Jérémie Rhorer dirige Dialogues des Carmélites sur Arte

POULENC_francis_francis-poulenc_c_jpg_681x349_crop_upscale_q95-1Arte. Poulenc : Dialogues des Carmélites, dimanche 13 juillet 2014, Minuit. Inspirée d’une histoire vraie au temps de la Terreur, le chef-d’œuvre lyrique de Francis Poulenc s’appuie sur un scénario de Georges Bernanos, lui-même inspiré d’une nouvelle de Gertrud von Le Fort. L’ouvrage fut un immense succès lors de sa création à La Scala en janvier 1957, puis celle de sa première française à l’Opéra Garnier six mois plus tard (notamment grâce à la présence scénique et vocale de Denise Duval, l’interprète muse de Poulenc-, et de la soprano Régine Crespin). Il était pourtant risqué de traiter du mystère de la foi à l’opéra, qui plus est majoritairement servi par des voix de femmes. Mais la puissance émotionnelle du texte de Bernanos dont Poulenc conserva l’essentiel, la rigueur dramaturgique et la richesse du langage musical en font l’un des sommets de l’opéra français du XXe siècle.
Cette évocation profonde et bouleversante du martyre, servie ici pour cette nouvelle production par un plateau très cohérent, propose bien deux conceptions du monde qui s’opposent : celui qui croit au ciel et celui qui n’y croit pas ou plus. Poulenc, à la fois homme profondément « religieux » et compositeur « moderne » (le moine et le voyou), a su rendre dans Dialogues, l’enjeu historique de la foi et du mystère sans en nier les tourments de l’âme et de la chair dans lesquels se mêlent orgueil et humilité, folie et réflexion, peur et don de soi. L’agitation d’un temps de révolutions et de violence ne fait qu’accentuer et révéler la question profonde qui questionne le cœur et l’âme : quel sens donné à ma vie ? Pourquoi suis-je ici plutôt que là ? Maintenant et pour un temps donné ?

Francis Poulenc : Dialogues des carmélites

Réalisé par  François-René Martin

Coproduction : ARTE France, Camera Lucida Productions (France, 2014, 180mn)

Opéra en trois actes (1957)
Texte de la pièce de Georges Bernanos
avec l’autorisation de Emmet Lavery
d’après une nouvelle de Gertrude Von Le Fort
et un scénario du R.P. Brückberger et de Philippe Agostini

Jérémie Rhorer / direction
Olivier Py / mise en scène
Pierre-André Weitz / décors et costumes
Bertrand Killy / lumières
Sophie Koch / Mère Marie de l’incarnation
Patricia Petibon / Blanche de La Force
Véronique Gens / Madame Lidoine
Sandrine Piau / Soeur Constance de Saint Denis
Rosalind Plowright / Madame de Croissy
Topi Lehtipuu / Le Chevalier de La Force
Philippe Rouillon / Le Marquis de La Force
Annie Vavrille / Mère Jeanne de l’enfant Jésus

Philharmonia Orchestra
Choeur du Théâtre des Champs-Elysées

CD. Francis Poulenc : inédits, créations (INA)

CLIC_macaron_2014CD. Francis Poulenc : inédits, créations (2 cd INA, Mémoire vive). L’INA participe aux commémorations du 50è anniversaire de la mort de Poulenc. En 2 cd voici un florilège de morceaux plus que recommandables, certains portés par des interprètes inoubliables qui ont bien connu le compositeur lui-même. Lequel au micro de la radio, grâce à une sélection d’entretiens habilement réalisée, explique et souligne l’enjeu de la musique, moins badine et légère qu’il semble souvent. Parmi ses meilleures ambassadrices, la voix flexible à la mordante et souvent irésistible intelligibilité de la soprano Denise Duval qui véritable vedette, offre une leçon de chant  à travers des extraits de La Dame de Monte-Carlo, surtout Courte Paille, un trop court fragment des Mamelles de Tirésias, A sa guitare et Air champête ressuscitent ce beau chant qu’aima Poulenc, entre verve, dérision, digression subtile, poésie, tendresse, piquant. La Blanche des Carmélites ressuscite ici par le timbre suave angélique de Rosanna Carteri (qui chante en italien pour la création milanaise, création mondiale qui précéda toute représentation dans l’Hexagone). L’interprète du Gloria qu’elle créa se dévoile comme sa consÅ“ur française, d’une limpidité habitée absolument captivante.

 

 

Inédits et créations de Poulenc par lui-même

 

poulenc_francis_inedits-creations_INA_memoire_vive_2cdInédits précieux par son intensité, la bande récemment retrouvée de la première du Stabat Mater (intégrale) avec Geneviève Moizan en soliste sous la direction de Fritz Münch à Strasbourg en 1951.  Une perle radiophonique qui méritait bien d’être ainsi révélée.
Le double coffret permet d’entendre la voix de Francis, un rien provocatrice mais flûtée, avec cette verve distinctive où les musiciens savaient encore parler pour dire quelque chose, et non plus vendre à qui mieux mieux, ce qu’ils fabriquent à la chaîne. Autre époque, autres standards. Les passionnés de Poulenc y trouveront de quoi nourrir leur attente, les autre découvriront grâce au fonds de la Radio nationale, des perles qui parleront à leur besoin d’expressivité et de ferveur. Ecoutez comme le compositeur présente à l’antenne le cahier de mélodies (7 au total) La Courte Paille, modeste offrande au genre exigeant et destiné à l’origine à Denise Duval, sa muse, son interprète préférée pour qu’elle le chante à son fils de 7 ans … Chansons enfantines d’une valeur exaltante comme ” Quelle aventure ” parmi les plus connues.
Autre belle révélation, celle du Gendarme incompris (FP 20), livret de Cocteau et Raymond Radiguet (deux critiques bouffes épinglant Rimbaud et Verlaine), d’un délire linguistique et articulaire ” courtelinesque “… texte scandaleux (il y est question d’une marquise déguisée en curé faisant des cochonneries sur le gazon à Boulogne, comme le précise l’auteur lui-même!), la pièce est totalement inédite que Francis Poulenc gardait pour lui-même et la princesse de Noailles (version pour petit orchestre). Un régal qui rétablit la charge critique, satirique, ce mordant sulfureux qui épouse chez Poulenc, la pure poésie. La sélection est délectable et très bien présentée.

 

Francis Poulenc : Créations mondiales et inédits. La Dame de Monte-Carlo, Les Mamelles de Tirésias, La Courte Paille, Dialogues des Carmélites, Stabat Mater, L’histoire de Babar … Denise Duval, Rosanna Carteri, Geneviève Moizan, sopranos. Pierre Bernac, Jean Vilar (récitants), Francis Poulenc (piano, L’histoire de Babar). 2 cd INA Mémoire vive IMV092. Parution : décembre 2013.

 

Paris, Exposition Francis Poulenc au TCE, jusqu’au 2 janvier 2014

Poulenc au Théâtre des Champs-Elysées, Exposition présentée au TCE à Paris. Du 10 décembre 2013 au 2 janvier 2014, les soirs de représentation. L’exposition présentée au Théâtres des Champs-Elysées à l’occasion des  représentations de la nouvelle production des Dialogues des Carmélites suit un double parcours : celui qui mena l’ouvrage de la Scala à l’Opéra de Paris, de janvier à juin 1957, et celui de la collaboration du compositeur avec la salle parisienne,  pendant quarante ans.

 

 

Francis Poulenc à Paris

 

 

poulenc_exposition_dialogues_tce_parisParmi le matériel exposé, les deux partitions personnelles du compositeur sont présentées : celle pour piano et chant comporte une dédicace de chacun des créateurs français et italiens de l’œuvre ; celle pour orchestre, plusieurs annotations de la main de Poulenc. Sont également exposés les programmes des deux créations, des photographies prises lors des répétitions, et les coupures de presse conservées par le compositeur.
Le Salon des dames accueille quant à lui les croquis des costumes conçus par Suzanne Lalique, conservés par la Bibliothèque-Musée de l’Opéra. La période du Groupe des Six est illustrée par l’affiche de la soirée du Bœuf sur le toit, pieusement conservée par Poulenc, et de nombreuses photographies des Mariés de la tour Eiffel.
La création parisienne des Biches au Théâtre des Champs-Elysées est illustrée avec la partition dédicacée par Poulenc à sa « tante »  Liénard, ou encore la photographie que la Nijinska offrit à Poulenc. Une monumentale affiche provenant des archives de la Caisse des Dépôts annonce le copieux concert donné en décembre 1929 pour le dixième anniversaire du Groupe des Six (illustration ci contre).

Quelques mois plus tard, le Théâtre accueille la création publique d’Aubade, dont la partition dédicacée de Poulenc à …  lui-même est exposée.
Le programme de la dernière soirée des Concerts de la Pléiade rappelle qu’au sortir de la guerre, c’est encore au Théâtre des Champs-Elysées qu’eut lieu la création d’une œuvre majeure de Poulenc, la cantate Figure humaine, écrite sur des poèmes de Paul Eluard.

Les partitions de Poulenc du Gloria et de La Dame de  Monte Carlo achèvent ce parcours.

Francis Poulenc et le Théâtre des Champs Elysées. Exposition accessible au Théâtre des Champs Elysées, les soirs de concerts ou d’opéras, du 10 décembre 2013 au 2 janvier 2014, en marge des représentations de la nouvelle production de Dialogues des Carmélites, à l’affiche jusqu’au 21 décembre 2013. Exposition, conçue par Pierre Miscevic, est organisée par l’Association des Amis  de Francis Poulenc (Benoît Seringe, Secrétaire général).

Illustration : affiche de concert pour le dixième anniversaire du Groupe des Six – Fonds Archives Caisse des Dépôts

 
 

CD. Poulenc : Gloria, Stabat Mater (Petibon, P. Järvi, 2012)

CD. Poulenc : Gloria, Stabat Mater (Petibon, P. Järvi, 2012) …  Pour le 50ème anniversaire en 2013 de la mort de Francis Poulenc, Patricia Petibon choisit deux cycles sacrés parmi les plus originaux dans l’oeuvre du compositeur. Chronologiquement, le Stabat Mater (1950) précède le Gloria (1959) : l’une et l’autre ” accompagne ” l’éclosion de son grand oeuvre sur la mort, l’opéra Dialogues des Carmélites (1957) dont la fin et le sujet central laissent déconcerté quant à l’acceptation du gouffre final. De fait, les épisodes du Stabat restent marqués par l’expérience la plus intense et la plus vive d’une foi insatisfaite, toujours inquiète voire parfois angoissée ; a contrario, le cycle tardif du Gloria, créé aux USA sous la baguette de Charles Munch, montre plus de recul et de distance, d’apaisement aussi dans la confrontation au sens profond de la vie humaine : la résolution s’achève dans un murmure confiant…

 

 

Sobre et déchirante prière de Poulenc

 

poulenc_petibon_stabat_Mater_gloria_jaarvi_orchestre-de-Paris_1-cd-Deutsche-GrammophonDès août 1950, et en mémoire de son ami Christian Bérard, Poulenc compose un Stabat Mater d’une couleur très personnelle. Le 3 octobre, la partition est pleinement achevée. La lecture virginale de Poulenc est conforme à sa propre ferveur : intime, pudique, très émotive et plutôt méditative ; en rien démonstrative, son écriture rétablit surtout la place de la mère accablée de douleur confrontée impuissante au sacrifice de son fils sur la croix. Debout se tenait la mère de douleur : Stabat mater dolorosa ...
Sur le plan formel,  Poulenc revisite l’écriture polyphonique de la Renaissance totalement réinventée, le choeur à 5 parties de Lully. C’est aussi d’une certaine manière la préfiguration de l’opéra à venir …  Dialogues des Carmélites de 1957, la première grave et profonde immersion sur le thème central de la mort … sujet essentiel dans son oeuvre et au coeur de sa foi. D’ailleurs, le début du III réutilise le n°10 du Stabat : Fac ut portem… où la soprano soliste entonne une déchirante prière…  résonance troublante mais d’une cohérence organique qui unit les parties d’une seule ferveur globale. Les épisodes de pure gravité n’empêchent pas de superbes instants d’effusion bienheureuses (n°4 : Quae moerebat). Le Stabat mater est créé au festival de Strasbourg le 13 juin 1951.
Sous la direction vive, affûtés voire brute de Paavo Järvi, chÅ“ur et orchestre sans affectation expriment la sobre plainte collective et soliste d’une succession d’épisodes affligés (début d’une noirceur lacrymale avec l’entrée des basses plutôt lugubres), tel un retable au dépouillement de plus en plus marqué. La fin brutale à peine sereine recueille ce climat de tension irrésolue. Dans les 3 sections qui lui sont réservées (6,10,12), Patricia Petibon incarne l’affliction, trouvant des couleurs justes (élégance maniériste du Vidit suum, soulignant les pointes de son extrême impuissance ; contrition tendue du Fac portem, de loin le plus bouleversant ; enfin, sans résolution fervente, le désespoir s’accomplit tel un acte ultime en vagues d’une intensité brûlante dans la dernière station : Quando corpus morietur)
Sans soliste, les Litanies confirme un travail remarquable sur le texte réalisé par le choeur : gravité, sobriété, lames tragiques et dignes d’une prière pleine d’intensité…

Même avis positif pour le Gloria, donc plus tardif. Porté par la réussite de son Stabat Mater précédent, Poulenc s’engage dans une nouvelle oeuvre chorale avec soliste : ainsi naît à partir d’avril 1959, son Gloria, écrit pour la fondation Koussevitzky. En 6 parties, l’oeuvre est l’expression d’une liberté pleinement assumée, s’écartant délibérément des oeuvres noires et dépressives : c’est un Vivaldi sanguin, ivre d’espérance qu’il revisite là encore. La partition est créée le 21 janvier 1961 sous la direction de Charles Munch. Puis en France sous la baguette de Georges Prêtre, le 14 février suivant.  Le Laudamus Te puis le Domine fili unigente sont d’une légèreté presque insouciante, tandis que les Domine Deus et l’Agnus Dei (le plus long des épisodes) expriment au plus près l’intensité d’une foi ardente, exigeante, profondément vécue. Contrastée comme une partition baroque, le Gloria s’achève en une fin apaisée, preuve de la fin des tourments d’un Poulenc enfin pacifié, avec trompettes scandant la victoire finale. Spontanée, fougueuse voire fiévreuse, la ferveur de Poulenc colore ses oeuvres sacrées d’une empreinte jamais conforme, mais a contrario authentiquement sincère : Patricia Petibon dans le Domine Deus Rex coelestis exprime idéalement tout le mystère divin. De toute évidence, chef, choeur, instrumentistes et solistes savent éclairer la sobre ferveur de la prière de Poulenc : sans fioritures, l’effusion cible immédiatement l’émotion requise sans oblitérer les gouffres et vertiges nés d’une angoisse sincère. Superbe réalisation.

Poulenc : Stabat Mater, Gloria, Litanies à la Vierge Noire. Patricia Petibon, soprano. Chœur et orchestre de Paris. Paavo Järvi, direction. 1 cd Deutsche Grammophon 479 1497.

Compte rendu, critique : Dialogues des Carmélites à Angers Nantes Opéra

Compte rendu, critique, Opéra. Jusqu’au 17 novembre 2013, Angers Nantes Opéra accueille la production de Dialogues des Carmélites de Francis Poulenc créée en février dernier à Bordeaux. Dans une nouvelle distribution, vocalement dominée par deux sopranos en état de grâce (Blanche et Constance, les deux plus jeunes Carmélites d’un plateau presque exclusivement féminin), le spectacle lyrique se révèle incontournable.

 

C’est comme un rêve ou un cauchemar éveillé, vécu du début à la fin par la jeune aristocrate Blanche de la Force : victime apeurée aux heures révolutionnaires. La mise en scène de Mireille Delunsch cerne au plus près les vertiges et les terreurs d’une jeune âme indécise, subitement foudroyée par la grâce divine (concrètement exprimée par la descente depuis les cintres d’une rangée de cierges scintillants faisant toute la largeur de la scène à Nantes),  qui devient dès le troisième tableau, soeur Blanche de l’Agonie du Christ : reconnaissons à Anne-Catherine Gillet sa très fine incarnation de la jeune Carmélite qui désormais n’aura d’autre choix moral que de réaliser jusqu’à la mort et jusqu’au don de soi total, sa foi ardente, à la fois tendre et terrifiante. Aucun doute, à travers ce personnage fragile et fort à la fois, attendrissant voire bouleversant, toute l’interrogation de Francis Poulenc lui-même, sur sa foi, dans son rapport surtout à la mort,  surgit sur la scène.

 

 

Blanche et Constance, deux jeunes âmes face à la mort …

 

Aura-t-on vu ailleurs, semblable agonie terrifiée elle aussi quand la Prieure, expire convulsée par l’angoisse la plus violente que lui inspire le néant ? Encore une image saisissante où la faucheuse s’invite sur les planches et ne laisse rien dans l’ombre du doute qui habite Poulenc… Du livret de Bernanos, le compositeur fait un drame spirituel et psychologique époustouflant que met en lumière la mise en scène toujours très juste de Mireille Delunsch.

 

Plus apaisée et sereine, le visage rayonnant de la jeune et admirable Sophie Junker dans le  rôle solaire lui, de soeur Constance : un esprit déjà préparé qui sait qu’elle mourra jeune dans une indicible ivresse pacifiée. La précision du verbe, l’élégance de sa déclamation rivalise en éclat et en sincérité avec celle de sa partenaire, Anne-Catherine Gillet : leur duo dans la blanchisserie (I) reste l’un des moments vocaux les plus sidérants de cette production : naturel, flexibilité, justesse émotionnelle, surtout intelligibilité idéale. Deux jeunes religieuses s’y dévoilent dans leur fragilité, leur angélisme tendre, leur innocence confrontée et inquiète.

 

S’agissant du plateau vocal, leurs consoeurs et confrères sont loin de partager un même éclat linguistique. Il n’est guère que la seconde Prieure, Madame Lidoine, paraissant au II (Catherine Hunold), qui atteigne une égale vérité scénique (aigus filés piano, justesse du style), se bonifiant d’épisodes en épisodes, sachant accompagner et réconforter ses filles jusqu’à l’échafaud. Idem pour Mathias Vidal : son Aumônier proscrit, figure fantôche d’un monde perdu (fin du II), en impose lui aussi par son assise vocale, sa sûreté déclamée.

 

Avouons  hélas notre réserve vis à vis du chef, continûment brutal et précipité, jouant les forte trop tôt dans une partition qui exige un sens aigu de la gradation expressive ; sa baguette sèche et systématique, proche d’une mécanique étrangère à toute rondeur intérieure, finit par expédier, par manque de subtilité, la ciselure de la plupart des récitatifs où doit se distinguer pourtant comme dans Pelléas, une maîtrise absolue de la prosodie.

 

Visuellement, la mise en scène reste sobre et sensible : c’est un travail très précis sur le sens d’un geste, l’interaction d’un regard, la présence permanente de la ferveur. D’évidence, l’expérience de la metteure en scène, ex grande diva, de La Traviata à la folie dans Platée, chanteuse et actrice prête à tous les risques, pèse de tout son poids.
Grâce aux protagonistes que l’on vient de distinguer, l’ouvrage de Poulenc saisit par sa coupe dramatique intense, une course hâletante jusqu’au couperet, qui depuis son début, finit dans sa résolution par vous glacer le sang. Malgré nos réserves sur la direction du chef, le spectacle est une incontestable réussite. A découvrir jusqu’au 17 novembre 2013 à Nantes puis à Angers. Voir les dates précises, visiter le site d’Angers Nantes Opéra saison 2013-2014
 

 

Nantes. Opéra Graslin, le 15 octobre 2013. Poulenc: Dialogues des Carmélites. Anne-Catherine Gillet (Blanche), Sophie Junker (Constance) … Mireille Delunsch, mise en scène. Jacques Lacombe, direction

Illustration :

 

Hervé Lacombe : Francis Poulenc (Fayard)

Livres. Hervé Lacombe: Francis Poulenc (Fayard)

Poulenc_herve_Lacombe_francis_poulenc_fayardPoulenc né en 1899, traverse tout le XXème siècle, en particulier l’histoire parisienne dont il suit étroitement au milieu des peintres et des poètes (Jacob, Eluard, Cocteau…) toutes les tendances stylistiques. C’est un cÅ“ur curieux, ardent, dynamique qui saisit les palpitations de la vitalité du Paris interlope pour nourrir son propre Å“uvre ; révolution cubiste avec Picasso, années Folles, crise de 1930, première et seconde guerres mondiales… le compositeur se dirige avec tempérament trouvant sa place, alliance de causticité, d’humour, de verve critique sur les autres et  de dérision sur lui-même. La biographie très complète éditée par Fayard s’appuie sur un important travail d’analyse des sources les plus larges: lettres, archives, témoignages… Sur le plan des Å“uvres: Parade, la Sonate pour deux clarinettes, Les Biches, le Concerto pour deux pianos, le Sextuor, Les Mamelles de Tirésias, Dialogues des Carmélites…, sans omettre son oeuvre religieuse inspirée par une authentique foi intérieure, sont quelques uns des jalons d’une carrière artistique semée de profondes interrogations (ses fameuses crises de névrose anxieuse), où la mort est une question centrale, celles d’un homme tiraillé que ses pulsions pour les garçons (plutôt frustres) n’adoucissent guère.

Hervé Lacombe

Francis Poulenc

Editions Fayard

Sa singularité fonde sa force comme sa fragilité, une nature dépressive qui éclaire et explique nombre d’Å“uvres dont La Voix humaine, composé sur un terrain dépressif aigu. Pour autant l’auteur définit remarquablement ce qui fait la singularité des caprices d’une écriture qui n’a jamais cessé de chercher sa voie, entre fantaisie, cocasserie, nostalgie néoclassique, sens de la modernité, émotivité lyrique, épure, sans omettre cette ambivalence d’un esprit pénétré par le sentiment de l’insécurité, de l’irritabilité, de la complexité ; qui cultive  aussi la simultanéité d’expériences contradictoires. A cela s’ajoute, dans le terrain angoissé et dépressif précédemment évoqué, le goût de la versatilité des émotions, le règne de la réitération (proustienne), un flux cyclothymique des variations musicales; face à cet être des contradictions et des revirements pulsionnels dominé par ses instincts voire ses humeurs, dont le foisonnement des contrastes inspire une Å“uvre riche en miroir, le lecteur se trouve fasciné par les voies secrètes et personnelles de la création. Finalement, lecteur du philosophe Unamuno, Poulenc aurait pu faire sienne la conception concrète et réaliste qui fait de l’homme non pas cet individu de raison mais bien un pur animal versatile, affectivement insatisfait comme surtout dépendant. A contrario de ce que l’on dit chez d’autres compositeurs, ici les failles de l’homme inspirent constamment les évolutions de l’Å“uvre. Captivant.

Hervé Lacombe: Francis Poulenc. Editions Fayard. Parution: janvier 2013. 1104 pages. ISBN: 978 2 213 67199 4.