… Du livret de Bernanos, le compositeur fait un drame spirituel et psychologique Ă©poustouflant que met en lumiĂšre la mise en scĂšne toujours trĂšs juste de Mireille Delunsch.

 

Plus apaisĂ©e et sereine, le visage rayonnant de la jeune et admirable Sophie Junker dans le  rĂŽle solaire lui, de soeur Constance : un esprit dĂ©jĂ  prĂ©parĂ© qui sait qu’elle mourra jeune dans une indicible ivresse pacifiĂ©e. La prĂ©cision du verbe, l’Ă©lĂ©gance de sa dĂ©clamation rivalise en Ă©clat et en sincĂ©ritĂ© avec celle de sa partenaire, Anne-Catherine Gillet : leur duo dans la blanchisserie (I) reste l’un des moments vocaux les plus sidĂ©rants de cette production : naturel, flexibilitĂ©, justesse Ă©motionnelle, surtout intelligibilitĂ© idĂ©ale. Deux jeunes religieuses s’y dĂ©voilent dans leur fragilitĂ©, leur angĂ©lisme tendre, leur innocence confrontĂ©e et inquiĂšte.

 

S’agissant du plateau vocal, leurs consoeurs et confrĂšres sont loin de partager un mĂȘme Ă©clat linguistique. Il n’est guĂšre que la seconde Prieure, Madame Lidoine, paraissant au II (Catherine Hunold), qui atteigne une Ă©gale vĂ©ritĂ© scĂ©nique (aigus filĂ©s piano, justesse du style), se bonifiant d’Ă©pisodes en Ă©pisodes, sachant accompagner et rĂ©conforter ses filles jusqu’Ă  l’Ă©chafaud. Idem pour Mathias Vidal : son AumĂŽnier proscrit, figure fantĂŽche d’un monde perdu (fin du II), en impose lui aussi par son assise vocale, sa sĂ»retĂ© dĂ©clamĂ©e.

 

Avouons  hĂ©las notre rĂ©serve vis Ă  vis du chef, continĂ»ment brutal et prĂ©cipitĂ©, jouant les forte trop tĂŽt dans une partition qui exige un sens aigu de la gradation expressive ; sa baguette sĂšche et systĂ©matique, proche d’une mĂ©canique Ă©trangĂšre Ă  toute rondeur intĂ©rieure, finit par expĂ©dier, par manque de subtilitĂ©, la ciselure de la plupart des rĂ©citatifs oĂč doit se distinguer pourtant comme dans PellĂ©as, une maĂźtrise absolue de la prosodie.

 

Visuellement, la mise en scĂšne reste sobre et sensible : c’est un travail trĂšs prĂ©cis sur le sens d’un geste, l’interaction d’un regard, la prĂ©sence permanente de la ferveur. D’Ă©vidence, l’expĂ©rience de la metteure en scĂšne, ex grande diva, de La Traviata Ă  la folie dans PlatĂ©e, chanteuse et actrice prĂȘte Ă  tous les risques, pĂšse de tout son poids.
GrĂące aux protagonistes que l’on vient de distinguer, l’ouvrage de Poulenc saisit par sa coupe dramatique intense, une course hĂąletante jusqu’au couperet, qui depuis son dĂ©but, finit dans sa rĂ©solution par vous glacer le sang. MalgrĂ© nos rĂ©serves sur la direction du chef, le spectacle est une incontestable rĂ©ussite. A dĂ©couvrir jusqu’au 17 novembre 2013 Ă  Nantes puis Ă  Angers. Voir les dates prĂ©cises, visiter le site d’Angers Nantes OpĂ©ra saison 2013-2014
 

 

Nantes. OpĂ©ra Graslin, le 15 octobre 2013. Poulenc: Dialogues des CarmĂ©lites. Anne-Catherine Gillet (Blanche), Sophie Junker (Constance) … Mireille Delunsch, mise en scĂšne. Jacques Lacombe, direction

Illustration :

 

Hervé Lacombe : Francis Poulenc (Fayard)

Livres. Hervé Lacombe: Francis Poulenc (Fayard)

Poulenc_herve_Lacombe_francis_poulenc_fayardPoulenc nĂ© en 1899, traverse tout le XXĂšme siĂšcle, en particulier l’histoire parisienne dont il suit Ă©troitement au milieu des peintres et des poĂštes (Jacob, Eluard, Cocteau…) toutes les tendances stylistiques. C’est un cƓur curieux, ardent, dynamique qui saisit les palpitations de la vitalitĂ© du Paris interlope pour nourrir son propre Ɠuvre ; rĂ©volution cubiste avec Picasso, annĂ©es Folles, crise de 1930, premiĂšre et seconde guerres mondiales… le compositeur se dirige avec tempĂ©rament trouvant sa place, alliance de causticitĂ©, d’humour, de verve critique sur les autres et  de dĂ©rision sur lui-mĂȘme. La biographie trĂšs complĂšte Ă©ditĂ©e par Fayard s’appuie sur un important travail d’analyse des sources les plus larges: lettres, archives, tĂ©moignages… Sur le plan des Ɠuvres: Parade, la Sonate pour deux clarinettes, Les Biches, le Concerto pour deux pianos, le Sextuor, Les Mamelles de TirĂ©sias, Dialogues des CarmĂ©lites…, sans omettre son oeuvre religieuse inspirĂ©e par une authentique foi intĂ©rieure, sont quelques uns des jalons d’une carriĂšre artistique semĂ©e de profondes interrogations (ses fameuses crises de nĂ©vrose anxieuse), oĂč la mort est une question centrale, celles d’un homme tiraillĂ© que ses pulsions pour les garçons (plutĂŽt frustres) n’adoucissent guĂšre.

Hervé Lacombe

Francis Poulenc

Editions Fayard

Sa singularitĂ© fonde sa force comme sa fragilitĂ©, une nature dĂ©pressive qui Ă©claire et explique nombre d’Ɠuvres dont La Voix humaine, composĂ© sur un terrain dĂ©pressif aigu. Pour autant l’auteur dĂ©finit remarquablement ce qui fait la singularitĂ© des caprices d’une Ă©criture qui n’a jamais cessĂ© de chercher sa voie, entre fantaisie, cocasserie, nostalgie nĂ©oclassique, sens de la modernitĂ©, Ă©motivitĂ© lyrique, Ă©pure, sans omettre cette ambivalence d’un esprit pĂ©nĂ©trĂ© par le sentiment de l’insĂ©curitĂ©, de l’irritabilitĂ©, de la complexitĂ© ; qui cultive  aussi la simultanĂ©itĂ© d’expĂ©riences contradictoires. A cela s’ajoute, dans le terrain angoissĂ© et dĂ©pressif prĂ©cĂ©demment Ă©voquĂ©, le goĂ»t de la versatilitĂ© des Ă©motions, le rĂšgne de la rĂ©itĂ©ration (proustienne), un flux cyclothymique des variations musicales; face Ă  cet ĂȘtre des contradictions et des revirements pulsionnels dominĂ© par ses instincts voire ses humeurs, dont le foisonnement des contrastes inspire une Ɠuvre riche en miroir, le lecteur se trouve fascinĂ© par les voies secrĂštes et personnelles de la crĂ©ation. Finalement, lecteur du philosophe Unamuno, Poulenc aurait pu faire sienne la conception concrĂšte et rĂ©aliste qui fait de l’homme non pas cet individu de raison mais bien un pur animal versatile, affectivement insatisfait comme surtout dĂ©pendant. A contrario de ce que l’on dit chez d’autres compositeurs, ici les failles de l’homme inspirent constamment les Ă©volutions de l’Ɠuvre. Captivant.

Hervé Lacombe: Francis Poulenc. Editions Fayard. Parution: janvier 2013. 1104 pages. ISBN: 978 2 213 67199 4.